Caractères généraux de l'école terministe
i° Le simplisme à outrance. Le terminisme du XIVe s. est né
bien qu'à aucun moment de son histoire l'Université n'ait joui d'un plus grand prestige extérieur, et n'ait mis plus de vantardise à se faire valoir. Seule, l'hégémonie intellectuelle des collèges de Sorbonne et de Navarre rappelle le glorieux passé. Cette situation troublée fut pour beaucoup dans le départ de plusieurs maîtres célèbres, qui firent bénéficier de leur renom les universités étrangères où ils se transplantèrent. C'est ainsi que Henri de Hesse se rendit à Vienne, Marsile de Inghen à Heidelberg (Chartul. III, pp. xiv et xv). Pendant la première moitié du xve s., l'Université continua de jouer un rôle politique en France. Finalement Charles VI lui enleva son indépendance, et, en 1446, la soumit au Parlement. Les règlements des facultés furent réformées, en 1425, par le cardinal de Estontevilla.
L ECOLE TERMINISTE 443
d'une réaction contre le formalisme de D. Scot. Le docteur subtil, et plus encore ses disciples immédiats, avaient introduit dans leur philosophie des entités chimériques. Que cette tendance à réaliser des abstractions dût soulever des oppositions, on le comprend sans peine. Elles se firent jour d'abord chez les thomistes. Mais, à côté d'eux, un groupe de scolastiques se laissèrent aller à une réaction exagérée : ce sont les terministes. Après avoir pris pour mot d'ordre : pluralitas non est ponenda sine ?7ecessitate, le terminisme fit une hécatombe de notions métaphysiques, et ainsi, très souvent, il dénatura, sous prétexte de simplifier. Ce qui n'empêcha pas les terministes d'emporter de la succession de D. Scot plus d'une doctrine de détail, et surtout une tournure d'esprit caractéristique, le scepticisme.
20 Le scepticisme. Il ne s'agit pas ici de cette théorie décevante qui déclare illusoire toute certitude ; le dogmatisme, en effet, demeure un des caractères fondamentaux du terminisme, comme des autres systèmes scolastiques (p. 368). Nous entendons ici par « scepticisme » le besoin grandissant de restreindre la sphère des vérités qui tombent sous les prises de la démonstration rationnelle, la tendance à humilier la raison faillible devant la foi infaillible. Le cercle des vérités indémontrables s'élargit toujours. Par eux-mêmes, ces doutes n'ont pas une signification antiscolastique (328,2°), mais ils engendrent un malaise intellectuel, une défiance injustifiée et dangereuse : en effet, aux générations de la période suivante, ils suggéreront l'idée que tout est mauvais dans la scolastique et qu'il faut faire table rase de ses enseignements.
3° L'envahissement de la dialectique. L'étude du système de G. d'Occam nous apprendra à quel point les terministes mutilent la métaphysique. Or, après avoir dépossédé la métaphysique, ils parent la logique de ses dépouilles. Ce qu'ils déclarent illusion dans le monde réel, devient matière à des combinaisons subjectives dans le monde de nos représentations. Voilà comment le terminisme fut amené progressivement à exagérer le rôle de la dialectique. Déjà G. d'Occam met en honneur les notions logico-
444 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AUX XIVe ET XVe SIÈCLKS.
grammaticales de la suppositio, de la significatio etc., mais il garde une mesure. Ses disciples exploitent abusivement les cadres nouveaux des Summulae de P. Hispanus, et se livrent à une sophistique que la Faculté des arts de Paris essaie en vain d'interdire x).
Et, comme tout logicien est friand de terminologie, les occamistes multiplient les mots nouveaux, les barbarismes et les classifications.
369. Division. — Guillaume d'Occam est le véritable auteur du terminisme, bien qu'on trouve avant lui des précurseurs de la théorie nouvelle (§ 2). Après lui, le terminisme fut appelé à un grand succès, mais beaucoup de disciples exagérèrent les idées du maître (§3).
§2. — Guillaume d'Occam et les précurseurs du terminisme.
370. Durand de S. Pourçain et P. Aurioli. — Le terminisme trouve des précurseurs dans Durand de S. Pourçain et P. Aurioli, deux transfuges, l'un du thomisme, l'autre du scotisme.
Durand de S. Pourçain, du couvent des Frères-Prêcheurs de Paris (né fin xine s.), licencié en théologie en 131 2, successivement évêque de Limoges (13 17), de Puy (13 18), de Meaux (1326), mérita le nom de doctor resolatissimiis. Il commenta les Sentences du Lombard. Avec Thomas Walleis, Armand de Beauvoir (de Bellovisu) et les maîtres de la Faculté de théologie, il combattit l'opinion téméraire émise par Jean XXII sur la vision béatifique a).
Petrus Aurioli, le doctor facandus, auteur d'un commentaire sur les Sentences de P. Lombard et de Quodlibet, devint maître en théologie en 13 18, ministre des Franciscains d'Aquitaine en 13 19, évêque d'Aix en 1321. Il mourut avant le 23 janvier 1322 3).
') V- § 3> du Chap. III. Cf. à ce sujet Prantl, op. cit., IV, pp. 1 et suiv. — •) On trouvera les documents qui s'y rapportent dans Chartul., t. II. — ') Ibid., pp. 225 et 718.
Ces deux hommes, partis de doctrines différentes, aboutissent à des conclusions presque identiques sur une foule de problèmes de philosophie. Ils nient la réalité des universaux, l'existence des espèces intelligibles, le rôle classique de l'intellect agent, la distinction réelle de l'essence et de l'existence, celle de l'âme et de ses facultés. Mais il leur manque la puissance d'unifier et de synthétiser. Le véritable codificateur du terminisme, ou, comme disent ses disciples, le promoteur vénérable de la doctrine nouvelle — venerabilis inceptor — est Guillaume d'Occam.
371. Guilaumc d'Occam. Vie et Œuvres. — Guillaume d'Occam, né à Occam dans le comté de Surrey en Angleterre, brille vers 1320 à l'Université de Paris, où il avait commencé par suivre les leçons de Duns Scot, son confrère en religion. Il est probable qu'il enseigna aussi dans sa patrie. La première période de sa carrière est avant tout scientifique. De ce temps datent les grands ouvrages où il consigne ses théories novatrices, le Super IV L. Sentent., les Quodlibeta, les commentaires aristotéliciens (Expositio aurea super totam artem veterem), le Tractatus logices. Il quitte sa chaire en 1323. Plus tard, il se consacre à la politique et s'occupe des querelles religieuses. Il défend les réformes disciplinaires des spirituels (p. 312); d'autre part, il mène campagne contre Boniface VIII et Jean XXII et refuse de reconnaître les droits temporels du pape.
Le xiv° s. est marqué d'événements graves pour la chrétienté. Dans le sein même de l'Église, ce sont les tiraillements du grand schisme ; au dehors, c'est l'insurrection de l'Empire contre la papauté. Peu à peu, on sent que la grande organisation intellectuelle et sociale de l'Occident se disloque. En même temps que dans l'ordre scientifique la philosophie essaie de s'affranchir de la tutelle de la théologie, dans l'ordre politique, les nationalités modernes lentement s'éveillent et s'insurgent contre la suprématie des papes. Il ne nous appartient pas ici d'entrer dans le détail de ces longues hostilités.
G. d'Occam mena la campagne des idées, et lança manifeste sur manifeste, le Dialogus, VOpus nonaginta dierum, le Compendium errorum Joannis papae XXII, les Questiones octo de auctoritate summi pontifias. Cité devant le tribunal ecclésiastique, il réussit à fuir d'Avignon où il était retenu prisonnier (1328). En compagnie de Michel de Césène et de Bonne Grâce de Bergame, ses amis, il se rendit à la Cour de Louis de Bavière. C'est là que deux ans auparavant (vers 1326), Jean de Jandun et Marsile de Padoue avaient reçu l'hospitalité. Tous les historiens prêtent à G. d'Occam cette apostrophe à l'orgueilleux souverain : Tu me de/endos g/adioj ego te defendam calamo. Quand Louis de Bavière voulut légitimer le mariage adultérin de son fils, contrairement aux lois de l'Église, G. d'Occam défendit l'omnipotence absolue de l'État en matière politique. Il mourut probablement en 1347.
446 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AUX XIVe ET XVe SIÈCLES -