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En quoi consiste l'averroïsme antiscolastique

— Tandis que les scolastiques font de la raison l'arbitre de leur éclectisme (116, i°) et soumettent à son contrôle aussi bien les doctrines d'Aristote que celles de tout autre philosophe (bais ab auctoritate est infirmissimtis), les averroïstes occidentaux sont systématiquement asservis au Stagirite. Pour eux, le Stagirite est l'oracle de la vérité philosophique, et il faut conserver intact le dépôt sacré de ses idées. D'autre part, comme Averroès seul les a comprises, il faut identifier Aristote et son commentateur arabe, et pour cela s'attacher à la lettre des écrits impeccables d' Averroès. L'infaillibilité philosophique d'Aristote et d' Averroès est un postulat qui revient sans cesse sous la plume des averroïstes, non seulement au XIIIe, mais encore aux xiv* et XVe s. Ces hommes, de parti pris, renoncent à toute originalité. Ce qui ne les empêche pas de s'écarter parfois d' Averroès, — moins toutefois que celui-ci ne s'écarte d'Aristote, — et d'en arriver ainsi à un péripatétisme qui n'est pas de l'aristotélisme pur *).

') Nous ne croyons pas qu'on puisse affirmer sans réserves, avec le P. Mandonnet, que 1' « averroïsme est contenu implicitement ou explicitement dans Aristote », op. cit., p. clxxii.

LAVERROÏSME ANTISCOLASTIQUE. 409

L'intérêt qu'offre l'averroïsme dans l'histoire de la pensée médiévale dérive de son caractère antiscolastique. Ce caractère oppositionnel, on le verra, affecte la solution de certains problèmes qui, dans tout système philosophique, sont organiques et fondamentaux. En interprétant et en développant quelques thèses péripatéticiennes, Averroès et les averroïstes d'un côté, les scolastiques de l'autre, leur ont fait des appliques et des modifications si importantes qu'ils ont abouti à des pôles opposés de la philosophie : F ensemble de ces solutions antiscolastiques de certains problèmes capitaux en philosophie constitue, à nos yeux, l'averroïsme latin ou l'averroïsme antiscolastique.

On comprend, d'après cela, qu'en outre de ces divergences fondamentales, il se produit, entre averroïstes et scolastiques, des désaccords sur des points de détail ; de même que sur une foule de questions, les uns et les autres marchent la main dans la main. Cette entente existe surtout avec ceux d'entre les scolastiques qui s'inspirent plus franchement du génie péripatéticien : la raison en est évidente. C'est ainsi que S. Thomas aura de commun avec Siger de Brabant ses théories sur les universaux, sur l'unité des formes (ce qui explique les insinuations de J. Peckham, v. p. 377), sur le principe d'individuation des substances corporelles x).

Nous basant sur les condamnations de l'averroïsme occidental et sur les écrits averroïstes publiés, signalons les principales doctrines antiscolastiques :

i° L'unité de l'intellect humain et le monopsychisme a). Cette thèse est, entre toutes, celle qui révolte le plus les docteurs scolastiques : à preuve les traités spéciaux consacrés à la réfuter. En effet, elle est incompatible avec les principes fondamentaux

') Cette entente explique aussi les nombreux appels à Averroès. — *) Voici quelques formules du décret de 1277. Prop. 123 : Quod intellectus agens est quaedam substantia separata superior ad intellect u m possibilem ; et quod secundum substantiam, potentiam et operationem est separatus a corpore, nec est forma corporis. — Prop. 1 18 : Quod intellectus agens non copulatur nostro possibili ; et quod intellectus possibilis non unitur nobiscum secundum tubstantiam. Et si uniretur nobis ut forma, esset inseparabilis. ChartuL, I, 550.

4IO LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE AU XIIIe SIECLE.

de la scolastique sur la genèse des idées, entraîne l'union purement accidentelle de l'âme rationnelle et du corps et compromet la personnalité (300 et 303, i°).

20 La négation de l'immortalité personnelle est une conséquence inévitable de la première thèse '). Elle contredit formellement la théorie scolastique sur la vie future, ses récompenses et ses peines (303, 20).

30 La réalisation nécessaire dît monde a) ; sa production par une série d} intermédiaires ; la ?tégation de la Providence divine dans les choses d'ici-bas 3). Dieu n'est pas la cause efficiente directe du monde terrestre ; il produit les intelligences séparées et celles-ci donnent naissance aux êtres matériels. Toutes ces productions sont nécessitées. Voilà pourquoi Dieu n'a aucun souci de gouverner un monde qui n'est pas sous sa dépendance immédiate.

Ces théories sont destructives de la doctrine scolastique sur la création, la Providence, la conservation des êtres, le concours de la cause première à l'action des causes secondes. Elles sont négatrices aussi de la liberté de l'acte créateur (293).

40 Le déterminisme psychologique et, par conséquent, la négation de la responsabilité morale 4). C'est le renversement de la morale scolastique 5) (304).

') Prop. 116 : Quod anima est inseparabilis a corpore, et quod ad corruptionem harmonie corporalis, corrumpitur anima. — *) Les averroïstes font grand état de l'éternité a parte ante et a parte post du monde sensible et suprasensible. V. p. ex. la prop. 94. On a vu plus haut que pour S. Thomas, la raison ne peut démontrer l'impossibilité d'une « creatio ab aeterno ». La thèse averroïste a une signification antiscolastique, parce qu'elle entend dire que la nature même du monde exige son éternité. — 3) Prop. 42-44,58,61,63,70-73, 198,199, etc.—4) Prop. 168 à 172. — 5) Y a-t-il eu un averroïsme po/>u/aire ? C'est-à-dire a-t-on, dans une hérésie spéciale, appliqué les principes de l'averroïsme, et tiré leurs conséquences pratiques, notamment en morale ? Guillaume de Tocco parle bien de 1' « hérésie d'Averroès », qui prétend que tous les hommes n'ont qu'un seul intellect, erreur qui excuse les vices des méchants et diminue les vertus des saints. 11 rapporte le fait d'un chevalier parisien à qui on demandait s'il voulait se confesser et qui répondit : si l'âme de S. Paul est sauvée, la mienne le sera aussi, car si nous possédons le même intellect nous aurons la même fin. Le Directorium inquisit. de Nicolas Eymerici dit de la même doctrine : « de là on peut inférer que l'âme maudite de Judas est la même que l'âme sainte de S. Pierre, ce qui est héré-

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