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Caractères généraux de la scolastique pendant

cette période. — i° Lente démarcalio?i du terrain de la philosophie. La formation des sociétés médiévales sur les ruines accumulées par des envahisseurs barbares présente les caractères d'un début de civilisation. La science prend d'abord des allures encyclopédiques .

Au viie s., Isidore de Séville (Hispalensis, 560-636) dans ses Originum seu Etymologiarum L XX, ne disserte pas seulement sur les sept arts libéraux, mais sur toutes les données de savoir qu'il parvient à rassembler : médecine, jurisprudence, écriture, langues et littérature, étymologies, aperçus d'anthropologie, de zoologie, de géographie générale et locale, architecture, agriculture et horticulture, art de la guerre, description de métaux, de poids et de mesures, navigation, habillement, etc. , tout ce qui mérite d'être connu trouve place dans cette revue universelle ').

On reconnaît les mêmes tendances chez Bède le Vénérable (673-735), le célèbre moine de Jarrow (Northumberland), qui

') Le même caractère encyclopédique domine l'œuvre théologique du célèbre contemporain d'Isidore, le bénédictin S. Grégoire le Grand, pape (vers 540- 604). V. Hurter, Nomenclator, etc., I, 557.

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passe pour le plus grand personnage intellectuel de son temps. Son ouvrage capital Historia ecclesiastica gentis Anglorum, où l'on trouve comme un reflet de l'exubérante vie des traités similaires de Grégoire de Tours, est regardé comme le premier essai d'histoire anglaise. Outre des traités théologiques, Bède est l'auteur de divers travaux scientifiques et chronologiques, notamment d'un opuscule de orthographia liber y et d'un autre de natura rerum qui s'inspire d'Isidore de Séville x).

Mais, au point de vue philosophique, le représentant le plus influent de cette littérature encyclopédique est Rhaban Maur (Rhabanus Magnentius Maurus, 776-856), abbé de Fulde et archevêque de Mayence, à qui son ouvrage de clericorum institutione a valu le titre de « praeceptor Germaniae » . Son traité de universo élargit encore la table des matières abordées par Isidore de Séville, et constitue le dictionnaire encyclopédique du haut moyen âge. Rhaban Maur recueille, entre autres textes anciens, une centaine de vers de Lucrèce qui servent de base à la connaissance qu'eurent de Lucrèce et d'Épicure les écoles préscolastiques. C'est ainsi qu'à la suite du philosophe latin, Rhaban tient que tout être, sauf Dieu, est de nature corporelle ').

Cependant, peu à peu, la division du travail s'accuse : la philosophie se détache des sciences connexes et grandit 3).

20 Position graduelle des problèmes philosophiques. Le moyen âge n'a pas agité, du premier jour, tous les problèmes d'une philosophie intégrale. Forcé de renouer péniblement le fil de la tradition, interrompu par les malheurs du temps, il a dû constituer,

') Le moyen Age a faussement attribué à Bède le Liber de constitutione mundi, ainsi qu'un répertoire de textes philosophiques, Axiomat a philosophie a venerabilis liedae, empruntés à un grand nombre d'auteurs, dont plusieurs postérieurs. — ') Cf. Philippe, Lucrèce dans la théologie chrétienne du III0 au XIIIe s., p. 58 (Paris, 1896). Rhaban est en même temps exégète et commentateur des Ecritures.— 3) Le Hortuî deliciarum de Herrad de Landsberg, écrit au xn° s. pour l'instruction de religieuses, peut être cité parmi les œuvres encyclopédiques de cette première période. Mais ce recueil bénéficie de tous les progrès accomplis par la scolastique. On y trouve notamment une division delà philosophie en ethica, logica, physica, et les sept arts libéraux servent de préliminaires à laphilosophie (131). Wijxmann, Didaktik, I, 278, n. i.

pièce par pièce, grâce à un vigoureux effort de réflexion, les cadres philosophiques.

Tout le monde sait que le début du moyen âge professe un culte exagéré pour la dialectique, et cette dialectique, prépondérante dans le trivium, se bornait trop souvent à l'étude des mots et des formes logiques, ou négligeait les rapports de ces formes avec la réalité extérieure. Il faut chercher la cause de cette fausse orientation dans l'éducation philosophique des premiers scolastiques et dans les auteurs dont ils s'inspirent. On verra plus loin que les principaux traités en usage dans les écoles des premiers siècles conspirent à accentuer la logique formelle. Cependant, de bonne heure, mais progressivement, les spéculations débordent de toutes parts les limites trop resserrées de la dialectique. Par la force même des choses, les problèmes de cosmologie, de théodicée se dressent devant la raison, sans compter que les discussions théologiques et la controverse naissante des universaux apprennent à manier une foule de notions ontologiques, relatives à la nature, à Dieu, à l'être en général. Les études de psychologie se multiplient au XIe siècle, et c'est l'indice non équivoque du progrès philosophique.

A la fin du xne siècle, c'est-à-dire avant la grande révolution intellectuelle qui partage en deux versants l'histoire de la philosophie scolastique, on agite toutes les questions vitales. Cette lente élaboration d'une synthèse est un des faits les plus intéressants de cette période.

30 Défaut de systématisation. La scolastique a créé. graduellement les cadres de ses débats, en élargissant sans cesse ses investigations. Comment a-t-elle rempli ces cadres ?

Le XIIIe siècle est en possession d'une synthèse superbement équilibrée, dont tous les éléments sont solidaires et dominés par un principe d'unité. Or, cette convergence des théories philosophiques fait généralement défaut dans les œuvres antérieures au XIIIe s.

C'est d'abord que la scolastique de cette période puise ses doctrines à des sources opposées entre elles. Tronquant tel

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auteur, comprenant mal tel autre, ignorant de tous la parenté historique et logique, les systèmes qu'elle engendre accueillent des éléments hétérogènes, parfois contradictoires. Il manque à la scolastique de cette période un génie puissant qui inspire son éclectisme et solidarise ses éléments emprunts. Ce génie propre, pleinement épanoui au XIIIe s., est lui-même en voie de formation pendant la première période.

On peut rattacher à divers groupes les influences disparates qui travaillent la scolastique : le groupe des idées platonicoaugustiniennes est prépondérant, et l'emporte en influence sur les idées aristotéliciennes. A côté de ces deux groupes on reconnaît l'action moins importante mais réelle de diverses théories pythagoriciennes, épicuriennes, stoïciennes, néo-platoniciennes, arabes.

La division des branches philosophiques n'est pas uniforme, mais la plupart des classifications sont apparentées à la division platonicienne de la philosophie (en logique, éthique, et physique) et plusieurs la reproduisent.

Dans la dialectique, Aristote règne sans rival, et les commentateurs platoniciens connus des scolastiques s'inclinent unanimement devant cette royauté, que des circonstances extrinsèques (133) contribuent à accentuer. S. Augustin lui-même recommande l'étude de la dialectique, et ces recommandations ont bénéficié à Aristote (99, i°). Malheureusement la dialectique ne trouve pas dans la métaphysique de cette époque un contrepoids suffisant. De plus, la méthode déductive ou synthétique est prédominante jusqu'à la fin du XIIe s., et cette prédominance s'explique par la place réduite qui se trouve faite à la psychologie et à l'observation. Jean Scot Eriugène, dans le parti antiscolastique, et S. Anselme, chez les scolastiques, sont les types les plus purs de philosophes déductifs. Au fur et à mesure que la pensée mûrit, on corrige ce que ce procédé synthétique a d'excessif, mais il devait appartenir au xmr siècle d'instaurer la philosophie sur la double méthode analytico-synthétique.

La métaphysique demeure fragmentaire jusqu'au XIIIe siècle et

manque de cohérence *). Elle accuse un mariage bizarre d'idées aristotéliciennes et platoniciennes. Au Timée on emprunte l'énoncé du principe de causalité, à Aristote le schéma des quatre causes, mais on ne parvient pas à équilibrer une étiologie a). La doctrine séductrice des Mées platoniciennes, mère du réalisme outré, est menée de front avec les théories aristotéliciennes de la substance, de la nature, de la personne, des catégories, et il faudra plusieurs siècles avant de rencontrer une solution satisfaisante du problème métaphysique des universaux. — On connaît aussi, par la voie indirecte de S. Ambroise et de Boèce, et par les déclarations hésitantes de S. Augustin (loi), la composition de la matière et de la forme. Mais cette doctrine organique du péripatétisme ne joue qu'un rôle effacé, et est presque toujours mal comprise. La matière, pour les uns, est le chaos primitif des éléments (Alcuin), pour les autres, elle est l'atome matériel, résidu ultime de la division (les atomistes, G. de Conches) ; pour d'autres encore, la matière est une masse qualitativement constituée et douée d'un mouvement dynamique (école de Chartres). Si d'aucuns (Isidore de Séville, Rhaban Maur, Gilbert de la Porrée) soupçonnent le caractère d'indétermination absolue et de passivité qu'Aristote reconnaît à la matière, ils sont incapables d'approfondir cette notion. De même, la forme n'est pas considérée comme le principe substantiel de l'être, mais comme la somme de ses propriétés 3). Dès lors, le devenir et le mouvement n'affectent pas la réalité fondamentale des choses, mais l'apparition et la disparition de propriétés, consécutives à cette réalité 4). On peut dire de la théorie hylémorphique, pendant

') C'est aussi l'avis de M. Espenberger, Die Philos, d. Pctrus Lotnbardus, etc. (Beitr. z. Gesch. d. Phil. d. Mittel., III, 5). Munster, 1901, p. 36; de Dometde Vorges, S. Anselme, p. 149, et sv. passim. — ') Cf. Espenberger, op. cit., pp. 67 et suiv. la notion de la causalité au temps de P. Lombard et l'indication des sources. — 3) V. Baumgartner, Die Philosophie des Alanus de Insulis, im Zusammenhange mit den Anschauungen des 12. Jahrh. dargest. (Beitr. z. Gesch. d. Phil. d. Mittel., II, 4). Munster, 1896. Cette excellente monographie est riche en indications sur l'histoire des idées scolastiques. — 4) Cette interprétation de la doctrine hylémorphique est due à la transposition d'une théorie logique dans le domaine métaphysique. L'étude de la matière et de la forme n'est pas basée

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le haut moyen âge, qu'une antinomie éclate entre Y esprit réel des formules qu'on emploie et le sens erroné qu'on leur prête.

Les doctrines cosmologiques manifestent les mêmes indécisions. On vient de voir qu'une conception fausse de la matière première sert de base à des systèmes atbmistes. De même, sous l'influence de la théorie platonicienne de l'âme du monde, ou du fatum des stoïciens, on attribue volontiers à la nature, comme telle, un être propre, une vie autonome — ce qui n'empêche pas plusieurs scolastiques, et des meilleurs (Abélard, Jean de Salisbury p. ex.) de proclamer avec Aristote l'individualité de toute substance naturelle contenue dans cet univers : deux thèses inconciliables.

En psychologie y d'autres oppositions se manifestent. On peut dire que jusqu'au XIIIe siècle, la psychologie des scolastiques est principalement augustinienne et platonicienne. L'homme est un microcosme, un miroir de l'univers. S. Augustin fournit la théorie du processus de nos connaissances ; d'aucuns même interprètent dans un sens augustinien la doctrine de l'abstraction 1 La plupart lui empruntent également ses divisions des facultés de l'âme, et sa théorie de l'absence de toute distinction réelle entre l'âme et ses facultés. Toutefois, le Metalogicus de Jean de Salisbury (IV, 9) signale la théorie de la multiplicité réelle des puissances de l'âme, que certains, dit-il, opposent à la conception augustinienne *). A ces études sur les activités psychiques, on joint, depuis Constantin l'Africain (v. p. 1.), des observations physiologiques inspirées de la science arabe ; mais ces observations très souvent accusent une tendance à confondre le phénomène psychique et le phénomène physiologique, et de la sorte, s'accordent mal avec d'autres théories idéologiques. Quant à la

sur le processus cosmique ; elle est calquée sur la théorie du jugement. Les êtres sont composés de matière (sujet) et de forme (propriété), tout comme le jugement est composé d'un sujet et d'un prédicat. Nous empruntons cette explication à M. Baumgartner, op. cit., pp. 57 et suiv. — ') Cf. Friedrich, Geschichte d. Lehre von den Scelenvermogen bis zur Niedergange der Scholastik (dans Pàdagog. Abhandl. V, 1) 33 p. Rassemble les matériaux, mais ne les élabore pas.

nature de l'homme, tout ce qui touche à l'origine et à la destinée de l'âme est étudié avec une prédilection marquée. Les hésitations de S. Augustin entre le créatianisme et le traducianisme des âmes trouvent un écho aux premiers siècles. Jusqu'au XIIe siècle, il y a des traducianistes, et ils ne remarquent pas qu'en défendant la spiritualité de l'âme — une thèse universellement admise sur la foi de Platon — ils versent dans une contradiction évidente. C'est encore dans l'esprit de la psychologie platonicienne que l'on résout les rapports de l'âme et du corps. L'âme est unie au corps, suivant les relations du nombre (Pythagore), comme le pilote à son navire, le cavalier à sa monture. Et malgré Y indépendance de ses substances composantes, on affirme Y unité de l'homme. Bien qu'on connaisse x) la définition aristotélicienne de l'âme (« l'âme est l'entéléchie du corps »), on se refuse à faire de l'âme la forme substantielle du corps — c'est-à-dire, suivant les conceptions d'alors, à regarder l'âme comme une propriété de la matière ! Il est hors de doute que la doctrine platonicienne doit une part de son triomphe facile à cette fausse interprétation de la matière et de la forme 3).

Quant à la morale, on la traite principalement à un point de vue théologique, ou bien, le petit nombre de ceux qui s'en occupent en philosophes, se livrent à la description des vertus particulières, à la façon des stoïciens.

Reste la théodicée qui lut toujours regardée par les scolastiques comme un des chapitres les plus importants de la philosophie. S. Augustin, le pseudo-Denys, Boèce avaient légué de longues dissertations sur l'existence et la nature de Dieu, sur la création et l'exemplarisme ; on retrouve aussi dans cette période les traditions pythagoriciennes sur l'harmonie et sur le nombre. D'Aristote on reprend la notion du premier moteur, mais on

?) Par Chalcidius, qui d'ailleurs oppose à cette définition les mêmes critiques que les scolastiques de la première période. — ") Pour la même raison, on refusait d'expliquer par la théorie de matière et forme la composition des autres êtres vivants. Les uns niaient l'âme des bêtes, les autres en faisaient un spiritus corporel, etc.

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blâme le Stagirite d'avoir nié la Providence T). On se reporte plus amoureusement à Platon, le symmystes veri, parce qu'il enseigne, au rapport de Jean de Salisbury, l'existence de Dieu ou du Bien suprême, la distinction du temps et de l'éternité, celle des idées et de la matière a). Toutes ces doctrines platoniciennes étaient interprétées d'ailleurs dans un sens augustinien, et notamment on y croyait découvrir la théorie de la création, de l'exemplarisme, et de la science de Dieu.

Enfin, la scolastique de la première période s'inspire de S. Augustin pour fixer les rapports de la philosophie et de la théologie ; elle précise et enrichit ses enseignements ; mais ne parvient pas à formuler la doctrine complète que l'on trouve au xme siècle, à la première page des Sommes théologiques.

En résumé, si l'on excepte la théodicée, on peut dire de la philosophie de cette période qu'elle ressemble à un creuset où des matériaux disparates sont en fusion. Jean de Salisbury aurait pu appliquer à tous les hommes de ce temps, ce qu'il écrit au sujet des philosophes chartrains, soucieux de concilier Platon et Aristote : « ils ont travaillé vainement pour réconcilier des morts qui toute leur vie se sont contredit » {Métal. II. 17). Au fur et à mesure que la scolastique grandit, elle élimine les éléments contradictoires, et ses aspirations vers l'unité sont l'indice du développement intellectuel du IXe au XIIe siècle. La langue même des scolastiques trahit les tâtonnements de la pensée ; elle doit acquérir par degrés la précision qu'on admire au grand siècle. A comparer la philosophie des écoles du premier moyen âge aux synthèses harmonisées du XIIIe siècle, on voit qu'on assiste à un travail génétique, à X enfantement même des solutions scolastiques : une étude détaillée des philosophes de cette période conduira aux mêmes conclusions. Cependant le défaut de systématisation n'a pas entièrement disparu des productions terminales du XIIe s., bien qu'elles soient les plus remarquables de cette

') V. J. Salisbury, Mctalogicus, IV, 27 : Quod Aristoteles in multos erravit. — *) Principio docet esse Deum, distingua ab aevo. — Tempus et ideas applicat, aptat hylen. J. Salisbury, Entheticus, vers 941-942.

période. Bieii plus, certaines antinomies résisteront et iront se perpétuer au XIIIe siècle.

127. Origine des questions philosophiques sur le terrain de la théologie. — Il faut chercher sur le terrain de la théologie les origines de plusieurs problèmes de philosophie scolastique, en ce sens que ceux-ci surgirent à l'occasion de controverses théologiques. Aux IXe et Xe siècles, la querelle de la prédestination souleva le problème de la liberté humaine et de ses rapports avec la providence et la justice divines ; la controverse Paschasienne sur la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie donna naissance aux dissertations sur la substance et l'accident ; le dogme de la Ste Trinité suggéra la discussion des notions de nature, d'individu, de personne ; le mystère de la transsubstantiation provoqua l'étude du devenir (Cf. Chap. II, Art. 2, §2).

Cela ne veut pas dire que les deux ordres de recherches aient été confondus (106, 113); car autre chose est la genèse d'une controverse philosophique, autre chose sa signification et sa valeur propre. De fait, on ne tarda pas à poser les questions philosophiques pour elles-mêmes, abstraction faite de leurs répercussions en théologie.

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