SOCRATE
splendeur athénienne, qui s'épanouit sous Péri clés. On ignore presque tout de sa vie. Ne manifestant qu'indifférence pour toutes ces manifestations extérieures dont les Athéniens étaient si friands, Socrate se pose en moraliste inspiré d'en haut (le démon socratique), en convertisseur appelé à faire entendre les enseignements de la vertu. Dans la société athénienne du Ve siècle, dont Socrate n'a cessé de flétrir les vices, la croyance aux dieux était ébranlée ; le culte était considéré comme une cérémonie officielle, vide de sens. La parole trop libre de Socrate suscita des mécontentements ; en 399 il fut condamné à boire la ciguè.
15. Procédés et méthode. — i° Le dialogue et l'ironie socratiques. Socrate a attaché son nom au procédé original dont il est le créateur. Il enseignait sous forme de dialogue. En rue, sur les places publiques, aux promenades, il entreprenait ceux qu'il rencontrait, et leur demandait leur avis sur des questions philosophiques. Quand la réponse manquait de justesse, il raillait finement ses interlocuteurs, montrait à quelles conséquences inadmissibles ils arrivaient, et ainsi, progressivement, faisait tourner l'entretien à l'avantage de ses propres idées ; c'est le procédé de V ironie socratique. Il fait corps avec la méthode même de sa philosophie.
20 L'induction socratique. La méthode de Socrate repose tout entière sur ce qu'on a appelé l'induction socratique. Se faire de toutes choses une représentation intellectuelle générale, tel est pour Socrate le pivot de toute philosophie et même de tout savoir. Pour y arriver, Socrate observe les données concrètes de la vie vulgaire, et de rapprochements nombreux déduit Vidée universelle, cachée sous les dehors divers des cas particuliers. En même temps, il revendique l'objectivité de nos connaissances, à rencontre des sophistes qu'il n'a cessé de combattre. Cette induction n'est qu'une réduction du particulier au général, un moj'en de se former l'idée d'une chose et d'en donner la définition. Elle n'a pas le caractère démonstratif qu'elle revêt chez Aristote. Socrate lui-même l'appelle : l'art d'accoucher les esprits d'une notion universelle (/xaieurixyî tiyvr).
Tel est le côté formel de sa philosophie. Quel est son contenu t
16. Doctrines philosophiques. — i° Socrate est avant tout moraliste. A ses yeux, les philosophes antérieurs ont fait fausse route, pour avoir négligé les phénomènes de la vie morale. Le principe fondamental de l'éthique de Socrate est la réduction de la vertu à la science : posséder la science ou les notions universelles est agir moralement. Le savoir n'est pas seulement, comme pour Platon et Aristote, la condition préalable de toute conduite morale ; la possession des idées universelles et vraies (par opposition aux représentations vulgaires et erronées) constitue la moralité même de notre conduite.
Ce qui signifie, selon M. Piat x), que la raison doit dominer l'homme et que le plein épanouissement du voû; suffit à assurer la sainteté du vouloir. « Connais-toi toi-même » est la règle foncière de l'éthique, parce que tout raisonnement se traduit par un surcroît de connaissance de soi, et que la connaissance est le facteur primordial de la moralité. Selon d'autres2), c'est V objet même de la science, la comiaissance du bien qui s'identifie avec la vertu. Est vertueux, juste, celui qui sait ce qui est bon et juste. Mais encore qu'est-ce que le bien ? C'est l'idée universelle conçue comme but de notre activité ; la pratique du bien est la conduite conforme à cette connaissance. Ainsi Socrate revient à sa formule première de l'identité de la science et de la vertu, mais ne l'explique ni la justifie. A divers endroits, surtout chez Xénophon, il donne une seconde notion du bien qui ne s'accorde pas avec la précédente : comme le beau, il réduit le bien à l'utile, sacrifiant ainsi à la conception populaire de la vertu. C'est à cette idée que se rattache la preuve de l'immortalité de l'âme.
2° L'étude du monde extérieur est l'objet secondaire des préoccupations de Socrate. Il n'aurait pu entièrement s'en désintéresser, puisque l'homme entretient un commerce constant avec le dehors. Mais Socrate ne l'étudié qu'à raison même de ces relations, et afin d'en tirer cette conclusion : le inonde extérieur, par son ordre parfait, prouve l'intervention d'une intelligence
') Piat, Socrate (Paris, 1901), pp. 97 et suiv. — *) Zet.ler, op. cit., Il', 149.
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suprême, qui a assigné comme fin dernière à l'univers, le bien de Thomme. Quant à la divinité, ce n'est pas de sa nature qu'il se préoccupe, mais bien de trouver en elle des stimulants pour élever l'homme à un degré plus haut de moralité.
17. Influence de Socrate. — L'impression produite par Socrate fut profonde. De sa pensée sortit d'abord une famille de petites écoles socratiques, qui ne retinrent qu'une portion de sa doctrine morale, et même continuèrent de s'inspirer des sophistes auxquels leur maître n'avait cessé de déclarer la guerre. Les écoles de M égare et d'Elis (IVe et et IIIe s.) formulèrent une doctrine abstraite et éléatique du bien ; l'école cynique poursuivit la réalisation d'une vertu pratique ; l'école cyrenaïque reprit la morale sensualiste de Pîotagoras.
Mais la grande influence de Socrate est ailleurs. Elle résulte de sa dialectique de la définition, et de sa conception originale de la science. De cette conception Platon et Aristote feront jaillir une synthèse philosophique.
§ 2. — Platon.
x8. Sa vie. — Platon naquit à Athènes, en 427, d'une famille aristocratique. La rencontre de Socrate fixa d'une façon décisive sa vocation philosophique. A la mort du maître, Platon se transporta d'abord à Mégare, puis entreprit des voyages en Egypte et à Cyrène. Après un séjour de huit ans à Athènes, il se rendit (388) en Italie, où il fraya avec des disciples de Pythagore ; de là en Sicile, à la cour de Denys l'Ancien. Le langage trop sévère du philosophe ayant déplu aU monarque, celui-ci le livra entre les mains d'un Spartiate, qui le vendit comme esclave. Délivré par un cyrénèen, Platon rentra à Athènes, et fonda une école dans le gymnase de l'Académie. Son enseignement fut interrompu par un nouveau séjour à la cour de Sicile, après là mort de Denys l'Ancien. Platon rêvait de faire l'éducation de Denys le Jeune; mais, déçu dans ses espérances, il s'en revint à Athènes, où il continua d'enseigner jusqu'à sa mort en 347.
19. Caractères généraux de sa philosophie. — Platon continue Socrate, mais surtout il le complète : i° La réprésentation universelle, fruit de l'induction socratique et base de la
l8 INTRODUCTION HISTORIQUE. — PHILOSOPHIE GRECQUE,
définition, est l'âme de la philosophie de Platon. Celui-ci l'étend à des domaines de recherches que Socrate n'a pas abordés. Il fait un essai de systématisation philosophique, neuve et originale, où il aborde tous les problèmes fondamentaux que se pose une philosophie intégrale, et où il utilise les systèmes de ses prédécesseurs.
2° La confusion de la science et de la morale disparaît. En creusant plus avant la notion du savoir, Platon découvre sa valeur propre. Cependant il est encore trop imbu de l'enseignement de Socrate, pour ne pas chercher dans la vertu le complément nécessaire de la science. Il appartiendra à Aristote d'établir l'indépendance de l'une et de l'autre, tout en définissant leurs vrais rapports.
3° Parmi les procédés extrinsèques de la philosophie de Platon t on peut citer l'emploi du dialogue et du mythe.
Dans le dialogue platonicien chaque personne incarne et exprime une théorie, et toutes les conversations convergent vers l'avis du principal interlocuteur, Socrate, qui traduit les idées de Platon même. Le procédé dialogique présente en philosophie des inconvénients dont Platon s'est rendu compte, ce semble. Dominant dans les premières œuvres, le dialogue n'apparaît plus dans les dernières que pour donner aux introductions une allure plus aisée, un tour plus avenant. Il arrive qu'il fait entièrement défaut : c'est le cas dans les Lois.
Dans les domaines où les données rationnelles lui manquent, Platon recourt trop volontiers au mythe. Il est souvent malaisé depréciser dans ses œuvres la limite entre le raisonnement et la fantaisie.
20. Notion de la philosophie. Propédeutique philosophique. — La philosophie est la science par excellence (ImfjTr.uYJ) . On ne s'élève à ses sommets que par une série d'initiations qui sont autant d'étapes successives :
i° Le vulgaire cherche la science dans des représentations de la nature sensible ; la vertu, dans une conduite réglée d'après ces représentations concrètes.
PLATON. IQ
2° Mais la réflexion apprend bientôt que l'opinion, basée sur la perception sensible ne peut conduire au vrai. Se fier aux sensations, dit le Thèètète, c'est dire avec Protagoras, que l'homme est la mesure du vrai et du faux, et par conséquent aussi, du juste et de l'injuste. En partant de ces prémisses, la sophistique est logique dans ses conclusions.
3° Pour arriver à la vraie science ou à la philosophie, il faut jeter par-dessus bord le faux principe qui inspire la vie vulgaire, et chercher la réalité au-dessus du monde sensible, et en dehors de lui, à savoir dans Vidée. Car l'opinion n'est que l'ombre de la science, comme le monde sensible n'est que l'ombre du monde idéal (Républ. VII). Un irrésistible élan de notre nature (spwç) nous pousse à nous élever au-dessus du périssable, vers la seule réalité. C'est la marche dialectique (diahv.nxYi pièodo;) qui nous conduit à la contemplation de l'Idée, par le processus de la formation et de la décomposition des représentations universelles, Platon a tracé les lignes d'une éducation graduelle correspondant à cette échelle du savoir. Elle commence par mettre les jeunes gens en contact avec le monde sensible, en les initiant à la musique et à la gymnastique. Avec l'étude des sciences et des mathématiques, ils apprennent ultérieurement à se dégager du monde sensible, pour contempler enfin la seule réalité. La philosophie est le terme de l'éducation. Socrate dans Euthydème, l'appelle l'art royal.
La morale véritable s'établit sur la science de l'Idée. Le bien est l'idée envisagée comme terme de l'irrésistible tendance de notre être ; la vertu est l'amour de cette confuse vision de l'absolu que jadis nous contemplions en face, et l'insatiable désir d'échanger cette vie mortelle contre l'immortalité. Ainsi la philosophie, chez Platon comme chez Socrate, embrasse la vie entière ; elle unit dans une étreinte intime la spéculation et l'action, sans cependant les confondre.