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SUAREZ

c'est un bilan bien fait des commentaires légués par l'antiquité. Sebastiao do Couto (f 1 639) travailla la dialectique ; Manuel de Goes ( 1 5 6 o- 1 5 9 3) le traité de l'âme, l'éthique et la physique ; Magalliano, le de anima ; Fonseca (mort 1597), la métaphysique et la dialectique. Le Tractatus de anima separata de Balthazar Alvarès est le dernier des commentaires de * Coïmbre.

De toute la lignée des Jésuites philosophes, le plus célèbre est Fr. Suarez (doctor eximius), né à Grenade en 1548, mort à Lisbonne en 1 6 1 7 , après s'être illustré par son enseignement dans les principales universités de la péninsule ibérique. En effet, son grand ouvrage philosophique, Disputationes metaphysicae, est un des répertoires les mieux dressés, les plus complets et les plus clairs de la métaphysique de l'Ecole. Ce n'est plus un commentaire, mais un traité original sur l'être, ses catégories, ses causes, où, de nos jours encore, tous ceux qui veulent approfondir la métaphysique scolastique, trouvent un tableau synoptique des problèmes à résoudre et des solutions proposées.

Suarez est aussi le plus éclectique des scolastiques espagnols. Sa philosophie est une interprétation remarquable de la synthèse scolastique. Pour la constituer, il emprunte au thomisme un bon nombre de matériaux, mais s'en écarte dans d'importantes questions, où il défend des idées personnelles. Tout en reconnaissant son mérite, la vérité veut qu'on lui dénie ce titre usurpé de « commentateur fidèle du Docteur angélique » que la postérité s'est plu à lui attribuer. Pour s'en convaincre, il suffira d'énumérer quelques thèses capitales de sa métaphysique et de sa psychologie. Contrairement à S. Thomas, Suarez rejette la distinction réelle de l'essence et de l'existence x) ; il est amené dès lors à admettre

') « Existentia enim substantiae ita composita est, sicut essentia substantiae et ideo sine ulla implicatione vel repugnantia, potest Deus sicut formam sine materia, itaet materiam sine forma conservare. » Disp. met., Disp. 15, sect. 9, n. 5. La théorie de la simple distinction de raison entre l'essence et l'existence oblige Suarez à expliquer autrement que S. Thomas plusieurs doctrines théologiques. Il ne nous appartient pas de le suivre sur ce terrain.

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que l'existence peut être composée d'éléments partiels, au même titre que l'essence, et notamment que la matière première, dans les substances naturelles, possède par elle-même et sans l'acte déterminateur de la forme, une existence propre, que Dieu pourrait conserver, comme telle, à l'état séparé. Ces thèses, incompatibles avec la doctrine de S. Thomas, nous ramènent plutôt aux enseignements de l'école franciscaine. De même, Suarez écrit que les éléments constitutifs de chaque substance — et non la matière première — sont principes de son individuation, et il enseigne avec D. Scot que les arguments métaphysiques ont seuls une valeur apodictique dans la démonstration de l'existence de Dieu. En psychologie, bornons-nous à constater que Suarez, par un nouveau rapprochement du scotisme, reconnaît à l'intelligence le pouvoir de se former de l'individuel une connaissance directe .

Suarez occupe enfin un rang distingué, comme publiciste, dans la phalange des Jésuites qui combattirent les doctrines protestantes sur le terrain social. Il composa un traité de Legibus '), et s'occupa notamment de la célèbre question de l'origine immédiate du pouvoir, mise à l'ordre du jour par les protestants. Avec Bellarmin, il entra en lice pour réfuter la théorie du prétendu « droit divin » des rois, à laquelle Jacques Ier d'Angleterre n'avait pas dédaigné d'apporter l'appui de son argumentation théologique. A la conception protestante, suivant laquelle les rois tiendraient leur pouvoir immédiatement de Dieu, Suarez oppose, non sans hardiesse, la thèse de la souveraineté initiale du peuple ; le consentement du peuple forme donc le titre originel de toute autorité princière. A fortiori Suarez admet-il, à l'encontre de l'omnipotence gouvernementale, telje que l'entendait Mélanchthon, le droit pour le peuple de déposséder les souverains, devenus indignes du mandat conféré.

Après Suarez, Vallius (t 1622), A. Rubius (f 1615), Fr. Alphonsus (1649), P. de Mendoza (t 1651), Fr. Gonzalez (f 1661) sont des personnalités secondaires.

') D. de Soto et Molina écrivirent également des traités de jure et justifia.

VASQUEZ. ALAMANNUS. MAURUS. 529

458. Jésuites en Italie. — Le mouvement théologique et philosophique dont les Jésuites se firent les promoteurs se répandit dans les diverses universités qu'ils fondèrent, hors l'Espagne et le Portugal (par exemple, à Ingolstadt). En Allemagne Grégoire de Valence, auteur d'un Comment, sur la Somme (15 91); en Belgique Bellarmin et Lessius firent connaître les nouvelles tendances.

En Italie surtout s'organisèrent d'importants centres d'études, dont le principal est le collegium roma?ium fondé par S. Ignace. Là professa Jacob Ledesma (mort 1575) et F. Toletus (de 1559-1569), disciple de D. Soto à Salamanque, et auteur d'une Enarratio in Sumtnam theol. S. Thomae. Là aussi on rencontre Gabriel Vasquez (mort 1604), le grand rival de Suarez, et l'auteur de Disputationes metaphysicae très appréciées et d'un beau commentaire sur la Somme théologique de S. Thomas.

Sous Vasquez et Suarez étudia, de 158 4- 1588, Cosmus Alamannus, né à Milan (1559) où il enseigna dans la suite. Il publia de 1618 à 1623 une Summa philosophiez, exposé didactique de la philosophie de S. Thomas, où l'auteur groupe le* matières sous diverses sections (logique, physique, éthique, métaphysique, v. n° 461) et note minutieusement les textes du maître relatifs à une même question.

Pierre Arrubal, Jean de Lugo, Antoine Perez, Nicolas Martinez, Silvester Maurus méritent une mention spéciale dans la liste des professeurs du Collège romain au xvne s. Maurus, né à Spolète (1 6 1 9) entra dans l'enseignement en 1653, et s'y consacra presque exclusivement jusqu'à sa mort (1687). A côté de plusieurs œuvres théologiques, il écrivit des Quaestionum philosophicarum /. V, et une paraphrase des œuvres complètes d'Aristote. Ces commentaires résument, peut-on dire, l'exégèse à laquelle les grands scolastiques du XIIIe s. ont soumis les textes d'Aristote ; la concision et la clarté de ces commentaires en font un modèle du genre x). Maurus a pris pour base

') Préface du 1. 1. de l'édit. de Ehrle.

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le texte grec et les meilleures versions latines qui étaient en circulation de son temps.

459. Autres congrégations religieuses. — Les Carmes se joignirent aux Dominicains et aux Jésuites dans l'œuvre de la restauration. Ils entreprirent les Disputationes collegii Complutensis, un commentaire encyclopédique du thomisme. Les Cisterciens — parmi lesquels on cite Angélus Manriquez, B. Gomez, P. de Oviedo, — les Bénédictins, les Trinitaires et d'autres x) suivirent les mêmes traditions philosophiques.

460. Conclusion. — La restauration espagnole contraste avec l'appauvrissement général de la scolastique dans les pays où elle ne s'étendit pas. Elle provoqua un revirement profond, qui témoigne assez combien les doctrines organiques reprenaient de vitalité, dès qu'elles étaient servies par des capables et non par des ignares. Dans la stérilité générale, une branche bourgeonne et se couvre de fruits abondants.

Malheureusement cette restauration demeura locale et éphémère. Elle ne put s'imposer en dehors des pays ibériques et de l'Italie. Les déchirements de la Réforme qui se faisaient sentir dans le centre et le nord de l'Europe sont une cause de cet échec. On y était aussi trop tiraillé entre les multiples tendances du temps, pour que la scolastique pût reprendre le dessus. Il eût fallu pour cela prendre contact avec l'âme contemporaine, autrement que ne le firent les nouveaux scolastiques d'Espagne. Quel dommage qu'ils aient limité au droit naturel les recherches nouvelles auxquelles la Renaissance les invitait. Ils étaient de taille à se mesurer avec les antiscolastiques du temps. C'est le défaut d'adaptation aux tournures d'esprit nouvelles qui arrêta l'influence du mouvement espagnol, et bien qu'il domine le XVIe s. et entre bien avant dans le XVIIe s., il n'eut pas la durée auquel il eût pu prétendre.

Au demeurant, d'autres groupes continuaient au XVIIe s. de

') Manuel da Natividadb, de l'ordre de N. D. de la Merci, fit une philosophia sec. mentern angelici pracctptoris, non publiée. Ferreira, op. cit., p. 313.

L ECOLE OCCAMISTE. 53 1

compromettre la philosophie scolastique par d'irréparables maladresses (5 7).

461. Sources et Bibliographie. — Édit. nombr. du de locis theolog. de M. Canus, surtout celle de Serry en 1714. Art. de Mandonnet sur Canus, ds Dict. Théol. Cath. (au mot Cano) 1904. — Éd. comment, de Médina à Salamanque (1577, 1582), Venise 1586, Cologne 1619, etc. ; de Banez à Salamanque 1584, 1588, 1594. Le Cursus de J. de S. Thomas est édité à Lyon en 1633 ; avant parurent nombr. édit. des diverses parties. Réédit. en 1883 (Vives, 3 vol.). — Les œuvres de A. de Sena sont éd. à div. reprises chez Plantin 1 569-1 575. — Le Cursus conimbric. parut au fur et à mesure, fin xvie s. et début xviie en de nombr. édit. — Les Disput. mttapkys. de Suarez, édit. la prem. fois en 1597 à Salamanque reçurent de nombr. édit. ; le de Ugibus à Coimbre 1612. Œuvres compl. 23 in fol., Venise, 1740 et Vives, en 1856. — UEnarratio de Toletus est rééditée à Rome en 1869. Vasqubz, Commentariorum ac disputât, in im p. Summae S. Thomac, Anvers,

La Summa philosophie de C. Alamannus a été éditée à Paris en 1638/39, par les Chanoines réguliers de S. Augustin, surtout par Jean Fronteau, chancelier de Ste Geneviève et de l'université. Alamannus ayant laissé inachevée la Métaphysique et n'ayant pas entrepris l'Ethique, c'est Fronteau qui compléta l'une et composa l'autre, en suivant le plan d' Alamannus. Réédit. en 3 vol. des œuvres d' Alamannus (avec les ajoutes de Fronteau) par P. Ehrle, Paris, Cf. p. 462, n. 1 et n° 390. — Les Quaestiones Philosophicae /. V de S. Maurus ont été éditées en 1658 et 1670 (à Rome) et en 1875 ; les comment. d'Aristote en 1668 (Rome), et la partie concernant la morale en 1696-1698. Les Commentaires complets ont été réédités par Ehrle (Paris, 1884) : Aristotelis opéra omnia quae t. x tant brevi paraphrasi et litterae perpetuo inhaerente expositione iliustrata a S. Mauro, 4 vol.

Nombr. références bibliograph. chez Werner, Z)/> Schol. d. spàt. Mittelalters, IV; Der Uebergang d. Schol. in ihr nacht rident. Entwickelungsstadium. EHRLRiDiepâpts/.Ençyc/ibetc.s"* art.(n°zao)tpp.388 et suiv.; Frrreira-Dbusdado, La Philos, thomiste en Portugal (R. Néo-scol. 1898, pp. 305 et suiv.). Notes et documents. — Sur Suarez : Wbrner, Fr. Suarez u. d. Scholastik d. letzten Jahrh. Regensburg, 1861. A. Martin, Suarez métaphysicien, commentateur de S. Thomas (Science cathol., 1898, pp. 686 et 819), Scoraillk, Les écrits inédits de Suarez (Et. relig., janv. 1895).

§ 4. — L'École occamiste.

462. Principaux occamistes. — Au XVe s. les occamistes tiennent tête, dans la plupart des anciennes universités, aux autres scolastiques. On les appelle les moderni, leur enseignement est désigné comme la via modernorum, par opposition aux anciens systèmes scolastiques, principalement le thomisme, la via an tiqua.

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Petrus Mantuanus (professeur de 1393 à 1400), Paulus Pergulensis (f 1451) qui l'un et l'autre firent des traités de logique, J. Wessel (f 1489), Gabriel BiEL(vers 1425-1495) sont des occamistes militants. Le Collectorium de Biel, bien connu et souvent édité, ne contient rien d'original, mais passe à juste titre pour un des exposés les plus méthodiques et les plus fidèles du terminisme de G. d'Occam. On a appelé Biel le dernier des scolastiques, mais ce titre n'est exact que s'il fait allusion à la décadence rapide de la philosophie. Nombreux, en effet, sont les « scolastiques » qui suivent Biel, mais combien peu sont significatifs ! Enregistrons quelques noms : Olivier de Siène (doctor artium et medecinae, tractatus rationalh scientiae, vers 1 491) et ses disciples Alexandre Sermoneta, Benedictus Victorius Faventinus, etc. ; Antonius Silvester (t 15 15), Stephanus de Monte, professeur à Padoue en 1490, Judocus Isenacensis (t 15 19), Bartholom^cis Arnoldi (t 1532), etc.

L'Université de Paris demeure une des places fortes du terminisme, jusqu'à ce qu'un décret de Louis XI (1 mars 1473) proscrivit les doctrines d'Occam, mit au ban des écoles les ouvrages de ses partisans et imposa la philosophie « réaliste » de S. Thomas ou de Duns Scot. Le dernier personnage influent, et qui fit école, est Johannes Major Scotus (1478-1540), auteur de divers traités de logique, de commentaires sur la physique et l'éthique d'Aristote et sur les sentences du Lombard, éditeur des commentaires de J. Dorp sur Buridan. Parmi les nombreux disciples à qui il inspira le zèle des idées occamistes, on compte David Cranston de Glasgow, les espagnols Antonius Coronel et Gaspar Lax, le gantois Jean Dullaert (né vers 1 471-15 13), commentateur d'Aristote, qui laissa à son disciple Vives de si mauvais souvenirs.

Henri Grève à Leipzig, Michel de Breslau à Krakau, Joh. Altenstaig de Mindelheim, Conrad de Buchen (fi 53 0> peuvent être inscrits sur cette longue liste de terministes décadents, qu'un dépouillement scrupuleux des documents universitaires de l'époque permettrait d'allonger indéfiniment.

l'école scotiste. 533

463. Sources et Bibliographie. — Logica mag. P. Mantuani , Venise 1492. Compendium de P. Pergulensis, Venise 1498. La dernière édit. du Collectorium circa quatuor Sentent, libros de Biel est de 15 19 (Lyon). Le traité d'O. de Sienne est éd. en 1491. De J. M. Scotus : Quaestiones in veterem artem etc., Paris 1528, Introductorium in Aristotelicam dialecticam, ibid., 1527, In P. Hispani summulas commentaria, Lyon 1505, etc. contient nombr. dissertât, de logique. — V. Prantl, op. cit., IV, pp. 194, 230 et suiv. Sur Biel, art. de C. Ruch, ds Dict. théol. cath., 1904.

§ 5. — V Ecole scotiste.

464. Principaux SCOtistes. — Le scotisme demeure la doctrine favorite de l'ordre franciscain. On ne rencontre pas de noms saillants parmi les premiers scotistes de cette période. Bornons-nous à citer les franciscains Nicolas Bonetus, à Venise (t 1360), Pierre Thomas (Formalitates) , Johannes Anglicus (1483; commente les Quaest. de universalibus de D.Scot) ; puis Antonius Sirectus (1484) et Nicolas Tinctor, tous formalistes outrés. L'éditeur des commentaires de ce dernier l'appelle Scotisans subtilis plurimum. Stephanus Brulifer est plus réservé, tandis que Thomas Bricot, et Georges de Bruxelles, — deux hommes dont les travaux sont intimement liés — se rapprochent de l'école terministe. Il en est de même de Johannes Faber de Werdea (1500) et de Petrus Tartaretus (1494), le plus remarquable des scotistes de ce temps, auteur 'de commentaires sur la physique et l'éthique d'Aristote, sur le livre des sentences et sur les quodlibet de D. Scot. Petrus de Aquila, auteur d'un Scotellus, Johannes Magistri (143 2- 148 2) qui écrit des dicta... introductoria in doctrinam doctoris subtilis, Antonius Trombeta (f 151 8), qui a laissé un traité in Scoti formalitates, Mauritius Hibernicus, Johannes de Colonia, et une foule d'autres écrivains secondaires veulent revenir aux principes du plus pur scotisme. A la fin du xvi° et au xvnes., ce prosélytisme fervent se perpétue avec J. Poncius Mastrius, Ph. Faber (f 1630), Bellutus (f 1676), et surtout avec Cladius Frassen (1 620-1 71 1), docteur de la Sorbonne, auteur d'un Scotus académie us, et Hieronymus de Montefortino,

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dont on publia en 1720, une Sutntna theologica, ordonnée d'après le plan de la S. Théolog. de S. Thomas.

465. Sources et Bibliographie. — FormalitaUs de P. Thomas, Venise 15 15. Dicta Tinctoris s. Summulas P. Hispani, i486. Bricot fit un t ex tus abbreviahts logices (Bâle 1492) commenté par G. de Bruxelles (Lyon 1504), et ces commentaires mêmes furent complétés par Bricot. Les Commentant ou Exposition Tartaretus ont reçu multiples édit. entre 1494 et 162 1. Scotelîus de P. de Aquila, Paris, 1585 ; les Dicta de J. Magistri, 1490. Quaest. quodlibctales ou In Scoti fermalit. de Trombeta, Venise 1493. Les ouvrages de Frassen et de H. a Montefortino ont été récemment réédités. Claudius Frassen, Scotus Academicus sa utùversa doctoris subtilis theolog. dogmata, 12 vol. (Rome 1903). Hieronymlsde MoNTEFORTiNO, J. D. Scoti etc. Summa theologica ex univ. operibus ejus conannota, juxta ordinem et disposit. Summae Ange/ici Doct. S. Thomae A., 6 vol. (Rome 1903). Prantl, op. cit., IV, pp. 268 etsuiv.

§ 6. — Autres écoles scolastiques.

466. Autres écoles scolastiques. — Vers le milieu dn xvi° s., il se produisit chez les Capucins et les Conventuels un retour vers les doctrines de Sv Bonaventure, T «ancienne» école scolastique que les succès du thomisme et du scotisme avaient bien longtemps éclipsée, même dans Tordre de S. François. Longus de Corioles publia, en 1622, un travail sur la Somme de S. Bonaventure qui inaugura une longue série de commentaires.

Le XVIe et le XVIIe s. virent aussi réapparaître une Schok Aegvdiana,où nous rencontrons A egidius de ViTERBO(fi532), Raphaël Bonherba, etc. Certains ermites augustiniens, tel Estacio di Trinidade (né en 1676 à Lisbonne, Summa totius Philos, ex doctrina D. Thomae extrada) se rattachent à la restauration espagnole. La constitution de 1560 reconnut d'ailleurs S. Thomas comme le docteur secondaire de Tordre.

Henri de Gand — depuis longtemps oublié — eut un regain de popularité au xvne s., quand les Servîtes de Marie, forts d'une légende qui rattachait le docteur solennel à leur ordre, firent de sa philosophie leur doctrine officielle. Burgus, Lodigerius, Maria Canali, Gosius, Sogia et Ventura

SCOLASTIQUES ET HOMMES DE SCIENCE AU XVIIe S. 535

soumirent ses œuvres à des commentaires qui tous ont été publiés.

Quelques Carmes firent retour à J. de Baconthorp. C'est ainsi que Hieronymus Aymus édita une Philosophiez en faisant des extraits de ses commentaires du livre des Sentences. Enfin plusieurs congrégations bénédictines se réclamèrent de S. Anselme.

467. Sources et Bibliographie. — De Martigné, op. cit. (n° 237), p. 429 ; Dissert atio de scriptis seraphici doctoris (n° 257), p. 37. Wernkr, Der au g us tin. etc. (n° 325), pp. 16 et 17. Burgus, Henrici Gandav. doc t. soleinnis ord. Serv. Paradoxa theol. et philosophica, Bologne 1627, Gosius, Summae philos, ad tnentem Henrici Gandav. etc., Rome 1641, Sogia, In im et 2m l. Sent, tnag.fr. Henrici Gandav. quaest. disput.} Saceri 1689-1697 et opuscula theolog. etc., Ventura, Mag. fr. Henrici de Gand. etc. philos, tripartita, Bologne 1701 : Hieronymus Aymus, Philosophia. etc., Turin 1667.

§ 7. — Le malentendu des scolastiques et des hommes de science au XVII* s.

468. Les découvertes scientifiques et leurs rapports avec la philosophie scolastique. — Les controverses des hommes de science et des aristotéliciens forment l'épilogue de la décadence de la scolastique, et les épisodes qui s'y rattachent, bien que de minime importance en eux-mêmes, ont emprunté aux circonstances une portée considérable.

Les grandes découvertes de Copernic, de Galilée,. de Kepler, de Newton, de Torricelli, de Lavoisier révolutionnent l'astronomie physique et mécanique, la physique, la chimie, la biologie, en même temps que Descartes, Newton et Leibniz reconstruisent les mathématiques sur d'autres bases. C'était la condamnation de la plupart des théories scientifiques relatives à la physique céleste et terrestre, telles que le moyen âge les avait incorporées dans sa conception synthétique de l'univers. Au système géocentrique Copernic substitue le système héliocentrique. Le télescope découvre des astres voyageant librement dans les espaces célestes et ruine la théorie des cieux solides. Les mouvements elliptiques des planètes montrent combien est vaine la théorie de la perfection du cercle. Surtout un ensemble d'observations bouleversent

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les idées reçues sur la nature des corps célestes. Galilée aperçoit dans diverses constellations des étoiles nouvelles ; en i 6 1 1 il découvre au télescope les taches du soleil et conclut de leur déplacement sur le disque solaire à la rotation du soleil luimême ; Galilée distingue les phases de Vénus, apportant ainsi une confirmation expérimentale aux prédictions de Copernic ; la lune apparaît avec ses monts et ses plaines ; plus tard, il est démontré à l'évidence que la magnifique comète de 1 6 1 8 était non pas un feu follet atmosphérique, mais un corps céleste poursuivant son libre cours dans les régions interplanétaires. Si le soleil a des taches, c'en est fait de l'immutabilité des corps célestes et de leur perfection ; si des astres apparaissent puis disparaissent, c'en est fait de leur nature « ingénérable et incorruptible », et dès lors de leur unicité. Et puisque toutes ces prérogatives des corps célestes sur les substances terrestres ne sont que chimères, c'en est fait de l'influence des astres sur les générations et les corruptions sublunaires. — D'autre part, le thermomètre atteste que le froid et le chaud ne sont que des différenciations de degré d'un même état de la matière, et non des propriétés contraires ; le baromètre démontre la pesanteur de l'air : du coup s'écroulent les théories du lieu naturel des éléments, de leur mouvement autonome, et de l'irréductible opposition de leurs qualités (295).

Or ces doctrines astronomiques, chimiques et physiques étaient rivées, par des attaches séculaires, à des principes de métaphysique générale et de cosmologie. Le sort de ceux-ci n'était-il pas solidaire du sort de celles-là, et le bouleversement de la science ne devait-il pas entraîner celui de la philosophie ?

Pas nécessairement, car au milieu des ruines de la science médiévale restaient debout assez d'observations pour servir d'étai aux doctrines constitutionnelles de la philosophie. La valeur des grands principes ne dépendait pas d'une série d'applications à des questions intéressant les sciences particulières, et qui reposaient toutes sur des bases factices (p. ex. le postulat de la perfection des cieux), ou très fragiles (p. ex. la théorie du lieu naturel, des conjonctions des qualités contraires).

SCOLASTIQUES ET HOMMES DE SCIENCE AU XVIIe S. 537

469, L'attitude des aristotéliciens. — Le devoir qui

s'imposait aux scolastiques était pour le moins de suivre d'un regard attentif le renouveau des sciences, de se prononcer en connaissance de cause sur la possibilité ou l'impossibilité de leur adaptation à la scolastique, et de reconnaître sans détours, après qu'on leur aurait démontré le bien fondé des observations nouvelles, que les théories à sacrifier n'affectent en rien la partie organique de la philosophie traditionnelle. Ainsi eussent fait les princes de la scolastique du XIIIe s., s'ils eussent vécu à ce tournant de l'histoire des sciences. Des textes bien connus de S. Thomas, et cités plus haut (p. 354), témoignent qu'il n'entendait pas accorder à toutes les données scientifiques une valeur de thèse, mais plutôt d'hypothèse, et qu'à son avis leur abandon n'eût pu compromettre la métaphysique. Quand il écrivait : « Forte secundum aliquem alium modum nondum ab hominibus comprehensum apparentia circa stellas salvantur » x), il pressentait, ce semble, et condamnait par avance, les fautes dont devaient se rendre coupables, quatre siècles plus tard, des hommes de moindre talent.

La pitoyable attitude prise par les péripatéticiens du XVIIe siècle ne ressemble en rien à celle que les événements leur dictaient. Loin d'envisager avec confiance un rapprochement entre la philosophie scolastique et les théories nouvelles qui attiraient l'attention générale, ils se détournent avec effroi, pour ne pas voir l'effondrement de leur science surannée. On rapporte que Mélanchthon et Cremonini se refusèrent à regarder le ciel au télescope. Et Galilée nous parle de ces aristotéliciens «qui, plutôt que de mettre quelque altération dans le ciel d'Aristote, veulent impertinemment nier celles qu'ils voient dans la nature ». Par contre, la doctrine aristotélicienne se dresse devant eux comme un monument dont on ne peut enlever une pierre sans ébranler tout l'édifice. C'est ce qui explique l'obstination qu'on met à

') Chez Gilles de Lessines on rencontre des déclarations analogues. De uni ta te Jormae, p. 93,

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défendre l'astronomie et la physique discréditées du XIIIe siècle, et la ridicule posture des aristotéliciens dans leurs conflits avec les cartésiens.

Ces conflits éclatent surtout dans les universités. A Paris, où depuis les statuts de 1600 la doctrine aristotélicienne était officiellement imposée, les aristotéliciens font appel à l'autorité pour arrêter les idées nouvelles. En 1624, la faculté de théologie s'adresse au Parlement pour faire interdire des thèses scientificophilosophiques dans lesquelles un artien, Jean Bitaud, attaquait Aristote. En 1671, le roi lui-même intervient, et on sollicite de nouvelles interventions du Parlement, pour imposer les doctrines d' Aristote. Est-il étonnant que ces mesures aient provoqué la satire et que Boileau ait rédigé une Requeste en faveur d* Aristote a Nosseigneurs du Mont-Parnasse et un arrêt burlesque rendu par ces derniers x) ?

A Louvain, où le choc du cartésianisme et de l'aristotélisme soulève de violentes luttes, l'attitude des péripatéticiens n'est pas moins intransigeante. Le procès de Martin Van Velden, poursuivi pour avoir proposé à la discussion le système de Copernic, en fournit un exemple. — Citons un dernier fait : Antoine Goudin de Limoges, O. P. (1 639-1 695), dont on consulte encore aujourd'hui la Philosophie suivant les principes de S. Thomas 3) continue d'écrire que « le système de Copernic ne peut être admis; il a été à bon droit repoussé comme téméraire, parce qu'il faisait la terre mobile et la déplaçait du centre du monde » 3).

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