‹ Histoire de la philosophie mediévaleChapitre 63 sur 241 · J. Scot Eriugène, père de l'antiscolastique. — A · texte numérisé non relu

J. Scot Eriugène, père de l'antiscolastique. — A

rencontre de la plupart des historiens x) qui font d'Eriugène a) le premier des scolastiques, nous n'hésitons pas à l'appeler le père des antiscolastiques et le plus redoutable d'entre eux pendant cette période. En effet, sa doctrine contient des principes qui s'opposent aux principes scolastiques, et qui deviennent le point de départ de mouvements oppositionnels.

Ce n'est pas à dire que nous songions à amoindrir la signification historique de J. Scot Eriugène. Bien au contraire, on doit le considérer comme une des personnalités philosophiques les plus remarquables du haut moyen âge. Il devance son temps. Tandis que ses contemporains ne font que bégayer en philosophie, et que pendant plusieurs siècles ses successeurs se bornent à agiter un nombre restreint de questions, Eriugène élabore au IXe s. une synthèse complète. N'étaient ses audaces naïves qui

') C'est l'identification de la philosophie médiévale et de la philosophie scolastique,qui amène un certain nombre d'historiens à cette classification. Ubber weg-Heinze, Grundriss d. Gesc/t. d. Philos. II Theil (1898), appelle Scot c der frûheste namhafte Philosoph der scholastischen Zeit » (p. 150). Saint René Taillandier : « Non seulement Scot Erigène est le père de la philosophie sco- 1 astique, mais il semble qu'il en renferme en lui tous les développements. » Scot Erigène et la philosophie scolastique. Paris, 1843 — ') Et non Erigène. M. Baeumker a montré que les anciens manuscrits portent Johannes Scot us Eriugena {Jahrb, f. Philos, u. spekuL Theol. 1893, p. 346, n. 2)

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en font l'enfant terrible de son époque, on croirait lire un panthéiste contemporain de S. Thomas.

Au demeurant, Scot est un savant doublé d'un érudit. Fait unique au IXe s., il lit le grec, dont Alcuin connaissait à peine l'alphabet, et sur la demande de Charles le Chauve il traduit en latin les œuvres du pseudo-Denys dont le pape Paul I avait envoyé un exemplaire à Pépin. Il connaît aussi les pères de l'Eglise et cite fréquemment G. de Nazianze, G. de Nysse, S. Augustin, Maxime le Confesseur.

155. Sa vie et ses œuvres. — La vie de J. Scot Eriugène est enveloppée de mystères. Né entre 800 et 815, il vient des pays d'outremer, de l'Angleterre, ou de l'Ecosse, ou plus probablement de l'Irlande, et apparaît à la cour de Charles le Chauve comme le philosophe le plus considéré de l'école palatine. Une légende le fait mourir à un âge avancé (après 877), assassiné par ses propres élèves.

Outre sa traduction et son commentaire du pseudo-Denys l'Aréopagite, Scot a laissé des gloses sur Martianus Capella, et des traités sur une querelle alors brûlante relative à la prédestination (161, i0)- Mais son ouvrage capital est le de divisione 7iaturaey dans lequel il réédite, en l'accommodant à la doctrine catholique, le néo-platonisme le plus caractérisé. Sans connaître Plotin, Scot arrive à le reconstituer.

Où a-t-il puisé cç néo-platonisme ? Il doit l'avoir deviné à travers les œuvres du pseudo-Denys (105) et de Maxime le Confesseur, mais c'est bien de lui-même qu'il a donné un sens panthéiste aux théories du pseudo-Denys.

Nous exposerons successivement les principes généraux de la métaphysique et de la psychologie d'Eriugène, pour déterminer, sous forme de conclusion, les influences que le philosophe palatin a exercées sur la philosophie médiévale.

156. Métaphysique. — Principe fondamental : il n'existe qu'un seul être, Dieu, qui par une série d'émanations substantielles, donne naissance à toutes choses. Scot distingue dans le processus de l'Etre divin (natura, <pvoiç, îrav) quatre étapes successives :

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i° La nature qui n'est point créée et qui crée, ou Dieu dans son impénétrable et primordiale réalité. Comme tel, l'Etre est inconnaissable pour lui-même (cf. Philon, Plotin, et la théologie négative du pseudo-Denys) ; sinon, dit Scot, en se souvenant des textes de Boèce et des autres logiciens, Dieu devrait se concevoir dans les catégories ; il devrait saisir son opposition à d'autres êtres avec qui il formerait un même genre, et juger dès lors qu'il est dépourvu d'unité et d'infini tude x). Bref, si Dieu se connaissait, il cesserait d'être Dieu !

2° La nature qui est créée et qui crée, ou Dieu contenant en son sein les causes primordiales des êtres. En vertu d'une pro-

gressio fatale, l'Etre, à un second stade, saisit les perfections contenues dans son entité abyssale (abyssus). Il connaît en lui les causes primordiales de tout ce qui doit apparaître un jour à l'existence phénoménale. Dieu devient, il se forme dans cette connaissance 3) (cf. Plotin). Nous sommes loin de l'exemplarisme de la scolastique.

Associant ces vues avec la doctrine catholique, J. Scot tient que l'Etre divin au premier stade est Dieu le Père. Dieu le Fils est l'Etre divin se connaissant comme Cause primordiale du monde. Le Saint Esprit apparaîtra dans la philosophie ériugénienne, quand les causes primordiales contenues au second stade dans le sein de l'unité divine, iront s'extérioriser en genres, espèces, individus. C'est là :

3° La nature qui est créée et qui ne crée pas, ou les êtres réalisés dans le temps. Qu'ils soient corporels ou spirituels, tous les êtres contingents ne sont que des épanouissements de la substance divine, ou, suivant l'énergique expression de J. Scot, des Théophanies : la divinité court dans les entrailles du monde, (il fait dériver 0eo; de Oitù courir). Le monde est une vaste ondulation du devenir divin. Au fond de tout on trouve la même oiviz ; les individus ne diffèrent entre eux que par des accidents, et la

') Nam si in aliquo (génère) seipsum cognosceret, non omnino infinitum seipsum judicaret. De divis. nat. i, 2. — ') Creator enim a seipsa in primordialibus causis, ac per hoc seipsam créât. Ibid.t 3, 23.

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nature n'est qu'un poulpe colossal, étendant partout ses bras de monstre. Fidèle à l'idée d'émanation déchéante, et pour marquer l'effusion graduée de Dieu dans la vie universelle, J. Scot apprend que le genre existe avant l'espèce, l'espèce avant l'individu : c'est dire que dans la question des universaux, Scot est le plus exagéré des réalistes.

Cette efflorescence d'une substance divine unique dans le monde peut-elle s'appeler une création ? Non certes dans le sens précis de ce mot (96, 20). Pour rester d'accord avec le dogme catholique, J. Scot interprète l'Ecriture dans un sens symbolique, et prétend que Dieu « s'est créé dans le monde».

40 La nature qui ne crée point et qui nest point créée, ou Dieu, terme de l'univers. Tout ce qui part d'un principe tend à rentrer dans ce principe ; le terme d'un mouvement est le retour vers son point de départ. Finis enim totius motus est principium sui ; non enim alio fine terminatur nisi suo principio a quo incipit moveri. Fatalement Dieu rentre en lui-même : c'est la résolution cosmique dans le sein du grand tout (Cf. Plotin .et le pseudo- Deny s) .

157. Psychologie. — J. Scot applique à l'homme les principes fondamentaux de son panthéisme. Voici ses enseignements essentiels sur la connaissance et sur la nature humaine.

i° La connaissance. L'homme connaît par le sens extérieur (sensus exterior) les choses sensibles, par le sens intérieur (sensus interior) l'essence à travers ses réalisations phénoménales, par la raison (ratio) les causes primordiales des choses, par l'intellect (intellectus) Dieu dans sa réalité immuable.

Pas plus que ses contemporains, Scot ne soupçonne les difficultés que recèle le problème de Information de la connaissance. Il admet en nous une double manière de connaître : a) la voie ascendante, partant de la connaissance sensible ; b) la voie descendante (gnosticus intuitus), dans laquelle la raison humaine suit, pour acquérir le savoir, une marche parallèle à la substance divine dans son auto-formation. Inconsciente d'elle-même (intellectus), la faculté cognitive ne se connaît que par la repré-

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sentation (ratio) des essences primordiales. Par cette représentation, elle saisit l'essence réalisée (sensus interior) et ses attributs sensibles (sensus exterior). La pensée humaine est divine dans son fonds, et suit les mouvements de l'Etre divin. De plus, la connaissance humaine est illimitée, puisque c'est Dieu même qui pense en nous. La raison a des droits souverains sur la nature et sur la révélation . J . Scot est le plus hardi des rationalistes du moyen âge.

20 Nature hiimaine. L'homme est une projection de Dieu. Son absorption dans l'Humanité est affirmée avec une audace surprenante. Et cette Humanité à son tour est une avec le reste de la nature. Multipliant au sujet de l'Écriture ses gloses fantaisistes, J . Scot transforme toute l'histoire de la chute et du péché originel à la façon du symbolisme gnostique. La transmission du péché originel trouve dans son panthéisme une explication aisée (cf. Odon de Tournai).

Le corps primitif « tel qu'il est conçu dans la seconde nature » était dépourvu d'imperfections. Aussi sommes-nous dans un état violent et de déchéance (Platon, Plotin). Le retour de l'homme dans son premier état et dans le sein de Dieu s'effectuera par la Rédemption du Christ, et comme l'univers entier partage avec l'homme la même substance, c'est par le Christ que s'opère l'évolution cosmique finale. La Rédemption devient pour J. Scot, une condition nécessaire du processus naturel. Quand il parle de la déification divine et des sept degrés de la contemplation, il force étrangement les spéculations du pseudo-Denys et fait songer à la mystique allemande du XVe siècle.

158. Influence de la philosophie de Scot. — La philosophie de Scot exerça sur le développement de la philosophie médiévale une influence considérable. On la retrouve dans la scolastique (p. ex. chez Abélard, chez Isaac de Stella, chez Garnier de Rochefort etc.) ; on la retrouve surtout dans les systèmes opposés à la scolastique. Les principales tendances antiscolastiques issues de J. S. Eriugène sont :

i° Le rationalisme médiéval. La raison déifiée est la source

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souveraine du savoir, elle prime l'autorité et la révélation. Le rationalisme de Scot se nuance de théosophie.

2° Théosophie. La théosophie est une forme de rationalisme propre au moyen âge. Au rebours du rationalisme moderne, qui prétend, au nom de la raison, supprimer les données de la révélation chrétienne, la théosophie, au nom de cette même raison, veut établir apodictiquement les véritées révélées dans tout leur contenu. Les mystères eux-mêmes sont accessibles à l'intelligence humaine, qui ne les établit pas seulement par des arguments probables (cf. S. Anselme), mais par des raisonnements démonstratifs. Usant d'une méthode déductive outrée, imitée de Platon, Eriugène poursuit l'interprétation naturaliste des moindres détails du dogme.

Le rationalisme théosophique de J. Scot peut donner le change, car le philosophe palatin, loin de braver le dogme, prétend rester fidèle à la foi catholique x). Il se réclame sans cesse de l'Écriture et des Pères de l'Église. Mais avec les gnostiques, il entend l'Ecriture et les écrits des Pères dans un sens symbolique, dont la raison elle-même est juge en dernier ressort.

3° Le mysticisme hétérodoxe^ c'est-à-dire celui qui assigne comme terme à la vie mystique l'union substantielle de l'âme avec Dieu (v. chap. III, art. i, § 5). Car Scot est avant tout un représentant du

40 Panthéisme. Le panthéisme contredit la distinction réelle que la scolastique admet entre Dieu et les créatures, en même temps qu'il nie l'individualité des êtres.

Jusqu'au XIIe siècle, Eriugène est, à notre connaissance, le seul représentant avoué du panthéisme. Ses contemporains ne l'ont consulté d'abord que pour prendre son avis sur les ques-

') Ce sont ces déclarations de J. S. Eriugène qui l'ont fait classer au nombre des sco las tiques par tous les historiens qui cherchent dans l'accord de la philosophie et de la théologie catholique le caractère essentiel de la scolastique. Et cependant entre la philosophie d'un J. Scot et celle d'un S. Anselme ou d'un S. Thomas, quel abîme !

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