ART. IV. — LE PÉRIPATÉTISME ALBERTINO-THOMISTE
La scolastique dominicaine, inaugurée par Albert de Bollstâdt, et définitivement constituée par Thomas d'Aquin, innove dans Tordre des Frères Prêcheurs et en général dans les écoles du xiir s. Maître et disciple y collaborent à des titres divers. Elle se différencie des systèmes jusque-là en vogue, par ses bases nette-
') Op. cit., p. 368. — *) M. Baur croit retrouver en outre dans Kilwardby rinfluence de Thomas d'Aquin. A en juger par l'opposition systématique de Kilwardby aux idées thomistes, on en peut douter. — Schéma de la philosophie d'après Kilwardby : l. Philosophia rerum divinarum (naturalis, mathematica, metaphysica). IL Philosophia rerum humanarum : i) Practica. a) Ethica (solitaria, privata, publica). ù) Arles mechanicae. 2) Logica, scientia rationalis. — Schéma de Thomas d'Aquin : L Philosophia realis : i) Theoretica vel speculativa (naturalis, mathematica, divina). 2) Practica (ethica vel monastica, oeconomica, politica). IL Philosophia rationalis, logica.
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ment péripatéticiennes, et par sa plus grande cohésion doctrinale. Ce n'est pas Augustin qui en est l'inspirateur principal (encore moins Plotin), mais Aristote. Quand Thomas d'Aquin eut terminé son œuvre, le xiiP s. se trouva en possession d'une de ses synthèses les plus remarquables.
§ I. — Albert le Grand,
300. Vie et Œuvres. — Issu de la famille comtale de Bollstâdt en 1 193, selon d'autres en 1206/07 '), Albert revêt, en 1223, l'habit de S. Dominique. Une longue éducation scientifique, complétée par de nombreux voyages, avait merveilleusement développé ses talents naturels. Lui-même nous apprend qu'il observa une comète en Saxe (1240), et s'en alla au loin pour étudier la nature des métaux. De 1228 a 1245, il enseigna tour à tour à Cologne, Hildesheim, Fribourg, Ratisbonne, Strasbourg, puis de nouveau à Cologne où, en 1245, il eut pour disciple Thomas d'Aquin. C'est à Paris, de 1245 à 1246, que sa renommée comme magister en théologie atteignit son apogée. Dès cette époque, commença la publication des grands ouvrages scientifiques et philosophiques. Ils sont achevés pour une grande part en 1256, mais Albert les compléta jusqu'après la mort de Thomas d'Aquin '). Quand il revint à Cologne, en 1248, pour y organiser le studium générale dont le chapitre général de juin avait décrété l'érection, nous retrouvons Thomas d'Aquin à son école. En 1252, Albert lui-même proposa au maître régent de l'ordre à Paris la promotion au baccalauréat de son éminent élève. A partir de ce moment, son intervention dans de nombreuses affaires d'arbitrage, de 1254 à 1257 les charges de provincialat de la province d'Allemagne, plus tard les soucis de l'épiscopat de Ratisbonne (1260-1262) vinrent le distraire de l'étude. Quand il eut abdiqué les honneurs, il se retira dans le couvent de Cologne où il enseigna et qu'il choisit pour résidence habituelle. En 1270, il est en correspondance avec Gilles de Lessines au sujet des thèses condamnées quelques mois après par Etienne Tempier(Art. V, § i), et quand, en 1277, les condamnations de l'évêque de Paris vinrent frapper la doctrine de Thomas d'Aquin, il prit le chemin de Paris pour défendre les enseignements de son disciple. Il mourut à Cologne le 15 novembre 1280 ').
De son vivant déjà, Albert acquit une réputation universelle d'homme de science et exerça sur l'enseignement un ascendant immense. Roger Bacon, qui
') D'après E. MiCHAËL avant 1200, et très probablement en 1193, Wann ist Albert der Grosse geboren (Zeitsch. f. kathol. Theol , 191 1, pp. 561-576). -Vers 1207, d'après Endres, Das Geburtsjahr und die Chronologie in d.ersten Lebenshàlfte Alberts d. Grossen (Hist. Jahrb.^ 1910, t. XXXI, pp. 293-304). — ') Mandonnet, Siger, t. VI, p. 36, n. — ') De Loë termine la série des regesta d'Albert par ce jugement bien justifié : « nullus eo tempore in tam diversis negotiis simul tantus exstitit ». De vita et scriptis, etc.,v. n® 306.
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cependant ne l'aime pas, en rend témoignage. En faveur d'Albert, on fait exception à la règle généralement admise au xiii® s. qu'un auteur vivant ou contemporain n'est pas cité par son nom dans les écrits scientifiques (allegare, pro auctoritatibus allegari). L'illustre dominicain est nommé à l'égal d'Aristote, d'Avicenne et d'Averroës '), et Thomas d'Aquin partage le même privilège.
Les œuvres d'.\lbert forment une bibliothèque. On peut s'en assurer en consultant le catalogue de l'abbaye de Stams, — précieux répertoire des oeuvres dominicaines, tenu à jour jusqu'au troisième decennium du xiv« s., repris et complété par Laurent Pignon (f 1449) '). Notons :
I" Ecrits philosophiques. — a) Paraphrases : de praedicabilihus, de praedicamentis, de sex principiis, Perihermenias, amilytica, topica, libri elenchorum, physica, de cœlo et mundo, de natura locorum, de proprietatibus elementorum, de generatione et corruptione, de meteoris, de mhieralibns, de anima, de sensu et sensato, de niemoria et remintscentia, de intellectu et intelligibili, de somno et vigilia, de spiritu et respiratione, de motibus animalium, de morte et vita, de vegetahilibiis^ de animalibiiSy metaphysica, et/iica (deux ouvrages différents), /<?////Vrt, de divinis nominibîis, et divers petits traités.
b) Traités plus libres : de unitate inlellectns contra Averroïstas, qtdndecim prohlemata c. Averrolstas, de causîs et processu universitatis. étude de l'échelonnement des êtres. La Siimma philosophiae naturalis, ou philosophia pauperum, dont on conteste l'authenticité, résume les traités relatifs aux sciences naturelles.
2° Ecrits théologiques, où on rencontre beaucoup de doctrines philosophiques : Commcfit. sur les sentences de P. Lombard, Summa Theologiae (disposition et plusieurs doctrines empruntées à A.deHalès); Summa de creaturis, reprend des idées contenues dans la seconde partie de la 5. Theolog. et le de
anima.
301. Albert le Grand, philosophe. — Albert conçut et exécuta le projet de « refaire Aristote à l'usage des latins » ^). Pour le leur rendre « intelligible », il fît des œuvres complètes du Stagirite une paraphrase extensive, reprenant le titre et l'ordre de ses nombreux traités. « Il n'entreprit point un commentaire du texte même d'Aristote, mais il organisa un plan général emprunté à ce dernier, qu'il remplit surabondamment en y incorporant les
') « Nam sicut \ristoteles, Avicenna et Averroës allegantur in scholis, sic et ipse. » R. Bacon, Opéra inedita (éd. Brevver, p. 30). Gilles de Lessines écrit de même : « haec est positio multorum magnorum et praecise domni Alberti quondam Ratisponensis episcopi », De unitate formae, éd. De Wulf, p. 36. Thierry de Fribourg l'appelle : « dominum Albertum illum famosum ». — ') Publié par Dexifle, Ouellen z. Gelehrtengesch. d. Predigerordens, etc., n® 240. — ^) Nostra intentio est omnes dictas partes (physicam, metaphysicam et mathematicam) facere Latinis intelligibiles. Phys.., 1. 1, tr, i, cap. i.
matériaux d'Aristote et de ses commentateurs, ainsi que ses propres observations » '). Ce procédé de paraphrase, favorable à la vulgarisation, manque de valeur critique, parce qu'il ne suit pas le texte d'Aristote. De plus, il rend difficile l'exégèse des idées philosophiques propres à Albert. Par endroits, ses commentaires ne sont manifestement que l'exposé objectif de la pensée d'autrui, et il arrive qu'ils sont inconciliables avec sa doctrine personnelle. D'autres fois, il partage la théorie qu'il expose ^). La valeur des paraphrases au point de vue de la synthèse albertine varie d'un passage à l'autre et l'étude monographique pourra seule la fixer.
L'érudition d'Albert tient du prodige. Il ne possède pas seulement Aristote, mais encore il connaît plus d'auteurs juifs et arabes que n'importe quel autre scolastique ^), même des écrivains non philosophiques *). Toutefois Albert n'est qu'un érudit et non un historien, et il commet à l'endroit de l'histoire de la philosophie ancienne d'impardonnables méprises.
Ses méthodes didactiques présentent des imperfections. Sa glose colossale pèche par excès ; mais il faut dire, d'une part qu'elle est la reproduçrion d'un exposé oral, d'autre part que le maître veut faire œuvre de vulgarisadon. Un autre défaut de sa méthode gît dans les interminables digressions, auxquelles il s'abandonne, surtout dans le de ajiima et la métaphysique. Sa langue est inculte, souvent embarrassée et imprécise.
Le péripatétisme fait le fond de la philosophie d'Albert, et il est soumis à une double épuration : d'une part le maître dominicain a une tendance à dépouiller les pensées d'Aristote des commentaires juifs et arabes ; il n'hésite pas à opposer ceux-ci à
■) Mandonnet, Siger, t.VI, p. 38.— *) V. à ce sujet l'introduction de Schneider, Die Psychol. Albert d. Grossen. Dans la Summa de homine et la Summa theologica on trouve les idées psychologiques propres à Albert ; au contraire dans les de anima, libri ethicorum, de intellectu et intelligibili un choix s'impose, pour lequel Schneider adopte le suivant critère : sont admises par Albert toutes les théories conciliables avec le dogme chrétien (pp. 3-7) — ') Costa-ben-Luca s'appelle chez lui Constabulus, Constabulinus, Constabenluce ; J. Avendeath prend nom CoUectanus (pour Toletanus). Schneider, op. cit., pp. 9, 13- — *) Guttmann, op. cit. (no 2a6), pp. 47-120 : Seine Kenntniss d. nichtphilosophischen jùdischen Literatur.
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celles-là, et dirige contre Averroès et Avicebron des réfutations principielles ') ; d'autre 'part plusieurs théories sont corrigées ou complétées dans le sens scolastique. C'est ainsi qu'Albert professe nettement l'immortalité personnelle et remplace la notion du
premier moteur par celle de l'Etre Infini.
A ce point de vue, Albert le Grand a préparé les voies à Thomas ; plus d'une doctrine lui revient qu'on a trop exclusivement attribuée à son disciple. L'étude monographique montrera dans quelle mesure l'histoire a été injuste vis-à-vis du philosophe de Bollstâdt.
Mais si on considère non plus telle ou telle doctrine, mais la synthèse philosophique d'Albert, en elle-même et abstraction faite des circonstances difficiles où elle apparaît, cette synthèse est inorganique par bien des côtés. Il fallait un vigoureux effort pour instaurer la doctrine aristotélicienne dans certaines positions occupées jusque-là par l'ancienne scolastique. Albert se meut trop dans le sillage traditionnel ; il ne sait pas assez s'affranchir des influences augustiniennes inconciliables avec son point de vue nouveau, ni même, à certains moments, du néo-platonisme arabe. De là un manque de systématisation et de fusion. On peut dire de sa synthèse philosophique en général ce que Schneider dit de sa psychologie : « Rien n'est plus faux que de la considérer comme un système fermé et unique. Certes l'influence d'Aristote est prédominante, mais la coexistence d'éléments traditionnels et arabes fait qu'on ne peut parler à^tme psychologie albertine » ""). Albert amasse des doctrines, mais Thomas corrige les défauts de sa mise en œuvre. «La gloire et l'influence d'Albert consistent moins dans la construction d'un système de philosophie originale, que dans la sagacité et l'effort qu'il a déployés pour porter à la connaissance de la société lettrée du moyen âge le résumé des connaissances humaines déjà acquises, créer une nouvelle et vigoureuse poussée intellectuelle dans son siècle, et gagner définitivement à Aristote les meilleurs esprits du moyen âge » ^).
') V. son traité contre Averroès ; Cf. Guttmann, op. cit., pp. 62, 78. — ") Op. cit., p. X, et 1. — ') Mandonnet, Dict. Théol. cath., t. I, col. 672. M. Baeumker porte ce jugement sur Albert le Grand, à propos de l'analyse
302. Albert le Grand homme de science. — Avec Roger Bacon, Albert est un des plus remarquables hommes de science de son temps. Il proclame hautement et à de nombreuses reprises les droits de l'observation, de l'expérience et de l'induction, et ainsi il apprend à ses contemporains à tourner leurs regards vers la nature : « oportet experimentum non in uno modo, sed secundum omnes circumstantias probare')».Il est familiarisé avec la zoologie, la botanique, la géographie, l'astronomie, la minéralogie, l'alchimie, la médecine ; à chacune de ces sciences il apporte l'appoint de scrupuleuses observations, et plus d'une de ses théories constitue des progrès ^). Il est impossible de les mentionner ici.
303. Albert le Grand théologien. — Les titres mêmes de ses œuvres font foi de la distinction nette qu'il établit entre le savoir rationnel et le savoir révélé. L'étude de sa personnalité théologique ne ressortit pas à cette histoire. Bornons-nous à noter le progrès qu'il réalisa en inaiigiirajit une méthode dialectique nouvelle : pour justifier le dogme catholique, il utilise Aristote et montre les ressources apologétiques de la philosophie péripatéticienne. Cette œuvre apologétique recevra chez Thomas d'Aquin son exécution plénière. La théologie, pour Albert comme pour Bonaventure, demeure une science plutôt pratique que spéculative.
On trouve chez lui, sur les rapports des deux sciences, toutes les idées dont son disciple fait la mise au point ^).