CHAPITRE TROISIÈME
§ i. — Notions générales.
450. Caractères généraux. — I. L'insuffisance des scolastiques va croissant, et se révèle par les phénomènes déjà relevés à la période précédente. Les partis philosophiques se perpétuent, mais perdent leur signification primitive. Dans les corporations religieuses, dans les universités, dans les collèges mêmes nés au sein des universités, on continue d'imposer l'hégémonie officielle d'un des grands chefs d'école, et le choix même de ce maître n'est pas toujours déterminé par des considérants d'ordre scientifique, mais souvent par le caprice et les intrigues de la politique *). On comprendra ce que sont ces querelles de coterie, si l'on songe que divers endroits voient se constituer, comme factions antagonistes, un parti de thomistes et un parti d'albertistes a), — comme si, sur les questions capitales de la synthèse scolastique, S. Thomas et son maître ne souscrivaient pas aux mêmes conclusions.
L'ignorance de la doctrine scolastique atteint son comble à la fin du XVIIe s. Certains manuels de ce temps parlent encore de matière et de forme, mais plus d'un représente leur union comme celle de l'homme et de la femme qui se courtisent, s'épousent et divorcent pour contracter de nouvelles unions. La valeur verbale que reçoit la théorie des puissances justifie le persiflage de
') A Bâle, en 1464, il y a quatre professeurs terministes (via tnodcrnorum) et trois antiterministes ou réalistes (via antiqua) ; à Fribourg en Brisgau, renseignement est terministe de 1456 à 1484, puis on y admet des réalistes sur Tordre de l'archiduc Sigismond. De même, le terminisme est imposé aux universités naissantes de Tubingue (1477), d'Ingolstadt (1472), etc. Prantl, IV, 190.— ') A Cologne, p. ex., où le collège Saint-Laurent défend les idées d'Albert le Grand contre le collège de la Montagne, qui professe le thomisme.
Molière et ses plaisanteries sur la valeur dormitive de l'opium. De même les déformations qu'on fait subir aux « espèces intentionnelles » sont critiquées avec raison par Malebranche et Arnauld. C'est principalement chez les professeurs d'université, « aristotéliciens officiels », qu'éclate l'ignorance de la doctrine.
On ne pourrait d'ailleurs généraliser le reproche, ni l'étendre sans réserves au xvie siècle. D'une part, le XVIe s. vit surgir une scolastique nouvelle qui ne manque pas d'originalité et d'éclat. D'autre part il y eut des commentateurs illustres de S. Thomas et d' Aristote, qui menèrent à bonne voie une utile et remarquable entreprise $ exégèse.
II. \J attitude des scolastiques vis-à-vis de leurs adversaires n'est pas moins blâmable. Attaqués dans toutes leurs positions par les systèmes coalisés de la Renaissance, ils ne savent pas se défendre, et commettent la double faute de se désintéresser de l'histoire de la philosophie contemporaine et de se tenir à l'écart du progrès des sciences particulières. François Bacon leur en fait le juste reproche, en termes d'ailleurs exagérés : « Hoc genus doctrinae minus sanae et seipsum corrumpentis invaluit apud multos praecipue ex Scholasticis, qui summo otio abundantes, atque ingenio acres, lectione autem impares, quippe quorum mentes conclusae essent in paucorum auctorum, praecipue Aristotelis dictatoris sui scriptis, non minus quam corpora ipsorum in coenobiorum cellis, historiam vero et naturae et temporis maxima ex parte ignorantes, ex non magno materiae staminé, sed maxima spiritus, quasi radii, agitatione operosissimas telas, quae in libris eorum extant, confecerunt » x).
i° Les scolastiques se désintéressent de la philosophie contemporaine, aussi bien des reproches que celle-ci leur adresse que des systématisations nouvelles qu'elle leur oppose. Si un groupe de scolastiques, notamment parmi les représentants de la restauration espagnole, font droit aux plaintes amères des humanistes, la masse n'a pas remonté le courant de la routine. Quant aux
') Cité par BRUCKER, Historia critlca philos., t. III, pp. 877-878.
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théories nouvelles, loin de les combattre, les scolastiques de cette période — à part de rares exceptions — ne veulent pets même les connaître. Dédaigneux de leurs rivaux, ils se suffisent, et volontairement s'isolent, enfermés dans un cercle qui va se rétrécissant. A quel crédit social pouvaient prétendre des hommes qui fermaient portes et fenêtres sur le dehors et n'avaient pas le souci des idées de leur époque ? S. Thomas et les docteurs du xhT s. se comportaient autrement vis-à-vis de leurs adversaires, et s'ils avaient vécu au temps de la Renaissance, ils auraient entrepris une guerre implacable, et sans doute victorieuse, contre cette masse de philosophies boiteuses, infiniment moins robustes que l'averroïsme du XIIIe s.
2° Les scolastiques se tiennent à Vècart des progrès des sciences. Or, ici aussi des révolutions profondes s'opèrent, des synthèses nouvelles s'édifient qui bouleversent un grand nombre d'idées reçues par la science médiévale. Élaborées en dehors de la scolastique, ces synthèses se sont retournées contre elle. C'est ce qu'on verra dans un paragraphe final.
451. Division. — Comme par le passé, les écoles thomiste (§ 2), terministe (§ 4), scotiste (§ 5) recueillent la grande majorité des suffrages. A partir du milieu du XVIe s. apparaissent aussi quelques écoles secondaires (§ 6). Mais l'événement capital dans les annales de la scolastique est le développement brillant de la restauration espagnole (§ 3). Un dernier paragraphe s'occupera de l'attitude des scolastiques du XVIIe s. vis-à-vis des découvertes scientifiques (§ 7).
§ 2. — L'École thomiste.
452. L'école thomiste. — La lignée des thomistes, interprètes respectueux des doctrines du maître, se perpétue nombreuse à la fin du xve s. et au XVIe s. Johannes Versor (f 1480) commente dans l'esprit du thomisme les principaux ouvrages d' Aristote (Quaestiones super veterem artem ; super omnes libros novae logicae, comment, sur le de ente et essentia et sur P. Hispanus); PeTRUS
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Nigri rédige un traité Clipeus Thomistarum.Vn groupe de professeurs de Cologne, controversistes de nuances, défendent S. Thomas contre Albert le Grand ou Albert le Grand contre S. Thomas. Parmi les thomistes, les plus influents sont Heimeric de Campo (t 1460), Henri de GoRKUM(mort 1460), Gerhardus de Monte (mort 1480; comm. du de ente et essentia et auteur d'une Apologetica . . . qua ostensorem concordiae inter S. Thotnam et venerab. Albertum magnum impugnat opprobriis, auctoritatibus et rationibus omissis) et surtout Lambertus de Monte (mort 1499, commente Aristote d'après S. Thomas) ; — tandis que Gerhard Harderwyk (mort 1503, comment, sur nova logica et P. Hispanus) et Arnold de Luyde ou de Tongres (mort 1540, comm. sur Organon et P. Hispanus) sont les portedrapeau de l'albertisme. On retrouve, du reste, des échos de ces conflits ailleurs qu'à Cologne.
Barbus Paulus Soncinas (t 1494) résume Capreolus, commente l'Isagoge et les catégories et compose des Quaestiones metaphysicae ; Johannes a Lapide (t 1494), qu'on trouve tour à tour à Paris, à Bâle et à Tubingue, écrit des commentaires sur l'Organon, un traité de exponibilibus et des sophist. argumentationes ; Franciscus Taegius fait un commentaire de l'opuscule de S. Thomas de fallaciis ; Michel Saravetius prend en mains la défense du thomisme contre le scotisme (Quaest. de analogia contra scotistas ; q. de universalibus ; de prima et secunda intentione); Dominique de Flandre (t 1500) qu'on trouve à Bologne vers 1470, fait des travaux sur la métaphysique d' Aristote, les analytiques postérieurs et le traité de l'âme ; Conrad KôLLiN,qui passe pour un des meilleurs thomistes de ce temps, commente S. Thomas à Heidelberg (en 1507) et à Cologne et publie des Quodlibet; Martin Pollich à Wittenberg (t 1 5 1 3), Erasme Wonsidel à Leipzig commentent la logique thomiste ; le dominicain Bartholom^eus Manzolus attaque la logique de Paulus Venetus par les arguments du thomisme (Dubia super logicam P. Veneti). Javellus (première décade du XVIe s.) s'engage dans une longue controverse avec le scotiste
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Antonius Trombeta. Pierre de Bruxelles ou Pierre Crockaert, après avoir vigoureusement défendu l'occamisme auquel l'initia Jean Major (461), se fit dominicain et se convertit au thomisme. Il unit à un esprit solide le culte du style élégant, et sut communiquer à son élève Vittoria le souci de la forme . Outre des commentaires de divers écrits d'Aristote et un traité de ente et essentiel de S. Thomas, il composa des Quodlibeta.
Plus significatifs sont deux commentateurs célèbres de S. Thomas, S. de Ferrare et Cajetan.