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CHAPITRE PREMIER

NOTIONS GENERALES

122. Caractères généraux. — i° Démarcation progressive du terrain de la philosophie. La formation des sociétés médiévales sur les ruines accumulées par des envahisseurs bar-

bares fut lente et pénible. Les races celtiques et teutones, appelées à constituer la civilisation nouvelle, reprirent une foule de débris du monde romain, dont se constitua non seulement leur vie sociale et politique, mais aussi leur savoir. La passivité et la réceptivité sont le caractère dominant de leur science à ses débuts, et il faudra plusieurs siècles avant que la réaction des qualités raciques et l'influence des autres facteurs de la civilisation viennent conférer à la philosophie occidentale ses caractères spécifiques.

Les premiers hommes d'étude sont des compilateurs, qui ramassent tout ce qu'ils trouvent, et qui rédigent des encyclopédies du savoir antique à l'usage des générations du haut moyen âge. Au viv s., Isidore de Séville (Hispalensis, vers 570-636) dans ses Origi?ium seu Etymologiariim l. XX, ne disserte pas seulement sur les sept arts libéraux, mais sur toutes les données de savoir qu'il parvient à rassembler : médecine, jurisprudence, écriture, langues et littérature, étymologies, aperçus d'anthropologie, de zoologie, de géographie générale et locale, architecture, agriculture et horticulture, art de la guerre, description de métaux, de poids et de mesures, navigation, habillement, etc., tout ce qui mérite d'être connu trouve place dans cette revue universelle ').

On reconnaît les mêmes tendances encyclopédiques dans l'œuvre théologique du célèbre contemporain d'Isidore, le bénédictin S. Grégoire le Grand, pape (vers 540 604) "), et plus tard chez

BÈDE le Vénérable (672, 673-735), le moine de Jarrow (Northumberland), qui passe pour le plus grand personnage intellectuel de son temps. Son ouvrage capital Historia ecclesiastlca sentis AiktIorum, où l'on trouve comme un reflet de l'exubérante vie des traités similaires de Grégoire de Tours,'est regardé comme le premier essai d'histoire anglaise. Outre des traités théologiques, Bède est l'auteur de divers travaux scientifiques et chronologiques, notam-

') Autres ouvr. : de natiira rerum, de numeris, de viris illustribus. historiae et des chroniques. V. Manitius, Gesch. d. latein. Litteratiir d. Mittcl. (1911). I, p. 52 et suiv. - ') Hl-rter, Nomenclator, etc., I, 557 et Manitius, Op. cit., 92. Ses écrits sont purement théologiques.

ment d'un opuscule de orthographia liber, et d'un autre de natura rerum qui s'inspire d'Isidore de Séville ')..

Mais, au point de vue philosophique, le représentant le plus influent de cette littérature encyclopédique est Rhaban Maur (Magnentius Hrabanus Maurus, 784-856), disciple d'Alcuin, à Tours, écolâtre à Fulde où de nombreux auditeurs (parmi lesquels Servat Loup de Ferrières) vinrent suivre ses leçons, puis archevêque de Mayence. Son ouvrage de dericorum institiitione lui valut le titre de « praeceptor Germaniae » ; son traité de rerum naturis élargit encore la table des matières abordées par Isidore de Séville, et constitue le dictionnaire encyclopédique du haut moyen âge. Rhaban Maur recueille, entre autres textes anciens, une centaine de vers de Lucrèce qui servent de base à la connaissance qu'eurent de Lucrèce et d'Épicure les écoles préscolastiques. C'est ainsi qu'à la suite du philosophe latin, Rhaban tient que tout être, sauf Dieu, est de nature corporelle "*).

Non seulement le savoir des premiers siècles est comparable à une encyclopédie, mais on donne le nom de philosophie à cet ensemble de connaissances disparates. Alcuin ne fait que reprendre les idées courantes quand il définit la philosophie : naturarum ijiquisitio, rerum humanarum divinarumque cogniiio quantum homini possibile est aestimare ^).

Il en résulte qu'au ix« siècle aucune démarcation n'existe entre la philosophie et la théologie, ni entre la philosophie et les arts libéraux. Cette démarcation fut le résultat, aux siècles suivants, d'une lente division de travail : la philosophie se détacha des sciences connexes et grandit *).

■) Manitius, Op. cit.. p. 70-87. Le moyen âge a faussement attribué à Bède le De mundi coelestis terrèstrisqiie constitutione liber, ainsi qu'un répertoire de textes philosophiques, A.xiomata philosophica venerabilis Bedae, empruntés à un L^rand nombre d'auteurs, dont plusieurs postérieurs. Sur le premier traité du Pseudo-Bède, v. Duhem, La physique néo-platon. au moyen âge, p. 47, qui l'attribue à un disciple de Macrobe. — ') Cf. Philippe, Lucrèce dans la théologie chrétienne du III^ au XIII^ s., p. 58 (Paris, 1896). Rhaban est en même temps cxégète et commentateur des Écritures. Manitius, Op. cit., p. 288. — ') P. L., t. ICI, col. 952. A. — *) Le Hortus deliciarum de Herrad de Landsberg, écrit au xii« s. pour l'instruction de religieuses, peut être cité parmi les œuvres

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2"" Position graduelle des problèmes philosophiques. Le moyen âge n'a pas agité, du premier jour, tous les problèmes d'une philosophie intégrale. Forcé de renouer péniblement le fil de la tradition, interrompu par les malheurs du temps, il a dû constituer, pièce par pièce, grâce à un vigoureux effort de réflexion, les cadres philosophiques.

Le début du moyen âge professe un culte exagéré pour la dialectique, et on verra plus loin que les principaux traités en usage dans les écoles des premiers siècles conspirent à accentuer l'exclusivisme de la logique formelle. On en peut conclure que parmi les sciences auxquelles nous reconnaissons aujourd'hui un caractère strictement philosophique, la dialectique seule était enseignée comme telle, et renfermée dans des cadres didactiques ; mais il n'en résulte pas qu'elle est toute la philosophie du viii^ et du ix^ s. De bonne heure, mais progressivement, apparaissent des spéculations en dehors du champ de la dialectique. Dès le VHP s. les questions de philosophie apparaissent à travers les discussions théologiques; la controverse naissante des universaux apprend à manier une foule de notions ontologiques, relatives à la nature, à Dieu, à l'être en général. Par la force des choses on soulève des problèmes de cosmologie, de théodicée. Les études de psychologie se multiplient au XF siècle, et c'est l'indice non équivoque du progrès philosophique.

A la fin du XIF siècle, à la veille de la grande révolution intellectuelle qui partage en deux versants l'histoire de la philosophie occidentale, on agite toutes les questions vitales. Cette lente élaboration d'une synthèse est un des faits les plus intéressants de cette période.

3° Défaut de systématisation. La philosophie médiévale a créé graduellement les cadres de ses débats, en élargissant sans cesse ses investigations. Comment a-t-elle rempli ces cadres f

encyclopédiques de cette première période. Mais ce recueil bénéficie de tous les progrès accomplis par la scolastique. On y trouve notamment une division de la philosophie en etliica, iogica, phvsica, et les sept arts libéraux servent de préliminaires à la philosophie (126). Willmanx, Didaktik, I, 278, n. i.

Le XIIF siècle est en possession de synthèses bien équilibrées, dont tous les éléments sont solidaires et dominés par un principe d'unité. Or, cette convergence des théories philosophiques fait trénéralement défaut dans les œuvres antérieures au XIIF s.

C'est d'abord que la scolastique de cette période puise ses doctrines à des sources opposées entre elles. Tronquant tel auteur, comprenant mal tel autre, ignorant de tous la parenté historique et logique, les philosophies qu'elle engendre accueillent des éléments hétérogènes, parfois contradictoires. Il manque à la scolastique de cette période un génie puissant qui inspire son éclectisme et solidarise ses éléments emprunts. Ce génie propre, pleinement épanoui au XIIF s., est lui-même en voie de formation. pendant la première période.

On peut rattacher à divers groupes les influences disparates qui travaillent la scolastique : le groupe des idées platonico-augustiniennes est prépondérant, et l'emporte en influence sur les idées aristotéliciennes. A côté de ces deux groupes on reconnaît l'action moins importante, mais réelle, de diverses théories pythagoriciennes, épicuriennes, stoïciennes, néo-platoniciennes, arabes.

La division des branches philosophiques n'est pas uniforme, mais la plupart des classifications sont apparentées à la division platonicienne de la philosophie (logique, éthique, physique) et plusieurs la reproduisent. On connaît par Boèce la classification aristotélicienne (métaphysique, mathématique, physique), mais elle demeure sans influence.

Dans la dialectique , Aristote règne sans rival, et les commentateurs platoniciens connus des scolastiques s'inclinent unanimement devant cette royauté, que des circonstances extrinsèques (128) contribuent à accentuer. S. Augustin lui-même recommande l'étude de la dialectique, et ces recommandations ont bénéficié à Aristote (p. 93). Malheureusement la dialectique, prépondérante dans le trivium, se borne trop souvent à l'étude des mots et des formes logiques, et ne trouve pas dans la métaphysique de cette époque un contrepoids suffisant. De plus, la méthode déductive ou synthétique est fort en honneur jusqu'à la fin du xir s., et cette

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prédominance s'explique par la place réduite qui se trouve faite à la psychologie et à l'observation. Jean Scot Eriugène, dans le parti non-scolastique, et S. Anselme, chez les scolastiques, sont les types les plus purs de philosophes déductifs. Au fur et à mesure que la pensée mûrit, on corrige ce que ce procédé synthétique a d'excessif, mais il devait appartenir au Xlir siècle d'instaurer la philosophie sur la double méthode analytico-synthétique.

La métaphysique demeure fragmentaire jusqu'au XIIF siècle et manque de cohérence '). Elle accuse un mariage bizarre d'idées aristotéliciennes et platoniciennes. Au Thnée on emprunte l'énonce du principe de causalité, à Aristote le schéma des quatre causes, mais on né parvient pas k équilibrer une étiologie ""). La doctrine séductrice des Idées platoniciennes, mère du réalisme outré, est menée de front avec les théories aristotéliciennes de la substance, de la nature, de la personne, des catégories, et il faudra plusieurs siècles avant de rencontrer une solution satisfaisante du problème métaphysique des universaux. — On connaît aussi, par la voie indirecte de S. Ambroise et de Boèce, et par les déclarations hésitantes de S. Augustin (94), la composition de la matière et de la forme. Mais cette doctrine organique du péripatétisme ne joue qu'un rôle effacé, et est presque toujours mal comprise. La matière, pour les uns, est le chaos primitif des éléments (Alcuin), pour les autres, elle est l'atome matériel, résidu ultime de la division (les atomistes,G.de Couches) ; pour d'autres encore, elle est une masse qualitativement constituée et douée d'un mouvement dynamique (école de Chartres). Si d'aucuns (Isidore de Séville, Rhaban Maur, Gilbert de la Porrée) soupçonnent le caractère d'indétermination absolue et de passivité qu'Aristote reconnaît à la matière, ils sont incapables d'approfondir cette notion. De même, la forme n'est pas considérée comme le principe substantiel de l'être, mais comme

') C'est aussi l'avis de M. Espenberger, Die Philos, d. Petrus LombarJus. etc. (Beitr. Gesch. Phil. Mittel., III, 5). — Munster, 1901, p. 36; Domet d VoRGES, 5. Aîiselme, p. 149, et sv.passim. — ') Cf. Espemîerger, op. cit., pp.'' et suiv. la notion de la causalité au temps de P. Lombard et l'indication dci sources.

la somme de ses propriétés '). Dès lors, le devenir et le mouvement n'affectent pas la réalité fondamentale des choses, mais l'apparition et la disparition de propriétés, consécutives à cette réalité. Cette interprétation de la doctrine hylémorphique est due à la transposition d'une théorie logique dans le domaine métaphysique. L'étude de la matière et de la forme n'est pas basée sur le processus cosmique ; elle est calquée sur la théorie du jugement. Les êtres sont composés de matière (sujet) et de forme (propriété), tout comme le jugement est composé dun sujet et d'un prédicat ""). On peut dire de la théorie hylémorphique, pendant le haut moyen âge, qu'une antinomie éclate entre Y esprit réel des formules qu'on emploie et le sens erroné qu'on leur prête.

Les doctrines />/n'5/^z^^5 ou cosmologiqiœs manifestent les mêmes indécisions. On vient de voir qu'une conception fausse de la matière première sert de base à des systèmes atomistes. De même, sous l'influence de la théorie néo-platonicienne de l'Ame du monde, ou du fatum des stoïciens, on attribue volontiers à la nature, comme telle, un cire propre, une vie autonome ; l'âme du monde d'après le Commentaire au songe de Scipion de Macrobe est unique pour les corps célestes et pour les hommes. — Ce qui n'empêche pas plusieurs scolastiques, et des meilleurs (Abélard, Jean de Salisbury p. ex.) de proclamer avec Aristote l'individualité de toute substance naturelle contenue dans cet univers : deux thèses inconciliables. Le Timée fournit des données philosophiques et poétiques sur la formation de la matière et des éléments, sur le rôle du démiurge et la fonction des Idées.

En psychologie, d'autres antinomies se manifestent. On peut dire que jusqu'au XIIP siècle, la psychologie des scolastiques est principalement augustinienne et platonicienne. L'homme est un

') Baumgartner, Die Philosophie des Alanus de Insulis, im Zusamme7iha?ige mit defi A7:schauu7ige?i des I2. Jahrh. dargest. (Beitr. Gesch. Phil. Mitt., II, 4). Munster, 1856. Cette excellente monographie est riche en indications sur l'histoire des idées scolastiques. — ') Nous empruntons cette explication à M. Bau:mgartner, op. cit., pp. 57 et suiv.

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microcosme, mi miroir de l'univers. S. Augustin fournit la théorie du processus de nos connaissances ; d'aucuns même interprètent dans un sens augustinien la doctrine de l'abstraction. La plupart lui empruntent également ses divisions des facultés de l'âme, et sa théorie de l'absence de toute distinction réelle entre l'âme et ses fcicultés. Toutefois, le Metalogicus de Jean de Salisbury ' ) signale la théorie de la multiplicité réelle des puissances de l'âme, que certains, dit-il, opposent à la conception augustinienne ^). A ces études sur les activités psychiques, on joint, depuis Constantin l'Africain (v. p. 1.), des observations physiologiques inspirées de la science arabe ; mais ces observations accusent très souvent une tendance à confondre le phénomène psychique et le phénomène physiologique, et de la sorte, s'accordent mal avec d'autres théories idéologiques. Quant à la nature de l'homme, tout ce qui touche à l'origine et à la destinée de l'âme est étudié avec une prédilection marquée. Les hésitations de S. Augustin entre le créatianisme et le traducianisme des âmes trouvent un écho aux premiers siècles. Jusqu'au XIF siècle, il y a des traducianistes, et ils ne remarquent pas qu'en défendant la spiritualité de l'âme — une thèse universellement admise sur la foi de Platon — ils versent dans une contradiction évidente. C'est encore dans l'esprit de la psychologie platonicienne et l'œil fixé sur Chalcidius que l'on résout les rapports de l'âme et du corps. L'âme est unie au corps, suivant les relations du nombre (Pythagore), comme le pilote [\ son navire, le cavalier à sa monture. Et malgré \ indépendance de ses substances composantes, on affirme Ymiité de l'homme. Bien qu'on connaisse ^) la définition aristotélicienne de l'âme (« l'âme est l'entéléchie du corps »), on se refuse à faire de l'âme la forme substantielle du corps — c'est-à-dire, suivant les conceptions d'alors, à regarder l'âme comme une propriété de la matière. La doctrine

') IV, 9. — ') Cf. Friedrich, G«£^///V///<? d.T.chre von dcn Scelenrcriu'ôgcn his ziiiii Niedergnnge dcr Scholastik (dans Padagog. Abhandl. V. i) 33 p. Rassemble le^ matériaux, mais ne les élabore pas. — ^) Par Chalcidius, qui d'ailleurs oppose ;; cette définition les mêmes critiques que les scolastiques de la première période.

platonicienne ne doit-elle pas une part de son triomphe facile à cette fausse interprétation de la matière et de la forme ? ')

Quant à la morale y on la traite principalement à un point de vue théologique, ou bien, le petit nombre de ceux qui s'en occupent en philosophes, se livrent à la description des vertus particulières, à la façon des stoïciens. Les conceptions politiques se rattachent étroitement à la Civitas Dei de S. Augustin, dont la philosophie téléologique exerça un ascendant considérable. De même, ceux qui s'occupent de la philosophie de l'histoire font de la société terrestre un acheminement vers la cité céleste et subordonnent rÉtat à l'ÉgHse.

Reste la théodicée qui fut toujours regardée par les scolastiques comme un des chapitres les plus importants de la philosophie. Cicéron, S. Augustin, le pseudo-Denys, Boèce avaient légué de longues dissertations sur Dieu, sur la création et l'exemplarisme ; on retrouve aussi dans cette période les traditions pythagoriciennes sur l'harmonie et sur le nombre. Pour démontrer Dieu, deux procédés sont en présence : le premier, d'inspiration réaliste, repose sur ce postulat que l'ordre de nos concepts est garant de la réalité objective de la chose conçue, que l'idée d'un Etre parfait démontre l'existence de pareil être (S. Anselme, R. de S. Victor, etc.). Le second procédé s'appuie sur le principe de causalité et revêt diverses formes. L'ordre et le gouvernement du monde fournissent une preuve facile et rudimentaire (Cicéron, Sénèque). Mais on argumente aussi du changement des choses (S. Augustin, R. Pulleyn, P. Lombard) ; et les Victorins (Hugues et Richard de S. Victor) font à ce sujet un large appel à l'expérience externe et interne ; on reprend l'argument aristotélicien du mouvement et du premier moteur (Boèce, Adélard de Bath) sans lui donner son ampleur métaphysique ; Alain de Lille montre le premier qu'il faut un point d'arrêt dans l'ordre des causes efficientes "").

') Pour la même raison, on refusait d'expliquer par la théorie de matière et forme la composition des autres êtres vivants. Les uns niaient l'âme des bêtes, les autres en faisaient un spiritus corporel, etc. — *) Baeumker, Witelo, pp. 286 et suiv.

On blâme le Stagirite d'avoir nié la Providence ') et on se reporte plus amoureusement à Platon, le symmystes veri, parce qu'il enseigne, au rapport de Jean de Salisbury, l'existence de Dieu ou du Bien suprême, la distinction du temps et de l'éternité, celle des idées et de la matière ""), Toutes ces doctrines platoniciennes sont d'ailleurs interprétées dans un sens augustinien. De S. Augustin on reprend aussi les doctrines de la transcendance ; des Idées, causes exemplaires du monde ; de la création ; des lois éternelles, base de la morale et du droit.

Enfin, la scolastique de la première période se réclame de S. Augustin pour fixer les rapports de la philosophie et de la théologie ; mais elle précise et enrichit ses enseignements. Après avoir confondu sous le nom de philosophie, la philosophie proprement dite et l'étude du dogme religieux, le moyen âge distingue pratiquement les deux domaines à partir du xi« s. ^), sans arriver toutefois à formuler de façon réflexe et systématique une doctrine complète de relations entre les deux sciences, telle qu'on la trouve au XIIF siècle, à la première page des Sommes théologiques.

En résumé, si l'on excepte la théodicée, on peut dire de la philosophie de cette période qu'elle ressemble à un creuset où des matériaux disparates sont en fusion. Jean de Salisbury aurait pu appliquer à tous les hommes de ce temps, ce qu'il écrit au sujet des philosophes chartrains, soucieux de concilier Platon et Aristote : « Ils ont travaillé vainement pour réconcilier des morts qui toute leur vie se sont contredits » ^). Au fur et à mesure que la scolastique grandit, elle élimine les éléments contradictoires, et ses aspirations vers l'unité sont l'indice du développement intellectuel du ix« au xil« siècle. La langue même des scolastiques trahit les tâtonnements de la pensée ; elle doit acquérir par degrés la précision qu'on admire au grand siècle. A comparer la philoso-

•) J. Salisbury, Metalogicus, IV, 27 : Quod Aristoteles in multis erravit. — •) Principio docet esse Deum, distinguit ab aevo — Tempus et idées applicat, aptat hylen. J. Salisbury, Enthetuvs, Ters 941-942. — ') Cf. Brunhes, La Foi chrétienne et la Philosophie au temps de la Renaissance carolingienne, Paris, 1903, pp. 178-180. — *) Métal., II, 17.

phie des écoles du premier moyen âge aux synthèses harmonisées du XIIP siècle^ on voit qu'on assiste à un travail génétique, à X enfantement mêfne des solutions scolastiqiœs : une étude détaillée des philosophes de cette période conduira aux mêmes conclusions. Le défaut de systématisation n'a pas entièrement disparu des productions terminales du XIP s., bien qu'elles soient les plus remarquables de cette période. Bien plus, certaines antinomies résisteront et iront se perpétuer au XIIP siècle ').

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