I. — GODEFROID DE FONTAINES
316. Vie et œuvres. — Godefroid de Fontaines, né à Hozémont (Liège), apparaît comme magister theologiae de Paris en 1286, et il fut actu regens pendant 13 ans ; il l'était encore en 1292. Chanoine de Liège, de Paris, de Cologne, on le choisit en 1300 comme évêque de Tournai, mais il renonça à ses droits, l'élection ayant été contestée. Godefroid était membre de la Sorbonne, à qui il laissa un legs précieux et considérable de* manuscrits, actuellement encore conservés à la Bibliothèque nationale. Il mourut après 1303.
Les XIV Quodlibet de Godefroid sont vraisemblablement sa seule œuvre scientifique; ils existent en de nombreux manuscrits et ont été l'objet de mainte manipulation scolaire en France, en Angleterre et en Italie. Richard de Middleton les commenta {260), Henri le Teutonique des Ermites de S. Augustin en fit un épitomé, Hervé de Nedellec en abrégea une partie, le sorbonniste Régnier de Cologne (mort avant 1338) les prit pour base d'un compendium de théologie. La troisième dispute quodlibétique fut prononcée en "286, la douzième est postérieure à 1290. On possède également du maître liégeois divers sermons. Il n'est pas certain qu'il écrivit un traité contre les ordres mendiants et
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une série de questions qui font suite à l'exemplaire d'une Summa contra Gentiles légué par lui à la Sorbonne.
317. Signification philosophique. — i° Comme tous les maîtres en théologie de ce temps, Godefroid n'est pas un simple théologien. Ses quodlibets révèlent en lui une personnalité scientifique complexe, tour à tour théologien dogmatique, moraliste, juriste, canoniste, philosophe, pamphlétiste et publiciste. Avec une indépendance de langage où personne ne l'a dépassé, il donne son avis sur toutes les questions d'ordre disciplinaire qui passionnaient alors les milieux universitaires. Il critique ouvertement Etienne Tempier d'avoir porté contre le thomisme des condamnations intempestives, et plus vivement encore son successeur, Simon de Bucy qui les laissait subsister. Il critique aussi les censures de J. Peckham et apprend qu'à Paris on n'en tenait pas compte. Par contre, il prend franchement parti contre les privilèges des mendiants.
20 Le fond de la scolastique de Godefroid est le thomisme. Adversaire résolu de Thomas sur le terrain des privilèges ecclésiastiques, il a laissé du grand philosophe que fut le Docteur angélique des éloges superbes. Mais le thomisme de Godefroid est nuancé : d'abord par une série de solutions propres sur des questions non constitutionnelles; ensuite par son attitude combative vis-à-vis des maîtres contemporains en vue dans la faculté (Gilles de Rome, Jacques de Viterbe, Thomas Sutton et surtout Henri de Gand *) ; enfin par des réserves et des hésitations au sujet des innovations introduites par Thomas dans la scolastique. Ces indécisions, tout en étant un signe de faiblesse chez Godefroid, montrent bien qu'il apparaît à un tournant de l'histoire intellectuelle du xin° s. : le thomisme est lancé, mais entre le jour où il fut constitué et celui où il put se dire le vainqueur des écoles, il y a une période de transition dont Godefroid est une figure significative.
') Une ancienne table que nous publierons en appendice aux Quodlibel de G. de Fontaines signale les principaux points de doctrine où celui-ci combat S. Thomas, G. de Rome, Jacques de Viterbe, Thomas Sutton.
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318. Doctrines philosophiques. — I. Métaphysique et théodicée. i° Pas de distinction réelle entre l'essence et l'existence. Sur ce point important, qui le sépare du thomisme, Godefroid s'accorde sans réserves avec Henri de Gand. Il ne recule devant aucune conséquence du principe et multiplie les actes existentiels de l'être concret, même dans l'ordre accidentel : tôt surtt esse quoi essentiae x).
20 L'individuation n'est pas la matière première (contre Thomas), mais se rattache à la forme substantielle. La hiérarchie des essences contingentes a des limites : un processus à l'infini, à la manière dont l'entend Gilles de Rome, implique contradiction.
30 De la même manière que Henri de Gand, et pour les mêmes raisons, Godefroid n'admet pas que les individus aient en Dieu une idée propre, distincte de l'idée de leur espèce (p. 3 91).
II. Physique, Sans compter que Godefroid défend l'hypothèse de la simplicité des substances astrales (295), il professe sur le devenir des êtres corporels une théorie de la transsubstantiation, qu'il surajoute à celle de la generatio (294), et qu'il a été seul à défendre : un corps existant peut être converti en un autre corps existant, de sorte que la substance de la première chose, convertie, demeure tout entière de quelque façon dans la seconde, l'une et l'autre préexistant à l'opération. La nature ne nous offre pas le spectacle de pareils phénomènes, mais ils appartiennent à Dieu, dont la toute-puissance peut réaliser tout ce qui n'est pas contradictoire. La chose à convertir devant être l'autre chose en puissance, — au nom d'un principe de métaphysique, — les deux êtres doivent convenir in materia a). Voilà pourquoi Dieu pourrait changer un œuf en un bœuf, mais non un corps matériel en un ange, ou inversement. Avouons que pour expliquer par la philosophie l'évolution de la nature, la generatio
') QuodL III, 1, p. 305, éd. De Wiilf et Pelzer. « Praeter hoc esse (substantiale) sunt plura esse secundum quid et tôt quot sunt ibi formae accidentales ». Quodl. III, 4, p. 311. — ') QuodL V, 1 et X, 1.
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de la scolastique est suffisante, et la transmutatio que Godefroid veut légitimer peut être biffée de la cosmologie.
III. Psychologie. Les prédilections de Godefroid vont aux problèmes du jour, à ceux qui marquent le heurt des écoles.
i° Au nom du principe « quidquid movetur ab alio movetur », il réfute vigoureusement l'idéogénie augustinienne que professe Jacques de Viterbe '), l'illumination spéciale de Henri de Gand auquel il oppose l'intellectualisme le plus entier 2), et la fausse interprétation des espèces intentionnelles à laquelle souscrivent Henri de Gand et bien d'autres 3). Godefroid expose les solutions péripatético-thomistes (299, 300) avec une clarté et une pénétration que nous n'avons rencontrées chez aucun scolastique4). Pour accorder les classifications d'Aristote des facultés de l'âme avec la division tripartite de S. Augustin, il identifie la memoria de celui-ci avec les deux intellects de celui-là 5).
20 Plus encore dans l'étude de la volonté que dans celle de l'intelligence, Godefroid s'en prend directement à Henri de Gand. Presque tout le sixième quodlibet est consacré à l'exposé et à la critique de son voluntarisme (p. 393), auquel Godefroid oppose l'intellectualisme le plus entier ; plus entier même que celui de Thomas d'Aquin. Car non seulement la volonté n'est pas simpliciter activa (Henri de Gand), mais même dans la volition libre des moyens qui conduisent à la fin, Godefroid n'admet pas d'automotion, et il a pour la solution thomiste (302) des jugements sévères 6). La volonté est simpliciter passiva, elle est toujours déterminée par l'entendement, même quand elle suit librement cette détermination. Après cela il est superflu d'ajouter que Godefroid accentue toutes les autres formes de l'intellectualisme (302).
30 Tout en réservant ses préférences à la. théorie thomiste de
') Quod/. IX, 19. - ') Ouodt.W, 15.— ») QuodL IX, 19.— *) Quod/.V, 10.— s) Quod/. V, 8. — 6) «Qui vero ponunt quod movetur ( voluntas) ab uno quasi a fine et non ab aliis videntur ponere irrationabilia et contradictoria : ubi invenitur eadem ratio movendi ponendum est quod si unum movet quod et aliud ; et manifestum est autem quod voluntas deliberativa nunquam vult aliquid nisi secundum modum et formam apprehensionis.» Quodl. X, i4(d'apr. ms. Bibl. nation. Paris, n° 15842).