II. — GILLES DE ROME
319. Vie et œuvres. — Le romain Gilles de Colonne (Aegydius Romanus ou Columna, 1247-13 16), doctor fundatissimus, est la première personnalité marquante des Ermites de S. Augustin. Après avoir, au rapport de Guillaume de Tocco, suivi assidûment les leçons de Thomas d'Aquin à Paris, le premier, dans l'ordre, il obtint comme maître en théologie la licence d'enseigner à l'université (entre 1285 et 1287) '). Ses débuts dans l'enseignement furent assez mouvementés, puisque en 1285 le pape Honorius IV l'obligea de rétracter devant le chancelier et les maîtres de Paris diverses propositions dont la teneur nous est inconnue ; mais qui vraisemblablement sont d'inspiration thomiste "). Il fut largement dédommagé de ces déboires par la situation exceptionnelle que lui fit le chapitre général de son ordre. Peu d'hommes ont de leur vivant reçu des éloges aussi flatteurs : dès 1287, un chapitre général, à Florence, rend hommage à sa réputation mondiale (doctrina mundum universum illustrât), et enjoint à tous ceux qui portent l'habit de l'ordre de souscrire, non seulement aux doctrines que Gilles avait déjà consignées dans des livres, mais même à celles qu'il professerait à l'avenir ! (sententias scriptas et scribendas '). En 1291, Gilles occupe encore son magistère. Puis il fut successivement élu général l'année suivante, et, en 1295, archevêque de Bourges *). Directeur général des études à Paris, investi d'un crédit illimité dans le choix des futurs bacheliers et maîtres de l'ordre s), Gilles occupait à Paris un poste influent, et on le voit en relations avec Simon de Bucy et Philippe IV ').
Les quodlibets de Gilles de Rome sont fort connus et ont reçu de nombreuses éditions. La relatio sur le concile de Paris de 1286 — œuvre présumée de Godefroid de Fontaines — nous apprend que postérieurement à cette date (postea) on put entendre sur la question des privilèges une dispute quodlibétique de Gilles qui se voit décerner cet éloge peu banal : « qui modo melior de tota villa in omnibus reputatur 7) ».
Parmi les autres œuvres de Gilles, notons des commentaires sur les traités logiques d'Aristote, et sur la physique, la rhétorique, le de anima, le de gène-
') ChartuL, I, 406, et II, 12. — ') Chartul., I, 626, 633 et 634. Cf. d'Argentré, Coll. judic, I, 235. — ') II, 12. Mêmes prescriptions dans le chapitre de Ratisbonne en 1290, II, 40. — *) laid., n. — 5) II, 39. — ') II, 61-62. — 7) II, 10.
388 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
ratione ; un traité de gradibus formarum, parfois attribué à S. Thomas ; quatstiones de mater ia coeli, de intell, possibilis pluralitate (contre Averroès), q. metaphysicales, de regimine principum, des comment, sur les 3 prem. livres des Sentences, q. de esse et essentiel, de cognit. angelorum, de partibus philosophiae essentialibus.
320. Doctrines philosophiques. — Gilles professe un thomisme éclectique, insuffisamment connu. A la suite de Thomas, il défend la distinction réelle de l'essence et de l'existence et de la substance et de ses facultés, la simplicité substantielle des êtres immatériels, l'unité des formes '), le rôle de la materia signala dans l'individuation, la possibilité d'une création éternelle. Son éclectisme se traduit par un retour à des thèses nettement augustiniennes : les rationes séminales en physique, le voluntarisme en psychologie, en morale et aussi dans notre façon de concevoir les rapports de la science et du vouloir divin3).
Pour concilier avec la trilogie augustinienne des puissances de l'âme (memoria, intellectus, voluntas) l'idéologie d'Aristote, Gilles identifie l'intellect agent et l'intellect possible. Il en résulte, au détriment de sa théorie de la connaissance, des illogismes ou pour le moins des hésitations 3).
Le traité de parlibus philosophiae essentialibus reproduit la classification des sciences philosophiques en honneur au XIIIe s. (277)> ma's Gilles- met en lumière les bases psychologiques de cette classification, et à ce titre l'opuscule contient des vues
') Le traité de erroribus philosophorum qu'on attribue à Gilles combat l'unité des formes, tandis que le de gradibus formarum la défend. Un des deux traités n'est certainement pas de Gilles, et c'est, croyons-nous, le premier. De Wulf, Le traité de unitate formae de G. de Lessines, p. 176. — ') En théologie Gilles accentue le caractère affectif et pratique de la science. — s) Selon Werner qui lui attribue cette théorie (Der Augustinismus des sfiâteren Mittelalters, pp. 23, 130) Gilles aurait, en d'autres endroits, maintenu la distinction réelle des deux intellects. D'après le même auteur, l'image de la Ste Trinité en nous n'affecterait pas l'essence de l'âme, mais uniquement ses pouvoirs d'opération ; et ce serait là une différence entre sa doctrine et celle de Thomas (p. 20). De même, tout en admettant que l'existence de Dieu est démontrée a posteriori, la proposition « que Dieu existe » est per se nota, au moins pour les sages. L'exposé de Werner est difficile à comprendre. Ses assertions auraient besoin d'être contrôlées.