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Comment la question des universaux se pose

en philosophie. — Bien qu'on ne puisse artificiellement circonscrire la scolastique dans une joute monotone sur le problème des universaux (117), il n'en est pas moins vrai que ce problème est un des premiers qui, pendant le haut moyen âge, se posent sur le terrain de la spéculation pure, et qu'il absorbe le plus grand effort de pensée de cette période. Aussi bien, la question des universaux est de toutes les philosophies, parce qu'elle est vitale. Et elle porta bonheur à la scolastique, car elle amena la discussion sur des théories fondamentales de métaphysique et de psychologie.

Le problème des universaux n'est autre que celui de la vérité, ou de la réalité objective de nos connaissances intellectuelles. Tandis que les choses qui tombent sous nos sens sont particularisées et multiples, l'objet de nos représentations intellectuelles est indépendant de toute détermination individuelle, abstrait et universel. La question est de savoir si ces conceptions sont fidèles ; si elles correspondent adéquatement aux objets extérieurs qui les provoquent en nous ; dès lors, si elles nous renseignent sur ce qui existe au dehors.

On est convenu de distinguer quatre réponses à cette question '). Il importe d'autant plus de les préciser que les historiens ne s'accordent pas sur le sens à donner aux dénominations par lesquelles on les désigne.

i° Le réalisme exagéré. Elle apparaît évidente l'harmonie entre le concept et la réalité objective, si celle-ci existe en ce même état d'universalité que revêt la réalité pensée. Le réalisme outré, franchement affirmé par Platon (22), résout adéquatement

') On trouvera un exposé complet de ces réponses dans la Critêriologie générale de D. Mercier, n°* 128 et suiv. Louvain, 1900 (tome IV du Cours de Philosophie.)

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le problème. Mais ne fait-il pas violence au bon sens ? Dans la nature, en effet, tout être n'est-il pas individuel, et les substances ne sont-elles pas indépendantes les unes des autres dans leur acte existentiel ? Aristote a inscrit ce théorème à la première page de sa métaphysique (43, i°); et tous les adversaires du réalisme -exagéré s'y sont ralliés.

Ce n'est pas à dire que la simple affirmation de la substantialité de l'individuel donne le dernier mot du problème, car on se heurte aussitôt à cette autre question que le réalisme outré évite et qui recèle la vraie difficulté : comment une représentation universelle peut-elle être conforme à un monde qui ne contient que des individus t Ne découvre-t-on pas une opposition complète entre les attributs de la chose réelle et ceux de la chose représentée f Pour dissiper cette antinomie, trois théories sont possibles.

20 La plus radicale est celle du nominalisme. Contrairement au réalisme outré, qui forge le monde réel d'après les attributs du monde pensé, le nominalisme modèle la pensée sur la chose extérieure ; en conséquence nie l'existence des concepts universels, et refuse à l'entendement le pouvoir de les engendrer. Mais alors, que sont les notions appelées générales ? On a prêté aux nominalistes « cette thèse inepte que l'universel n'est qu'une résonance de l'air, le souffle matériel de la voix, flatus vocis. Qu'une école de philosophie se soit groupée et maintenue pendant des siècles autour d'une doctrine aussi creuse, n'est-ce pas de la plus haute invraisemblance ? » x) Quant à nous, contrairement aux opinions généralement reçues, nous croyons que le nominalisme, tel qu'on vient de le définir, n'a jamais existé au moyen âge *).

30 Le conceptualisme admet l'existence et la valeur idéale

') Mercier, op. cit., p. 306. — ') M. Windelband est frappé de la même invraisemblance : « Selbst die Behauptung, der Nominalismus sei so weit gegangen, die Universalien fur blosse « flatus vocis » zu erklâren, dûrfte kaum wôrtlich zu nehmen sein ». Dans Grôbbr, Grundriss d. roman. Phi/., IV,

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des concepts universels, non leur valeur réelle. Les concepts ont pour terme mental un objet universel (objectivité idéale), mais nous ne savons pas s'ils ont un fondement en dehors de nous et si, dans la nature, les individus possèdent distributivement (objectivité réelle) l'essence que nous concevons comme réalisée en chacun d'eux.

4° Le réalisme modéré, ou réalisme aristotélicien (43, i°), appelé aussi réalisme thomiste, admet et la valeur idéale et la valeur réelle du concept. « Les choses sont particulières, mais nous avons le pouvoir de nous les représenter abstraitement. Or, le type abstrait, lorsque l'intelligence l'envisage réflexivement et le met en rapport avec les sujets particuliers dans lesquels il est réalisé ou réalisable, se trouve attribuable à chacun d'eux et à tous. Cette applicabilité du type abstrait aux individus est son universalité. » x)

138. Comment la question se pose au début du moyen âge. — Il est impossible d'appliquer aux philosophes de cette période les classifications qne nous venons d'indiquer. C'est que le problème des universaux est très complexe. Il ne met pas seulement en cause la métaphysique de l'individuel et de l'universel, mais encore des thèses importantes d'idéologie et de critériologie 3). Or, les premiers scolastiques, novices en ces matières délicates, n'ont pas aperçu ces aspects multiples. Le problème des universaux n'est pas né spontanément au moyen âge ; il a été imposé par un texte de VIsagoge de Porphyre, simpliste en apparence, mais obscur, et dont un ensemble de circonstances fit le thème obligé des premières spéculations (133).

Porphyre décompose le problème en trois parties : i° Les genres et les espèces existent-ils dans la nature, ou ne consistent-ils que dans de pures constructions de l'esprit ? 20 (S'ils constituent des choses) sont-ce des choses corporelles ou incorporelles ? 30 Existent-ils en dehors des êtres sensibles ou sont-ils réalisés en eux ? 3) Historiquement, la première interrogation

') Mercier, op.cit., p. 292.— ')V. «la Synthèse scolastique». — ")Mox de generibus et speciebus illud quidera sive subsistant sive in nudis intellectibus posita

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peut nous tenir lieu des deux autres, puisque celles-ci n'ont de raison d'être que si on rejette le caractère purement subjectif des réalités universelles. Or cette première question est ainsi conçue : les genres et les espèces sont-ils des choses objectives ou ne le sont-ils pas, sive subsistant, sive in nudis intellectibus posita sint? En d'autres termes, le seul point du débat est la réalité absolue des universaux ; leur rapport avec l'entendement ou leur vérité n'est pas en jeu. Isolé des solutions que Porphyre propose dans des ouvrages inconnus des premiers scolastiques, ce texte présente la question sous une forme incomplète ; il n'envisage que son aspect objectif, et néglige le point de vue psychologique qui seul peut fournir la clef de la vraie solution. Bien plus, après avoir indiqué sa triple interrogation, Porphyre, dans son Isagoge, se refuse à la résoudre, dicere recusabo. Ajoutez-y que Boèce, dans ses deux commentaires, donne des réponses peu concordantes et peu précises '), et l'on comprendra le désarroi des premiers scolastiques.

Ils ont repris le problème dans les termes mêmes de Porphyre : d'une part, la controverse est limitée aux genres et aux espèces, d'autre part elle ne comporte d'autres solutions que celles indiquées par la première alternative : Les objets de nos concepts, c'est-à-dire l'espèce, le genre, existent-ils dans la nature (subsistentia) ou se réduisent-ils à de pures abstractions (nuda intcU lecta) ? Oui ou non, sont-ce des choses ? A ceux qui répondent affirmativement on a donné le nom de réalistes ou réaux ; aux autres, celui de nominalistes ou nominaux. — On verra plus loin pourquoi nous préférons simplement appeler ces derniers les antiréalistes.

139. Le réalisme outré. — Le réalisme outré « réalise » donc l'objet de nos concepts abstraits, et l'investit dans l'ordre

sint,sive subsistentia corporalia sint an incorporalia, et utrum separata a sensibilibus an in scnsibilibus posita et circa haec consistentia, dicere recusabo. — ') Auxii° s., Godefroid de St- Victor adresse à Boèce ces vers moqueurs : « Assidet Boethius stupens de hac lite — Audies quid hic et hic afferat perite — Et quid cui faveat non discernit rite — Nec praesumit solvere litem definite », cité par Loewe, Kampj zwischen Realismus u. Nominalismus im Mittelalter, p. 30.

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extramental de l'universalité sous laquelle nous le concevons. Il semble avoir recueilli les premières adhésions, puisqu'Abélard en parle comme d'une antiqua doctrina x), et que, jusqu'à la fin du XIIe s., on appelle ses adversaires du nom de modem /.

On peut réduire à trois les causes du crédit dont jouit le réalisme outré pendant quatre siècles. D'abord, il eut pour le défendre, un homme qui exerça sur le haut moyen âge un ascendant considérable, Jean Scot Eriugène. Ensuite, cette théorie paraît contenir une explication rationnelle de divers dogmes de la foi catholique, notamment de la transmission du péché originel (143). Enfin, elle fournit à un problème troublant des solutions catégoriques et faciles. Entre toutes en effet, le réalisme est la moins complexe, puisque son assertion fondamentale est la correspondance adéquate des choses de la nature et de leurs représentations intellectuelles : le réalisme séduit par la simplicité de sa doctrine.

140. Deux groupes de réalistes outrés. Réalisme médiéval et réalisme platonicien. — Les réalistes des quatre premiers siècles se répartissent en deux groupes distincts.

Le premier groupe attribue à chaque espèce et à chaque genre une essence universelle (subsistentia), dont sont tributaires tous les individus subordonnés.

Le second groupe va plus loin, et confond toutes les réalités en un seul être, aux formes les plus diverses. Aussi bien le panthéisme est l'aboutissant logique et nécessaire du réalisme. Car si les attributs des objets réels se mesurent sur les attributs des objets conçus, il faut assigner un correspondant dans l'ordre extérieur à la plus abstraite des représentations, celle de l'être sous sa détermination la plus générale.

On le voit, s'il fallait s'en tenir, non aux théories telles qu'elles sont réellement formulées, mais à la rigueur de leurs conséquences, le réalisme outré conduirait à la négation même

') De même un ms. anonyme du xn° s., publié par Hauréau (Not. et extr. m%. lat. Bibl. nation., t. XXXI, 20 p., p. 201) : « Est autem antiqua sententia et quasi antiquis erroribus inveterata *.

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de la scolastique. Mais en dehors de J. Scot Eriugène, les réalistes des IXe, Xe et XIe s. n'ont pas été jusque là. Plusieurs rejettent expressément le panthéisme, et cherchent à concilier leur réalisme avec les théories de la personnalité humaine, de la création, et aussi avec le dogme catholique. Voilà pourquoi, devant l'histoire, la première forme du réalisme outré n'est pas, à nos yeux, une doctrine antiscolastique. Fautive* en elle-même, elle a son excuse dans les réserves expresses que ses partisans apportent à leurs déclarations, et dans des faiblesses d'esprit communes à toutes les générations de cette période (126, 30 et 143). Au contraire, la seconde forme du réalisme, ou le réalisme panthéiste, est une des plus dangereuses formules de l'antiscolastique. Il en sera question dans l'article suivant.

Lorsqu'on rattache au chef de l'Académie les réalistes du moyen âge — qu'ils restent ou non en deçà du panthéisme — il ne faut pas oublier qu'une différence importante sépare leurs théories de la « dialectique » platonicienne. Pour Platon, en effet, les idées ont une existence isolée du monde sensible (22). Pour les réalistes médiévaux, l'essence demeure tout entière dans les individus.

141. Principaux réalistes. Fridugise. Rémi d'Auxerre. — Fridugise, le prédécesseur de J. S. Eriugène à l'école du palais, nous fournit le premier exemple de cette inconscience naïve que nous trouvons, à des degrés divers, chez les réalistes du premier groupe. Se basant sur ce texte de l'Écriture que l'Egypte fut couverte de ténèbres si épaisses qu'on pouvait les saisir par la main, il va jusqu'à réaliser dans son de nihilo et tenebriSy les êtres de raison, les ténèbres, et même le néant. Il développe les mêmes idées dans une lettre à Agobard.

A la fin du IXe siècle, le réalisme fut repris par Rémi d'Auxerre, qui remplaça dans la chaire de l'abbaye d'Auxerre, son maître Heiric dont il abandonna la doctrine (145). Plus tard, Rémi enseigna à Reims (862), et on le signale comme le premier docteur qui introduisit la dialectique dans les écoles de Paris. On a conservé de lui un commentaire de Vars minor de

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Donat, fort usité jusqu'au XIIe siècle, ainsi qu'un commentaire sur Martianus Capella, dans lequel Rémi met largement à contribution un ouvrage similaire de J. S. Eriugène.

142. Gerbert. — Le Xe siècle est rouge de sang. Les Normands détruisent tout, et les écoles de philosophie traversent une crise fatale. Dépositaires d'une tradition scientifique qui ne devait pas se perdre, quelques philosophes percent à grand'peine cette atmosphère de barbarie : citons Odon de Cluny, Reinhard de Saint-Burchard, Poppo de Fulde, Gunzo, Notker Labeo (130), Bruno de Cologne, Ratbod de Trêves, Ratgaire de Vérone, à qui on attribue des traités de dialectique. Mais aucun ne peut rivaliser avec Gerbert.

Après avoir étudié pendant trois ans en Espagne, Gerbert (né vers le milieu du Xe siècle, mort en 1003), fu* successivement professeur à la cour d'Othon Ier, scolastique à Reims et à Paris, où il acquit une réputation européenne, plus tard abbé de Bobio, archevêque de Reims, de Ravenne, finalement pape sous le nom de Sylvestre II. Un de ses contemporains l'appelle « le pape philosophe ».

Gerbert commente plus de traités aristotéliciens qu'aucun de ses contemporains, et un siècle plus tard, S. Anselme et Roscelin ne connaissent rien de plus des œuvres du Stagirite. Il possède à fond le trivium et le quadrivium ; il écrit sur la géométrie, l'arithmétique, et livre des éléments de la science arabe ; il est à la fois érudit, humaniste, écrivain, orateur, savant. Ses Lettres révèlent un homme supérieur, et dans son Histoire, le moine Richer, son contemporain et peut-être son élève, professe pour lui une légitime admiration. Au sujet des doctrines philosophiques de Gerbert, on ne possède que le récit d'une joute dialectique avec Otric, rapportée par Richer, un opuscule de rationali et ratione uti, un autre moins important, de corpore et sanguine Dotnini. Peut-on ranger Gerbert dans le camp des réalistes outrés ? x) Certaines expressions semblent nous y autoriser, mais

') HAUWtAU, Hist, de laphil. scolastique, I, 216 (1880).

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il convient de faire des réserves, car Gerbert est avant tout logicien ; la métaphysique n'apparaît dans ses écrits qu'à de rares intervalles et par bribes (on y trouve la distinction fondamentale de l'acte et de la puissance), et il ne donne point de réponse nette et décisive aux questions de Porphyre. Moraliste, Gerbçrt fait bon accueil à quelques doctrines stoïciennes. Sa morale est fragmentaire et spéciale; il justifie la subordination politique de tous les chrétiens à l'unité de l'Église.

Gerbert fait école : à ses leçons nous rencontrons le réaliste Fulbert qui fonda l'école de Chartres, l'historien Richer, les évêques Girard, Lentheric, etc., tous hommes d'œuvres du XIe siècle.

143. Odon de Tournai. — Durant la seconde moitié du XIe siècle, brille à l'école de la cathédrale de Tournai une personnalité scientifique qui donna au réalisme outré un regain de faveur : Odon de Tournai (f 1113), tour à tour professeur à Tournai, fondateur de l'abbaye de S. Martin dans la même ville, et évéque de Cambrai. Imprégné de la lecture du Tintée y il engagea avec un antiréaliste, « maistre » Raimbert de Lille, une polémique dont les chroniqueurs du temps nous ont conservé le souvenir :).

Odon défend la thèse classique du réalisme, mais il mérite une mention spéciale parce qu'il a formulé dans son ouvrage principal de peccato originali, d'intéressantes applications du réalisme aux doctrines catholiques de :

a) la transmission du péché originel. Les hommes ne forment qu'une substance, une réalité spécifique. Quand Adam et Eve ont péché, la substance entière dans toutes ses ramifications alors existantes a été infectée, et les générations à venir, vivant d'une vie anticipative dans cette substance viciée, ont toutes pâti de cette défaillance 2).

b) la création quotidienne des âmes à la naissance des enfants. Ce que Dieu produit à chaque naissance, ce n'est pas une sub-

') Cf. notre Histoire de la philos, scol. dans les Pays-Bas etc., p. 91. — ") De peccato originali, lib. Il, col. 1079, t. CLX, Pat roi. Migne.

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•stance, mais une propriété nouvelle d'une substance unique, déjà existante. Sur le fonds permanent qu'est l'espèce humaine apparaissent, comme à la surface, des propriétés individuelles toujours changeantes : les hommes ne diffèrent les uns des autres que par des accidents. On comprend dès lors qu'Odon de Tournai prenne ^n considération les arguments des traducianistes.

144. Les antiréalistes. — Vis-à-vis des réalistes se dressent de bonne heure des contradicteurs nombreux. Il est une thèse négative que tous s'accordent à défendre, au nom d'Aristote et <lu bon sens : « les universaux ne sont pas des choses, réalisées à l'état universel dans la nature (subsistentia), car l'individuel seul existe ». Et comme le problème à résoudre est résumé dans l'alternative de Porphyre, on en conclut que les universaux sont des constructions de l'esprit (nuda intellecta).

Il convient d'interpréter cette seconde déclaration avec de prudentes réserves. Affirmant d'une part la substantialité des seuls êtres individuels, admettant d'autre part l'existence en nous de concepts universels, les antiréalistes seront appelés tôt ou tard à se mesurer avec la vraie difficulté des universaux (137)- Mais les antiréalistes des premiers siècles se sont bornés à poser le double fait qui est la base du débat, sans se rallier à l'une ou à l'autre des théories caractéristiques qui résultent du rapprochement de ces faits. Quand ils tiennent que les universaux sont des abstractions verbales, des mots, ils ne veulent pas pour cela prendre position dans le ?iominalisme9 tel qu'il a été défini plus haut (137,2°). Et quand ils parlent de représentations universelles, ils n'ont pas suffisamment mûri les lois génétiques du processus mental, pour décider si ces formes de l'entendement ont une valeur purement idéale (conceptualisme) ou en même temps une valeur réelle (réalisme modéré). Ces nuances de la pensée ne se feront jour qu'après une lente élaboration qui remplit environ quatre siècles.

En résumé, l'assertion que les universaux sont des nuda intellecta n'a dans la bouche des premiers antiréalistes qu'une valeur négative — la négation de l'existence d'une réalité universelle

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— et relative au dilemme incomplet de Porphyre. La désignation â! antiréalistes traduit cette nuance. Aux choses, Porphyre oppose les créations de l'esprit : c'est parce qu'ils se refusent à voir dans les universaux des réalités, que les antiréalistes les appellent des abstractions.

145. Rhaban Maur et Heiric d'Auxerre. — Rhaban Maur, disciple d'Alcuin à Tours, puis écolâtre à Fulde où de nombreux auditeurs (notamment Servat Loup de Ferrières) vinrent suivre ses leçons, n'a point été au delà de ces affirmations générales. Ni dans ses traités encyclopédiques (126, i°), ni dans les gloses sur Ylsagoge et V Interprétation que V. Cousin lui attribue, ni dans son écrit sur la proposition , il n'est rien qu'il ne doive à Boèce. Il tient que les vocables universels ne signifient ni des sensations, ni des choses, mais des notions, et que l'universel n'a pas d'essence propre autre que celle des êtres individuels x).

Heiric d'Auxerre (milieu du ixe siècle), qui suivit les leçons de Servat Loup de Ferrières, et entendit Rhaban Maur et les professeurs de Fulde avant d'ouvrir l'enseignement de l'école d'Auxerre, reflète les mêmes tendances dans les gloses dont il serait l'auteur. Hauréau lui attribue des commentaires sur Y Interprétation, sur la Dialectique et le livre des dix Catégories du pseudo- Augustin, sur Ylsagoge, sur le texte latin du syllogisme d'Apulée et sur les divers écrits de Boèce. Suivant M. Baeumker, une partie des gloses aux Catégories du Pseudo-Augustin peut seule être attribuée à Heiric 2).

Un commentaire anonyme sur Martianus Capella, écrit par un contemporain d'Heiric, et que M. Cousin a mis au jour, peut être rangé parmi les productions antiréalistes de cette période.

146. Roscelin. — Roscelin, moine de Compiègne, enseigne dès 1087. Il est en relation avec Lanfranc, S. Anselme, Ive de Chartres. Traduit devant un concile à Soissons (1093) °ù on

') Domet de Vorges, 5. Ansâlttu, p. 35. — ') M. Baeumker a promis une édition de ces gloses. Elle n'a pas encore paru. D'après M, Clerval. op. cit, p. 165, ces gloses appartiendraient à un disciple de Rhaban Maur.

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l'accuse de trithéisme, il renie les doctrines qu'on lui impute. Mais c'est sous la crainte d'une excommunication. Car plus tard il revient à ses premières théories. Tour à tour il est en Angleterre, à Rome, puis revient en France.

On a exagéré le rôle de Roscelin dans l'histoire des idées, en le considérant comme le premier protagoniste du nominalisme. Son contemporain, Otto de Freisingen, dit de lui : « Qui primus nostris temporibus sententiam vocum instituit » ').

En réalité, le nom de Roscelin est célèbre, moins à cause de son « nominalisme » qu'à raison de son trithéisme théologique, dont il sera parlé plus loin. (161)

On ne possède de Roscelin qu'une lettre adressée à Abélard a), et il faut juger sa doctrine par des textes peu nombreux de S. Anselme, d' Abélard, de J. de Salisbury : les genres et les espèces seraient des mots, voces. — Comment faut-il interpréter ces textes ?

Il est certain que Roscelin y apparaît avant tout comme un démolisseur du réalisme ; son œuvre est négative. Voilà pourquoi, d'après S. Anselme, il a soutenu que la couleur n'existe pas indépendamment du cheval qui lui sert de support, et que, comme telle, elle n'est pas dans Tordre objectif, de même que la sagesse de l'âme n'existe pas en dehors de l'âme qui est sage. Ces applications, que S. Anselme critique (defid. trinit. 2), montrent

') Suivant une chronique anonyme du xi« siècle, Roscelin aurait eu comme maître et précurseur un certain Jean. Ce philosophe, que d'aucuns identifient avec J. S. Eriugène (v. Revue Thomiste, juil. 97, art. du P. Mandonnet), d'autres avec Jean-le-Sourd ou Jean-lb-Médecin, un chartrain, élève de Fulbert (Clerval, op. cit. pp. 122 et suiv.), est une personnalité mal connue jusqu'ici. Le Liber tniraculorum Sancte Fidis, rédigé au commencement du XIe siècle par Bernard d'Angers, mentionne un certain Johannes Scottigena, contemporain de l'auteur, et que celui-ci distingue très nettement de J. Scot Eriugène. Peut-être faut-il l'identifier avec le Jean inconnu de la chronique anonyme. V. A. Thomas, Nos maîtres. Un Jean Scot inconnu (Revue internat, enseignement, 1903, p. 193). — •) Hauréau avance son nom à propos d'un texte récemment découvert : Sententia de universalibus sec. mag. R. (Notices et extr. de qques man. lat., Paris, 1892, V, 224) ; mais c'est là une conjecture. De plus, ce document admet la valeur au moins idéale des universaux, et dès lors l'existence de concepts universels. Cf. V, 326.

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bien que Roscelin entend affirmer principalement la réalité de l'individuel *).

Mais Roscelin a-t-il pris dans le débat une position plus caractéristique ? A-t-il, comme on l'écrit communément, dénié à l'entendement le pouvoir même de se former des représentations universelles, en réduisant celles-ci à de purs sons, à des souffles de la voix (flatus vocis, verba) f N'oublions pas que, suivant les habitudes de penser générales à son temps, Roscelin a les yeux fixés sur la question de Porphyre, et que les expressions dont il se sert doivent s'interpréter d'après les données historiques du problème. Se refusant à voir dans les universaux des choses, il en fait un produit mental. Entre les deux alternatives, il ne cherche pas de milieu, parce que Porphyre et Boèce n'en ont point signalé. Est-ce à dire que pour Roscelin ces mots eux-mêmes, aux formes générales, ne correspondent à aucune conception universelle f Rien dans les sources n'autorise à donner à la sententia vocum de Roscelin cette signification précise et complexe, et tout nous porte à croire que le moine de Compiègne ne s'est pas posé la question. Quant à l'expression ars sophistica vocalis, employée dans certains documents du XIe s., elle n'est qu'une autre désignation de la science dialectique ou logique, et laisse entière la solution du problème ontologique des universaux. Le nominalisme de Roscelin est un pseudo-nominalisme } si on prend ce mot dans le sens précis qu'il reçoit aujourd'hui. Ou plutôt les sources anciennes qui s'en servent l'entendent dans le sens négatif et relatif (Xa7itiréalisme. Et dans cet antiréalisme, il n'est -rien qui doive être récusé par le réalisme modéré du XIIIe siècle.

147. Conclusion. — Le réalisme outré ne considère que l'élément réel de nos concepts et lui attribue une universalité actuelle. Au contraire, l'antiréalisme sous ses premières formes

') L'exemple de la maison, cité par Abélard, ne peut-il s'interpréter dans le même sens, si l'on songe que Roscelin ne l'emploie que sous forme de comparaison, pour mieux expliquer sa doctrine sur l'inexistence objective des espèces {... sicut solis vocibus ita et partes adscribebat. Si quis autem rem illam, quœ domus est...) Abélard, de dîvis. et dejin. p. 471, éd. Cousin. — Quant aux textes de Jean de Salisbury (Metalog., II, 17 et Polycrat., VII, 12), ils ne donnent aucune explication sur le sens de voces.

se résume dans la thèse négative de l'inexistence des essences universelles.

L'une et l'autre théorie fournissent une solution imparfaite du problème des universaux ; mais tandis que la première est entachée d'un vice radical, la seconde est l'expression d'une doctrine exacte, qu'une série de formules de plus en plus adéquates viendront successivement intégrer.

Au point de vue de l'extension de la philosophie scolastique, les deux partis des « réaux » et des « nominaux » ont exercé une action différente. Les réalistes outrés, attentifs à la réalité substantielle des choses, contribuent puissamtnent au développement de la métaphysique. Les antiréalistes, forts pour abattre les chimères, sont plus hésitants quand il s'agit de déterminer le rapport exact de la réalité et de la pensée. Or, pour découvrir comment un concept universel peut correspondre à une chose individuelle, ils seront amenés dans la suite à étudier la genèse de nos connaissances, les lois de l'abstraction et de la réflexion : ainsi les études psychologiques se développent peu à peu dans le camp des antiréalistes.

148. Sources et Bibliographie. — Œuvres de Fridugise, chez Migne (t. 105). Il n'y a pas d'édit. complète de Rémi d'Auxerre. V. Migne, t. 131 et 117, parmi les œuvres de Haymon. Les Lettres de Gerbert (983-997) sont publiées par M. Havet (Collect. pour servir à l'étude et Tenseign. de l'hist.). Paris, 1889; Y Histoire de Richer dans les « Monumenta Germanise». (Discussion avec Otric,

I. III, lv-lvx). Migne publie les œuvres de Gerbert, t. 139, celles d'Odon de Tournai, t. 160, un poème d'Heiric d'Auxerre, t. 129.

Cousin, Ouvrages inédits d'Abêlard (Paris, 1839). Introduction. A ouvert la voie des recherches. — Loewe, Der Kampf zwischen Realismus u. Nominalismus im Mittelalter (ds Abhandl. d. k. bôhmischen Gesellsch. d. Wissensch., VI F., Bd. VIII 1876). Bien fait. Développt histor. ds l'antiq. et le m. âge; De Wulf, Le Problème des universaux ds son êvolut. histor. du IXe au XIII ^ s. (ds Arch. f. Gesch. d. Phil., IX, 4, 1896). — Willmann, Gesch. d. Ideatismus,

II, § 69 et 70. — Picavet, Gerbert, un pape philosophe, d* après r histoire et d* après la légende (Paris, 1897). Bien fait; Roscelin, théologien et philosophe, (Paris, 1896). Nous avons anal, cet ouvr. ds Rcv. Néo-Scolast., 1898, p. 75. — S. Barach, Zur Geschichte d. Nominalismus von Roscellin, 1866.

§ 2. — Saint Anselme.

149. Sa vie et ses œuvres. — Né d'une famille patricienne à Aoste, en 1033, S. Anselme fut successivement abbé

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de l'abbaye du Bec (1078), où il connut le célèbre Lanfranc, et archevêque de Cantorbéry (1093). Jusqu'à sa mort en 1109, il se dépensa sans réserve pour la science et pour l'Eglise.

Parmi ses œuvres dont l'authenticité n'est pas douteuse, le Monologium et le Proslogium, le Liber apologeticus ad insipientem (en réponse à l'écrit de Gaunilon, dont il sera parlé plus loin), le de fide trinitatis et de incarnatione Verbi, les dialogues de Grammatico, de Veritate, de libero arbitrio, le cur Deus homo, sont les plus importantes au point de vue philosophique.

On a pu dire de S. Anselme qu'il était le dernier des Pères de l'Église et le premier des scolastiques. En effet, nourri des grands penseurs de l'époque patristique, principalement de S.Augustin x), il tente une première systématisation de la philosophie scolastique, et contribue pour une large part à élever celle-ci au-dessus des discussions de la logique formelle. Mille problèmes travaillent son esprit, et il les rassemble en une synthèse capable de rivaliser avec la synthèse antiscolastique de J. Scot Eriugène. S. Anselme fait penser à Grégoire VII qui, dans l'ordre religieux et politique, acheva l'organisation de l'Eglise et définit ses rapports avec l'État; il est le Grégoire VII de la science. Ces deux figures sont l'honneur de l'époque de restauration et de constitution définitive que fut le XIe siècle.

150. Philosophie et théologie. — S. Anselme traduit en formules concises et réfléchies des principes que ses prédécesseurs avaient appliqués spontanément, et de la sorte il prépare l'autonomie de la philosophie. « S. Anselme croyait ne faire que de la théologie. Déjà il couvait l'embryon de la philosophie » a). Dans ses dissertations on reconnaît sans peine le souffle augustinien.

i° La foi prime la raison (crede ut intelligas de S. Augustin). La foi est purificatrice de l'âme, et la raison faillible doit s'incliner devant la parole révélée : surtout la foi seule peut nous

') « Nihil potui invenire me discisse quod non catholicorum Patrum et maxime beati Augustini scriptis cohaereat. » Monolog. Préface. — ') Domkt de Vorges, 5. Anselme, p. 328.

apprendre des vérités mystérieuses, que la raison se propose ensuite comme objet de ses investigations, et qu'elle établit par des arguments non pas démonstratifs, mais probables. Au précepte, S. Anselme joint l'exemple, et entreprend lui-même la justification rationnelle des dogmes de la Ste Trinité, de la chute, de la transmission du péché, de la rédemption, etc. x)

20 La raison néanmoins est une source indépendante et propre du savoir. Elle démontre que l'acte de foi est raisonnable (intellige ut credas) et, par ses seules forces, fixe une foule de vérités naturelles. Voilà pourquoi S. Anselme professe le plus grand respect pour la dialectique.

Ces deux principes contiennent en germe les théories plus ■compréhensives du XIIIe s.

151. Métaphysique et théodicée. — Obéissant à des tendances favorites de son temps, S. Anselme aborde en métaphysicien tous les problèmes de la philosophie, et grâce à la méthode qu'il adopte, sa métaphysique pivote autour d'un vaste système de théodicée. Cette méthode est la déduction ou le retour synthétique, cher à S. Augustin : Dieu apparaît comme la cause exemplaire, efficiente et finale du monde intelligible et réel.

Aussi bien, la théodicée de S. Anselme est, dans cette période, la première qui soit digne de ce nom, et de sa large envergure, elle domine tous les traités qui dans la suite aborderont l'étude rationnelle de Dieu. On peut dire qu'avec Anselme la théodicée scolastique est une science faite ; et par la suite, « si le fond est immuable,chaque docteur le traite suivant son génie particulier»8). Le Proslogium et principalement le Monologium, qui par sa haute inspiration rappelle les Confessions de S. Augustin, prouvent l'existence de Dieu et contiennent des dissertations sur la nature

') Le crede ut intelligas qui a scandalisé tant d'esprits ne s'applique donc littéralement qu'à la théologie. M. Domet de Vorges remarque justement que cet aphorisme a, dans la pensée de S. Anselme, une portée plus grande et vise les • dispositions requises de quiconque veut arriver au vrai : c croire au vrai est «ne disposition nécessaire pour le découvrir », op. cit., p. 135. — ') Domet de Vorges, op. cit., p. 261.

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de Dieu (simplicité, immutabilité, immensité, etc.), sur la création, l'exemplarisme, etc. Notons :

i° Les arguments en faveur de Y existence de Dieu. Plusieurs sont originaux : il y a quelque chose bon par soi, grand par soi, qui ne peut être communiqué mais doit exister par soi : c'est Dieu x). La vaste hiérarchie des êtres prouve aussi qu'il doit y avoir une nature supérieure à toutes, la nature divine. — Mais. S. Anselme a surtout attaché son nom à un argument ontologique de l'existence de Dieu, et cet argument est devenu célèbre 3). On peut le résumer ainsi : « Nous avons l'idée d'un être tel qu'on ne peut s'en représenter un plus grand. Or, pareille idée implique nécessairement l'existence, car l'existence est une perfection, qui doit donc appartenir à l'être le plus grand. Donc Dieu existe » ,). Cet argument confond l'ordre subjectif ou idéal et l'ordre objectif ou réel. Concevoir un être le plus grand possible et dès lors impliquant l'existence, n'est pas la même chose qu'affirmer V existence objective de cet être.

Déjà un contemporain de S.Anselme, le moine Gaunilon, attaque l'argument ontologique et soutient, avec raison, qu'il n'est pas efficace pour convaincre un athée. Autant démontrer l'existence dans l'océan d'une île la plus belle de toutes, par l'imagination que je m'en fais 4). La plupart des grands scolastiques du XIIIe s., et notamment S. Thomas, ont rejeté l'argument ontologique de S. Anselme.

20 La définition de la vérité : « Res sunt verae quando sunt ut debent», écrit S. Anselme dans le dialogue de veritate. C'est dire qu'il ne s'occupe que de la vérité transcendantale, ontologique (le nt debent est la conformité des choses avec la destination que leur assigne leur essence, imitation de l'essence divine), bien

') Domet de Vorges, o/>. cit., p. 230. — ') Les historiens ne sont pas d'accord sur le sens et sur la valeur de cet argument. Ces derniers temps de nouvelles et importantes discussions ont surgi. — ') Proslogium, cap. II. « Si enim id quo majus cogitari non potest est in solo intellectu, idipsum quo majus cogitari non potest est quo majus cogitari potest. Sed certe hoc esse non potest. Existit ergo procul dubio aliquid, quo majus cogitari non valet, et in intellectu et in re »k — 4) Liber pro insipientc advtrsus Anseimi in Proslogio ratiocinantem.

que, pour arriver à cette définition, il parte de la vérité du

jugement. La vérité est la rectitude des Choses saisissables par

l'intelligence seule (veritas est rectitudo sola mente perceptibilis,

de veritate, n). Elle est éternelle, elle dépasse l'esprit qui

change, et doit trouver son fondement en Dieu. C'est le disciple

de S. Augustin qui parle (lOO, 20). Moins précise que la théorie

thomiste, la doctrine métaphysique de S. Anselme est cependant

exacte.

30 La défense de V unité divine contre Roscelin. Celui-ci fit

une application de son antiréalisme au dogme de la Ste Trinité, et aboutit au trithéisme (161). S. Anselme prit en mains les intérêts de la foi compromise et de la raison faussée, en revendiquant l'unité de Dieu, au nom de son infinitude. La thèse de S. Anselme est inattaquable, mais tous ses arguments ne sont pas à l'abri de la critique. En effet, cherchant des armes dans le même arsenal que son adversaire, il invoqua à l'appui de ses doctrines les solutions du réalisme outré (40). A un extrême il en opposa un autre.

40 Réalisme outré. S. Anselme est franchement réaliste. « Il aurait même été réaliste exagéré, s'il fallait prendre ses expressions au pied de la lettre. Mais nous devons faire la part du manque d'exactitude du langage philosophique du XIe siècle » x). « Celui, dit le philosophe du Bec, qui ne comprend pas comment plusieurs hommes sont spécifiquement un seul homme, comment comprendra-t-il que plusieurs personnes, dont chacune est Dieu, sont un seul Dieu » 3).

Pas plus que ses prédécesseurs, S. Anselme ne donna au réalisme outré la signification rigoureuse qui l'eût conduit au panthéisme et à la négation même de toute sa théodicée : nouvelle preuve que dans la question des universaux, il faut apprécier les solutions historiques, non pas à un point de vue absolu, mais en tenant compte des circonstances propres à chaque époque 3).

') Domkt de Vorges, op. cit., p. 153. — ') Qui nondum intelligit quomodo plures homines in specie sint unus homo, qualiter comprehendit quomodo plures personae quarum singula perfectus Deus est sint unus Deus? (De fide Trinitalis, 2). — 3) Les solutions réalistes de S. Anselme, telles qu'elles sont

178 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XIIe S.

152. Psychologie et Morale. S. Anselme n'a pas laissé de traité de psychologie, mais il traite des questions isolées de psychologie, et dans sa manière on retrouve souvent la touche de S. Augustin. Il connaît la distinction essentielle des facultés sensibles et intellectuelles; il établit une division tripartite des facultés supérieures, memoria, intelligentia, amor x) ; il parle de l'origine sensible des idées, mais n'aborde pas les difficultés que ce problème soulève ; il ébauche la théorie des espèces intentionnelles sans leur donner le sens abusif dont certains historiens lui font un reproche ; il s'arrête volontiers sur la connaissance immédiate que l'âme possède de son existence (Semper sui meminit anima (MotwL, 46), Cf. S. Augustin 102, 30) ; dans la connaissance intellectuelle il assigne à la lumière de la vérité, •ou Dieu, un rôle qu'il est difficile de préciser. Bien qu'il ignore l'application au composé humain de la théorie hylémorphique, S. Anselme est profondément convaincu de l'unité de l'être humain, dans sa double nature matérielle et spirituelle. Il est hésitant sur l'origine de l'âme.

La morale de S. Anselme est principalement théologique. Il résout, à peu près comme Odon de Tournai, la transmission du péché originel, et reprend les théories augustiniennes sur le mal et la prédestination 2). Le libre arbitre l'a toujours préoccupé, et il consacre deux traités à ce sujet. Il définit la liberté : le pouvoir de conserver la rectitude de la volonté 3).

153. Sources et Bibliographie. Édit. de Gerberon en 1675 (en tête, la vie de S. Anselme, par son secrétaire Eadmer), réimprimée en 1 721, et par Migne, *• 158, 159. Sur les ouvr. faussement attribués à S. Anselme, v. Hauréau, Not. st extr. qqes rns. lat. IV, p. 192, 320.

Van Weddingen, Essai critique sur la philosophie de S. Anse/me (mém. cour. Acad. Belg., 1875). Très complet, mais prolixe, contient erreurs histor. ; Ragby, Histoire de S. Anse/me, Paris 1890, 2 vol. — Luigi Vigna, San Ansehnofilosofo. Milan. Incomplet. — Bainvel, S. Anse/me (Dict. Théol. Cathol., 1901). Étudie

consignées dans le Monoiogium p. ex., n'ont rien de commun avec la doctrine du de Grammatico, qui étudie, non pas ce que sont les choses, mais ce que valent les mots et les formes grammaticales du langage. — ') Monoiogium, cap. XXXIII. — *) De concordantia praescientiae praedestinationis et gratiae cum liber 0 arbitrio.— a) Libertas arbitrii est potestas servandi rectitudinem voluntatis propteripsam rectitudinem {de lib. arb., 1).

JEAN SCOT ERIUGÈNE. 179

le théolog., pas assez le philos. Bibliogr. très complète. — Domet de Vorgbs, S. Anselme (coll. Les Grands Philosophes, 1901). Excellent. Étude des doctrines au p. v. de l'évolut. de la scolast. — Sur l'argument ontologique, qui a une bibliogr. considérable, y. notamment parmi les trav. modernes, les articles de Bertin (Congr. scientif. dé Bruxelles, 1894). Défend la valeur de l'argt. — Hurtaud (Revue Thomiste, 1895). — Adlhoch, Der Gottesbeweis ds h. Anse/m (Philosoph. Jahrb. VIII, IX et X). — Fuzier, La preuve ontol. de fexist. de Dieu par S. Anselme (Congrès de Fribourg, 1898). S. Anselme aurait modifié son argt dans sa réponse à Gaunilon.

ART. II. — l'aNTISCOLASTIQUE.

§ 1. — Jean Scot Eriugène.

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