ISAAC DE STELLA ET ALCHER DE CLAIRVAUX
J. de Salisbury est moraliste à ses heures. Il discute et condamne Epicure et fait le procès détaillé des vices '). Il étudie la Providence et la prescience divine qu'il cherche à concilier avec la liberté humaine a). On trouve aussi de longs chapitres sur l'État, au sujet duquel il examine volontiers les théories des anciens 3).
192. Isaac de Stella et Alcher de Clairvaux. — Du milieu du XIIe s. datent deux opuscules psychologiques qui peuvent être considérés comme le produit et le résumé de la psychologie dominante pendant cette première période. L'un, intitulé de anima, est une lettre d'ISAAC de Stella (né en Angleterre, moine cistercien à Citeaux, abbé de Stella vers 1 147, mort vers n 69), écrite en 1162. L'autre, liber de spiritu et anima, est probablement la réponse du correspondant d' Isaac, Alcher de Clairvaux. Le de anima contient un ensemble de considérations assez décousues que seules les instances d'Alcher semblent avoir arrachées à Isaac de Stella 4). Par contre, le liber de spiritu et anima 5) est conçu sous forme de traité, plein d'érudition, avec des divisions qui devaient lui assurer une certaine valeur didactique. Alcher et Isaac sont imbus de la psychologie augustinienne. L'âme régit le corps ; elle est liée d'amitié avec le corps, bien que celui-ci entrave l'exercice de ses activités; elle chérit sa prison 6). Multiples sont les forces de l'âme, mais aucune n'est réellement distincte de l'âme même. On y découvre les vestiges de la Ste Trinité 7). Alcher décrit longuement nos activités, depuis la vis vitalis et animalis jusqu'à l'intelligence. Isaac résume la solution des universaux en cette concise et significative formule : « secundae enim substantiae sunt in primis, sed primae a secundis » 8).
') Pofycr., VIL — ') Ibid., II, 20, 21. — ») Ibid., IV et V. Il étudie notamment Plutarque. Cf. p. 152, n. 1. — *) « Cogis me, dilectissime, scire quod nescio; et quod nondum didici docere. » Migne, P. L., t. 194, col. 1875. — 5) Dans sa quaestio unica de anima, art. 12, a. 1., S.Thomas attribue ce traité à un moine cistercien anonyme. Ce doit être Alcher. Cf., p. 154. — ') « Sociata namque illi, licet ejus societate praegravetur, ineffabilitatem conditione diligit illud ; amat carcerem suum. » De Spiritu et anima, Migne, t. 40, col. 789. — 7) Ibid. cap. 6. — •) Op. cit., col. 1884.
2 22 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XIIe S.
193. Alain de Lille. — On possède peu de détails sur sa vie. Né vers 1 1 28, il semble avoir enseigné à Paris ; il assista au troisième concile de Latran. Incorporé dans Tordre des Cisterciens, il mourut à l'abbaye de Citeaux (1202). La postérité lui décerna le titre de doctor universalis.
Ses principales œuvres sont le Tractatus contra haereticos, Vars catholicae fidei *), les theologicae regulae, X anticlaudianus a), le de planctu naturae. Leur portée est à la fois théologique et philosophique. Nous ne les étudions ici qu'au second point de vue.
S'il a manié une masse considérable d'idées, le philosophe lillois n'a pas édifié de synthèse personnelle ; il s'est borné à recueillir et à concilier entre elles des théories d'origine et de tendance diverses, accumulées pendant la période finissante. Esprit prompt, dialecticien consommé, Alain excelle dans la polémique, et, talent plus rare, il sait revêtir ses idées d'une livrée poétique qui fait de son œuvre, avec celle de J. de Salisbury, le monument le plus remarquable de la littérature philosophique du xir s. Son style est imagé et élégant, mais souvent allégorique et trompeur. Alain ne doit pas être rangé au nombre des mystiques (Hauréau) ; c'est un spéculatif, alliant le platonisme à des éléments aristotéliciens et néo-pythagoriciens, le tout transposé dans le christianisme. Alain n'a pas subi le contact de la littérature arabe, bien qu'il semble avoir connu le de unitate de Gundissalinus, et qu'on trouve chez lui la première citation du livre des causes (v. Deuxième Période).
194. Philosophie d'Alain de Lille. — i° La logique n'est plus la suzeraine despotique que certains esprits mal équilibrés proclamaient déesse de la pensée. Elle apparaît sous les traits d'une pâle jeune fille, épuisée par des veilles excessives. Des théories logiques d'Alain, la plus intéressante est sa concep-
') Ce dernier traité est attribué à Nicolas d'Amiens par Hauréau et V. Hertling, mais Baeumker a montré qu'il appartient à Alain (Handschriftliches zu den Werken des A /anus. Philos. Jahrb., 1894). — ') Adam de la Hassée publia un ouvrage sous le même titre, Hauréau, Not. et extr. V, 548, 549, 559.