Doctrines philosophiques. — Thomas ayant en
qu'il consacre à Schneider dans la Zeitschrift Jiir Psychologie (1908, Bd. 46, p, 440), — nous traduisons : « La méthode de travail suivie par Albert présente pour l'historien une grande importance. Elle permet de pénétrer le devenir de la scolastique du haut moyen âge, car elle montre en marche parallèle et en conflit des forces qui devaient progressivement se fusionner dans un processus transactionnel. L'aristotélisme, le néo-platonisme, l'augustinisme, une philosophie de développement autonome et la théologie dominante peuvent encore se reconnaître chez Albert dans leur forme originelle, même à un moment où un processus de transaction est déjà institué. » — ') Ethic, lib. 6, tr. 2, G. 25. Cf. MiCHAEL, Geschichte d. deutschen Volkes von XIII. Jahrh. III, 446 et ss. — ') Il existe de nombreux travaux spéciaux sur la place d'Albert le Grand dans chacune de ces sciences. Énumérés par Michael, op. cit. Cf. Revue Thomiste, 1893, mars et mai.— ■^) Heitz, La philos, et la foi chez A. le Grand (R. se. phil. et théol. 1908, p. 661).
lit
commun avec Albert un grand nombre de doctrines, la synthèse du disciple jettera plus d'une lumière sur celle du maître, et permettra en même temps de marquer leurs principales divergences. La scolastique d'Albert est d'ailleurs moins bien connue que celle de Thomas ').
L'enchaînement des œuvres d'Albert montre qu'il n'entend pas autrement que ses contemporains la classification des sciences philosophiques. Partisan de la matière et de la forme, Albert donne à cette théorie organique un sens péripatéticien, mais il ne la conduit pas dans ses conséquences ultimes. Sans employer le terme mater ia, Albert admet que les substances séparées (les anges) sont composées de parties substantielles, qu'il faut un ftindamentum à leur forme, bien que ce fondement n'implique pas de rapports avec la quantité ""). La doctrine d'Albert reviendrait ainsi à celle de S. Bonaventure, et le rattacherait à l'ancienne scolastique ^). D'autre part il n'a pas su complètement dépouiller sa métaphysique de la théorie de la pluralité des formes, et dès lors ses enseignements sur l'unité de l'être n'ont pas la même portée que chez Thomas d'Aquin. On ajustement fait observer *') que les solution synthétiques du problème des universaux ont été formulées par Albert avant de l'être par Thomas d'Aquin, avec cette particularité que le constitutif ou l'essence des choses est indépendant de sa réalisation et lui est antérieur ^).
Le concept de l'infinitude, complétant la notion aristotélicienne de l'actualité pure, est l'âme de sa théodicée. La distinction de la créature et du créateur est hautement affirmée, notamment à rencontre d'Avicebron chez qui Albert, le premier, critique la doctrine de l'émanation ^). D'accord avec ses prédécesseurs, Albert combat la doctrine de l'éternité de la matière, et montre l'impossibilité de la création éternelle.
') Cf. Schneider, op. cit.^ p. VII. — 'y « Ergo necesse est ponere substanfiain communem quae sit in eis ; et haec meo judicio non dicetur materia, %ç.^fundamenttim. » In II Sent., dist. 3, a. iv. — ^) C'est l'avis des éditeurs de S. Bonaventure, t. Il, pp. 93 et 94. — ♦) WiLLMANN, Gesch, d. Idealisjtius, II, 357. — *) « Cam sit de aptitudine essentiae quae est ante materiam et compositum, patet quod nullo existente homine particulari,adhuc est vera,homo est animal.» De intelUctu et intelligibili, tr. II, cap. III. — *) Guttmann, op. cit., p. 83.
ALBERT LE GRAND
L'étude du mouvement corporel et du changement substantiel des corps, d'après une évolution rythmique que domine la finalité, est imbue de l'esprit péripatéticien '). Mais Albert demeure fidèle par deux autres théories à l'ancienne scolastique : 1° Il reprend les ratiojies séminales, et par là s'écarte de la notion péripatéticienne de la matière première, simple potentialité ; 2° il admet la permanence des formes élémentaires dans le mixte, et par conséquent une pluralité de formes '^). On verra de même que, dans le composé humain, l'âme n'est ^^2^% forma corporeitatis : Albert manque des vues géniales que lui-même s'est complu à admirer dans son disciple.
Au rapport de son dernier historien ^), la coexistence d'éléments augustiniens et arabes, mal combinés avec les idées fondamentales du péripatétisme, enlève à la psychologie d'Albert toute unité organique, et il n'est pas rare de voir le philosophe défendre dans le même ouvrage des idées opposées entre elles '^). L'âme est la forme substantielle, c'est-à-dire la première actualité du corps humain (Aristote).Iln'y apas trois âmes en nous, comme le disaient les pluralistes conséquents, mais un seul prmcipe vital. Cependant, par un illogisme^ Albert ne rattache pas à l'influence déterminatrice de l'âme l'état de corporéité ; bien qu'on ne trouve dans ses traités aucune mention de \2i forma corporeitatis ^). L'âme est forme sub-
') Cette finalité, dit Schneider, apparaît sous un jour néo-plalonicien à certains endroits de l'Éthique et de la Métaphysique. « Toutes choses tendent vers le divin, c'est-à-dire le Souverain Bien, qui résume le bonheur suprême... Cette idée est approfondie par Albert dans le sens du néo- platonisme, sans qu'on voie qu'il ait conscience de s'écarter d'Aristote », op. cit , p. 281. Mais si la théorie comme telle vient des néo-platoniciens, elle prend, ce nous semble, un sens scolastique et nouveau, parce que dépouillée de tout sens d'émanation. — ') de coelo et viundo, Lib. III, tr. 2, c. i. Il y dit notamment : «Elementorum formae dupliciter sunt, scilicet primae et secUndae. Primae quidem sunt a quibus est ESSE elementi substantiale sine contrarietate et secundae sunt a quibus est esse elementi et actio. Et quoad primas formas, salvantur meo judicio in composito... et quoad secundas formas sive quoad secundum esse non rémanent in actu sed in potentia. » Cf. de gêner atione et corrupt. L. I, tr. 6, c. 8. C'est la théorie d'Avicenne. — ^) Schneider, op. cit., pp. 2 et suiv. — *) Op. cit., p. 8. Sources de la psychologie d'Albert : La Summa de homine, exposé systématique, et des passages de la Summa theologica, auxquels il faut joindre les Commentaires des traités psychologiques d'Aristote. — *) Ibid.^ p. 27.
stantielle suivant la totalité de son être, et notamment toutes ses facultés intellectives sont immanentes (contre Averroës). Sur le point de savoir si l'union de l'âme est immédiate, comme l'exige le péripatétisme, ou bien s'opère par des intermédiaires (média) ainsi que l'admettent certains augustiniens, Albert se rallie alternativement aux deux solutions opposées '). Considérée en elle-même, l'âme est réellement distincte de ses facultés. Elle est immatérielle, et dès lors immortelle, principalement à raison de l'indépendance de ses opérations supérieures vis-à-vis de la matière (preuve aristotélicienne).
Trois groupes de facultés répondent aux opérations de la vie végétative, sensitive (connaissance et appétit), intellectuelle (con naissance et volonté). La vie végétative comprend les potentiac nutritiva, augmentativa, generaiiva, dont le savant dominicain étudie longuement le fonctionnement. Dans les plantes et les animaux l'âme végétative apparaît grâce à l'épanouissement de la ratio seminalis ; mais l'âme humaine, qui renferme en elle les perfections des principes vitaux inférieurs, est créée par Dieu. Les facultés sensibles sont, les unes externes {vires appreheiisivae de foris), et parmi elles Albert range le sensus commuiiis ; les autres internes {v. a. de intus, iviagiiiatio , aestimatio , memoria, refniîiisce7itia). On trouve de longues dissertations physiologiques sur le rêve, l'état de sommeil et de veille (proprietates animae sensibilis) et les fonctions fdu cerveau. Quant aux facultés intellectuelles, intellects agent et possible, Albert les traite en péripatéticien, et son idéologie sera reprise par son disciple ^). Le monopsychisme arabe, sous ses diverses formes, est l'objet de réfutations réitérées.
Sur les facultés appétitives et principalement sur la volonté, la doctrine est chancelante. La liberté apparaît, tantôt comme la prérogative fondamentale de \intellecins adepttis (c. a. d. l'intelligence nantie de la science), tantôt comme celle de la libéra vohmtas. C'est la lutte du point de vue intellectualiste (Aristote) et volontariste (Augustin).
•) Ibid., p. 36. — *) Op, cit, p. 233.
ALBERT LE GRiVND
305. Disciples d'Albert. — Jean de Fribourg, Hugues DE Strasbourg (Compendium theologicae veritatis), Jean de Lichtenberg, suivirent les doctrines d'Albert le Grand. Gilles de Lessines fut son élève. Si on excepte Thomas d'Aquin, qui occupe un rang à part^ le plus fidèle et le plus significatif de ses disciples est Ulric de Strasbourg, ou Ulric Engelberti. Il recueillit ses leçons à Cologne, devint lecteur en théologie à Strasbourg (après 1248) et provincial. En 1277, l'année même qui vit condamner certaines doctrines thomistes, il se rendit à Paris pour conquérir le titre de magister, mais y mourut sans avoir pu s'élever au-dessus du baccalauréat.
La Somyne d'Ulric est entachée des mêmes imperfections que l'œuvre de son maître. Sa publication fournira un document nouveau pour l'étude de la transition doctrinale entre Albert le Grand et Thomas d'Aquin.
306. Bibliographie. — L'édition des œuvres d'Albert, entreprise par le dominicain Jammy, comprend 21 in-f^ (Lyon, 1651). Réimprimée par Borgnet à partir de 1890. (36 vol.). Aucune de ces édit. n'est critique, et l'authenticité des diverses œuvres n'est pas définitivement établie. Melchior Weiss, Priinordia novae bîhliographiae B. Alberti Magni. éd. 2'» Paris, 1905. Indique incipit des ouvr. authentiques ou pseudépigraphes, les ms. et les éditions. Publie en 1904 une édit. critique du commentar. sur Job. Il prépare une édit. du comment, sur le de divinis 7iominibvs. Mandonnet signale que les trois dernières parties de la Sumina Theologiae restent inédites (Siger, VI, 37 où on trouve la bibliographie complète). Jessen a édité le de vegetabilîbjis, Berlin, 1867. Stadler travaille à la publicat. du de ajiimalibîis. Edition du de qtiindecim problematibuSy ds Mandonnet, Siger^t. VII; Biographie : de Loë, De vitaet scriptis B. Alberti Magni, ds Anal. Bollandiana, t. 19, p. 257 et t. 20, p. 273. Enumerat. des sources anciennes relatives à la vie d'A. du xiv^ au xvj° s., édit. d'une vie inédite de 1483. Tableau succinct et très complet des regesta d'A. Ces documents servent de préambule à la vie d'A. qu'entreprendront les Bollandistes. Utilisant ces données, MiCHAËL, Gesch. d. deutschcn Vo/kes Ti'àhrefid d. XIII Jahrh., 111(1903) donne une biographie détaillée d'A., où il reprend et complète un article de Zeitsch. f. kath. Theol. (t. 25, 1901, pp. 37 et 181). Sur l'année de la naissance dA., art. d'Endres (Histor. Jahrb., t. XXXI. pp. 293-304, 1910) et Michaël, (ZeitEchrif. f. kath. Theol. t. 351, 1911, pp. 551-576).— Sighart, Alb. Magnus, Regensburg, 1857. ^- ^'ON Hertling, Aib. Magfitis, Festschrift (Bonn, 1880); Van Weddingen, A. le Grand, maître de Thomas d'Aquin (Bruxelles, 1881). Art. de Mandonnet, ds Diction. Théol. cathol. Lauer, Die Moraltheologic
THOMAS D AQUIN
A. d. Groszen, Fribourg, 191 1; Schneider, Bte Psychologie Alberts J. Grossen nach d. Quellen dargesiellt, I, et II (Beitr Gesch. Phil. Mitt., 1903 et 1906). Excellente monographie, étudie les éléments péripatéticieiiN, néoplatoniciens et augustiniens ; Mansiox, Linductioti chez Albert le Gravd (R. néo-scol., 1906); POUCHEÏ, Histoire des scieiices naturelles au moyen âge, m Albert le Grand et son époque considérés comme point de départ de l'école cxpérimcutaie, Paris, 1853 ; Pfeifer, Harmonische Beziehungen ztvischen Scholastik u. mderner Naturwissenschaft mit specieller Riicksicht auf Albertus Magnus u. Th. von Aquino, Augsburg, 1881 ; Fellner, A. Magnus als Botanikcr, Wien 1881. M. Grabmann, Studien U. Ulrich von Strasburg. 1. Leben u. Persônlichktit U. V. S. (Zeitsch. t. kath. Theol., 1905). Annonce que M. MuUer de Strasbourg prépare une édit. crit. de la Somme.
§ 2. — Thomas d'Aquin.
307. Vie et Œuvres. — Fils de la grande famille des comtes d'Aquin, Thomas naquit en 1225 ') à Rocca Secca, et reçut sa première instruction au Mont-Cassin. Il la compléta à Naples où il eut pour professeurs Petrus Martinus et Petrus d'Ibernia. Incorporé dans l'ordre de S. Dominique au couvent de Naples (1243), il partit en 1245 pour le couvent de Cologne, et à partir de ce moment, sa vie fut étroitement liée à celle d'Albert le Grand, son maître à Cologne. Il le suivit à Paris (fin 1245 ou début 1246), puis à Cologne en 1248. En 1252 le général de l'ordre appelle S. Thomas pour professer à Paris. C'est la période de ses leçons publiques, comme bachelier d'abord, puis comme maître. C'est aussi la période de ses revendications du droit des mendiants, et de sa polémique contre G. de S. Amour. La reconnaissance officielle de son titre de magister en 1257 (et de celui de S. Bonaventure, cf. n° 288) termine, à l'avantage des réguliers, les oppositions suscitées contre eux par les théologiens séculiers. En 1260/61, Thomas fut appelé en Italie, soit comme magister sacri Palatii, soit comme professeur au studium curiae institué depuis 1243/44 à la cour des papes, et en cette qualité il résida à Rome et peut-être en d'autres villes. C'est à cette époque qu'il rencontra G. de Moerbeke à la cour d'Urbain IV, et dès 1261, il se ha d'amitié avec son fidèle Réginald. Thomas revint une seconde fois comme professeur aux écoles parisiennes (fin 1268 ou début 1269 jusqu'en 1272). On signale sa présence à Paris en 1269 dans un ch.tpitre général, à propos d'une discussion de propriété littéraire. Ce retour exceptionnel ') d'un maître dominicain au couvent de Paris ne s'explique que par sa
') D'autres disent 1226 ou 1227 ; le lieu de sa naissance est discuté entre Roccasecca et Belcastro. En faveur de Roccasecca, v. Pellegrini et Scandone, Pro Roccasecca, patria di S. Tommaso d'Aquino, Napoli 1903. Scandone public une généalogie de la famille d'Aquin. Du même : Docume?ite e congetture sulU famtglia e su' la patria di S, T. Napoli 1901. Cf. P. De Groot, op cit., n» 325- - •) Le seul autre exemple à notre connaissance, dit Mandonnet (<?/. cit., VI > 88) est celui de Guillaume de Hotham.
brillante réputation et la gravité des luttes doctrinales engagées. Thomas fit face d'une part à l'averroïsme de Siger de Brabant, d'autre part aux nouvelles attaques de Gérard d'Abbeville et de Nicolas de Lisièux contre les droits des ordres mendiants. Quand, sur l'ordre de ses supérieurs, Thomas retourna pour la seconde fois en Italie (1272), il laissa de vifs regrets dans le monde des artistes ou des philosophes. Les maîtres de la faculté nous apprennent que Thomas, en les quittant, promit de leur envoyer des ouvrages philosophiques qu'il avait en projet ou en préparation. De ces écrits, le de cœlo et mundo nous est seul parvenu '). Vainement le recteur et les maîtres de la faculté des arts s'essayèrent à obtenir le retour de Thomas : celui-ci fut chargé d'organiser un studium générale, à Naples, probablement sur les instances du roi Charles d'Anjou. Il mourut en 1274, âgé de 48 ans, à l'abbaye de Fossanova (entre Naples et Rome) sur le chemin de Lyon, oii Grégoire X l'appelait pour éclairer de ses lumières les travaux du concile.
Les principales œuvres authentiques du maître, en prenant pour base fondamentale le catalogue officiel de 13 19 ') sont : i^ Séjour à Cologne et premier séjour à Paris; de ente et ^55^?^/^V^ (premier ouvrage, vers \2^2)\ t'e priiicipiis naturae, contra impugnantes Deicultum{pn 1257, réponse au de periculis novissimi icmporis de G. de St Amour); commentaire sur les Quatre Livres des Sentences ^) (le premier grand ouvrage ; ses leçons comme bachelier à Paris), de veritate et commentaire sur Évangile St Mathieu (vers 1258). — 2° Premier séjour en Italie : Catena aurea ; office St Sacrement (1264) ; Summa contra Gentilcs (commencé à Paris achevé à Rome en 1264) ; co?itra Graecos et Saracenos ; Ouaestionci disputatae (au nombre de sept : le de veritate déjà cité, de malo, de a?iima (1261- 1 264) ; de virtutibus, de unio?ic verbi iiicarnati ; le de spirittialibus creaturis, et le de potentia Z?^/ datent de plus tard, v. p. I.) ; commentaires sur la physique, l'éthique, la métaphysique (excepté les 2 dern. livres). Summa theologica (la I" pars date 1265-1268, l'œuvre fut continuée jusqu'à la fin de sa vie et est inachevée. La dernière partie, tertia pars, s'arrête après la question 90. A diverses éditions est joint un supplément, rédigé par Réginald de Piperno); des opuscules écrits à la demande de correspondants divers, tels : de r élimine
■) Chart,, I, 504-5, complété par ou d'après Pierre d'Auvergne, maître de la Faculté. — ') Mandonnet, Les écrits authentiques de S. Thomas d'Aquin. L'exclusion des apocryphes dans le catalogue officiel est réfléchie : « Si autem sibi alia adscribantur, non ipse scripsit et notavit, sed alii recollegerunt post eum legentem vel praedicantem ». Ils sont « reportés » notamment par Réginald de Piperno et Pierre d'Andria. — ') La catalogue de 1319 renseigne un autre commentaire sur le premier livre des Sentences. Après avoir écrit les commentaires sur les Sentences que nous possédons et où se traduisent les influences augustiniennes, l'auteur aurait repris la matière suivant une façon plus personnelle, puis retiré le livre de la circulation, parce qu'il faisait double emploi avec la Somme. Mandonnet, op. cit.
principiim (les deux derniers livres ne seraient pas de lui), de regimine Judaeorum (sous forme de leltre à la duchesse de Brabant), de judiciis astrorum, de occulth operationihiis naturae. Le catalogue de 13 19 mentionne vingt-cinq opuscules authentiques. Tous ne sont pas cités ici. - 3° Deuxième séjour à Paris : de perfeclione vitae sf>irituaUs (1269); contra doctrinam retrahentium a religione (1270) ; de unitate intellectus contra averroistas (1270, contre le de anima intellectiva de Siger de Brabant) ; commentaires divers sur les écritures ; Ouacstiones disputatae de potentia ; de spiritualihus creaturis ; six disputationes de quolibet (le I" en 1269) ; comment, aristotéliciens de interpretatione (inachevé), des analytiques postérieurs, de cœlo et mundo (commencé à Paris après 1270, n'est authentique que jusqu'au 1. III, 1. 8) ; comment, de causis. — 4° Deuxième séjour en Italie : commentaires sur l'Écriture : sur deux écrits de Boèce de hebdomadibus et de trînitate ; les cinq derniers quodlibet ; sur le de dirunis nominibtis du Pseudo-Denys ; sur le de gêner atione et corriiptione et la Politique d'Aristote (les deux premiers et les huit premiers chapitres du 3'i»e 1. sont authentiques, le reste est douteux). On ne peut assigner de date précise pour le commentaire de anima (d'après le catalogue de 1319, le !«•• 1. n'est pas de S. Thomas), \^î>parva naturalia, le de substantiis separatis (inachevé, pas antérieur à 1260), le Compendium theologiae (inachevé) dédié à Réginald, le de aeternitate mundi.
Parmi les écrits apocryphes souvent attribués à S. Thomas, citons Totius logicae summa. de potentiis animae, de natura syllogism.y de inventione medii, de demonstr atione, de natura accidentis, de natura gêner is, de pluralitate formaruiii (divers traités sur les formes ont été faussement attribués à S. Thomas), Je intellectuel intelli^ibili, de principio individuationis^de universalibus, Eruditio principum. de professione monachorum, de usuris. Plus tard, on inscrit sous le nom de Thomas plus d'un compendium rédigé par quelque disciple d'après la doctrine authentique du maître. A noter aussi que Thomas rédigea divers opuscules en empruntant des matériaux à des œuvres précédentes (p. ex. le de mixtionc elementorum).
Les deux sommes, les Quaestiones disputatae, les Quodlibet, divers opuscules et les commentaires d'Aristote intéressent spécialement l'historien de la philosophie.
308. Thomas d*Aquin philosophe. — Thomas d'Aquin est appelé à juste titre le prince de la philosophie scolastique. 11 doit à Albert le Grand sa vocation philosophique et son initiation au péripatétisme, mais de toutes parts il dépasse son maître. A la paraphrase extensive d'Aristote, œuvre de vulgarisation, Thomas substitue un procédé plus critique, le commentaire littéral. C'est pour pouvoir l'entreprendre qu'il mit tant de soin
THOMAS D'AQUIN
à se procurer des versions fidèles du texte grec, et sollicita G. de Moerbeke à entreprendre une traduction nouvelle. Thomas, en effet, avait peu de confiance dans les versions faites sur l'arabe, qui ne présentaient pas à ses yeux, des garanties suffisantes de fidélité. Guillaume l'assista dans la rédaction de ses commentaires, ce qui contribue à expliquer la connaissance profonde qu'il a d'Aristote, et qui dépasse de loin celle que possède A. le Grand. Sur bien des questions d'exégèse il reconnaît la doctrine authentique du Stagirite, et se refuse à le rendre responsable de mainte erreur que lui reprochent d'autres scolastiques du xiii^ s. Son sens historique est remarquable pour l'époque. Il ne possède pas seulement Aristote, mais le premier il utilise Proclus dans la traduction de G. de Moerbeke ; il reconnaît l'origine néo-platonicienne du livre des Causes y et il est de ceux qui exposent avec le plus de fidélité les idées des philosophes grecs^ des pères de l'Eglise, des pilosophes arabes et juifs^ principalement Avicebron et Maimonide. Cependant le souci de faire servir leur autorité à ce qu'il croit être le vrai, d'autre part la préoccupation qu'il a en commun avec les philosophes de son époque d'harmoniser les avis contradictoires Tentraînent dans des erreurs. Il est intéressant de noter son attitude vis-à-vis de S. Augustin, puisque sur une foule de questions il devait combattre les doctrines des augustiniens qui l'entouraient. Même alors Thomas ne contredit pas Augustin : il ne se doute pas de sa parenté néo-platonicienne, et il transforme le sens de ses citations en leur imposant tantôt de légères corrections, tantôt des interprétations violentes ').
Les qualités pédagogiques qui brillent chez Thomas attiraient autour de sa chaire séculiers et réguliers. Elles lui ont valu l'éloge de la faculté des arts et de plusieurs de ses contempo-
') VON Hertling, Augustinuscitate bei Thomas v. Aquin^ p. 558. Il dira p. ex. : in multis autem quaead philosophiam pertinent, Augustinusutituropinionibus Platonis, non asserendo, sedrecitando, S. Theol., i, q, 77, a. 5.
rains '). Les deux Sommes ont été rédigées pour servir de manuel d'étude, et on les adopta dans les milieux laïcs et religieux "").
La langue de Thomas est limpide et d'une précision scientifique. Son plan est systématique, exempt de gloses et de digressions ; ses explications sont concises ; aux idées les plus ténues il marque leur place dans l'ensemble ; la pensée va droit au but et vers ce but tout converge. Thomas étreint les difficultés, tandis qu'Albert le Grand devant elles se dérobe et se trouble. On fixera plus loin les caractères de sa doctrine philosophique.
309. Thomas d'Aquin théologien. — Thomas d'Aquin est aussi le prince des théologiens du Xlll' s. Il élargit la doctrine ; sur une foule de questions présente des solutions neuves ou intégrées ; et surtout coordonne les données de la théologie catholique en une systématisation grandiose qui a fait l'admiration des siècles. On trouve chez Thomas les deux méthodes constructives de la théologie scolastique : la méthode d'autorité fondée sur l'Écriture, fournit à la théologie ses arguments propres et nécessitants, la méthode dialectique ') ou l'autorité de la raison philosophique est subsidiaire et accessoire (p. 252).
A cette seconde méthode Thomas recourt avec une prédilection marquée, et dans l'apologie du dogme par la philosophie et le péripatétisme personne ne l'a surpassé. Grâce à cette compénétration de l'argument de raison et de l'argument de foi, la théologie prend dans son œuvre un caractère spéculatif et rationnel.
310. Philosophie et Théologie. — Longtemps avant Thomas la scolastique professait la distinction et l'autonomie de
') G. de Tocco, son biographe, dit h ce sujet : « Sub cujus doctoris lucida et aperta doctrina floruerunt quamplures magistri religiosi et saeculares propter modum docendi compendiosum^ apertum et facilem ». (Bolland. Acta S. S. Martii, t. I, vita, cap. 4, n. 18, p. 663). — *) En 13 19, un témoin au procès de canonisation déclare : «etiam laici et parum intelligentes quaerunt et appetunt ipsa scripta habêre », ibid., p. 713. — ') V. le Prologue du Commenlaire sur les Sentences, art. V. Le P. Gardeil a bien exposé les relations de ces deux méthodes dans une étude sur La Réforme de la théologie catholique. La documentation de Saint Thomas. (Revue thomiste y mai- juin 1903), pp. 199 et suiv.
THOMAS D'AQUIN
la philosophie et de la théologie, et la subordination de l'une vis-à-vis de l'autre. Mais il est le premier qui, de façon réfléchie^ systématise ces rapports dans un chapitre de inéthodologie scientifique. Son langage tranche avec les timidités des augustiniens. La façon dont elle connaît une chose confère à une science sa spécificité, et non la chose dont elle s'occupe ; diversa ratio cognoscibilis diversitatem scientiarum inducit '). La distinction de la philosophie et de la théologie repose sur la distinction des points de vue (secundum quod ; ratio formalis objecti, objet formel) sous lesquels elles embrassent les choses auxquelles elles s'intéressent (objet matériel). L'attitude prohibitive imposée à la philosophie dans les cas où ses conclusions menacent de contredire un dogme, est ramenée à une loi générale de solidarité logique '').
Thomas innove principalement dans l'application de ces principes. Aucun scolastique ne pousse plus avant la compénétration partielle du domaine auquel les deux sciences s'étendent. D'abord, plusieurs vérités révélées, et par conséquent d'ordre théologique, sont en même temps soumises à la démonstration philosophique (p. ex. l'existence et les attributs de Dieu). Même devant le mystère, la raison, obligée de s'incliner, ne doit pas décliner toute compétence, car elle montre que le suprarationriel n'est pas antirationnel. Philosophe, Thomas ne s'est pas cru obligé de démontrer toutes les conclusions du théologien : ses idées sur la création éternelle en fournissent un frappant exemple.
311. Métaphysique. Les compositions de Têtre contingent. — Nul scolastique n'a mieux mis cette doctrine en lumière, que la métaphysique étudie les déterminations générales de tout réel, et pas seulement du réel sensible. La théorie de l'acte et de la puissance légitime la distinction substantielle du fini et de l'infini, du contingent et du nécessaire. L'être qui n'est qu'actua-
') S. Theolog., Ja, I, art. i., et toute la quaestio i. Cf. le Prologue de la .S. Contra Gentiles. — ') Aliae scientiae certitudinem habent ex lumine rationis humanae quae potest errare ; haec autem (sacra doctrina) cerlitudinem habet ex lumine divinae scientiae quae decipi non potest, ihid., art. 5.
lité est infini, Dieu. Celui qui passe de puissance à acte, se détermine, acquiert du réel, et porte en lui la nécessité de sa limitation. Cette limitation de l'être se révèle dans ses compositions internes, et notamment dans ses compositions de matière et forme, d'essence individuelle et essence commune, d'essence et existence.
312. Matière et forme. — Sur d'importantes questions, Thomas brise avec les traditions de l'ancienne scolastique ; il ramène la théorie de la matière et de la forme à son vrai sens
péripatéticien.
10 La matière première est un élément de réalité incomplète, sans doute, mais indépendant de la réalité de la forme. L'ancienne scolastique avait une tendance à en conclure que, de ce chef, la matière est susceptible d'exister à part de la forme. Absurdité métaphysique, déclare Thomas. Le concept de matière existant par elle-même équivaut au concept contradictoire d'indéterminédéterminé (p. 35). Par conséquent. Dieu même ne pourrait réaliser ce qui est intrinsèquement impossible.
20 Plus caractéristique est la relation inéluctable établie entre la matière première et l'état quantitatif, par conséquent corporel, de l'être composé de matière et de forme. C'était une innovation considérable, ^ancienne scolastique fait de la composition hylémorphique l'apanage de tout être contingent, et pas seulement de la substance corporelle.Thomas le premier s'élève contre cette doctrine dont son maître subit encore l'ascendant, et il restreint la présence de la matière aux seuls êtres corporels, où elle est le fondement de la diffusion spatiale et des imperfections qui en résultent. A quoi bon en effet introduire dans la métaphysique du contingent la notion de matière, si elle est à tous égards convertible avec celle de puissance ? Il est intéressant de noter que Thomas, dans le de substaîitiis separatis, ramène à ses origines véritables la doctrine qu'il combat : tandis que Bonaventure et ses disciples se réclament de S. Augustin comme d'une parrain autorisé,Thomas montre que leur théorie vient d'Avicebron '), dont le Fo7is vitae, dit-il, au lieu
') WiTTMANN, Die Stellung d, hl. Thomas zu AvencebroL p. 40.
THOMAS D'aQUIN.
d'être une source de vie, véhicule une eau viciée qui corrompt le fleuve aristotélicien ').
La thèse thomiste a une contrepartie : l'être supracorporel est ' simple, en ce sens qu'il exclut la matière. Il est forme séparée — c'est le cas des anges. Puisque c'est la forme qui actualise la matière . et confère au composé sa perfection, et non inversement, le concept de forme séparée (forma subsistens), excluant toute union avec la matière, n'est pas contradictoire : cette forme est susceptible d'exister avec le degré de perfection qui lui revient, et on verra plus loin comment est sauvegardée sa contingence.
3° Un autre corollaire découle de la doctrine nouvelle, et constitue une application de la conception d'Aristote. Il s'agit du principe d'individuation, de ce qui rend possible dans une même ' espèce d'êtres, la multiplicité des individus. Thomas en cherche la raison dans l'imperfection spéciale de la matière et dans l'état quantitatif qu'elle confère au composé. Aristote a montré pourquoi la forme, indivisible, ne se multiplie pas d'elle-même ^), il a moins étudié les fonctions de la matière dans l'individuation. Sui- 1 vant Thomas d'Aquin, le principe d'individuation est la matière non pas dans un état d'indétermination absolue, mais affectée (signata) d'une aptitude intrinsèque à se répandre dans telle étendue déterminée ^). Comme le processus naturel repose sur une proportion adéquate entre la forme et les dispositions delà matière, il suit qu'un changement dans ces dispositions, sous l'action du milieu, exige une information nouvelle. Et dans ce sens, la matière première d'un sujet naturel, emporté dans le tourbillon des transformations, est le principe d'individuation du type immédiatement consécutif. Dès lors, il n'est question d'individuation que dans le monde corporel. Plus logique que le Stagirite *), Thomas tient
') De Wulf, Le traité de unitate form,ie de G. de Lessines, pp. 2021. — ') « La substance, par elle-même, n'est donc ni une ni multiple; elle est étrangère à cet ordre. Pour la jeter dans le nombre et l'étendue, qui conditionnent sa vie, il faut la supposer affectée. » SEKTiLhA^GES, T/iomas d'A(/uin, I, 91.—') V. l'opusc. de principio individuationis. Même théorie chez Albert le Grand, mais nuancée par la doctrine des « rationes séminales ». — *) Cf. Zeller, Die Philos, d, Griechen, II, 2, p. 339, n. 3.
408 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIl" SIÈCLE.
que chaque forme séparée constitue toute son espèce. Quant aux corps célestes, composés de matière et de forme et cependant uniques en leur espèce, 11 faut se reporter aux idées générales de la physique scolastique pour comprendre la pensée du docteur.
4° Enfin Thomas oppose à la pluralité des formes la célèbre théorie de l'unité de la forme substantielle. Lui-même, semble-t-il, aurait subi dans ses débuts, l'influence d'une tradition qui était profondément ancrée dans la scolastique antérieure '). Les commentaires sur les Sentences, où l'on relève d'ailleurs plus d'une particularité de facture absente dans les ouvrages ultérieurs, contiennent quelques textes écrits d'une main hésitante, et qui semblent considérer la corporeitas comme \2i prima forma siihstantialu des corps "). Mais dans la suite, tout le long de ses nombreux ouvrages, S. Thomas affirme l'unité de la forme substantielle, avec un luxe et une force de raisons qui ne laissent aucun doute sur sa pensée et que les circonstances justifient. Un seul principe formel confère à l'être la plénitude de sa perfection substantielle. Entre autres arguments métaphysiques, l'unité de forme est mise en rapport avec l'unité transcendantale de l'être (nihil est simpliciter unum, nisi per formam unam per quam habet res esse ^), et avec la notion même d'être substantiel ; en physique, elle explique la génération et la corruption intégrale des substances ; en psychologie, l'unité humaine, la solidarité des fonctions vitales, l'identité de l'homme vivant et de l'homme ressuscité, etc.
La théorie de l'unité des formes a de profondes répercussions dans le thomisme, et elle cimente entre elles une foule de doctrines. Thomas ne la doit ni à son maître qui l'entendait autrement, ni aux averroïstes *), mais à une pénétration personnelle du génie péripatéticien de la scolastique. C'est encore aux Arabes et à Avicenne, et non à S. Augustin, que Thomas reproche la mise en circulation de la doctrine pluraliste.
') J. Peckham dira encore à ce sujet : tenuit hactenus totus mundus. Ehrle, y. Peckham, etc., p. 178. — *) In IL Sent., d. VIII, p. 5, a. 2 et In II /., d. III, q. I, a. I. De Wulf, Le traité de P unité des for tues de G, de Lessines, Chap. III : L'innovation principielle du thomisme. Nous y avons groupé les nombreux arguments de Thomas d'Aquin. — ') 5. Theoi, q. 76, a. 3, c. — *) V. p. 1.
THOMAS D'AQUIN