L'essence commune et l'essence individualisée
— i° Notion de t individuel et de l'universel. L'être individuel, seule vraie substance, est seul capable d'exister comme tel ; l'universel n'est pas chose en soi ; mais il est immanent aux individus et multiplié dans tous les représentants d'une classe ; il ne reçoit sa forme indépendante que de la considération subjective de notre esprit (54,3°) : telle est la solution du problème des universaux. Ce théorème, qui complète la métaphysique d'Heraclite par celle de Parménide, est l'antithèse du platonisme, et on peut le considérer comme une des plus belles énonciations du péripatétisme.
A côté de déterminations essentielles communes, que l'on rencontre semblables chez tous les individus d'une même espèce, chaque être individuel possède des déterminations propres , l'affectant dans son essence, et lui imprimant le sceau de son individualité. Entre l'essence commune et l'essence individualisée, il y a un rapport du déterminable au déterminant, de la puissance à l'acte : un lien organique rend solidaires deux théories capitales du péripatétisme.
20 Le principe d'individ nation des êtres naturels n'est pas la forme, qui d'elle-même tend à la plénitude de son acte, et épuiserait sa causalité informatrice, si elle n'était entravée par la matière. C'est la matière qui individualise l'être, car elle est multiple et limitée (42, 20) ; et dès lors elle fixe pour chaque être la portion de réalité déterminable à laquelle le pouvoir déterminateur de la forme est exactement proportionné.
44. Les causes de l'être. — La théorie des causes est en étroite connexion avec l'étude du mouvement, car on appelle « cause » tout ce qui exerce une influence réelle et positive sur l'actualité de l'être à une étape quelconque du devenir. Aristote distingue quatre causes, les causes matérielle, formelle, efficiente et finale.
i et 2) Causes matérielle et formelle. Éléments constitutifs de l'être (42), la matière première et la forme substantielle sont, à un autre point de vue, causes de l'être ; puisque leur union donne naissance au composé substantiel. Les causes matérielle et formelle sont d'ordre accidentel, quand elles expliquent le mode d'être d'un sujet qu'on suppose déjà constitué dans sa substantialité.
3) Cause efficiente ou motrice. Le composé substantiel, ou un des états de ce composé, a commencé d'être par un passage de la puissance à l'acte. Or rien de ce qui est mû ne se meut soimême, inzv rb y.ivo*j|jiÊvov àviyxr) ùnô rtvo; xiveFotiat (Phys., VII, 1). Car ce qui est en puissance ne contient pas, comme tel, la raison suffisante de sa propre actualisation. Donc le passage de la puissance à l'acte, ou de la matière contenant une forme en puissance à la matière actuellement déterminée par cette forme, exige l'action d'un moteur, et celui-ci ne pourrait mouvoir si lui-même n'était en acte. Grâce à son contact ou influx continu (ôt'Çi;), il est principe du devenir de la matière : c'est la cause efficiente, plus exactement appelée cause motrice (70 J'oOev y xbrpiz) x).
L'efficience pour Aristote se réduit donc à la production des mouvements ou des devenirs, et ceux-ci apparaissent d'après la tendance interne ou la virtualité réelle de la matière à s'unir aux formes qui répondent aux exigences du composé. Mais la série des mouvements n'a pas eu de commencement et ne peut avoir de fin : le mouvement est éternel. Éternelle aussi est la matière, ou le sujet de la génération, qui n'est pas produite et dont Aristote ne justifie pas l'existence a).
4) Cause finale. La coordination des activités de l'être, et
') Dans le langage scientifique moderne, la cause motrice ne désigne que la cause productive du mouvement local. Nous prenons ici le terme cause motrice dans un sens plus large et nous entendons par là, avec Aristote, la cause productrice d'un mouvement, c'est-à-dire d'un changement quelconque. — ') A certains endroits Aristote concentre dans la forme de l'être sa réalité, sa finalité et son mouvement interne. Dans les termes vagues et hésitants auxquels il recourt, des historiens comme Zeller (op. cit., II, 2, p. 328) ont cru découvrir, à tort, la confusion des trois causes formelle, finale et motrice.
la constance de Tordre cosmique que chaque être contribue à réaliser, prouvent que les formes substantielles sont douées d'une tendance intrinsèque vers une fin immanente, qui attire les énergies (cause finale). La finalité est un théorème fondamental de la métaphysique aristotélicienne. C'est la finalité qui justifie, en physique la récurrence invariable des phénomènes naturels et la conservation des espèces, en critériologie la tendance initiale de l'intelligence vers le vrai, en morale l'inclination de la volonté vers le bien.
45. L'acte pur. Preuves de son existence. — Audessus des êtres changeants, mélangés d'acte et de puissance, trône un être immuable, actualité pure (ro ri ^v efvat ro 7rpwrov).
La principale preuve de l'existence de Dieu est tirée de l'existence du mouvement. Bien qu'éternel, le mouvement est inexplicable sans un premier moteur immobile. Car rien ne s'élevant par soi-même de la puissance à l'acte (44,3°), tout mouvement suppose un moteur ; et s'il n'était pas un premier moteur unique, soustrait lui-même à tout devenir, il faudrait souscrire à l'existence d'une série infinie de causes motrices, pour expliquer n'importe quel changement : ce qui est absurde. — A cette preuve, Aristote joint cette autre, qu'on appellera plus tard la preuve téléologique, tirée de l'ordre, de l'harmonie et de l'unité de l'univers.
46. Nature de Dieu. — On peut considérer Dieu en luimême et dans ses rapports avec la nature.
1) Les attributs de Dieu considéré en lui-même se groupent autour de deux notions fondamentales, l'immobilité et la pensée.
V immobilité. Le premier moteur demeure dans le repos absolu. Éternel comme le mouvement (jruvçyfiç), il est actualité ou forme pure, car tout mélange de potentialité ou de matière introduirait le changement dans son être. Dès lors il est indivisible, toute division supposant un passage de la puissance à l'acte ; incorfiorel, tout corps étant composé de matière et de forme.
La pensée. L'acte pur, étant ce qu'il y a de plus parfait, doit être intelligence. Par sa pensée substantielle, unique et indivisible,
Dieu se pense lui-même dans une éternelle actualité. Il est pensée de la pensée (vo>j7t; vor^sw;). Son auto-contemplation consciente est sa fin, et sa béatitude est parfaite. Il ignore le monde des êtres changeants, car il ne les pourrait connaître sans changer avec eux.
2) Dieu détermine le mouvement du monde. A quel titre ?
En tant qu'il donne l'impulsion initiale au mouvement cosmique, il semble que le premier moteur doive être cause motrice. De fait, Aristote veut que le premier moteur soit en contact avec le monde (de gen. et corr., 1.6. 323) ; or le contact est la condition de l'action motrice. (44,3°) Bien plus, Dieu imprime au monde un mouvement circulaire, c'est-à-dire parfait et éternel (51,1°)- Le point d'application ou de contact est la périphérie du monde (Phys. VIII, 10). — Mais le contact du mobile corporel avec le moteur n'exige-t-il pas que celui-ci soit situé dans le lieu, et la réaction du mobile sur le moteur est-elle conciliable avec l'immutabilité de Dieu ? Pour parer à ces difficultés Aristote préfère expliquer la motion divine sur le monde non par une impulsion mécanique, mais par l'attrait de la finalité.
Cause finale du monde, Dieu est le bien vers lequel tendent tous les êtres, et ce désir qui anime la matière de s'approcher du meilleur donne le branle à l'éternelle série des générations *).
Tout se meut, parce que tout tend vers Dieu. Or, la fin attire par l'amour, et l'attrait que Dieu inspire ne le touche et ne le change en rien. La causalité finale respecte l'intangibilité de Dieu, tandis que la causalité motrice, proprement dite, la compromet gravement.
Cet irrésistible et éternel attrait exercé par l'acte immuable et parfait donne au cosmos une signification optimiste, et exclut toute évolution du bien au meilleur.
') « A cette pensée qui se pense est suspendu le monde, comme une pensée qui ne se pense pas et qui tend à se penser... Dieu meut le monde comme cause finale sans se mouvoir lui-même... Cette théologie est un monothéisme abstrait. Tous les êtres et tous les faits de la nature sont ramenés entièrement à des causes naturelles. Ce n'est que la nature prise dans son ensemble qui est suspendue à la divinité. » Boutroux, Études d'histoire de philosophie. Aristote, pp. 149 et 140.
47. Lacunes de la théodicée d' Aristote. — Puissant essai de théisme, la théodicée d'Aristote présente en des questions fondamentales des lacunes que le génie scolastique saura combler. Un doute plane sur la personnalité de Dieu ; celle-ci d'ailleurs est forcément mutilée, puisque tout, vouloir est jugé incompatible avec l'immobilité de l'acte pur. Les rapports de Dieu et du monde sont mal définis : Dieu ignore le monde ; dès lors il n'est pas Providence. Une action motrice proprement dite est incompatible avec la nature de Dieu. D'autre part, la finalité exercée par le moteur est difficile à saisir, et entraîne Aristote à une théorie de la nature (50,4°) peu conciliable avec certaines doctrines de sa métaphysique. Enfin l'existence même d'êtres en dehors de Dieu demeure une énigme.