LE NÉO-PLATONISME. PORPHYRE
relève de la pensée. Dès lors, s'affranchir du monde sensible, s'en purifier (xàôapo-t;) et par là même tourner ses regards vers le monde suprasensible, telle est pour Plotin l'essence de la vertu.
L'intelligence a l'être pour objet, et dans son développement subjectif elle gravit successivement les divers degrés de l'ordre métaphysique. Par voie de raisonnement d'abord, elle connaît les idées et les genres suprêmes. Puis, se repliant sur ellemême, elle contemple directement et sans raisonnement, le monde intelligible. A ce second stade l'âme s'unit au voû;, auquel elle appartient ; c'est par le vovt et en lui que l'âme parvient à cette connaissance ; elle garde néanmoins le sentiment de sa personnalité. Enfin au troisième stade, l'âme contemple l'Etre premier lui-même; elle devient Dieu. Cette contemplation est confuse, inconsciente, car l'âme à ce moment est surélevée au-dessus de la connaissance et du changement, comme l'Être suprême lui-même. Ainsi, la forme transcendante de l'activité intellectuelle est une forme inconsciente; c'est Yextase (êxtxrao-i;) par laquelle l'âme ravie s'abîme en Dieu.
On comprend dès lors pourquoi Plotin cherche dans la religion un moyen de faciliter l'union extatique. Malgré son monisme panthéiste, il souscrit au polythéisme et à la magie,
car il divinise plusieurs des énergies de l'Etre premier. Par leur intermédiaire, l'homme s'élève plus facilement à Y Un absolu — une pensée dont les successeurs de Plotin feront la base du culte polythéiste.
86. Porphyre. — Entre les disciples immédiats de Plotin, Porphyre de Tyr (232 3 — 304) est le plus remarquable. C'est lui qui vulgarisa les doctrines du maître, en les codifiant dans un traité 'Aepopjjiat npbç ri vortri. En métaphysique et en physique Porphyre n'ajoute rien à Plotin, mais il développe la portée religieuse et ascétique du néo-platonisme. Il cherche à édifier la doctrine de l'union mystique sur le culte des divinités, sur la mortification du corps, auquel il impose des privations
purificatoires pour détacher l'âme de la sensibilité. A ce double point de vue, Porphyre sert de transition entre Plotin et Jamblique.
Porphyre ouvre aussi la lignée des commentateurs néo-platoniciens d'Aristote (go, 91). Le néo-platonisme, en effet, considérait l'étude de YOrganon d'Aristote comme une introduction à la philosophie de Platon. C'est principalement à la logique formelle que Porphyre se consacre, et il doit au contact du Stagirite la clarté et la précision que la postérité a admirées dans ses commentaires. Son Et*ayû>yyj et; rà; 'AptorroréXou; xaryjyopiaç, nommé aussi Trept rwv 7révre cpcovwv, fut appelé à un énorme succès. Ce traité ne fut pas seulement commenté par les néo-platoniciens des siècles suivants, il alimenta les discussions de plusieurs générations médiévales. Porphyre fit deux commentaires des Catégories, qu'il défendit contre Plotin, et probablement aussi un commentaire des Premiers Analytiques.
87. Phase religieuse du néo-platonisme. — Les successeurs de Porphyre ne retiennent du néo-platonisme qu'un besoin mystique de surnaturel. C'est ainsi que la religiosité est l'unique préoccupation du syrien Jamblique (mort vers 330), qui bâtit sur les fondements du néo-platonisme un Panthéon international, où il case toutes les divinités dont le nom lui est connu. La longue liste des philosophes qui se rattachent à l'école théurgique de Jamblique s'étend jusqu'au Ve s. ap. J.-C, c'està-dire à la fin même de la philosophie grecque. Mais avant de disparaître, le néo-platonisme se ressaisit un instant, et ce dernier reflux de vie donne lieu à une troisième phase de son histoire, la phase encyclopédique.
88. Phase encyclopédique du néo-platonisme et fin de la philosophie grecque *). — Pendant la dernière période de son histoire, la philosophie grecque présente les caractères communs à toutes les décadences. Impuissante à
l) Cf. Tannery, Sur la période finale de la philosophie grecque (Revue Phi I., 1896, pp. 266 et suiv.).
ÉCOLE DE CONST ANTINOPLE . THEMISTIUS. 89 '
créer, elle commente ; et veut compenser son manque d'originalité par la masse, la prolixité et la subtilité de ses œuvres. D'une part, elle s'absorbe en compilations du néo-platonisme platonicien; d'autre part, elle s'éprend d'une prédilection de plus en plus marquée pour les commentaires d'Aristote. Porphyre avait mis cette exégèse à la mode dans l'école néo-platonicienne (86). Nombreux furent ses imitateurs. Cependant, tous les commentateurs d'Aristote, en cette fin de civilisation, ne se recrutent pas dans les mêmes rangs. A côté des interprètes néoplatoniciens, apparaissent des interprètes péripatéticiens, qui se rattachent à la lignée des Andronicus de Rhodes, et des Alexandre d'Aphrodisias (74). Tandis que les successeurs de Porphyre cherchent à concilier Aristote avec Platon, les Lycéens au contraire marquent d'un trait profond les différences qui séparent les deux génies grecs.
Les philosophes des derniers siècles se rencontrent dans les trois centres principaux de l'empire d'Orient : Constantinople, Athènes, Alexandrie. On peut y ajouter quelques écrivains de la décadence latine.