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II. — MÉTAPHYSIQUE ET THEODICÉE

39. Notion de la métaphysique. — La philosophie théorique recherche pour elle-même la connaissance de ce qui est, en s'inspirant d'une triple considération abstractive : la considération métaphysique, mathématique et physique.

Tandis que les sciences particulières n'embrassent qu'une portion de la réalité, la métaphysique s'occupe de tout ce qui est ; et la raison intelligible par laquelle elle saisit toutes choses est la plus générale, celle de l'être. Elle est la science de l'être considéré comme tel (iniuriur, toO foroz f> ov). Par sa généralité elle est la première des sciences, et aussi parce qu'elle fournit à toutes les autres sciences leurs principes.

On reconnaît aisément, dans la position des problèmes métaphysiques, de quelle souche est issu le génie d'Aristote : la réalité, se demande-t-il, est-elle corporelle ou incorporelle ; le stable se concilie-t-il avec l'instable, l'un avec le multiple ? L'esprit grec se révèle tout entier dans ces formules. Aristote accable sous d'invincibles objections les systèmes de ses prédécesseurs : le devenir universel d'Heraclite, l'immobilisme de Parménide, la théorie des nombres de Pythagore, les Idées séparées de Platon. Contre le scepticisme aussi, il dirige une réfutation triomphante, qui passe à bon droit pour un chef-d'œuvre. (Mètaph., IV, 1). Mais il faut ajouter, au grand honneur du Stagirite, qu'il a su démêler le vrai et le faux dans la doctrine de ses prédécesseurs ; et ses vues neuves et profondes complètent la théorie des uns par la théorie des autres. Dans l'être il y a du stable (Parménide) et du devenir (Heraclite), et le réel de Platon vient habiter de façon immanente les sujets individuels et sensibles.

40. L'être et les dix catégories. — Le sujet individuel ayant seul de la réalité (43, i°), l'être dont s'occupe la métaphysique, pour y saisir ses déterminations générales, est la substance des choses individuelles (?ô$e ri) présentées par l'expérience sensible.. Il y a dans tout être un fonds constitutif et primordial,

autosuffisant à subsister, et qui sert de sujet d'inhérence à toutes les réalités adventices. De là une première classification des êtres en deux catégories, la substance (olaia) et Y accident. Socrate est une substance ; la vertu de Socrate est un accident. L'accident à son tour comprend neuf catégories : la qualité, la quantité, la relation, le lieu, le temps, le repos (xeî<r0at), la possession que donne ou enlève le changement (^XEIV)> l'action et la passion qu'il suppose (nouîv xal Trao^tv) ').

Mais pour comprendre les ressorts de la métaphysique péripatéticienne, il faut envisager de front cette division, d'ordre statique, avec une autre classification basée sur le devenir de l'être ; car l'être que nous connaissons en propre est sujet au changement. D'ailleurs, chacune des dix catégories de l'être est susceptible d'être envisagée dans le devenir ; elle est actuelle ou potentielle.

41. L'acte et la puissance. — Tout changement implique le passage d'un état à un autre état. Soit un être E, passant de l'état a à l'état b. L'analyse de ce passage exige que E possédât déjà en a le principe réel de son changement en b : avant d'être, il a pu être ; il était réellement susceptible d'une détermination nouvelle ; il était en puissance^ 'être ce que maintenant il est en acte.

Uacte est donc la perfection présente, le degré d'être (ÈvreXé^cta, rh IvTtXï; &/}&)• La puissance ou la potentialité est l'aptitude à recevoir la perfection (Svvnfxtz), imperfection et non-être si on veut, mais non pas néant, puisque ce non-être est nanti du germe de sa future actualisation.

Cette actualisation ou ce passage d'un état potentiel à un état actuel, s'appelle mouvement, qu'Aristote définit : « l'acte de l'être en puissance, en tant qu'il est en puissance ; r) toù iuvaroj, y «Juvardv, ïvTîkkyzix (pavsoôv 5n xlvrpii eariv » *), ou encore : l'acte d'un sujet imparfait.

') Pi AT, op. cit., pp. 15 et 16. Les historiens ne sont pas d'accord sur le sens à donner aux dernières catégories, ni sur le point de savoir si les neuf accidents ont été ramenés par Aristote à une catégorie, V accident. — *) Physique, III, 1, 201 b.

Trois grandes thèses de la métaphysique péripatéticienne sont apparentées à la distinction de l'acte et de la puissance : le rapport de l'un à l'autre se trouve dans les compositions de la matière et de la forme, de l'universel et de l'individuel. Et c'est aussi l'étude du mouvement qui inspire la théorie des quatre causes .

42. La matière et la forme. — i° Portée métaphysique. Bien qu'elle appartienne originairement à la physique (50, 20), la théorie de la matière et de la forme revêt une portée métaphysique, en tant qu'elle est une explication du mouvement ou du changement en général. Dans le fond de l'être qui change, il doit y avoir : i° un principe de possibilité, indéterminé comme tel, et qui s'actualise par les processus du devenir ; — ou encore un substrat fixe et qui reçoit successivement des déterminations contraires : c'est la matière x) ; 20 un principe déterminant ce fonds amorphe, et propre à chaque actuation de la matière : c'est Informe.

La théorie s'applique en propre à la substance corporelle et terrestre. Mais Aristote transporte le couple de matière et de forme même dans les êtres mathématiques, et dans les substances astrales. Non seulement il étend son domaine aussi loin que celui du changement, mais il généralise la notion que renferment les concepts de matière et de forme, et appelle de ce nom tout ce qui est déterminable d'une part, détermination d'autre part : le genre vis-à-vis de l'espèce, le corps vis-à-vis de l'âme, l'intellect passif vis-à-vis de l'intellect actif, les prémisses vis-à-vis de la conclusion, etc. La théorie de la matière et de la forme devient convertible avec la théorie de l'acte et de la puissance. "Et™ Pyi pev uXyj Wvajute;, ro <Te#o; hrùiyiix (De tâme> II, 1). La matière est puissance ; la forme est acte. Précisons leur nature et le lien qui les unit.

20 Fonctions de la forme et de la matière. Principe constitutif

') Sur cette double conception de la matière aristotélicienne, v. Cl. Babum- KER, Dos Problem der Mater ie in der Griechischen Philosophie (Munster, 1900), pp. 213 et suiv., et p. 257.

de l'être, la forme donne au composé sa détermination spécifique ; elle fait que la chose est ce qu'elle est (ro ri f,v tlvat). A elle se rattache tout ce qui est perfection actuelle de l'être, son organisation, son unité ; elle est plus spécialement dans le composé le principe des opérations, et comme celles-ci tendent vers une fin (44, 40), elle est le siège de l'impulsion qui dirige les activités de chaque être. Seule connaissable, elle est l'objet unique de la définition.

La matière remplit dans l'être des fonctions différentes. Indéterminée, elle est inconnaissable en elle-même, et nous ne la connaissons que par analogie. C'est parce que l'indéterminé ne peut exister que l'infini (arceicov) n'existe pas. Ce caractère d'indétermination ou d'absolue potentialité est l'objet d'un concept unique de la matière; mais en fait, il y a autant de matières qu'il y a d'êtres. Tandis que la forme est principe de l'unité, et siège de l'impulsion finale, la matière est sujette à la multitude, à la diffusion (43,2°); à elle se rattache tout ce qui est fortuit, tératologique : elle est, en général, principe de la limite, de l'imperfection et du mal. Le mouvement étant éternel (44,3°), il faut que la matière le soit. « La génération n'a pu commencer, la génération ne pourra finir ; vu que la raison qui la fait être est toujours identique à elle-même et, de ce chef, possède toujours la même efficace»1). Les individus passent, l'espèce a toujours été et sera toujours.

30 Union de la matière et de la forme. Dans l'ordre physique, la matière et la forme sont des éléments réels de l'être ; la matière n'est donc pas le \>y\ ov de Platon. Forme et matière ne constituent qu'une réalité, par leur compénétration intime. La forme est immanente à la matière (contre Platon) et ne pourrait se détacher d'elle, « pas plus que la rondeur du rond » a). De même la matière ne saurait exister sans forme, le concept de matière-existante équivalant à celui d'un indéterminé-déterminé, ce qui est contradictoire.

') PlAT, op. cit., p. 28. — ') Id., op. cit., p. 29.

En dehors de l'ordre physique, quel que soit le domaine où on les transporte, les deux notions de forme et de matière sont reliées par la même étroite corrélation.

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