ALAIN DE LILLE
tion méthodologique de la philosophie : il proclame les droits absolus de la méthode mathématique et déductive, dont il veut poursuivre les applications systématiques sur le terrain même des mystères théologiques. C'est dire qu'il subit l'influence d'Abélard, préférant l'argument de raison à l'argument d'autorité, que l'on accommode trop facilement à des opinions contradictoires x). Le mystère lui-même est soumis à la syllogistique serrée du philosophe ; toutefois il reste fidèle à l'esprit de S. Anselme et se sépare du rationalisme d'Abélard ; car, si l'esprit peut découvrir les motifs de crédibilité, il est incapable de les démontrer scientifiquement .
20 C'est à la psychologie et à la métaphysique que le docteur lillois réserve ses préférences. On est surpris de voir la part que la métaphysique aristotélicienne occupe dans ses spéculations ; elle est inspirée de Boèce, et diffère en maint endroit de l'ontologie péripatéticienne du XIIe s. D'après Boèce, Alain connaît la doctrine aristotélicienne des catégories, de la personnalité, des quatre causes de l'être. La matière première n'est pas l'indéterminé, le potentiel, mais une espèce de chaos antiquum, une masse existante et par conséquent déjà informée : théorie qui n'a rien de commun avec celle d'Aristote. Quant à la forme, au lieu d'être le principe constitutif des choses, elle est la propriété ou la somme des propriétés d'un être (p. 139). Dans la question des universaux, Alain est antiréaliste, à la façon de J. de Salisbury,
En psychologie, Alain ne fait que glisser sur le problème génétique de nos connaissances. Son attention est concentrée sur la nature de l'âme. Car donnant à son œuvre une allure polémique, il démontre, à l'encontre des Cathares, l'immatérialité, la simplicité et l'immortalité de l'âme (207). A raison de sa fausse conception de la forme, il n'admet pas que l'âme soit la forme, la « propriété » du corps ; elle est substance indépendante, unie au corps suivant un connubium, une copula maritalis. Un spiritus phy siens sert de trait d'union entre l'âme et le corps;
') « Quia auctoritas cereum habet nasum, i. e. in diversum potest fiecti sensum, rationibus roborandum est. » Cf. Baumgartner, Die Philos, d. A/anus de Insulis, pp. 27-38.
2 24 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XIIe S.
leurs rapports sont réglés par le nombre, l'harmonie. La conception augustinienne, mêlée de pythagorisme, domine la doctrine d'Alain sur la nature de l'âme; l'aristotélisme n'y a aucune place.
3° Le nombre pythagoricien apparaît, en général, dans la cosmologie du philosophe lillois comme le principe d'unité des éléments cosmiques, le fonds constitutif de l'ordre. La théodicée d'Alain est augustinienne ; mais, entre le Créateur et les êtres individuels, nous trouvons un intermédiaire, la Nature, servante de Dieu, Dei auctoris vicaria, une espèce d'âme du monde régissant l'univers x). S'agit-il ici d'une réalité distincte, d'un être véritable, ou plutôt d'une personnification poétique des forces de la nature ? Il* est difficile de le dire 2).
195. Conclusion. — Jean de Salisbury et Alain de Lille sont les derniers noms marquants du XIIe s. Le développement de la psychologie est un signe de la maturité de la pensée. La scolastique s'étale, en effet, dans toute sa splendeur, à l'aurore du XIIIe s. De brusques événements viennent précipiter la période de son apogée, et notamment l'initiation de l'Occident émerveillé à la riche littérature grecque et arabe (Deux. Période, chap. I).
On peut se demander ce que serait devenue la scolastique, si, abandonnée à ses propres forces, elle avait poursuivi son développement autonome, sans recueillir le riche appoint d'idées que lui offraient les Arabes. Peut-être eût-elle enfanté avec plus de peine, mais aussi avec plus de gloire, les penseurs dont elle s'enorgueillit. Il est juste de reconnaître le travail accompli durant la première période de la scolastique, et la meilleure preuve de l'efficacité de ce travail préparatoire, c'est la rapidité même de l'avènement des grandes doctrines dont s'enorgueillit le XIIIe s. Quelques années à peine après l'entrée du nouvel Aristote en Occident, Alexandre de Halès et Albert le Grand conçoivent de vastes systématisations, qui n'auraient pu se faire dans un milieu non préparé à les recevoir.
') Baumgartner, op. cit., pp. 77 et suiv. — ') Alain jouit d'un certain crédit chez ses successeurs immédiats. Il fut commenté par Radulfus de LONGa Campo en 12 16, Guillaume d'Auxerre (avant 123 1) et d'autres.
Au demeurant, le XIIIe siècle pourra toujours revendiquer la gloire d'avoir agrandi l'édifice scolastique dans de vastes proportions, et distribué toutes ses parties suivant une unité harmonique.
196. Sources et Bibliographie. — Ouvr. de J. Salisbury v. M igné P. L., t. 199 ; d'Alain de Lille, t. 210 ; d'Isaac de Stella, t. 194 ; d'Alcher de Clairvaux, t. 40. Sur des écrits apocryphes d'Alain, v. Hauréau, Not. et extr. qles ms., V, 509, 547, 548 etc. ; Baeumkbr, l'ouv. cité, p. 222, n° 1.
A côté de l'ouvrage vieilli de Schaarschmidt, J. Saresberiensis nach Leben u. Studien, Sckriften u. Philos. (1862), il a paru des articles de Siebeck (Arch. f. Gesch. Phil., I, 520) et une étude de Cl. Webb, dans Proceedings of Aristotel. Society, 1894, p. 91.
Baumgartnbr, Die Philosophie des A /anus de Insulis (Beitr. z. Gesch. Philos. Mittel 1896). Excellent. Riche en indicat. sur histoire de théories particul. ; Hauréau, Mémoire sur la vie et qles œuvres d'Alain de Lille (Mém. Acad. Inscript, et B. Lettres, t. 32, p. 1). — P. Blibmetzriedbr, Isaac von Stella. Beitr à gc zur Lebensbeschreibung (Jahrb. f. Philos, u. spekul. Theol. XVIII, 1).
§ 5. — Le mysticisme des scolastiques.
197. Mystique et scolastique. — Le mysticisme orthodoxe s'est développé parallèlement à la philosophie et la théologie scolastiques, il s'est pour ainsi dire greffé sur elles ; mais la première floraison du mysticisme spéculatif n'est pas antérieure au XIIe siècle.
La mystique constitue, pour les théologiens scolastiques, un département de l'ordre surnaturel ; elle est distincte de la philosophie scolastique et dès lors son étude ne ressortit pas de cette histoire. S'il en est parlé ici, c'est d'abord parce que la plupart des grandes personnalités du moyen âge furent à la fois philosophes, théologiens dogmatiques et théologiens mystiques ; ensuite parce qu'à côté du mysticisme catholique et surnaturel, il se fit jour, au moyen âge, des tendances mystiques naturelles , qu'on ne peut passer sous silence. Quelques notions générales sur le mysticisme feront comprendre ces distinctions.
198. Mysticisme pratique et spéculatif. — Il est malaisé de donner une définition du mysticisme. Le mot se rattache à la racine au (idée de fermer , clore) et désigne en général une tendance qui porte l'homme à s'unir à l'Infini d'une
manière intime et secrète. Le mysticisme pratique est étroitement apparenté à la religion. Il est d'autant plus florissant que le sentiment religieux est plus universel. Par contre, le scepticisme religieux exclut le mysticisme.
Par mysticisme spéculatif on peut entendre une science s'inspirant de cette tendance, avec pour objet la description des rapports de communication directe entre l'âme et Dieu, et V explication de V ordre universel par cette union.
a) La communication nécessite une contemplation , qui découvre à l'intelligence la majesté et la grandeur de l'Infini, mais elle se parachève dans un mouvement affectif &e l'être et dans une suave possession de Dieu. Ce repos de possession engendre une espèce xi' immobilité, pouvant revêtir les formes les plus diverses (apathie, quiétisme, anéantissement de la conscience, etc.).
b) La communication est directe. C'est-à-dire qu'elle n'est pas basée sur une connaissance ordinaire de Dieu, la connaissance analogique, par l'intermédiaire des créatures ; mais sur une intuition immédiate. Voilà pourquoi, à côté des sens et de la raison, tous les mystiques admettent d'autres modes de connaître, que nous désignons sous le nom global de visions internes. — Ils admettent aussi des mouvements affectifs correspondants. Ce n'est pas l'homme qui s'élance vers Dieu ; il est cherché, et Dieu s'en empare.
c) Cette union devient le point culminant de toute l'activité psychique; toutes autres études, et notamment les recherches philosophiques, y sont subordonnées.
199. Division du mysticisme. — Partant de ces idées, on peut diviser le mysticisme spéculatif :
i° En mysticisme panthéiste et individualiste, suivant le mode qui réalise la communication directe entre l'homme et Dieu. En effet, parmi les mystiques, les uns établissent l'union avec Dieu par une activité suréminente de nos facultés cognitives et appétitives. D'autres, pour rendre le commerce divin plus intime, identifient la substance même de l'homme avec celle de Dieu ; ils divinisent l'homme pour le rapprocher de l'Infini.
2° En mysticisme surnaturel et naturel ou théologique et philosophique, d'après que les intuitions mystiques sont l'effet d'une intervention surnaturelle de Dieu, ou qu'elles sont l'œuvre de la nature et la plus haute manifestation de la vie psychique naturelle. Les philosophes indiens, Plotin, J. Scot Eriugène sont des représentants du mysticisme philosophique ; les scolastiques professent le mysticisme théologique.
Il est important de noter que la plupart des formes historiques du mysticisme philosophique sont à la fois panthéistes.