‹ Histoire de la philosophie médiévale [microform]Chapitre 52 sur 223 · La Renaissance carlovingienne. Alcuin. — En · texte numérisé non relu

La Renaissance carlovingienne. Alcuin. — En

jj^, Charlemagne donne à Bangulf, évèque de Fulde, un capitulaire resté célèbre, où il encourage la fondation d'écoles monacales et épiscopales. C'est le signal d'un brillant éveil des études, qui demeure un des plus purs titres de gloire du grand empereur. La renaissance du ix« s. n'est pas exclusivement philosophique ; elle s'étend à tous les objets de savoir. De plus, elle se rattache plus directement à l'antiquité profane qu'à la patristique. Les hommes de cette période reproduisent tout ce qu'ils peuvent sauver de la barbarie ; ils rassemblent des matériaux bruts et informes que d'autres, après eux, feront servir à des travaux philosophiques plus originaux. Alcuin et Rhaban Maur personnifient ce travail de compilation (p. 138). Seul fait exception J. S. Eriugène, que ses contemporains n'ont pas compris. En même temps, c'est l'époque des premières controverses théologiques, si bien que la renaissance carlovingienne est la première étape dans la formation des facteurs qui constitueront la mentalité spéculative du haut moyen âge.

Alcuin ou Alchvine (vers 730-804) fut la cheville ouvrière des réformes pédagogiques du souverain. Venu de l'école d'York, il rencontra Charlemagne à Parme en 781, enseigna pendant huit ans à la cour, où Charlemagne, ses fils et ses filles, suivirent ses leçons. Après une vie fiévreuse, Alcuin se retira à l'abbaye de S. Martin de Tours, y fonda une école et y mourut. Compilateur et grammairien, Alcuin ne mérite pas comme philosophe la réputation qu'on lui a faite. Il n'y a rien dans ses œuvres de logique qu'on ne trouve chez Boèce et Cassiodore. Les arts libéraux sont la base de tout savoir. Les idées psychologiques développées

dans sa lettre de animae ratione ad Eulaliam Virgbiem ') sont de provenance augustinienne : sa définition de l'homme (anima et caro)y sa conception des rapports de l'âme et du corps, sa notion de la sensation et de la douleur, ses divisions tripartites des facultés qu'il ne distingue pas de l'essence de l'âme, la place centrale qu'il donne à Dieu et à l'âme. D'autre part, les doctrines morales développées dans cette lettre sont empruntées à Cassien ^).

Si Alcuin manque d'originalité, il est par contre, un puissant instaurateur d'idées. Il transplanta en Germanie la culture et le savoir des pays ibériques. A l'école du palais il introduisit le triviuni et le quadrivium, et ses livres survécurent comme manuels. Il suscita un disciple de marque, Rhaban Maur, qui le dépassa en célébrité. Les écoles nées de l'impulsion qu'il donna aux études demeurèrent des foyers de philosophie jusqu'à l'érection de l'université de Paris.

125. Principales écoles. — Parmi les écoles les plus en renom citons :

En Angleterre, l'école abbatiale d'York (Alcuin).

Dans les Pays-Bas, les écoles capitulaires d'Utrecht fAoALbode) ; de Liège (Rathère de Vérone, Notger, Adelman) ; de Tournai (Odon de Tournai) ; les écoles abbatiales de Lobbes (Éracle) ; de S. Laurent (Rupert de Deutz;.

En Germanie, l'école de Fulde (Rhaban Maur) ; de Munster (Ludger) ; de Salzbourg (Arnolphe) ; de S. Gall (Notker Labeo, mort en 1022, y traduisit en allemand les traités connus de VOrganony le de consolatione philosophiae de Boèce, le de nuptiis mercurii et philoL de M. Capella) ; de Reichenau (Walfred Strabo).

En Italie, l'abbaye du Mont-Cassin (Alfanus, Didier).

En France surtout , l'école palatine illustrée par Alcuin, L ScoT Eriugène, Fridugise (f 834), Agobard, Candide, Rhaban Maur ; les écoles abbatiales de Tours (Alcuin, Rai- N AUD DE Tours) ; de Corbie (Pasch ase R adbert, Ratramme) ;

') D'autres de ses ouvrages intéressent la philosophie : de virtutibus et vitiis ai Widonem comitem ; grammatica; dedialectica ; de rhetorica. Cf. Manitius, op. cit., p. 273-288. — ') Seydl, op. cit., n® 130.

de Ferriéres (Loup de Ferrières) ; de Cluny (Odon) ; du Bec (Lanfranc, s. Anselme); de Fleury(ABBON);d'Auxerre (Rémi et Heiric); les écoles épiscopales de Lyon, de Reims (Gerbert) ; de Laon (Anselme t 1117, et Raoul). Les écoles de Chartres, sous la sage direction de l'évêque Fulbert (960-1028) le plus grand écolâtre de son temps, et après lui d'YvES de Chartres (t II 15) traversèrent deux périodes de splendeur. Surpassant en éclat toutes les autres écoles, elles purent rivaliser avec les écoles de Paris jusqu'au milieu du xiP siècle. Adelman de Liège et Bérenger de Tours suivirent les leçons de Fulbert à l'école de Chartres. Au xiF s., les chanceliers Bernard de Chartres, Gilbert de la Porrée, Thierry de Chartres comptent parmi les personnalités les plus marquantes de leur époque. Au ix^ s., Paris possédait déjà les trois écoles de S^^-Geneviève, de S. -Germain des Prés, de la Cathédrale. Leur renommée alla grandissant, et à partir de la deuxième moitié du XIP s. la métropole française, groupant autour de ses chaires toutes les intelligences d'élite, éclipsa les académies rivales.

126. Programmes d'études. — Les études sont établies suivant un plan hiérarchique, dont voici les étapes : les arts libéraux, les sciences, auxquels se superposent la philosophie et la théologie :

1° Les arts libéraux. Antérieure au moyen âge '), la classification des sept arts libéraux {artes libérales, qu'on faisait dériver de liber, livre) fut vulgarisée par les compendiums de Boèce, Cassiodore, Martianus Capella, Alcuin. On les répartit en deux groupes :

a) Le trivium (artes triviales, sermonicales , rationales) forme le groupe principal et comprend la grammaire, la rhétorique, la dialectique.

La grammaire comporte Tétude des grammairiens et des écri-

') Les branches du Quadrivium sont signalées par Ammonius Saccas comme une subdivision des mathématiques (Zeller, op. cit., \\\ p. 177, n. i). Mariétan croit découvrir l'origine de la classification complète des arts libéraux chez S. Augustin {Problème de la classijicat. des sciences etc., pp. 54 et suiv.).

vains anciens et médiévaux. Les grammairiens qu'on cite au premier rang sont Donat et Priscien, mais on cherche aussi la justification des règles grammaticales dans la vuîgate '). Aux autorités grammaticales, il faut joindre Isidore de Séville, et surtout Rémi d'Auxerre (mort vers 908), dont le commentaire sur Yars minor de Donat devint classique. Plus tard, avec le Doctrinale d'Alexandre de Villedieu et le Graecismus d'Eberhard de Béthune (fin du XIF ou début du xili^ s.), apparaît la forme des grammaires versifiées dont le succès fut considérable. — En grammaire on lit aussi les anciens classiques latins, Virgile, Sénèque, Horace, Térence, Juvénal, etc., et des écrivains médiévaux tels que Orose, Grégoire de Tours, Boèce et d'autres.

La rhétorique est moins en vogue que chez les Romains. Cicéron. Ouintilien, Marins Victorinus sont mentionnés dans l'Eptateuchon de Thierry de Chartres (v. p. l.)i comme les modèles préférés de la rhétorique "").

La dialectique remplit dans le trivium la plus grande place, et son élargissement s'accentue à mesure qu'on découvre les traités de rOrganon (128).

L'importance relative qu'on accorda aux branches du trivium créa des tendances diverses. A Paris, l'influence d'Abélard tendit à écraser la grammaire et la rhétorique ; à Chartres au contraire, où l'humanisme trouva un de ses foyers de culture (Bernard de Chartres, Pierre de Blois, Etienne de Tournai, J. de Salisbury), on mena de front les trois branches du trivium ^) ; à Orléans, dont les écoles brillèrent au déclin de celles de Chartres, les écoles étaient célèbres par leur enseignement des classiques latins *). La

■) Smaragdus, abbé de Saint-Michel vers 850 (cfr. Hist. litt. France IV, p. 455) écrit : « Donatum non sequiniur quia fortiorem in divinis Scripturis auctoritatem tenemus », cf. Thurot, Notices et extraits de divers manuscrits latins pour servir à l'histoire des doctrines grammaticales au moyen âge dans : Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, XXII, 2« partie (Paris, 1868), p. 81. — ') Clerval, Les écoles de Chartres au moyen âge du V* au XF/« s., pp. 221 et suiv. — ') V. Lettre-programme de Pierre de Blois dans Clerval, op. cit., p. 309 et suiv. — ♦) Un trouvère du xiii« s., Henry d'Andely, dans un poème allégorique sur la lutte des sept arts, symbolise ce conflit des

tendance la plus curieuse est l'invasion de la dialectique dans la grammaire. Les « modistes » dans leurs traités de modis significandi soumirent à l'analyse dialectique les barbarismes du latin scolaire, que d'aucuns préféraient au latin classique. Le mouvement s'accentua avec le célèbre Pierre Hélie et il aboutit au xiiie s., à l'avènement de la grammaire spéculative ').

b) Le Qiiadriviicm (artes qiiadriviales , reaies , physica, malhematica) comprend l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie, la musique. Les données encyclopédiques d'auteurs anciens, les traités de Boèce, V Astrolabe de Gerbert, et à partir d'Adélard de Bath, les théories d'Euclide servent de base à l'enseignement des mathématiques et de l'astronomie ; l'étude de la musique est mise en rapport avec les cérémonies du culte.

Le quadrivium eut moins de succès que le trivium, les connaissances techniques qu'il comporte n'étant pas aussi facilement accessibles. Aux quatre branches du quadrivium on joignit de bonne heure la médecine.

2° Les sciences naturelles et historiques. En général, V enseignement scientifique du haut moyen âge se borna au quadrivium. Cependant on fit quelques recherches sur la nature, principalement du côté des alchimistes. De plus, on trouve chez les premiers encyclopédistes de cette période (p. 138) une collection de faits empruntés notamment à Pline. Gerbert touche à des questions de sciences naturelles (137), et celles-ci sont en honneur dans le monastère du mont Cassin (v. p. 1.) et à l'école de Chartres. Le PhysiologuSy un curieux traité de l'époque patristique, fournit des descriptions symboliques d'animaux. Quant à l'histoire, ceux qui s'en occupent s'inspirent de S. Jérôme ou d'Eusèbe et rédigent des chroniques locales ').

y La philosophie. Les problèmes philosophiques proprement dits, graduellement posés à partir du viiP siècle, et qui à la fin du

grammairiens représentés par les orléanistes, et des dialecticiens représentés par les maîtres de Paris. Ceux-ci l'emportèrent. Willmaxn, Didaktik, l, 272. — ') V. Deux. Période. — ') Cf. Wattembach, Deutschiands Geschichtsqueilen im Mittelalter bis z. Mitte d. 13. Jahrh. Bd l, 1904.

Xir siècle forment un ensemble remarquable, ne doivent pas être considérés comme un développement, une annexe de la dialectique, de façon qu'il faille renfermer la philosophie dans le trivium (Ferrère, Mariétan et la plupart des historiens) ; mais il faut considérer la philosophie comme un stage plus élevé que les arts libéraux, une discipline nouvelle, qui reçut sa place dans les programmes scolaires entre les arts libéraux en dessous et la théologie au-dessus ') (Willmann). Cette hiérarchie fut lente à se préciser, mais elle est nettement établie au XIP s. par Hugues de St-Victor ^) et pleinement adoptée au XIIP s.

4° La théologie est enseignée simultanément avec la philosophie dans les grandes écoles.

127. Méthodes didactiques. — Dans la formation des méthodes scolastiques, il convient de distinguer les méthodes inventives ou d'élaboration doctrinale, et les méthodes d'enseignement. Les premières ont été signalées plus haut (p. 141) ; c'est des secondes qu'il s'agit ici. Les formes didactiques se sont lentement constituées, et leurs modifications sont remarquablement uniformisées dans les écoles d'Occident. A l'adoption d'un même programme d'études dans les écoles abbatiales et monacales de tous les pays occidentaux répond une organisation unique des méthodes d'enseignement, et les déplacements scolaires facilitent la vulgarisation des progrès adoptés.

Voici quelques particularités de la méthode scolastique :

1° L'enseignement scientifique est véhiculé par une langue unique, le latin philosophique, qui se constitue peu à peu.

Ainsi se créa, à côté des langues vulgaires qui continuèrent à diversifier les races, une langue savante unique. L'uniformité du vocabulaire et des formules philosophiques contribua dans une large mesure à créer une mentalité philosophique uniforme et à assurer le caractère supra-national de la scolastique.

2° Le cominentaire d'un texte, lectio, est la forme première et la plus naturelle de l'enseignement. La disputatio, basée §ur un

') Cf. p. 139, n. 4. — ') Erud. didasc, 1. III.

échange de vues entre maître et élève, apparaît au XIF s., lors de l'introduction de la logica nova. Il y eut aussi de bonne heure des traités rédigés d'après un plan propre, et plus tard des ouvrages synthétiques (senterîtiae, siunmaé).

3° La systématisation didactique d'une question déterminée, rudimentaire au début, se dessine nettement à partir d'Abélard (v. p. 1.). Un schéma formel devient dominant, bien qu'il n'apparaisse pas dans toute œuvre scolastique ').

4° Les arts libéraux et la philosophie servant de préparation à la théologie, cette organisation eut pour conséquence un phénomène propre au moyen âge et que le temps devait accentuer : le mélange de certaines matières et de certaiîis arguments philosophiques avec les matières et les arguments théologiques. Voilà pourquoi il importe de chercher les raisonnements philosophiques dans les cadres tracés pour l'étude théologique. Il va sans dire que cette simple juxtaposition de matériaux laisse entière la question de la distinction des deux sciences, tout comme l'origine de la philosophie sur un terrain théologique se concilie avec son autonomie.

De même, malgré leurs développements parallèles et leurs ressemblances, les méthodes théologiques demeurèrent distinctes des méthodes philosophiques (Chap. III, Art. III).

5° Aux méthodes didactiques on peut rattacher indirectement les procédés de transmission littéraire. Le moyen âge, et notamment ses premiers docteurs, ne voient dans l'histoire de la philosophie qu'un pur instrument au service du vrai. De là les plagiats €t les deftorationes, l'habitude de copier les textes de seconde main, de les modifier parfois, la manie de désigner les contempo-

') Grvbmaxx, Geschichte d. schoUist. Méthode, 1909, pp. 31 et 32, me fait dire que la scolastique (die Lehrmethode), consiste exclusivement dans l'emploi du schème : « videtur quod sic — sed contra — respondeo dicendum. % Je n'ai pas écrit que ce fut là le procédé unique de la didactique médiévale, mais un des procédés les plus saillants, ce que Grabmann lui-même accorde. Je suis d'autant plus surpris de la critique de M. Grabmann que j'ai toujours posé en thèse l'insuffisance des notions de la scolastique qui recourent à de simples particularités des méthodes d'enseignement (v. n. 104, et dans notre édit. de 1905» PP- 113 et suiv.).

rains par des indications vagues et anonymes '), le sans-gêne qu'on met à faire circuler des ouvrages apocryphes, à tronquer et à interpoler les textes, à perpétuer toutes espèces d'erreurs historiques,

128. Bibliothèque philosophique. — On peut ranger sous divers groupes les principaux ouvrages qui forment l'outillage philosophique pendant cette période. Ils sont communs à toutes les écoles et cette communauté contribue à expliquer l'uniformité des courants philosophiques en Occident.

I. Philosophes grecs. Rares sont ceux qui lisaient les auteurs grecs dans leur langue originale ; presque tous recouraient à des traductions latines.

1° Aristote. a) Logique. Au IX<? s., on connaît le de interpretatione, dans les traductions de Marins Victorinus et de Boèce ; et dès la fin du x^ s. la traduction des Catégories par Boèce. Vers 1121, Abélard ne possède pas d'autres traités aristotéliciens, mais V Eptatetichon de Thierry de Chartres, achevé vers 1141, contient en outre le premier livre des premiers Analytiques, les Topiques et les Sophistiques , c'est-à-dire les autres livres de l'Organon, à l'exception des seconds Analytiques et du second livre àe^ premiers A7ialytiques ""). Suivant une note ajoutée à la chronique de Robert de Torigny pour l'année 11 28, déjà alors Jacques de Venise aurait traduit du grec en latin, les Topiques^ les deux Analytiques et les raisonjiements sophistiques ^). Ils furent également traduits par Henri Aristippe, de S.-Séverin en Calabre (f 1162). De son côté, Gérard de Crémone (f 1187) traduisit, probablement de l'arabe, les seconds analytiques et le commentaire de Thémistius. Vers le milieu du XIP s., Otto de Freisingen (f 1158) vulgarise les nouveaux ouvrages en Germanie. La seconde moitié du XIP s. est en possession de tout YOrganon d'Aristote. Il ya donc, au XIP s.,

') Mandonnet (Siger de Brabant, t. VI, p. 46) l'appelle la loi du silence. La fréquence des anonymats et la multiplicité des attributions erronées dérivent, selon lui, non pas d'un manque de sens de la propriété littéraire, mais de l'extrême modestie des auteurs ou de la négligence des copistes qui omettaient de marquer l'état civil d'un écrit, ou du fait que certains écrits n'étaient pas destinés à la publicité {Revue Thomiste, 1909, p. 40). — *) Clerval, op. cit. p. 244. — ') MiGNE, P. I-., 64. — *) Dans la traduction de Jacques de Venise, (v. p. 1.)

tl

îine seconde initiation partielle de VOrganon, et elle sert de point de départ à une classification de la logique en loglca vêtus (traités connus avant le XIP s.) et logica nova (traités connus depuis le Xiie s.) ').

b) Par contre, le haut moyen âge ne possède ni la Métaphysique, ni la Physique, ni le traité de Fmtie, c'est-à-dire aucun des ouvrages fondamentaux de la synthèse péripatéticienne. Or, quand on isole VOrgafwn, on peut se méprendre sur la pensée intégrale du Stagirite, et réduire sa philosophie à un ensemble de règles logiques. C'est par des voies indirectes (Chalcidius, Boèce) qu'on connaît quelques doctrines métaphysiques, physiques et cosmologiques.

Les générations occidentales du xiiF s. utiliseront pleinement les grandes œuvres de la synthèse aristotélicienne ""), mais il faut avancer, plus qu'on ne l'a fait jusqu'ici, la nouvelle action d'Aristote sur l'Occident. M. Duhem relève dans Vopusculum de opère sex dierum de Thierry de Chartres plusieurs doctrines nettement empruntées à la Physique péripatéticienne, et il signale chez d'autres chartrains des influences similaires. D'où il conclut que la Physique d'Aristote était connue à Chartres, au milieu du xiie s., sans doute par des traductions de Gundissalinus ^). JMandonnet arrive au même résultat par des voies différentes : « On a universellement placé ce phénomène trop tard. Cette seconde entrée d'Aristote chez les Latins s'étend d'ailleurs sur un siècle de durée, depuis la traduction du IVe livre des Météores par Henri Aristippe avant 1162, jusqu'à la traduction des Économiques par Guillaume de Moerbeke, vers 1267 » *).

En résumé, les scolastiques des premiers siècles n'ont vu dans Aristote qu'un logicien, et il circule dans les écoles des plaintes amères sur son obscurité ^).

') Sur les traductions de la Logique avant le xiii« s., v. Mandonnet, Siger, t. VI. p. 9, n. 2. — ') V. deuxième période. — ^) Duhem, Du temps ou la scolastique latine a connu la physique d'Aristote (Revue de Philos., 1909, pp. 162-178). — *) Mandonnet, op. cit., t. VI, pp. 13 et 14. — *) Boèce l'appelle turbator verborum ; un auteur inconnu du x« s. parle de Varistotelicus labyrinthus (Baumgart-

NER, op. cit., pp. 10 et II).

2° De Platon on possède un fragment du Timée dans la traduction de Cicéron et de Chalcidius (85). J . Scot Ériugène cite déjà le célèbre dialogue que l'on voit de plus en plus entrer dans la circulation littéraire. Les préoccupations métaphysiques dont est bourré le Tiviée auraient pu, dans une certaine mesure, contrebalancer les influences de la dialectique aristotélicienne. Mais le Timée est obscur ; sans compter qu'en maints endroits il donne le change sur la vraie pensée de Platon ; de plus^ les commentaires éclectiques de Chalcidius contribuent à rendre son intelligence difficile : on peut dire, en général, qu'il fut incompris pendant la première période. En dehors du Timée on ne connaît des œuvres de Platon que des passages incidents, ou même simplement le titre (par Chalcidius). Ce n'est qu'au xii^ s. que commencent à circuler quelques copies du Phédoii et du Menon, Henri Aristippe les traduit en Sicile. Par contre, beaucoup de théories platoniciennes sont transmises par S. Augustin, et par des commentaires néo-platoniciens où elles sont d'ailleurs modifiées ou défigurées.

3° Commentaires aristotéliciens, a) Ulsagoge (appelé aussi XInstitutio, ou \ introduction ^ ou le traité des cinq voix) de Porphyre'), déjà plusieurs fois commenté par les derniers philosophes grecs, jouit d'un crédit inmiense chez les premiers philosophes médiévaux, dans la traduction de Marins Victorinus, et plus tard dans la traduction et le double commentaire de Boèce. Porphyre passe pour un partisan d'Aristote, et on ne soupçonne même pas qu'il est inféodé à une école antagoniste (79).

Le traité des cinq voix étudie les cinq prédicables (le genre, l'espèce, la différence spécifique, le propre et l'accident) ; il servait d'introduction aux Catégories d'Aristote. Les prédicables expriment les divers modes suivant lesquels le prédicat d'un jugement peut être énoncé d'un sujet. Porphyre non plus, dans son Isagoge, ne va au delà de cette signification logique des prédicables. C'est

■) Réédité par A. Busse, Berlin, 1887 (T. IV, des Conimentaria in Aristotelem grœca, édités par l'Académie de Berlin).

à peine s'il signale le problème de l'objectivité des notions universelles, et l'énigme qu'il pose devient le point de départ de la querelle des universaux (Chap. II, Art. i, § i).

b) BoÈCE commenta les Catégories, le de interpreiatione. Ses autres commentaires sont perdus.

Le haut moyen âge ne connut pas d'autres œuvres de la philosophie grecque ; mais les écrivains latins et les pères avaient transmis le nom d'un grand nombre de personnalités célèbres, et on possédait des bribes de plusieurs systèmes grecs, principalement de l'épicurisme, du stoïcisme, du pythagorisme '). Du néoplatonisme il n'était demeuré aucune œuvre originale (p. 125).

IL Philosophes latins. Le legs de l'antiquité latine, si riche en matière littéraire, se réduit pour la philosophie à :

1° Une série de cojnpilations de la décadence latine. Citons : les œuvres de Marius Victorinus (p. 85), dont on connaît une traduction de VIsagoge de Porphyre et plusieurs traités et commentaires de logique ; — de Macrobe (p. 86), auteur de Saturnales et d'un commentaire du Songe de Scipion, souvent cité au moyen âge ; on y trouve les théories de l'unité de l'Ame du Monde et de l'intellect unique pour tous les hommes et une foule de données mathématiques et astronomiques ; — de Claude Mamert de Vienne, en Gaule (vers 450) qui écrivit de statu aniniae, où il défend contre le semipélagien Faustus l'immortalité de l'âme ; — de DoNAT. Par Macrobe et Donat, le moyen âge prit connaissance de beaucoup de faits de l'histoire ancienne.

2° Quelques commentaires iiéo- platonicien s. à) Sous le nom d' Apulée de Madaure (p. 7 2), les scolastiques font circuler un commentaire de interpreiatione et un traité de dogmate Platonis. Plusieurs lui attribuent en outre un dialogue intitulé Asclepius. D'autres, au contraire, mieux informés, comptent le dialogue Asclepius parmi les écrits hermétiques, et sous le titre de liber de deo deorum y voient l'œuvre d'un philosophe égyptien, Mercure

*) J. de Salisbury cite aussi des extraits d'une lettre de Plutarque, Polycratiens V. I.

Trismegiste. On connaît encore d'autres écrits hermétiques (p. 72) comme le Logostileos (Xôtoç léXeioç) cité par Abélard et Alain de Lille.

b) Dans le même groupe, notons le commentaire dont Chal- ClDius(p.86)fait suivre sa traduction àwTimée.Ce commentaire est une compilation dépourvue d'originalité et conçue dans l'esprit de l'éclectisme platonicien du ii^ s. ap. J.-C. Chalcidius pille principalement Posidonius, Adraste et Albin (p. 65, 68, j2). Il traduit bon nombre d'idées platoniciennes, et cite des extraits d'œuvres de Platon autres que le Tifuée ; mais il rapporte également des théories aristotéliciennes (et rejette notamment la définition de l'âme forme du corps), cite les stoïciens Chrysippe et Cléanthe et compare leurs doctrines, emprunte des idées aux pythagoriciens, à Philon, à Numenius, etc., sans oublier les médecins grecs. Les ioniens, les éléates et les atomistes de la période antésocratique sont presque tous cités : si bien que Chalcidius constitue jusqu'au xiF siècle une des sources principales de l'histoire de la philosophie grecque. Ce qui contribue à expliquer l'énorme influence de ce commentaire.

3° Quelques œuvres ou parties d^œuvres de Cicéron (les Topiques, le de ojfficiis, le de inveiitione rhetorica, les deux livres Rhetoricorum ad Herenniu7n, le de partitione oratoria) ; de SÉNÈQUE (le de beiieficiis, p. ex.) et de Lucrèce.

Cicéron fait autorité en dialectique et en rhétorique. Quant à Sénèque, ses maximes stoïciennes reviennent aisément, à raison de leur puritanisme, sous la plume des rares scolastiques qui s'adonnent à la morale. Dès le début du moyen âge, circulent sous le nom de Sénèque plusieurs ouvrages apocryphes ; tels sa prétendue correspondance avec S. Paul, et les traités formula honestae vitae (ou de quatuor virtutibus cardinalibus), de moribus, etc., écrits au iv^ s. de notre ère '). Par contre Lucrèce ^), l'interprète autorisé de l'épicurisme, est moins accrédité chez les sco-

') Hauréau, Not. et extr. de qq. man. latins, II, 202, IV, 15 et 267. — ') Ce sont deux compilateurs, Isidore de Séville et Rhaban Maur qui lui font le plus d'accueil (p. 138).

l60 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XII^ S

lastiques, et se trouve être plus souvent l'auxiliaire de leurs adversaires. C'est ainsi que la psychologie matérialiste des Cathares lui emprunte ses arguments (Chap. III, Art. II).

III. Les PÈRES DE l'Église, maîtres attitrés de la théologie médiévale, lèguent par contre-coup leurs idées philosophiques et celles de l'antiquité. On les appellera saiidi, par opposition à />///-

losophi.

1° Parmi eux, S. Augustin prend le premier rang. On s'imprègne principalement de sa psychologie ; on lui emprunte aussi des thèses métaphysiques. A son autorité se rattache le groupe important des doctrines platonico-augustiniennes (p. 141).

2° Pseudo-Augustin. L'ascendant de S. Augustin, comme philosophe et comme interprète du dogme, explique qu'on ait inscrit sous son nom une série d'ouvrages apocryphes, bourrés très souvent de théories antiscolastiques, voire même anti-augustiniennes.Les principaux traités pseudo-augustiniens sont : a) Caiegoriae decem, un abrégé des Catégories d'Aristote qui eut une grande influence; b) Principia dialecticae, monographie de grammairien sur la distinction des termes simples et composés ;

c) Contra quinqiœ haereses, dont l'auteur notamment cite des textes hermétiques en les transformant dans un sens chrétien ;

d) Plus tard, le de spiritu et anima, vrai manuel de psychologie augustinienne, fort en vogue chez les scolastiques (v. p. 1.).

3° Le haut moyen âge possède ou cite des traités d'ORiGÈNK (dans la traduction du Rufin, v. p. loi, n. i), de Grégoire de Nysse, de Clément d'Alexandrie, de Lactance, de S. Jérôme, de S. Ambroise, dont X Hexaemeron fait connaître plus d'une théorie aristotélicienne. Le semipélagien Cassien (f 435), contre qui S. Augustin écrivit ses derniers ouvrages, transmet secondairement quelques idées philosophiques au moyen âge, par l'intermédiaire d'Alcuin et de Rhaban Maur. On a beaucoup lu son traité de instittdis coenobiorum et ses collationes patruvi XXIV.

4° Il circule au xir s. une traduction du Tiepi cpùaeuuç àvGpujTTOu cIcNemesius (p.ioi), faite par Alfanus( 105 8- 108 5), archevêque

de Salerne. En 11 59, le même ouvrage fut traduit par Richard Burgondio de Pise, sous Frédéric Barberousse '). Burgondio traduisit aussi la TTriïn Tvibcreujç (Fo7is sciejitiae)^ de Jean Damascène (v. Sect. 2™«).

5° Mentionnons aussi les écrits du Pseudo-Denys l'aréopagite et de Maxime le Confesseur. Les traités des noms divins et de la hiérarchie céleste dont on possédait plusieurs copies en Occident dès le viir s. "") sont traduits au ix« s., par J. Scot Ériugène; S. Anselme les remet en honneur au xp s. Jean Sarrasin, un ami de J. Salisbury, traduit au xiP s. plusieurs traités du pseudo- Denys. Ils imprègnent la mystique et l'esthétique médiévale ; ils ont été commentés tour à tour dans le sens du panthéisme néo-platonicien et de l'individualisme orthodoxe.

IV. Écrivains arabes et byzantins. Par l'intermédiaire des moines du Mont-Cassin, l'Occident a connu au xiP s. quelques produits de la science arabe. Notamment Constantin l'Africain ou Constantin de Carthage (vers 1050) traduisit un traité de ISAAC ISRAELI (vers 900) sur les éléments, ainsi que des œuvres de Galien et d'HiPPOCRATE, en 1145/47. Mais ces traductions sont des phénomènes peu importants : avant le xiiP s. il n'y eut pas de contact intime de l'Occident avec la philosophie byzantine et arabe.

V. Écrivains médiévaux. A côté d'Isidore de Séville, Grégoire le Grand ^), Bède le Vénérable et Rhaban Maur dont il

') Baeumker, Nemesius. Sonderabdr. ans Wochcnschrift fur klass. Phil. 1896, p. 2 f. ; Domanski, Die PsychoL d. Nemesius, p. xii. La traduction d'Alfanus a été publiée par Holzinger (Prague), celle de Burgundio par Burkhard (Vienne). Grabmann divise en deux groupes les traductions entreprises au XII® s. du grec un latin : au premier groupe, en rapport avec le monde byzantin, se rattachent Jacques de Venise et Burgondio de Pise. Le second groupe a son siège d'activité en Sicile et comprend Alfanus de Salerne, son ami Constantin l'Africain, et Henri Aristippe. Grabmann, Die Gesch d.schol. Méthode^ Bd II, p. 75 et suiv. M. Grabmann a eu l'obligeance de nous envoyer cet ouvrage en épreuves, avant sa publication. Nous l'en remercions cordialement. — *) Le pape Paul I envoya un exemplaire à Pépin vers 757 ; Adrien I, à l'abbé de S. Denis vers 750. Un troisième fut adressé à Louis le Débonnaire en 827 (v. p. 1.). — ^) Au début du moyen âge le nombre des citations de Grégoire le Grand dépasse même celui des citations de S. Augustin.

.ir

a été parlé plus haut, les grands éducateurs du haut moyen âge furent Martianus Capella, Cassiodore et Boèce. Il faut noter aussi que plusieurs œuvres de philosophes médiévaux postérieurs jouirent d'un grand crédit et devinrent pour ainsi dire classiques : tels, les ouvrages de S. Anselme et le Liber sex principiorum de Gilbert de la Porrée.

129. Martianus Capella, Boèce, Cassiodore. — Martianus Capella, de Carthage (2"^^ moitié du v« s), vint à Rome, et écrivit (vers 430), un Satyricoix et un traité intitulé de impiiis Mercurii et Philologiae où il compile Varron et d'autres grammairiens. Le moyen âge étudia avidement cette étrange encyclopédie, parce qu'elle offre un essai de classification des connaissances humaines et dresse un plan d'études complètes. Martianus vulgarisa le trivium et le quadrivium. Arts et sciences apparaissent sous forme de personnages mythologiques. L'auteur fait de la fantaisie plutôt que de la science et jouit, au début du moyen âge, d'une influence imméritée ').

Boèce et Cassiodore furent l'un et l'autre ministres du roi des Goths, Théodoric, qui par ses sages initiatives avait suscité dans ses États une culture scientifique '). Boèce (vers 480-525, désigné parfois sous le nom de Manlius consul) est un esprit beaucoup plus vigoureux que M. Capella et Cassiodore. Son œuvre philosophique comprend :

1° Des traductions, notamment de Ylsagoge de Porphyre et de diverses œuvres d'Aristote. Il traduisit les Catégories et le Ttepi épMHveiaç. Les trois dernières parties de YOrgajion (Analyt., Topiques, raisonn. sophist.) ne furent pas retrouvées, ce semble, avant la fin du xir s. Lui-même renvoie à la Métaphysique et à la Phy-

') Les sept arts sont représentés sous forme de jeunes filles escortant Philologie, fiancée à Apollon. La Grammaire est une fille de Memphis, et porte sur un plateau des instruments pour délier la langage des enfants, etc. La dialectique est représentée par une femme au visage émacié, tenant dans une main un serpent, dans l'autre cachant un hameçon, — *) Cette renaissance avorta à cause de l'invasion des Lombards (568), comme plus tard le renouveau de civilisation dont Isidore de Séville fut l'initiateur en Espagne fut arrêté par la conquête arabe de 712.

siqiœ d'Aristote {Li lib. de interpr.y II), et annonce son intention de traduire et de commenter tout Aristote ').

2° Des commentaires : un double commentaire de Ylsagoge, un commentaire des Catégories, du de interpretatio7ie d'Aristote (sa principale œuvre logique), des Topiques de Cicéron ;

3° Des traités originaux sur les syllogismes catégoriques et hypothétiques ,^wx la division, la défiiiition, les différences topiques : toutes monographies hautement appréciées au moyen âge. Avec non moins d'éloges, les scolastiques citent ses travaux sur la mathématique et la musique, et surtout un ouvrage de morale, que Boèce, disgracié pour des raisons politiques, écrivit en sa prison de Ticinum : le de consolatione philosophiae . Elégant de style, ce traité montre à quel point son auteur était imbu de la culture antique "*).

Boèce laissa en outre divers écrits théologiques (de trinitate, de hehdomadihus, de duabus naturis in Christo). Le de fide catholica est d'une attribution douteuse.

Boèce exerça sur la philosophie de cette période une influence considérable. Jusqu'à la fin du XIF s., il fut la principale source de l'aristotélisme, et on le considéra comme égal, même comme supérieur à Aristote. Non seulement ses traductions et ses commentaires du Stagirite, mais aussi ses abrégés originaux, qui ont suppléé longtemps aux parties inconnues de YOrganon, devinrent la base des études (^q dialectique. Le philosophe barbare fit aussi connaître une foule d'autres idées aristotéliciennes : ainsi il mentionne diverses théories méthodologiques , comme la fameuse division

') Ego omne Aristotelis opus quodcumque in manus venerit in Romanum stilum vertens eorum omnium commenta Latina oratione perscribam {de i?iterpret. éd. secunda, 1. II). Sur les traductions de Boèce, v. une note de P. Man- DONNET, Siger de Brabant, p. 7-9. Cf. Grabmann, op. cit. I, 150 et suiv. ; Manitius, op cil. p. 25 et suiv. — ') Groupement des œuvres philosophiques de Boèce d'après )^^Ki\\y\ {Philologus, 62, 141 fF.) : i) Commenta in isagogen Porphyrii. 2) In categorias Aristotelis. 3) In libr. Aristotelis de interpretatione. 4) Priora et posteriora analyt. Aristot., traduct. et comment. 5) De syllogismo categorico. 6) De syllog. hypothetico. 7) De divisione. 8) Ecrits sur les topiques d'Aristote et de Cicéron. 9) De consolatione philosophiae.

l64 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XII^ S.

tripartite des sciences théoriques en métaphysique, mathématique, physique (p. 29); lui-même affectionne et pratique la méthode mathématique et déductive ; on trouve aussi, disséminés dans ses œuvres, des fragments d'idées sur la nature et le processus de la connaissance, des conceptions imparfaites de la matière, de la forme substantielle, du changement, de La substance, de la personne, des causes ; le de consolatio?ie philosophiae reproduit l'argument du moteur immobile, le de trinitate étudie l'application des formes grammaticales à la divinité, etc. Enfin Boèce fixa la terminologie latine d'une foule d'expressions de philosophie aristotélicienne.

Boèce, d'ailleurs, n'est pas asservi à la doctrine d'Aristote. Il met dans la circulation des écoles bon nombre d'idées néoplatoniciennes (transcendance de l'Un suprême au-dessus des catégories ; le premier principe ineffable), stoïciennes, pythagoriciennes, augustiniennes. La théodicée du de con&olatmie philosophiœ est une étude de la Bonté et de la Providence divines ; les idées de nombre et d'unité jouent un rôle prépondérant dans ses théories sur la nature divine, la création, l'exemplarisme.

Bref, Boèce est le canal qui transmet aux scolastiques les éléments les plus divers, que l'on rencontre plus tard, triés par l'éclectisme, dans les synthèses du xill^ siècle.

Quant à Cassiodore (vers 470-570), il est, comme Martianus Capella, un pédagogue qui s'efforce de consigner dans ses traités de orthographia, de artibiis ac disciplùns liberalitim litterariim, de institutioiie divinarum litterariiin tout ce qu'il a appris sur le trivium et le qiiadrivmm , principalement à l'école de Boèce. Son opuscule d.e aiihua, d'inspiration augustinienne, fut utilisé par Rhaban et Hincmar ').

130. Division de cette période. — L'effort principal de la scolastique, pendant cette période, porte sur V élaboration des

') Un autre compilateur, dans ses écrits moraux, Martin de Bracara (f 580) formula vitae honestae, de ira, de paupertate, de moribus, pro repellanda jactantia, de superbia, exhortatio humilitatis s'inspire largement de Sénèque. Manitius, 4fp. cit., p. IIO.

grandes doctrines, qui seront le noyau de la synthèse du XIII® siècle (v. p. 1.). Cette élaboration, longue et pénible, ne s'accomplit pas sans de nombreux tâtonnements. C'est ainsi que la plupart des scolastiques laissent se glisser dans leur philosophie des théories mal équilibrées, d'autres, à côté d'idées franchement scolastiques, accueillent telles doctrines qui conduiraient à des conséquences opposées, si on les interprétait en toute rigueur. Mais ces philosophes se gardent bien ou se défendent même d'aller jusqu'à ces extrêmes ; ils n'aperçoivent pas ou ils récusent les corollaires de leurs principes. — Voilà pourquoi nous les considérons tous, sans distinction, quoique à des titres divers, comme des pionniers d'une même œuvre : scolastiques sera leur nom de famille.

Cependant, d'autres philosophes s'engagent dans des directions divergentes ; leurs principes sont la contrepartie des idées constitutives des philosophies scolastiques. C'est ainsi que le monisme d'un Scot Eriugène va directement à l 'encontre du réalisme individualiste qui évolue dans les gloses d'un Heiric d'Auxerre ou les traités d'Anselme de Cantorberv, et ce monisme s'est développé de fait en doctrines dont le caractère oppositionnel n'échappa guère aux contemporains. De même le matérialisme des Cathares s'oppose franchement au spiritualisme d'un Alain de Lille, et on écrivit des traités ex professo pour le combattre.

On ne pourrait juger de la scolasticité des doctrines préscolastiques en dressant, à l'aide dun collationnement matériel, un tableau des similitudes et des variantes que ces doctrines présentent avec la scolastique du xiii® s. — à la façon dont on catalogue les données des évangiles synoptiques.

Une étude historique doit envisager les doctrines non seulement au point de vue statique, mais surtout dans leur sens dynamique et évolutif. Or, quand on se place à ce second point de vue, l'histoire des idées nous fait assister à la formation doctrinale de la scolastique jusqu'au XII® s., et ce travail interne se résout et se parachève dans le travail du Xlll® siècle. Le problème des uni ver-

'iJlf m

l66 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XII^ S.

saux en fournira un bel exemple ') Il faut donc étudier cette formation même en la rapportant au terme où elle aboutit. Dans l'élaboration doctrinale du haut moyen âge, on pressent la force qui mène à la maturité, comme dans le gland on pressent le chêne. De là nous avons choisi comme critère d'une classification des systèmes de cette période (ou des fragments de systèmes) en scolastiques et non scolastiques, la conformité on la non-conformité objective des théories formulées par un philosophe avec les tendances fojidame?itales de la conception ^colastique du XIIT s., qui complète^ unifie et solidarise les doctrines reçues du haut moyen âge.

A ce principe de division d'ordre idéologique on en peut joindre un second d'ordre chronologique. Le xil* siècle étant l'âge d'or des écoles philosophiques, l'étude de la première période comportera deux chapitres, ayant pour objet respectivement : 1° la philosophie occidentale du ix^ au xii^ s. ; 2° la philosophie occidentale au xii^ s.

Dans chacun de ces chapitres on fera le départ entre les théories scolastiques et les théories non scolastiques.

131. Sources et Bibliographie. — Jean de Salisbury, Polycraticus et Métaiogicus. (V. p. 1.).

Sur tous les personnages de cette période, v. Manitius, op. cit. — Marius Michel, Le livre des origiiies d'Isidore de Séville, (R. intern. enseignement, 1891, p. iq8). Se place au p. vue de la philol. et de l'étude de la grammaire. ASchenk, De Isidori Hispalensis de natura reriim libelli fontibus {Dhs. Jena, 73 p.) ; SchûTTE, s indien ii. den Schriftstellcrhatalog (de viris illustribus) d. hl. Isidorus von Sevilla (coll. Sdralek, Breslau, 1905) ; K. Seydl, Alkiiins Psyc]volo^ie (Jahrb. Phil. spek. Theol. 19 10, p. 34-55)- — Sur Boèce : Usener, Anecdoton Holderi, ein Beitrag zur Gesch. Roms in ostgoth. Zeit (Festschr. z. Begrùssung d. 32 Versamml. deutsch. Philol. Bonn, 1877). Important. Grabmann, op. cit.,

') M Domet de Vorges écrit très justement à propos d'une des personnalités philosophiques les plus brillantes de cette première période : « le péripatétisme du xiii<' siècle n'a pas été, comme beaucoup semblent le croire, une transformation complète de la philosophie antécédente, mais les principales solutions qu'il a proposées existaient depuis longtemps dans la pensée des docteurs, bien que moins précisées et surtout moins méthodiquement développées. » 5. Anselme, p. 82.

p. 148-178, et la publication de Rand, dans la collection de Traube ; G. Browne, AUuin of York, (London, 1908) ; J. Langen, Oionysius v. Areop. und d. scholastiker (R. intern. théologie, 1900) ; F. Zimmermann, Cassiodors Schrift iiber die Seele (Jahrb. Phil. spekul. Theol., 1911), 414; Godet, Bède le Vénérable, (art. du Dict. Théol. Cath. de Vacant, 1903.) Généralités. Sur Rhaban Maur, Fr. Kunstmann, Hrabanus Magnentius Maurtis (Mayence, 1841) cf. p. 1.; Habutzel, Hrab. Maurus, (Bibl. Stud. 9, 3. Freiburg 1906 et Histor. Jahrb.

Philosophie et théologie : Brunhes, La Foi chrétienne et la philosophie au temps de la Renaissance carolingienne, Paris 1933. Bien fait ; Heitz, Essai historique sur les rapports eîitre la philos, et la foi de Bere71ger.de Tours à S. Thomas d'Aguin, (Paris 1909V Bien fait.

Théodicée : G. Grunwald, Gcschichte der Gottesbeweise im Mitt. bis z.Ausgang d. Hochscholastiki^^iU. Gesch. Philos. Mitt. VI, 3); Baeumker, Witelo, {ibid. III, 2) p. 286-338. Digression sur l'hist. des preuves de l'existence de Dieu. Deux bonnes études.

Liberté : J. Verweyen, Das Problem der Willensfreiheit in d. Scholastik auf Grimd d. Quellen dargest. u. krit. gewiirdigt. Bien fait (Heidelberg 1909).

Écoles : L. Maître, Les écoles épiscopales et monastiques de l'Occident depuis Charlemagne Jusqu'à Philippe-Auguste, Paris, 1866; A. Ebert, Die Literarische Bewegung zur Zeit Karls d. Gr. (Deutsche Rundschau 11, p. 398-410); Specht, Geschichte d. Unterrichtswesen in Deutschland, (Stuttgart, 1886) vieilli ; Will- MANN, Didaktik, t. I, § 18 bon ; Clerval, Les écoles de Chartres au moyen âge du v« au xvi« s. (ds Mém. de soc. archéol. Eure et Loir, 1895). Excellent. Tableau général des écoles préscolast.; La Foret, Histoire d'Alcuin. Paris, 1898, consacrée surtout à sa vie et à son rôle d'organisateur ; Robert, Les écoles et fenseignt de la théol. pdt la prem. moitié du XII'' s. (Paris 1909). La prem. partie s'occupe de l'organisation générale des écoles.

Programmes et méthodes : Mariétav, Problème de la Classification des sciences d'Aristote à 5. Thomas. Paris, 1901. Très documenté, pas toujours méthodique ; WiLLMANN, Op. cit., § 19 (riche bibliogr. de la matière et notamment pour chacun des arts libéraux, pp. 267 et suiv. ) ; Clerval, op. cit. L'organisation des études de Chartres donne une idée de ce qui existait ailleurs ; Pfister, Etudes sur le rc^ne de Robert le Pieux, (Bibl. des Hautes Études, Paris, 1885), signale des programmes d'étude; Picavet. Hist. de V Enseignement et des écoles du /X* au XIII'' s. (R. intern. enseign. 1901) ; M. Roger, L'enseignement des lettres classiques d'Ausoneà Alcuin, Paris, 1905 ; Ferrère, De la division des sept arts libéraux, (Ann. de philos, chrét. Juin 1900). Pas net ; Willmann, Gtfs<:/ïiV:/i/^ d. Idéal. Il, § 67 ; De Wulf. Introd, à la Philos. 7iéo-scol., §§ 4 et 9 ; G. Kurth, Notj^er de Liège et la civilisation au X'' s. (Bruxelles, 1905) ch. xiv : L'instruction publique.

Bibliothèque. Sur les catalogues du m. âge : Gottlieb, Ueber mittelalt. Biblio- //*^/^^M,Leipsig,i900.— J.Bernays, Ueber den unter den Werken d.Apuleiusstehenden hermetischen Dialog Asclepius, (dans Monatsber. d. K. Akad. d. Wissensch. Berlin, 187 1, p. 500) ; Switalski, Des Chalcidius Kommentar zu Plato's

l68 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XII^ S.

Timaeus, (dans Beitr. Gesch. Philos. Mittel. 1902, III, 6). Étudie les sources de Chalcidius et pas son influence au moyen âge ; Portalié, Développement historique de Patigustifiisme, dans Dict. TiJoL cath., 1903. V. prem. partie, très intéressante ; Jourdain, Recherches crit. sur l'âge et P origine des traduct. d'Arisiote (Paris, 1843). A servi de point de départ à ces recherches. Devenu insuffisant.— V. toute la bibliogr. jusqu'en 1902 chez Uberweg-Heinze. Sur les trad. d'Aristote avant le xiiie s., v. outre les passages cités de Mandonnet, Stein- SCHNEIDER, Die euro^. Uebersetz. aus d. Arabischen etc. (Sitzungsber. k. Akad. Wissensch. Wien, Phil. Hist. Klasse, Bd 149 u. 151); Hartwig, Die Uebersetzgslitteratur Unteritaliens in der hormannisck-staiifischen Epoche (Cenlralblatt f. Bibliothekwesen, III, 1886); Hasklns and Lockwood, The Sicilian traiislators ofthe XII cent, and thefirst latin version of Ptolemys Almagest (Harvard studies in classical Philol., XXI, 1910, p. 75-102); Grabmann, Op. cit., t. II, p. 59, Étude minutieuse des auteurs connus au xii« s.

DuHEM, La Physique néo-patonicienne au moyen âge (R, quest. scientif. 19 10) Expose la fortune de l'astronomie de Chalcidius et des Macrobe dans la première période du m. a. Appuhn, Das Trivium u. Ouadrivium ifi Théorie u. /'ra.r/s(Erlangen, 1900).

Migne a édité les œuvres d'Alcuin (P. L , t. 100, loi) ; Boèce, (t. 63 et 64) ; Bède, (t. 90-95) ; Cassiodore, (t. 69, 70) ; Isidore de Séville (t. 81-84) ; Rhaban Maur, (t. 107-112). Eyssenhardt a donné en 1893 ^ne 2™® édit. de Martianus Capella (Leipzig, Teubner). Nouv. édit. des commentaires de Boèce sur risagoge, par S.Brandt,B^^/^//5 in Isagoge^i P or phyrii commenta ds Corpus scriptorum ecclesiastic. latin. (Vienne 1906), avec une intéressante préface.

Page 1