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CHAPITRE DEUXIÈME

décadence de la scolastique suit de près son apogée. Les causes qui doivent miner son influence historique exercent sur elle une corrosion lente, mais ininterrompue. Elles sont imputables aux générations nouvelles qui n'ont pas su soutenir l'œuvre des grands penseurs du xme s.

Ces causes sont d'ordre général : l'insuffisance des philosophes;

') De Levi ben Gerson, Renan écrit : « Pour quelques parties, sa glose devint inséparable du texte d'Averroès, comme le Commentaire d'Averroès lui-même l'était devenu du texte d'Aristote *, op. cit., p. 193.

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le relâchement des études, les envahissements progressifs des philosophies antiscolastiques.

I. L1 insuffisance des scolastiques. i) Le manque d'originalité est le premier symptôme d'épuisement. A partir du XIVe s., le nombre de ceux qui s'occupent de philosophie croît dans d'énormes proportions x). Les universités se multiplient et facilitent l'accès des études philosophiques (II) ; des ordres entiers s'engagent dans la mêlée des controverses. Mais cette légion de philosophes obéissent à un mot d'ordre ; ils s'incorporent dans quelque grande école qui inscrit au frontispice de sa demeure le nom d'un docteur illustre. Au lieu de penser par eux-mêmes, ils réduisent leur travail au commentaire de la pensée d'autrui. C'est l'époque des compendium ; c'est aussi l'époque des œuvres apocryphes, beaucoup de ces compendium étant attribués au docteur compilé et non au compilateur.

A mesure que les écoles se multiplient, les individualités se font plus rares. Le XIIIe s. est un siècle de personnalités ; le XIVe et le XVe s. sont des siècles de pensée impersonnelle. En dehors du « terminisme», on peut dire que la scolastique postérieure au XIIIe s. n'a pas trouvé de nouveaux modes de spéculation.

Cependant il convient de signaler que la doctrine scolastique s'amplifie dans une direction spéciale, où le XIIIe s. s'était timidement engagé : à mesure que le commerce s'active, on s'occupe davantage des questions qui intéressent la vie économique. Le XIVe s. produit des traités sur l'usure, sur les rentes, sur la monnaie, et ce sont principalement les terministes qui tiennent la tête du mouvement 3).

2) L1 altération de la synthèse doctrinale. Les nouvelles formules de systématisation que propose G. d'Occam, s'allient mal, en plus d'un point, avec la synthèse scolastique, sans cependant être en contradiction avec ses principes organiques. Elles accusent une faiblesse de structure, un manque d'harmonie dans l'ensemble.

') En 1406, la Faculté des Arts de Paris compte à elle seule plus de mille magistri et de dix mille membres (supposita) .Chartul.,i. III, p. 604. — ') Brants, op. cit. y pp. 14 et suiv.

Les querelles passionnées du terminisme, du scotisme et du thomisme ont contribué, elles aussi, à troubler l'économie de #la scolastique. Et l'on peut dire la même chose de ces sottes discussions dialectiques auxquelles on se livre, dans certains milieux, à l'exclusion de toute autre étude philosophique (50). A mesure qu'on avance dans le temps, on voit s'altérer la pureté doctrinale qui fait la force de la philosophie du XIIIe s.

3) Plus funestes encore que les innovations maladroites furent les ignorances coupables. G. d'Occam, ses premiers partisans et ses premiers adversaires connaissent les systèmes philosophiques du XIIIe s. Mais les générations suivantes ignorent de plus en plus les pensées essentielles de la scolastique, qu'ils combattent ou dont ils se glorifient. Parmi les nombreux promoteurs de nouveautés dangereuses aux XIVe et XVe s., on rencontre beaucoup de jeunes gens, qui n'ont pas pris la peine de s'initier à la philosophie par les études approfondies, organisées dans les facultés universitaires. Les autorités elles-mêmes n'ont rien fait pour arrêter les progrès du mal (II), et à la période suivante on verra la scolastique tomber par ignorance d'elle-même.

4) Décadence de la langue et altération de la méthode. La scolastique se départit de plus en plus de la la?tgue sobre et précise du XIIIe s. Les barbarismes, qui jusque-là n'avaient apparu qu'à l'état sporadique, et principalement dans les traductions arabo-latines, se multiplient rapidement à partir du XIVe s. ; l'orthographe même dont se servent quelques docteurs trahit leur impardonnable ignorance du latin x).

Le terminisme et le scotisme doivent assumer la principale part de responsabilité dans cette décadence. Et comme les défauts de forme entraînent la confusion des idées, on assiste aussitôt à une altération de la méthode didactique. Sous prétexte

') ChartuL, t. III, Introd., p. xi. Pendant le dernier quart du xiv« s., il y eut un revirement à l'Université de Paris. Quelques hommes distingués, parmi lesquels il faut citer surtout Nicolas Poillkvïllain (de Clamengis), Jean de Montreuil (de Monsterolio) et aussi Pierre d'Ailly, Jean Gerson, et Jean Courtecuisse (Breviscoxae), tentèrent un vigoureux effort pour épurer le latin scientifique. Malheureusement leur œuvre n'eut aucune durée (ibid., p. xii).

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de clarté, on multiplie les distinctions, les sous-distinctions, les marches et les contremarches. C'est une vraie parodie des procédés en honneur chez les grands scolastiques, et Stôckl a pu dire avec raison, en termes un peu plats, que la scolastique finit par étouffer dans sa propre graisse.

Ces abus sont favorisés par

5) \J avènement progressif d'une dialectique exagérée. Dans la scolastique du xme s., la logique occupe sa vraie place. Elle est, en théorie et en pratique, la discipline de l'esprit, la préparation à l'étude de la physique, de la métaphysique et de la morale (282). Qu'on relâche ce lien, ou qu'on supprime cette dépendance de la logique formelle vis-à-vis des autres branches de la philosophie, et l'on verra bientôt la nouvelle émancipée prendre des allures de despote. C'est ce qui arriva après le XIIIe s. Il y a des prodromes de cette maladie intellectuelle au début du XIVe s. ; elle se dessine peu à peu et empoisonne les écrits de la période suivante.

On dira plus loin à quel titre le formalisme scotiste et le terminisme occamiste en furent les causes. Les Summulae de P. Hispanus véhiculèrent le mal : elles provoquèrent l'apparition d'un nombre incalculable de commentaires et mirent en honneur une glose superficielle et abondante, digne de sophistes et non de philosophes.

II. Le relâchement des études se manifeste dans les divers centres intellectuels du temps : les ordres religieux et les universités.

1) Les ordres religieux constituent, comme par le passé, les pépinières principales de la science. Mais l'ardeur pour l'étude y baisse en même temps que la discipline se relâche x). Dans la légion de ces moines docteurs, avides de travail facile et de résultats immédiats, on peut compter sur les doigts ceux qui, par des efforts personnels et persévérants, s'élèvent au-dessus de la médiocrité régnante.

2) L' Université de Paris déchoit rapidement de sa grandeur.

') Chartul. IL, p. xi.

La scolastique avait grandi avec elle ; elle est entraînée dans sa chute.

Obéissant à des intrigues de tout genre, la Faculté de théologie transige avec la rigueur des règlements académiques ; moyennant des recommandations ou même de l'argent, on facilite les « actus scolastici », on écourte les années d'étude, on fait subir des examens de forme. Ce qui attire la plupart des maîtres en théologie, ce n'est plus l'acquisition de la science, mais l'appât de gros bénéfices ecclésiastiques. La Faculté des arts se laisse aller aux mêmes condescendances fatales. L'étude des arts étant le stage obligatoire de la théologie, il y avait un intérêt évident pour les hommes d'argent et d'ambition à l'abréger le plus possible. Et c'est ainsi qu'on vit monter en chaire des « imberbes », dont l'ignorance n'est surpassée que par l'aydace dans l'enseignement. Categorias, perihermeneias, in cujus scriptura summus Aristoteles calamum in corde tinxisse confingitur, infantili balbutie résonant impubères et imberbes x).

D'autres causes contribuent au déclin de l'Université de Paris. Sans compter les guerres avec les Flamands et les Anglais, et la terrible peste qui sévit au milieu du XIVe s. a), il faut faire entrer en ligne de compte la concurrence universitaire. Tandis qu'au XIIIe s. les universités de Paris, d'Oxford et de Cambridge peuvent seules conférer la maîtrise en théologie, d'autres « studia generalia » se font octroyer au XIVe s., ou usurpent même le pouvoir de conférer les grades de théologie 3), et ils sont d'autant plus disposés à faciliter les promotions, que dans les débuts, le nombre de leurs étudiants était plus restreint. La multiplication de ces universités autochtones détourna de plus en plus le courant qui valut à Paris son long monopole 4).

') Ricardus de Bury, Philobiblon, anno 1344, c. 9, p. 87 (édit. 1888), cité par Chartul. II, p. vin. — ") Chartul. II, p. xii. — ') Citons Toulouse, Pise, Prague, Florence. Voir le tableau des universités avant le xv«s. chez Deniflb,Z?/> Universitâten des Mittelalters bis 1400. Au XVe s., on érigea des universités concurrentes en France même, par exemple àDol (1421/22), à Poitiers (1431/32), à Caen( 1432), à Bordeaux (1439/41). Chartul. IV, p. vin. Louvain eut son université en 1425. 4) La décadence de l'Université de Paris bat son plein à l'époque du schisme,

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En même temps, toutes ces circonstances conspirèrent pour abaisser en Occident le niveau des études théologiques, et, par voie de répercussion, des études philosophiques.

3° Les attaques de systèmes antiscolastiques . Les luttes du XIIIe s. avaient trempé la scolastique ; de tous les assauts elle était sortie victorieuse. Les luttes du XIVe et du XVe s. l'affaiblissent, donnent de l'assurance aux adversaires et facilitent la coalition qui se dressera, à la période suivante, contre la philosophie traditionnelle.

écoles thomiste (Art. IV) et scotiste (Art. III) sont en présence au début du XIVe s., mais une troisième école ne tarde pas à traiter d'égale avec elles, l'école terministe. C'est par le terminisme, né quelques années à peine après la mort de Duns Scot, que nous ouvrons l'étude des philosophies scolastiques de cette période (Art. II). Des systèmes mystiques, plus que jamais, apparaissent à côté des systèmes de spéculation (Art. V).

367. Bibliographie. — Willmann, Gesch. d. Idéal., II, § 80-85.; Wkrner, Die scholastik d. spàteren Mittelalters, comprend 4 vol. : i° /. D. Scot (v. n° 336) ; 2° Die nachscotistische Scholastik ; 30 D. Augiistinismus d. spàteren Mittelalters ; 4° Der Endausgang d. mittelatt. Scholastik. Le contenu des 3 dern. vol. sera mentionné plus loin.

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