PHILOSOPHIE ET MYSTIQUE PROTESTANTES
et de l'Etat. Ce qui n'empêcha pas Grotius de croire personnellement à la révélation chrétienne.
Les questions relatives au droit naturel et social acquirent un intérêt grandissant. On verra plus loin comment les scolastiques (457) et les protestants (445) les rattachent à leurs conceptions théologico-philosophiques .
§ 8. — La philosophie et la mystique protestantes.
443. Notions générales. — Les discussions théologiques que provoqua la Réforme eurent leur répercussion sur la philosophie. Le principe directif de la théologie protestante est l'interprétation individuelle des Écritures et du dogme. Or, si chacun se fait sa dogmatique, il ne lui sera pas malaisé de l'harmoniser avec une philosophie, choisie non moins librement. De là les formes diverses et souvent contradictoires des systèmes philosophiques du protestantisme naissant (néo-platonisme, stoïcisme, aristotélisme, mysticisme panthéiste).
Luther (1483-1 546) n'est pas un philosophe. Il professe l'antagonisme irréductible de la raison et de la foi, Tune étant fonction de la chair (caro)f l'autre de l'esprit (spiritus). Il interdit à la philosophie l'accès du domaine théologique, et reproche amèrement à la scolastique de l'avoir profané par ses « sophismes » .
Son œuvre est avant tout la constitution d'une dogmatique nouvelle, dont la théorie de la justification constitue le pivot. Le péché originel a corrumpu l'homme au plus intime de son être ; seule la foi dans l'Évangile peut le réintégrer dans la justice et la sainteté. Cette foi rédemptrice, abandonnée aux inspirations individuelles, unit l'homme à Dieu, et le conduit à la félicité, passivement, sans efforts, même sans le concours de ses œuvres.
Cependant la dogmatique réformée de Luther implique une philosophie. La distinction de la chair ou des facultés naturelles, et de l'esprit ou de l'élément divin de notre être, mène à un dualisme psychologique qui rappelle les doctrines de la cabale ;
512 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE DU XV* AU XVIIe SIÈCLH-
la passivité de l'homme vis-à-vis de la grâce et la prédestination absolue ont pour conséquence le déterminisme. Plus soucieux que leur maître de légitimer leurs croyances devant la raison, certains disciples de Luther ont cherché les harmonies de la philosophie avec le dogme réformé. Les principaux philosophes de la religion nouvelle sont Zwingli, Mélanchthon et Bôhme.
444. Zwingli. — Le grand réformateur suisse (1484-153 1) est d'accord avec Luther pour faire de la justification et de la sainteté, basées sur la pure croyance subjective, le fondement du nouveau christianisme. Zwingli était un humaniste fervent ; il visita l'Italie et se pénétra des travaux de l'Académie de Florence ; Pic de la Mirandole était son auteur favori. Or, Zwingli mit à profit, pour étayer sa dogmatique, le néo-platonisme et le stoïcisme. L'un et l'autre lui apprirent l'immanence panenthéiste et la déification de l'homme régénéré par le souverain bien. Sénèque lui fournit des arguments en faveur de l'autonomie du vouloir, de la prédestination absolue des bons et des méchants, et du déterminisme moral (72). L'unité de la révélation divine dans les diverses religions, ou le théisme universel, apparaissait aux yeux de Zwingli comme la conciliation naturelle de l'humanisme et du protestantisme.
445. Mélanchthon (1497-1560) n'est pas un esprit créateur, mais un compilateur d'Aristote au service de la théologie protestante. Il ne cultiva l'humanisme que pour comprendre la philosophie antique et constituer sur cette base une apologie du christianisme. Ses manuels sur la Dialectique, la Physique et l'Éthique d'Aristote, remarquables par leur ordre et leur clarté, ont valu à leur auteur le titre de praeceptor Germaniae.
Mélanchthon est plutôt un éclectique qu'un aristotélicien. Son péripatétisme, qui revêt dans la Dialectique une certaine pureté, se mélange à des éléments platoniciens et stoïciens1). Ainsi en estil dans la théorie de la connaissance : l'homme porte en lui un
') Dilthey, Mélanchthon, und die erste Ausbildung des naturlichen Systems in Deutschland, dans les Arch.f. Gesch. d. Phi/. VI, p. 225. Aristotélicien en Physique, Mélanchthon raille les découvertes récentes de Copernic.
MÉLANCHTHON. BÔHME. 513
lumen naturale (contre Luther) ; des principes innés lui apprennent les grandes vérités de l'ordre spéculatif et moral (stoïcisme, Cicéron). Si les sensations sont les pourvoyeuses nécessaires de nos connaissances certaines (nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu), elles ne font que stimuler l'activité du lumen naturale (contre Aristote), et réveiller des représentations assoupies. La certitude de ces vérités primitives est immédiate ; elles reposent sur la conscience subjective ; non seulement les principes des mathématiques et de la physique, mais encore l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, la moralité, l'ordre social, la liberté humaine (contre Luther et le stoïcisme) sont des principes innés. C'est la philosophie gréco-romaine, en particulier le péripatétisme, qui a le mieux déchiffré les enseignements du lumen naturale. Mais encore cette philosophie est-elle forcément incomplète, le péché originel ayant voilé l'intelligence de l'homme. Il appartient à la foi, à Évangile, de purifier la source du savoir, et de lui rendre son premier éclat. Ainsi la foi complète la raison (contre Luther) ; la philosophie grecque et le christianisme enseignent les mêmes vérités, à des degrés divers de clarté.
Les Ethicae doctrinae elementa de Mélanchthon devinrent le point de départ des théories protestantes sur le droit naturel et social : le décalogue est le contenu du jus naturale, et l'Etat, d'origine divine immédiate, est indépendant de l'Église. Cette thèse fut vivement combattue par les publicistes catholiques d'Espagne *).