‹ Histoire de la philosophie mediévaleChapitre 95 sur 241 · LA PHILOSOPHIE CHEZ LES JUIFS. SAADJA · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE CHEZ LES JUIFS. SAADJA

De cette doctrine découlent l'évanouissement de la conscience individuelle, l'impersonnalité de la survie ; les âmes humaines individuelles meurent, mais l'humanité est immortelle dans l'éternité de la raison objective. Tandis qu'Aristote s'embarrasse dans ces problèmes (54), Averroès les résout logiquement.

40 L' interprétation allégorique du Coran et la philosophie. Plus d'une doctrine d' Averroès va à l'encontre de la religion musulmane. Cette hétérodoxie fut même, aux yeux des califes, une cause de suspicion qui amena la disgrâce d' Averroès. Mais Averroès avait prévu la difficulté ; il distingue entre l'interprétation littérale du Coran, bonne pour les illettrés, et l'interprétation allégorique, accessible aux philosophes. L'interprétation allégorique, seule, donne accès aux vérités supérieures ; elle n'est pas nécessairement d'accord avec l'interprétation littérale, qui ne peut, par elle-même, montrer le resplendissement du vrai. Ce principe d'interprétation permit notamment de trouver un terrain d'entente entre la thèse de l'origine temporelle du monde, défendue par Gazali, et la thèse péripatéticienne de l'éternité : Averroès tente la conciliation dans un traité spécial x). Ainsi sont posés les premiers jalons de la doctrine des deux vérités, largement développée par les averroïstes du moyen âge (v. Deuxième Période).

La lignée des philosophes arabes s'éteint, peut-on dire, avec Averroès, mais leur influence va se répercuter dans la philosophie juive, et surtout dans la philosophie occidentale du XIIIe s.

220. La philosophie chez les Juifs, Saadja. — La philosophie juive — en laissant de côté la mystique, greffée sur la Cabale — se spécifie par la compénétration du judaïsme et de la philosophie grecque. Ce caractère, qui déjà apparaît dans la synthèse de Philon (83), se retrouve au moyen âge; mais il faut ajouter que les idées grecques dont s'inspirent les philosophes juifs leur sont transmises par les Arabes. On a même pu dire que « la philosophie arabe n'a réellement été prise bien au

') Publié par Worms, op. cit.

sérieux que par les Juifs » x). Parmi les écrivains philosophiques antérieurs au XIe s., citons le médecin-logicien Isaac Israeli (t 940) ; le caraïte David ben Merwan et surtout son contemporain et adversaire Saadja (892-942), qu'on a appelé le premier philosophe juif. Son ouvrage capital, « Amânât » livre de la foi et de la science, est la pierre fondamentale de toute la philosophie religieuse des Juifs. Cette œuvre d'exégèse, écrite en 933, est aussi une apologétique, puisqu'elle tend à montrer l'harmonie du dogme et de la raison. Saadja est éclectique dan& ses emprunts ; il demande ses arguments philosophiques aux grecs et aux arabes rationalistes aussi bien qu'aux arabes orthodoxes. Le traité est écrit en arabe, mais il fut soumis à deux traductions hébraïques, dont l'une fut terminée en 11 86 par Jehuda ben Saul ibn Tibbon.

Mais c'est principalement en Espagne que se développa la philosophie des Juifs, de même que leur science et leur littérature, grâce à la grande liberté dont ils jouissaient sous la domination arabe.

221. Avicebron,Maimonides. — Salomon Ibn Gebirol. (Avicebron, vers 1020-1050 70) est un de leurs hommesmarquants. Il a beaucoup d'idées originales, bien qu'il soit vivement influencé par le néo-platonisme arabe. Dieu ou l'être suprême, un et inconnaissable (Plotin), est l'inaltérable source d'où déborde toute réalité. Il produit d'abord l'esprit cosmique, composé de matière et de forme. Cette matière et cette forme cosmiques sont deux principes uniques et universels, dont participent tous les êtres finis, et que le vouloir de Dieu étreint dans une indissoluble union. De l'inaltérable puissance génératrice de la matière et de la forme cosmiques jaillissent, par degrés et par intermédiaires, tous les autres êtres, spirituels et corporels ; et chacun d'eux porte dans son sein, outre la forme et la matière communes, des formes et des matières propres, constitutives de ses perfections spécifiques et individuelles. C'est ainsi que dans

') Renan, op. cit., p. 173.

AVICEBRON. MAIMONIDES. 253

l'homme on trouve, outre la forme et la matière cosmiques, des principes de corporéité et de spiritualité, et notamment trois âmes distinctes, rattachées aux manifestations de la vie végétative, sensible, intellectuelle. Vers Dieu ou le Bien absolu et unique tendent tous les êtres, comme vers leur fin. Le panthéisme émanatif et le pluralisme des matières et des formes dans les êtres particuliers sont les deux idées organogéniques de la métaphysique d'Avicebron. Ce système est exposé dans son ouvrage fondamental, Forts Vitae, le seul que connurent les scolastiques du XIIIe sv et qui exerça sur eux le plus grand ascendant.

Au nom d'Avicebron joignons celui de Josef Ibn Zaddik (t 1149). Son Microcosmos marque la transition entre la science religieuse que les Mutakallimûn opposaient aux philosophes et d'autre part l'aristotélisme juif, tel qu'il s'incarne dans Moïse Maimonides.

Moïse Maimonides (i 135-1204), en effet, dans son Guide des égarés, essaie de concilier Aristote avec le judaïsme. La véritable connaissance de Dieu est le but suprême auquel la religion et la science tendent par des efforts convergents. Sans verser dans les excès de la méthode allégorique, Moïse Maimonides ne reconnaît pas à l'exégèse littérale des droits absolus, et tient que le texte biblique doit être interprété de manière à ne pas contredire des vérités scientifiques établies avec certitude x) : principe qui suscita dans les écoles juives de retentissantes controverses. La philosophie que veut instaurer Maimonides est ■celle d'Aristote ; mais il la comprend à la façon d'Averroês, dont on s'est plu à rapprocher sa doctrine. De Dieu on peut dire ce qu'il n'est pas, non ce qu'il est. Une hiérarchie de sphères établit une chaîne entre Lui et les êtres du monde. Maimonides n'affirme pas l'éternité de la matière. L'intellect humain est unique et séparé ; seul l'intellect acquis est multiplié dans les individus humains. Une illumination supérieure de ce flambeau de vérité, à laquelle tout homme peut prétendre, produit l'état prophétique, ou le summum de la connaissance et du bonheur.

') Pollak, o/>. cit. (Arch. Gesch. Philos., 1904, p. 453).

254 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XIIe S.

Maimonides est le dernier grand représentant de la philosophie juive. Son système religieux, parce que teinté de rationalisme, suscita des oppositions de la part des théologiens plus rigoristes, et fut l'objet de longues controverses dans les milieux juifs du XIIIe et du xrve siècles.

222. Bibliographie. — On trouvera des vues d'ensemble dans Munck, Mélanges de philosophie juive et arabe, etc. Paris. 1859; et les articles de L. Stein, Dos erste Aujtrctcn d. griech. Philos, un ter d. Araben (Arch. f. Gesch. d. Philos., VII, 3, p. 353, 1894) ; Die continuitât d. griech. Philos, in d. Gedankenwelt der Araber (ibid., 1898, pp. 412 et suiv. ; 1899, p. 379). — J. Pollak, Entwicklung d. arab. u. jùdischen Philos, im Mittelalter (ibid., XVII, pp. 196 et 433). Bien fait. — C. Sauter, Die peripatetische Philosophie bei den Syrern u. Arabern (ibid., XVII, 516, 1904). — FoRGET, Les Philosophes arabes et la Philosophie scolastique (Compte-rendu du Congrès scient, intern. des cath., pp. 233 et suiv.). Bruxelles, 1895.

Carra de Vaux, Avicenne, Paris, 1900. Bien fait. Contient aussi une histoire des philosophes antérieurs à Avicenne ; du même : Gazali, Paris, 1902. Étudie en même temps la théologie et la mystique musulmanes. Miguel Asin a publié une étude appréciée Algazel, dogmatica moral ascetica, Zaragoza, 1901, et annonce un dictionnaire technique de philosophie et de théologie musulmanes. — Worms, Die Lehre v. d. Anfanglosigkeit d. Welt bei d. mit te lait. arab. Philos, d. Orients und ihre Behampf. durcit d. arab. Theologen (Beitr. z. Gesch. d. Philos., III, 4). Étudie à propos d'une question spéciale l'influence des idées néo-platon. et aristotélic. — Renan, Averroès et fAverroisme, 5me édit. Prem. Partie. Bon. — Guttmann, Die Religionsphilosophie des Saadja, Gôttingen, 1882. Étude des sources grecques et arabes. — W. Engelkemper, Die Religionsphi— losophische Lehre Saadja Gaons uber d. ht. Schrift. Étude apologétique du 3mo traité de l'Amânât. — Guttmann, Die Philosophie d. Salomon ibn Gabirol, Gôttingen, 1889, et l'introduction de la monographie de Wittmann signalée plus loin. — Max Doctor, Die Philosophie des Josef (Ibn) Zaddik, etc., Munster, 1895 (Beitr. z. Gesch. d. Phil. Mitt., II, 2).

Aux xv° et xvi° s. on a publié des traductions latines d'Alfarabi, d' Algazel, d' Avicenne et d' Averroès. D' Averroès surtout les éditions sont nombreuses, et ses commentaires sont joints aux éditions d'Aristote. Tous ces ouvrages sont devenus rares. Une réédition critique s'impose On a publié en 1515-16 en latin les œuvres de Isaac Israeli. L'Amânât de Saadja est publié en arabe par Landauer, en hébreu en 1562 et 1789, et partiellement traduit en allemand par Block (1879). — Dieterici, Die sogenannte Théologie d. Aristoteles, 2 vol., Leipzig, 1882-83, édit. et trad. allemand. — Dr A. Nagy a édité les opusculesd'Alkindi, Die philosophischen Abhandl. des Al-Kindis. Munster, 1897 (Beitr. z. Gesch. Phil. Mitt. II, 5).

Page 1