PARTISANS DE L'AVERROÏSME. 4II
50 La théorie des deux vérités. Les doctrines que nous venons de signaler sont en opposition avec le dogme catholique, et néanmoins les averroïstes protestent de leur respect pour la foi et l'Église. Afin de mettre à couvert leur orthodoxie, ils invoquent ce principe *) : Ce qui est vrai en philosophie peut être faux en théologie, et réciproquement a).
La théorie des deux vérités implique la négation du principe de contradiction, les averroïstes admettant la véracité de la révélation chrétienne. Elle s'attaque directement à la doctrine scolasy tique sur les rapports de la raison et de la foi (278).
N'empêche que les averroïstes invoquaient en faveur de leurs enseignements l'autorité des pères de l'Eglise 3).
340. Partisans de TAverroïsme. — Les averroïstes du XIIIe s., dont l'histoire a gardé le nom, prennent vis-à-vis de la scolastique une attitude agressive. Ce sont Siger de Brabant, et au second rang, Boèce le Dace et Bernier de Nivelles. Nous savons en outre que, dans la faculté des arts, un groupe important marche derrière Siger 4), et les épisodes mouvementés qui marquent l'histoire de l'averroïsme prouvent la vitalité du
tique ». Mais l'existence d'une hérésie propre, indépendante notamment d'éléments cathares n'est pas jusqu'ici suffisamment démontrée, et l'averroïsme ne semble pas avoir franchi les milieux lettrés. Alphandéry, Y a-t-il eu un averroïsme populaire aux XIIIe et XIVe siècles ? dans Revue de l'histoire des religions, 1901, pp. 395 et suiv. — ') L'origine averroïste de la théorie des deux vérités est contestée par Miguel Asin yPalacios, El Averroismo teologico de Sto Tomas a Aquino (Zaragoza, 1904). —L'auteur, en citant des textes arabes, soutient qu'Averroès établit entre le dogme musulman et la philosophie un système de rapports harmoniques. Les averroïstes auraient donc, par leur théorie des deux vérités, faussé la pensée d'Averroès. L'opuscule de M. Asin y Palacios nous est arrivé au cours de l'impression du présent volume. Cf. 3x0 et Addenda au n° 3x9. — ') La formule est expressément rappelée dans l'exposé des motifs du décret de 1277 : € dicunt enim ea esse vera secundum philosophiam, sed non secundum fidem catholicam, quasi sint due contrarie veritates (ChartuL, I, 543). — *) V. p. ex. la quaestio inédite d'Alexandre d'Alexandrie (v. p. 1.), qui résume ainsi leur argument : « Numerata substantia, numeratur illud per quod intelligimus, quia se ipsa virtus intellecti/a intelligit. Si autem numeratur illud per quod intelligimus, impossibile est, quod diversi unum et idem et eodem modo intelligant; quod est falsum et contra Augustinem ». Cf. De humana cognit. rat. anecdota S. Bonaventurae etc., p. 220. — *) Chartul., I, 556.
412 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
parti antiscolastique x). Ajoutons qu'en dehors des universités, l'averroïsme se répandit dans la cour de Frédéric II de Sicile et de son fils Manfred (p. 263). C'est à Frédéric II qu'on attribue ces mots que Moïse, Jésus et Mahomet étaient trois imposteurs a). Il est faux, comme le prétend Renan 3) que les écoles franciscaines aient été un foyer d'averroïsme (351,3°). Cette thèse est formellement contredite par les faits. Renan n'a pas compris que la division doctrinale des dominicains et des franciscains, contemporains des censures de 1277, se rattache à l'opposition entre l'ancienne scolastique et le thomisme, et que les deux grands ordres mendiants unissaient leurs efforts pour combattre Averroès 4).
341. Siger de Brabant. Vie et œuvres, — Réputé, il l'était, le professeur de la rue de Fouarre, pour avoir mérité la mention élogieuse du publiciste Pierre Du Bois 5) et les vers flatteurs que lui consacre Dante dans sa Divine Comédie *) ; — dangereux, non moins, puisque ses plus illustres contemporains croient devoir réfuter ses enseignements, et que l'autorité condamne solennellement ses doctrines. Peu de détails sont connus avec certitude dans la vie de Siger de Brabant 7). Il est maître es arts à Paris et, pendant une dizaine d'années, est l'âme des agitations qui se succèdent au sein de l'Université. Dès 1266, il donne maille à partir au légat Simon de Brie, dans des affaires disciplinaires qu'on peut appeler péchés de jeunesse, mais qui révèlent son caractère altier et violent. De 1272 à 1275, il tient en échec le recteur de l'Université, Albéric de Reims, et se met à la tête d'un parti d'opposants. Enfin et surtout, il est le leader incontesté de l'averroïsme à l'Université de Paris, pendant la sixième et
') Il est probable que des recherches ultérieures mettront au jour de nouveaux écrivains averroïstes. Mandonnet cite plusieurs écrits averroïstes anonymes. Op. «V.,ccxxxvn.— ') On trouve une allusion à ce dire dans la compilation « de erroribus philosoph. » attribuant à Averroès cette erreur : « Quod nulla lex est vera, licet possit esse utilis» édit. Mandonnet, p.u. Cf. décret de 1277, proposa. 174 et 175. — •) Averroès et /'Averrolstne, pp. 259 et suiv. — *) M. Karl Wenck ds Histor. Zeitschrijt, Bd 94, 1, rapproche de l'averroïsme des accusations plusieurs fois portées contre Boni face VIII : War Bonifaz VIII ein Ketzer? — 5) Un des plus curieux esprits du xive s., auteur d'un traité de récupération* terre sancte (édité par Langlois), où il préconise, pour arriver à la récupération de la Terre-Sainte, une série de réformes pédagogiques et sociales qui semblent devancer leur temps de plusieurs siècles. — ') Paradiso, X, v. 136. — 7) On a renoncé définitivement à l'identification de Siger de Brabant et de Siger de Court rai.
SIGKR DE BRABANT. 413
la septième décade du xme s., et le talent qu'il déploie dans la défense de ses idées entraîne une importante fraction des étudiants en arts (Scholares Golardiae) '). Frappé une première fois en 1270, Siger n'en continue pas moins à propager son enseignement et à prendre position vis-à-vis des maîtres scolastiques. Une seconde condamnation en 1277 met fin à son enseignement. Est-ce au sujet de cette condamnation que, le 23 octobre 1277, Simon Du val, le grand inquisiteur pour la France, cite Siger à son tribunal ? La connexion entre ces deux événements ne paraît pas douteuse. Dans tous les cas, Siger a quitté Paris à cette date ; il en appelle de la juridiction de l'inquisiteur à celle de la cour romaine. Siger mourut avant 1300 (puisque cette année Danle le rencontre dans ses voyages célestes) et peut-être avant novembre 1284 '). Et le continuateur brabançon de la chronique de Martin de Troppau 3) dit qu'il mourut par le glaive, assassiné par son clericus. « Qui Sygerus, natione Brabantinus, eo quod opiniones contra fidem tenuerat Parisius subsistere non valens, Romanam curiam adiit ; ibique post par vu m tempusa clerico suo quasi démenti perfossus periit ». Ce texte, relevé par Haeumker *), jette une nouvelle lumière sur la question fort controversée de la fin de Siger.
L'œuvre capitale de Siger est le de anima in te/ fectiva qui a directement inspiré le de unitate intellectiis contra Averroïstas de S. Thomas 5) : les deux traités ont été écrits entre 1266 et 1277, dans une des périodes de fiévreuse discussion mettant aux prises averroïstes et scolastiques '). On connaît encore de lui une question de aeternitate mundi, deux quaestiones naturales, trois traités de logique (les quaestiones logi cales, une question utrum hec sit vera « Homo est animai, nullo existentc », et un recueil de six Impossibilia) ceux-ci moins intéressants au point de vue de l'intelligence de ses doctrines averroïstes.
342. Doctrines de Siger. - Siger de Brabant prend des allures de chef d'école ; il s'élève ouvertement contra praecipitos viros in philosophia Albertum et Thomam 7), et les accuse de dénaturer Aristote. Lui-même défend tout le credo averroïste, comme on peut s'en convaincre et par l'examen des censures dirigées surtout contre lui, et par l'étude de ses ouvrages 8).
Le P. Mandonnet décrit la lutte corps à corps entre Siger et
') Garlande était le quartier des écoles. - ') Suivant l'hypothèse de Mandonnet, qui voit une allusion à Siger de Brabant et à Boèce le Dace dans une lettre de Peckham denov. 1284.0/^/'/.,. pp. cclxx et suiv.V. p. h. p. 337, n. 4. — *)Afonumenta Germaniae histor.. t. XXIV. — ♦) Arch. f. Gesch. Philos., 1899, p. 74. — *) ChartuL, I. 487. — ') Mandonnet les fait dater de 1270, pour des raisons qui ne paraissent pas péremptoires. — 7) C/iarttt/., I. 487. — 8) V. Mandonnet, op. cit., chap. VI et suiv.
414 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
S. Thomas, à propos de la question capitale de l'unité numérique de l'intelligence dans l'espèce humaine ; il expose parallèlement l'attaque et la défense. Voici le raisonnement de Siger dans le de anima intellectiva : à côté de l'âme végétative-sensible qui informe chaque organisme humain, il existe une âme intellective, séparée du corps par sa nature et qui vient temporairement s'unir à lui pour y accomplir l'acte de la pensée. Cette âme est immatérielle, et elle est unique, parce qu'elle exclut de son sein le principe même de l'individuation, c'est-à-dire la matière. Au demeurant, l'âme n'est jamais entièrement séparée des corps humains, car en elle vit l'essence entière de la race ; l'homme meurt, l'humanité est immortelle x).
Dans deux chapitres du de anima et dans le de ae terni ta te mundi, Siger démontre,. à l'appui de ce système, que dans les espèces terrestres où tous les individus naissent par « génération», il est impossible de poser un premier générateur. Impossible aussi de poser un commencement ou une fin dans la vie des êtres immatériels : à tous les stades de sa perfection le monde est marqué du sceau de l'éternité *). Dès lors, la question de savoir s'il y a une vie future n'a plus de sens. La théorie des deux vérités, invoquée à chaque pas par le philosophe brabançon, couvre ses déclarations audacieuses d'un masque à travers lequel il est difficile de juger son état d'âme véritable : comédie ou cynisme, ce procédé a été l'objet, de la part de S. Thomas, de sévères mais justes critiques 3). Le ton de ses réfutations dans
') Mandonnkt, op. cit., pp. clv et clxxxiii et suiv. — ') Ibid., p. clxxxii. — 3) De uniiaic intcllcctus, cap. VII, et un sermon de S. Thomas. Cfr. Mandonnet, p. clxx. On s'est perdu en conjectures sur le mobile qui a déterminé Dante à placer l'éloge de Siger dans la bouche de S. Thomas. Voici l'explication très vraisemblable que donne M. Baeumker (op. cit., pp. 97 et suiv.) : Le poète de la « Divine Comédie » s'est abandonné à ses sympathies personnelles pour les hommes en vue de son temps, et n'a jamais été assez répandu dans les controverses de savants pour prendre une position franche et réfléchie en matière philosophique. De même que dans la bouche de S. Bonaventure il a pu placer l'éloge de Joachim de Flore, de même il fait proclamer par S. Thomas, les mérites de Siger de Brabant. Mandonnet a recours à une autre hypothèse, op. cit., ccxcin et suiv.