Comment la question des universaux se pose
en philosophie. — Bien qu'on ne puisse artificiellement circonscrire la scolastique dans une joute monotone sur le problème des universaux (1x3), ce problème n'en est pas moins un des premiers qui se posent sur le terrain de la spéculation pure, et il absorbe le plus grand effort de pensée de cette période. Aussi bien, la question des universaux est de toutes les philosophies, parce qu'elle est vitale. Et elle porta bonheur à la scolastique, car elle amena la discussion sur des théories fondamentales de métaphysique et de psychologie.
Le problème des universaux n'est autre que celui de V objectivité r^^//^ de nos connaissances intellectuelles. Tandis que les choses qui tombent sous nos sens sont particularisées et multiples, l'objet de certaines de nos représentations (les connaissances intellectuelles) est indépendant de toute détermination individuelle : il est abstrait et universel. La question est de savoir si ces conceptions sont fidèles ; si les caractères de l'objet co7îçu ne sont pas incompatibles avec ceux de l'objet existaiit hors de nous; dès lors si nos concepts nous renseignent, et dans quelle mesure, sur un monde réel.
On est convenu de distinguer quatre réponses à cette question '). Il importe d'autant plus de les préciser que les historiens ne s'accordent pas sur le sens à donner aux dénominations par lesquelles on les désigne.
■) On trouvera un exposé complet de ces réponses dans la Critériologie générale de D. Mercier, n»» 134 et suiv. Louvain, 191 1.
I/o LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XII* S.
1° Le réalisme exagéré. Elle apparaît évidente l'harmonie entre le concept et la réalité objective, si celle-ci existe en ce même état d'universalité que revêt la réalité conçue. Il y a alors parallélisme Strict entre l'être et la pensée. Le réalisme outré, franchement affirmé par Platon (20), résout adéquatement le problème. Mais ne fait-il pas violence au bon sens ? Dans la nature, en effet, tout être n'est-il pas individuel, et les substances ne sont-elles pas indépendantes les unes des autres dans leur acte existentiel ? Aristote a inscrit ce théorème à la première page de sa métaphysique (44) ; et tous les adversaires du réalisme exagéré s'y sont ralliés.
Mais l'affirmation de l'indépendance substantielle de l'individu soulève aussitôt cette question que le réalisme outré évite et qui recèle la vraie difficulté : comment une représentation universelle peut-elle être conforme à un monde qui ne contient que des individus f
2° Le ?tominalisme. Contrairement au réalisme outré, qui forge le monde réel d'après les attributs du monde pensé, le nominalisme modèle la représentation sur la chose extérieure ; en conséquence nie l'existence des concepts universels, et refuse à l'entendement le pouvoir de les engendrer. Nos représentations sont singulières comme le réel représenté. Mais alors, que sont les notions soi-disant générales? Taine répond: des noms compris ').
Le nominalisme, ainsi déftîii, est du sensualisme, puisqu'il implique la négation de l'idée abstraite et universelle distincte de la sensation. A notre avis, pareil nominalisme n'a pas existé au moyen âge. Il n'eût pu se développer dans la scolastique, qui est une philosophie spiritualiste : supprimez la distinction de nature entre sensation et pensée, et les thèses fondamentales de la scolastique s'écroulent '').
3° Le conceptiialisme admet l'existence et la valeur idéale des concepts universels, non leur valeur réelle. Les concepts ont pour terme mental un objet universel (objectivité idéale), mais nous ne
') De r Intelligence, t. I, p. id. — ') v. Deuxième Période. La synthèse scolastique.
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savons pas s'ils ont un fondement en dehors de nous et si, dans la nature, les individus possèdent distributivement (objectivité réelle) l'essence que nous coficevons comme réalisée en chacun d'eux.
4° Le réalisme modéré, ou réalisme aristotélicien (41), appelé aussi réalisme thomiste, admet et la valeur idéale et la valeur réelle du concept. Les choses « sont particulières, mais nous avons le pouvoir de nous les représenter abstraitement. Or, le type abstrait, lorsque l'intelligence l'envisage réflexivement et le met en rapport avec les sujets particuliers dans lesquels il est réalisé ou réalisable, se trouve attribuable à chacun d'eux et à tous. Cette applicabilité du type abstrait aux individus est son universalité. » ')
134. Comment la question se pose au début du moyen âge. — Il est impossible d'appliquer aux philosophes de cette période les classifications que nous venons d'indiquer. C'est que le problème des universaux est très complexe. Il ne met pas seulement en cause la métaphysique de l'individuel et de l'universel, mais encore des thèses importantes de logique, d'idéologie et de critériologie ''). Or, les premiers scolastiques, novices en ces matières délicates, n'ont pas aperçu ces aspects multiples.
Le problème des universaux n'est pas né spontanément au moyen âge ; il a été amorcé par des textes de Porphyre et de Boèce, simplistes en apparence, mais obscurs, et dont un ensemble de circonstances fit le thème obligé des premières spéculations (p. 156).
Porphyre, dans son Isagoge ou introduction aux catégories d'Aristote, décompose le problème en trois parties : 1° Les genres et les espèces existent-ils dans la nature, ou ne consistent-ils que dans de pures constructions de l'esprit ? 2° (S'ils constituent des choses) sont-ce des choses corporelles ou incorporelles ? 3° Existent-ils en dehors des êtres sensibles ou sont-ils réalisés en eux ? ^)
') Mercier, op. cit., p. 321. — ') V. Deux. Période. La Synthèse scolastique. — ') « Mox de generibus et speciebus illud quidem sive subsistant sive in nudis intellectibus posita sint, sive subsistentia corporalia sint an incorporalia, et utrum separata a sensibilibus an in sensibilibus posita et circa haec consistentia, dicere recusabo. »
Historiquement, la première interrogation tient lieu des deux autres, puisque celles-ci n'ont de raison d'être que si on rejette le caractère purement subjectif des réalités universelles. Or cette première question est ainsi conçue : les genres et les espèces sontils des choses en soi ou des produits mentaux, sive subsistaiit, sive in midis intellectihtis posita sint f En d'autres termes, le débat porte sur la valeur objective des universaux ; leur rapport avec l'entendement et sa fonction abstractive n'est pas en jeu. Isolé des solutions que Porphyre propose dans des ouvrages inconnus des premiers scolastiques, ce texte présente la question sous une forme incomplète; il n'envisage que son aspect objectif y et néglige le point de vue psychologique. Bien plus, après avoir indiqué sa triple interrogation. Porphyre se refuge à la résoudre, dicere reciisabo. Boèce, dans ses deux commentaires, donne des réponses peu concordantes et peu précises '). Le second commentaire, qui est le plus significatif, tient que les genres et les espèces sont à la fois des subsistentia et des ifitellecta (i'« question), la ressemblance des êtres étant le fondement (subjectum) commun de leur singularité dans la nature et de leur universalité dans l'entendement — que les genres et les espèces sont incorporels non par nature mais par abstraction (2"'^ question) — et qu'ils existent à la fois dans et en dehors des choses sensibles (3'"^ question) ""). Bien qu'on puisse trouver dans ces déclarations de Boèce le fond des solutions aristotéliciennes, elles n'étaient pas suffisamment claires pour des débutants. Il faut ajouter que Boèce, qui fut le professeur de logique des premières générations médiévales, entend la logique dans un sens verbal. Expliquant le titre des catégories : praedicamentorum tractattis, écrit-il, ?i07i de rébus sed de vocibus est ^). On verra plus loin comment cette opinion du philosophe gothique contribua à former la se?itentia vocum.
') Au XII® s., Godefroid de St- Victor adresse h Boèce ces vers moqueurs : « Assidet Boethius stupens de hac lite — Audies quid hic et hic aflferat perite — Kt quid cui faveat non discernit rite — Nec praesumit solvere litem definite •», cité par Loewe, Kampf zwischen Realismus u.Nominalismus im Mittelalter, p. 30. — *) P. L., t. 64, col. 84 et 85. — ^) /« CaUgorias Aristotelis, I. P. L. t. 64, col. 162, A-D.
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Les premiers scolastiques ont repris le problème dans les termes de Porphyre, en souscrivant à une des deux alternatives de la première question : les genres et les espèces existent-ils dans la nature (subsistentia) ou se ramènent ils à des faits mentaux (nuda intellecta) f Plus simplement : oui ou non sont-ce des choses f A ceux qui répondent affirmativement on a donné le nom de réalistes (outrés) ou réaux, parce que des universaux ils font des choses ; aux autres nous réservons provisoirement le nom à^ adversaires du réalisme outré.
135. Le réalisme outré. — Le réalisme outré « réalise » donc l'objet de nos concepts abstraits, et l'investit dans l'ordre extramental de l'universalité sous laquelle nous le concevons. Il recueillit les premières adhésions, puisque le chroniqueur Hériman (XP s.) donne le nom àHantiqui doctores ') à ceux qui enseignent la dialectique in re, qu'Abélard en parle comme d'une aiitiqua doctri?ta '), et que, jusqu'à la fin du XIP s., on appelle ses adversaires du nom de vioderni.
Le crédit dont jouit le réalisme outré pendant quatre siècles s'explique par une double cause. D'abord, cette théorie paraît contenir une explication rationnelle de divers dogmes de la foi catholique, notamment de la transmission du péché originel (13g). Ensuite, elle fournit des solutions catégoriques et faciles. Entre toutes en effet, le réalisme est la moins complexe, puisque son assertion fondamentale est la correspondance adéquate des choses de la nature et de leurs représentations intellectuelles : le réalisme séduit par la simplicité de sa doctrine.
136. Deux groupes de réalistes outrés. Réalisme médiéval et réalisme platonicien. — Les réalistes des premiers siècles se répartissent en deux groupes distincts. Le premier groupe attribue à chaque espèce et à chaque genre une
') Liber de restauratione monasterii S. Martini Tornacensis éd. Waitz (Monum. Germ. historica, SS., t. XIV, p. 275), v. le texte plus loin. - ') De même un ms. anonyme du xn« s., publié par Hauréau (Not. ete.xtr. vis. lat. Bibl. nation., t. XXXI, 2« p., p. 201) : « Est autem antiqua sententia et quasi antiquis erroribus inveterata ».
essence universelle (subsistefitia), dont sont tributaires tous les individus subordonnés. Le second groupe va plus loin, et confond toutes les réalités en u?i seul être, aux formes les plus diverses. Le panthéisme est l'aboutissant logique et nécessaire du réalisme. Car si les attributs des objets réels se mesurent sur les attributs des objets conçuSy il faut assigner un correspondant dans l'ordre extérieur à la plus abstraite des représentations, celle de l'être.
On le voit, s'il fallait s'en tenir, non aux théories telles qu'elles sont de fait formulées, mais à la rigueur de leurs conséquences, le réalisme outré conduirait à la négation même de la scolastique. Mais en dehors de J. Scot Ériugène, les réalistes des ix% x^et xie s. n'ont pas été jusque là. Plusieurs rejettent expressément le panthéisme, et cherchent à concilier leur réalisme avec les théories de la personnalité humaine, de la création, et aussi avec le dogme catholique. Voilà pourquoi, devant l'histoire, la première forme du réalisme outré n'est pas, à nos yeux, une doctrine antiscolastique. Au contraire, la seconde forme du réalisme, ou le réalisme panthéiste, est d'inspiration an ti scolastique. Il en sera question dans l'article suivant.
Lorsqu'on rattache au chef de l'Académie les réalistes du moyen âge — qu'ils restent ou non en deçà du panthéisme — il ne faut pas oublier qu'une différence importante sépare leurs théories de la « dialectique » platonicienne. Pour Platon, en effet, les idées ont une existence isolée du monde sensible (20). Pour les réalistes médiévaux, l'essence demeure tout entière dans les individus.
137. Principaux réalistes. Fridugise. Remî d'Auxerre. — Le sage Athénien, Atheniensis sophista, qu'on rencontre à la Cour de Charlemagne, « réalise » la mort, parce qu'elle doit recevoir le prix de la vie ! Fridugise, disciple d'Alcuin et son successeur à l'abbaye de Tours, fournit un autre exemple de cette inconscience naïve que nous trouvons, à des degrés divers, chez les réalistes du premier groupe. Se basant sur ce texte de l'Écriture que l'Egypte fut couverte de ténèbres si épaisses qu'on pouvait les saisir par la main, il va jusqu'à réaliser dans son de nihilo et tenebris, les êtres de raison^ les ténèbres, et
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même le néant. Il développe les mêmes idées dans une lettre à Agobard.
A la fin du ix^ siècle, le réalisme fut repris par Rémi d'Au- XERRE, (vers 841 — 908) qui remplaça dans la chaire de l'abbaye d'Auxerre son maîtreHeiric dont il abandonna la doctrine (141). Plus tard, Rémi enseigna à Reims {^di), et on le signale comme le premier docteur qui introduisit la dialectique dans les écoles de Paris. On a conservé de lui un commentaire de Yars minor de Donat, fort usité jusqu'au xip siècle, ainsi qu'un commentaire sur Priscien, sur Martianus Capella, dans lequel Rémi met largement à contribution un ouvrage similaire de J. S. Ériugène.
138. Gerbert. — Le x^ siècle est rouge de sang. Les Normands détruisent tout, et les écoles de philosophie traversent une crise fatale. L'Allemagne, sous le règne des Otton fait seule exception et maintient la tradition scientifique. Parmi les noms saillants de philosophes, citons Odon de Cluny, Reinhard de Saint- Burchard, Poppo de Fulde, GuNZO, Notker Labeo Bruno de Cologne, Ratbod de Trêves, Rathère de Vérone, à qui on attribue des traités de dialectique. Mais aucun ne peut rivaliser avec Gerbert.
Après avoir étudié pendant trois ans en Espagne, Gerbert (né vers le milieu du x^ siècle, mort en 1003), fut successivement professeur à la cour d'Otton I^» , scolastique à Reims et à Paris, où il acquit une réputation européenne, plus tard abbé de Bobio, archevêque de Reims, de Ravenne, finalement pape sous le nom de Sylvestre IL Un de ses contemporains l'appelle « le pape philosophe »
Gerbert commente plus de traités aristotéliciens qu'aucun de ses contemporains, et un siècle plus tard, S. Anselme et Roscelin ne connaissent rien de plus des œuvres du Stagirite. Il possède à fond le trivium et le quadriviimi ; il écrit sur la géométrie l'arithmétique, et livre des éléments de la science arabe ; il est à la fois érudit, humaniste, écrivain, orateur, savant. Ses Lettres révèlent un homme supérieur, et dans son Histoire y le moine Richer, son contemporain, professe pour lui une légitime admira-
tion. Au sujet des doctrines philosophiques de Gerbert, on ne possède que le récit d'une joute dialectique avec Otric, rapportée par Richer, un opuscule de raiionali et ratione iiti, un autre moins important, de corpore et sanfruine Dojniîii. Peut-on ranger Gerbert dans le camp des réalistes outrés ? ') Certaines expressions semblent nous y autoriser, mais il convient de faire des réserves, car Gerbert est avant tout logicien ; la métaphysique n'apparaît dans ses écrits qu'à de rares intervalles et par bribes (on y trouve la distinction de l'acte et de la puissance), et il ne donne point de réponse nette et décisive aux questions de Porphyre. Moraliste, Gerbert fait bon accueil à quelques doctrines stoïciennes. Sa morale est fragmentaire et spéciale ; il justifie la subordination politique de tous les chrétiens à l'unité de l'Eglise.
Gerbert fait école : à ses leçons se rencontrent le réaliste FUL- BERT qui fonda l'école de Chartres, les é vèques Girard, Lenthe- Ric, peut-être l'historien Richer, etc., tous hommes d'œuvres du xr siècle.
139. Odon de Tournai. — Durant la seconde moitié du XP siècle, brille à l'école de la cathédrale de Tournai une personnalité scientifique qui donna au réalisme outré un regain de faveur : Odon de Tournai. Pendant cinq ans (avant 1092), Odon fut écolâtre de Tournai, où il fit affluer les auditeurs ; il fonda ensuite dans la même ville l'abbaye de S. Martin, devint évèque de Cambrai et mourut au monastère d'Anchin (1113). Le chroniqueur Heriman, son disciple, qui laisse de la carrière professorale d'Odon un tableau charmant ') raconte qu'a l'exemple de Boèce et des docteurs anciens, il enseignait la dialectique en réaliste, m re, n'imitant pas certains modernes qui la traitaient au verbal, m voce y <ç esprits superbes et d'excessive prétention n'ayant d'autres visées que de passer pour Sages, et inventant à cet effet de nouvelles interprétations de Porphyre et d'Aristote » ^). Il engagea à ce
') Hauréau, Hist. de laphil. scohslique, I, 216 (1880). — *) V. noire Histoire de la Philosophie en Belgique, Louvain, 1910, pp. 24-32. — ^) Dialecticam non juxta quosdam modernos in voce, sed more Boetii antiquorumque doctorum in re discupulis legebat. Heriman, op. cit., p. 275.
sujet une polémique avec maître Rai mbert de Lille, partisan de ces nouveautés.
De fait, dans son principal ouvrage, de peccato origmali '), Odon défend la thèse classique du réalisme, et il mérite une mention spéciale parce qu'il a formulé d'intéressantes applications du réalisme aux doctrines catholiques de :
a) La transmission du péché originel. Les hommes ne forment Q^ttne réalité spécifique répandue dans les divers représentants à un moment donné de l'histoire. Quand Adam et Eve ont péché, la substance entière dans toutes ses ramifications alors existantes a été infectée, et les générations à venir, vivant d'une vie anticipative dans cette substance viciée, ont toutes pâti de la défaillance '). N'est-ce pas une sorte de monopsychisme humain ?
h) La création quotidienite des âmes à la naissance des enfants. Puisque la substance d'un nouveau-né est celle de l'espèce, dans quel sens cette substance ancienne vient-elle à renaître ? Odon répond : Ce que Dieu produit à chaque naissance, ce n'est pas une substance, mais xm^ propriété nouvelle d'une stibstance unique, déjà existaiîte. Sur le fonds permanent qu'est l'espèce humaine apparaissent, comme à la surface, des propriétés individuelles toujours changeantes : les hommes ne diffèrent les uns des autres que par des accidents. On comprend dès lors qu'Odon prenne en considération les arguments des traducianistes.
140. Les adversaires du réalisme outré. — Vis-à-vis des réalistes se dressent de bonne heure des contradicteurs nombreux. Il est une thèse négative que tous s'accordent à défendre, au nom d'Aristote, de Boèce et du bon sens : « Les universaux ne sont pas des choses, réalisées à l'état ttniversel dans la nature (subsistentia), car l'individuel seul existe ». Et comme le problème à résoudre est résumé dans l'alternative de Porphyre, on en conclut que les universaux sont des constructions de l'esprit (nuda
') Hériman cite encore de lui un traité Le Sophiste, un liber cojnplexionum, un traité de re et ente. — ') De peccato origijiali, lib. II, Migne, P. L. col. 1079^ t. 160.
intelleda). Avant d'exposer la partie positive de leurs théories, il convient de faire la remarque générale que ces théories ne sont pas complètes; elles ressemblent plutôt à des ébauches que le temps se chargera de remplacer par des solutions de plus en plus parfaites. Quand les premiers antiréalistes tiennent que les universaux sont des 7iuda intelleda (et par intellectum il faut entendre la représentation intellectuelle) ou des formes verbales (flatusvocis, voces), ils ne veulent pas pour cela prendre position dans le nomi?ialisme, tel qu'on l'entend aujourd'hui dans l'école positiviste (p. 170). Et quand plus tard ils parlent de représentations universelles, ils n'ont pas suffisamment mûri les lois génétiques du processus mental, pour décider si ces formes de l'entendement ont une valeur purement idéale (conceptualisme) ou en même temps une valeur réelle (réalisme modéré). Ces nuances de la pensée ne se feront jour qu'après une lente élaboration, qui remplit environ quatre siècles.
141. Les premiers adversaires du réalisme outré. — Le commentaire d'un certain Jepa ') (date inconnue) ; l'auteur des gloses sur VIsagoge et sur \ Interprétation, que Cousin attribue à Rhaban Maur ^), mais que Prantl croit être l'œuvre d'un Pseudo-Rhaban, reprennent, sans y rien ajouter, la doctrine logique de Boèce « que le singulier et l'universel sont le même sujet individuel » ^).
Heiric d'Auxerre (841-apr. %'](i), qui suivit les leçons de Servat Loup de Ferrières, et entendit Rhaban Maur et l'irlandais Dunxhad reflète les mêmes tendances dans les gloses dont il serait l'auteur. Hauréau lui attribue des commentaires sur Y Interprétation, sur la Dialectique et le livre des dix Catégories du pseudo-Augustin^ sur VIsagoge, sur le texte latin du syllogisme d'Apulée et sur les divers écrits de Boèce ^),
•) Cousin, op. cit.. pp. LXXXII-LXXXV. — ') Ibid., p. LXXVIII. — ') Cf. DOMET DE VORGES, 5. A?ise/me, p. 35.—*) I^ist. de la philos. scoL, l, 193. Suivant M. Baeumker, une partie des gloses aux Catégories du Pseudo-Augustiti peut seule être attribuée à Heiric. D'après M. Clerval, op. cit., p. 105, ces gloses appartiendraient à un disciple de Rhaban Maur. Cf. Rand, Joh. Scottts,
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Un commentaire anonyme sur Martianus Capella, écrit par un contemporain d'Heiric, et que M. Cousin a mis au jour également, peut être rangé parmi les productions antiréalistes de cette période ').