THOMAS MORUS
originelle unique, fonds passif de toute possibilité. Une forme unique — l'âme du monde — intelligence universelle et principe actif de toute possibilité, vivifie cette matière (cause formelle) et produit par la diversification de sa plasticité interne (cause efficiente) les êtres de l'univers. Au fond, la matière originelle et la forme primitive se compénètrent, car elles n'expriment qu'un double aspect de la réalité. Au même titre que la forme, la matière est Dieu, ainsi que le soutenait David de Dinant (p. 235), dont Bruno invoque le témoignage. Cause formelle et cause efficiente, l'âme du monde est aussi cause finale : la fin de ses évolutions qu'elle accomplit consciemment, est la réalisation du meilleur des mondes possibles. Tout est beau dans la nature, parce que tout y vit d'une vie divine.
Bruno explique par le menu comment cette âme du monde, identique à Dieu, vient à se répandre dans la nature. Sa physique est tributaire de Telesius ; sa cosmographie met à profit les découvertes de Copernic. Quant à la psychologie, elle occupe une place réduite dans le système. L'homme n'est plus le point de convergence du monde, pas plus que la terre n'est le centre d'un univers, infiniment élargi. Son âme comme son corps est un effluve divin, et, si elle est immortelle, c'est pour s'unir, après chaque dissolution, à de nouveaux composés matériels. Il va sans dire que la liberté s'évanouit dans ce dynamisme du devenir divin. La connaissance humaine est modelée sur la théorie générale du monde, et, à son stade le plus parfait, le mens perçoit le monisme que nous venons d'esquisser.
Dans ses écrits latins, Bruno aurait atténué ce panthéisme,, sans cependant renoncer à ses principes fondamentaux.
§ 7. — La philosophie du droit naturel et social.
441. Thomas Morus. — L'éveil des nationalités, l'étude des formes politiques de Rome et de la Grèce, le souffle d'indépendance qui agite les États, grands et petits, donnent l'essor à
510 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE DU XVe AU XVIIe SIÈCLE.
une philosophie du droit public basée sur l'étude de l'homme. L'initiateur de ces théories nouvelles est l'anglais Thomas Moork (Morus, 1480-1535). Son ouvrage sensationnel, De optimo rei publicae statu sive de nova insula Utopia, écrit avant l'introduction de la Réforme en Angleterre, le rattache au platonisme italien, et renferme en réalité deux parts. La première contient le plan d'un Etat idéal, organisé suivant les conceptions de la République de Platon. Mais où il reflète exactement les aspirations de son siècle, c'est quand il aborde un second ordre de recherches, plus pratiques, et justifie l'indépendance de l'Église et de l'État, et l'indifférence de l'État vis-à-vis des Églises.
Ces principes sont supérieurement exposés et synthétisés par Hugo Grotius
442. Hugo Grotius. — Né en Hollande, dans un pays où les guerres de religion avaient conduit à l'indifférence religieuse, Hugo de Groot (Grotius, 1583-1645, de jure belli et pacis) peut être considéré comme le législateur du droit naturel et social de la Renaissance.
i° Le droit de nature (jus naturale), qui revient à l'individu, est l'ensemble des droits imprescriptibles que découvre l'étude rationnelle de la nature humaine. Le caractère fondamental de la nature est la sociabilité, innée et instinctive.
20 L'origine de la société est le contrat social, ou la libre volonté des individus qui, dans l'unique but de mieux sauvegarder leur droit, vivent en commun. L'Etat n'existe donc que par et pour l'individu. C'est la proclamation de l'origine humaine de la société et de l'État, à l'encontre de la théorie scolastique de l'origine divine (305).
30 Le peuple délègue sa souveraineté, et cette délégation, irrévocable pour les uns, est révocable pour les autres (germe de la théorie de la révolution).
4° Entre le droit humain, rationnel, et le droit divin, révélé, il existe une cloison étanche. L'indifférentisme religieux de l'État et la tolérance sont des corollaires de la séparation de l'Église