‹ Histoire de la philosophie mediévaleChapitre 30 sur 241 · SÉNÈQUE. CICÉRON · texte numérisé non relu

SÉNÈQUE. CICÉRON

Sénèque naquit dans les premières années de l'ère chrétienne et mourut en 65, par ordre de Néron dont il avait été longtemps le conseiller.

Il ne tient point en estime la logique des stoïciens ; et s'il ne contredit pas aux thèses fondamentales de la physique, il s'attache de préférence à mettre en valeur ses applications à la morale. Ainsi, tout en souscrivant au panthéisme matérialiste, il insiste sur le rôle providentiel de Dieu (62, 40) et sur la survie de l'âme. Etudiant la nature de l'homme, il se complaît à commenter tantôt la matérialité et la divinité de l'âme, émanation du 7rveuf/a divin, tantôt l'opposition du moral et du physique. Finalement le dualisme anthropologique l'emporte chez le moraliste romain, et l'homme lui apparaît comme un composé de deux éléments hétérogènes, l'âme et le corps, dont la lutte est incessante et irréductible. La psychologie de Sénèque est un alliage de stoïcisme et de platonisme, auquel ses doutes sur la nature intime de l'âme et sur sa destinée viennent donner une teinte de scepticisme.

La morale porte l'empreinte du puritanisme le plus rigoureux. Mais Sénèque est trop convaincu de l'imperfection humaine pour ne pas accommoder aux besoins de son temps les préceptes impraticables de l'ancien stoïcisme. Tout en vantant l'autarchie du sage, il lui permet la jouissance des biens extérieurs (p. 64,n.i), au nom même de ces tendances imparfaites du corps, dont la domination impérieuse trahit le caractère naturel. Sénèque vante le cosmopolitisme des sentiments humains, il paraphrase l'amour du prochain, il parle des misères de la vie et de la nécessité d'un au-delà en termes magnifiques.

73. L'éclectisme de l' Académie. Ci céron. — L'Académie est le foyer où s'est accomplie la fusion la plus complète des doctrines philosophiques en présence. Elle s'y prêtait admirablement, car son scepticisme se trouvait avoir une affinité particulière avec la philosophie éclectique de ce temps.

L'éclectisme de l'Académie au ier s. av. J.-C. revêt sa forme spécifique dans la philosophie de Philon de Larissa (mort vers 80 av. J.-C), fondateur de la quatrième Académie, et d'ANTio-

y 2 INTRODUCTION HISTORIQUE. — PHILOSOPHIE GRECQUE.

chus (mort en 68 av. J.-C). Le premier déclare que le scepticisme académicien n'est qu'une arme de guerre contre le critérium stoïcien et n'exclut pas une certitude innée des choses. Le second achève le retour de l'école platonicienne vers le dogmatisme, fait volte-face à Carnéade, se réclame à la fois de Platon, d'Aristote et de Zenon, et tient que tous les systèmes dogmatiques de ses prédécesseurs n'ont fait qu'exprimer sous des formes diverses les mêmes vérités : c'est l'éclectisme le plus entier, tel qu'on le retrouve chez Cicéron (106-43), *e célèbre disciple de Philon et d'Antiochus.

Bien qu'il se réclame de préférence de la nouvelle Académie, Cicéron aborde tous les systèmes de son temps et tous trouvent accueil dans son esprit avide d'assimilations. Parmi les nombreux ouvrages où sont disséminées les idées philosophiques de Cicéron, citons les de officiis, de republica, de legibus, de finibus bonorum et malorum, de natura deorum. Il brille moins par l'originalité des idées que par un remarquable talent d'accommoder les idées grecques au milieu romain.

i° Cicéron part du scepticisme théorique, qu'il base sur le désaccord auquel aboutissent les philosophies dans la solution des plus importants problèmes.

20 Ce scepticisme théorique, néo-académicien, va de pair avec un dogmatisme pratique. Dans toutes les questions" morales, objectif principiel de la philosophie, et dans toutes celles qui ont leur contrecoup sur la morale, nous nous basons sur une conviction positive qui, sans être une certitude absolue, dépasse de loin la vraisemblance telle que l'entendait Carnéade. Et où puisons-nous cette assurance qui doit présider à nos actions ? Dans la conscience, dans le sentiment intime et immédiat que certaines choses sont, que d'autres ne sont pas : les vérités premières de l'ordre moral sont innées.

Cependant, dès que Cicéron descend dans le détail des problèmes soulevés par la morale, ses hésitations d'éclectique reprennent le dessus. Il croit à l'identité des doctrines platonicienne et aristotélicienne sur le souverain bien, mais il a peine à les con-

ALEXANDRE D'APHRODISIAS. 73

cilier avec la théorie stoïcienne. Avec Zenon il établit l'autarchie de la sagesse, mais ne peut se résoudre à exclure du bien les jouissances corporelles (péripatétisme). Seul, l'épicurisme est impitoyablement banni de sa théorie du bonheur.

74. L'éclectisme péripatéticien. Interprètes et commentateurs d'Aristote. — Ordonner, commenter, vulgariser la grande œuvre philosophique d'Aristote, tel fut, à partir du premier siècle av. J.-C, le principal effort de l'école péripatéticienne.

Andronicus de Rhodes, chef de l'école athénienne de 60 à 40 av. J.-C, donne à ces travaux exégé tiques un puissant essor, en publiant, avec le concours du grammairien Tyran- NION, une édition complète des œuvres du maître, agrémentée de commentaires (32). Boethus de Sidon et Ariston sont deux autres exégètes de valeur. Ce n'est pas à dire que ces hommes calquent en tout leur propre philosophie sur celle d'Aristote. L'école péripatéticienne, elle aussi, est perméable aux infiltrations éclectiques.

Les péripatéticiens de l'Empire continuent ces tendances éclectiques, tout en se reportant, plus que jamais, aux œuvres d'Aristote, dont ils commentent la Logique avec une prédilection marquée. Le plus célèbre est Alexandre d'Aphrodisias (vers 200), le grand commentateur que la postérité a appelé le second Aristote. Lui aussi cependant s'écarte en des points capitaux de la théorie aristotélicienne. Il accentue l'individualité des substances, au point de réduire l'universel à un pur concept, sans valeur objective. Il enseigne que l'intelligence passive (vous ûiixo^ xal epuaud;) devient faculté agissante (yoùç eTriV.ryîroç, qu'on traduira plus tard par intellectus acquisitus) grâce à une illumination extrinsèque (cf. le BvpaBev d'Aristote) que lui communique l'intellect actif, identifié avec l'être divin (voù; Troiyjnxo;). Tout dans notre âme est périssable ; l'intellect potentiel né avec le corps, disparaît avec lui : c'est la négation de l'immortalité de l'âme. Alexandre tranche dans le sens du matérialisme un point de doctrine laissé dans le vague par Aristote (54). Des

écoles entières, au moyen âge et à la Renaissance, s'autoriseront de son interprétation. Ajoutons que le commentateur aristotélicien est un défenseur convaincu de la liberté humaine ; au nom de la liberté, il nie la Providence x).

A partir de la seconde moitié du IIIe siècle, Aristote trouva de nombreux commentateurs et admirateurs dans l'Ecole néoplatonicienne (86,88). Celle-ci cependant ne détint jamais le monopole des commentaires du Stagirite.

§ 4. — Le scepticisme de r école nèo-pyrrhonienne.

75. Réapparition du scepticisme. — L'éclectisme qui, dans la nouvelle Académie, avait remplacé le scepticisme au début du rr siècle av. J.-C., conservait dans son sein les germes mêmes de la théorie qu'il voulait étouffer. L'instabilité de l'esprit, furetant à travers tous les systèmes, est un indice du doute qui le travaille. Ceux qui firent retour au scepticisme étaient principalement médecins. Au nom de l'empirisme médical, ils se bornaient à la constatation des phénomènes, et, n'attachant aucune importance à la connaissance spéculative, se retranchaient dans le domaine des applications pratiques. De là au scepticisme il n'y a qu'un pas.

Le scepticisme de cette période se réclame de Pyrrhon, mais est bien plus tributaire d'Arcésilas et de Carnéade. Son influence ne fut ni grande ni durable. Par lassitude de pensée on avait soif de dogmatisme, — et on peut dire que le scepticisme néo-pyrrhonien est un acheminement vers les idées inspiratrices du néo-platonisme.

76. Aenésidème. — Dans ses nvppàvuoi loyoi, Aenésidème (fin du Ier s. av. J.-C.) professe en termes absolus le doute réel et universel. Non seulement il rejette le dogmatisme des derniers académiciens, mais il renie la théorie de la vraisem-

') Au péripatétisme éclectique on peut aussi rattacher Adraste d'Aphrodisias (fin du 11e s.) et Claude Galien de Pergame (131-201) à la fois médecin et philosophe.

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