‹ Histoire de la philosophie médiévale [microform]Chapitre 55 sur 223 · La sententîa vocum et le parti des « nominales · texte numérisé non relu

La sententîa vocum et le parti des « nominales

— Au XP siècle apparaît un groupe intéressant d'antiréalistes ou adversaires du réalisme outré, que J. de Salisbury appellera la secta nominalis : ses partisans affirment que les genres et les espèces sont des voces, des mots, et ils critiquent violemment ceux qui en font des res. C'est la lutte des « réaux » et des « nominaux ». La vive oppositionde res et de voces '^) est l'interprétation que reçoit au xp s. l'alternative antinomique de Porphyre, et il est vraisemblable que Boèce a contribué à la répandre^ par sa thèse que les catégories dont traite la logique sont des voces ^). Au rapport du pseudo- Rhaban, une interprétation similaire circulait au sujet des prédicables ou des universaux, dont traite Porphyre : « Quorumdam tamen sententia est Porphyrii intentionem fuisse in hoc opère non de quinque rébus, sed de quinque vocibus tractare » ^).

Roscelin passe souvent pour être l'initiateur de la sententia vocum. Son contemporain, Otto de Freisingen, dit de lui : « Qui primus nostris temporibus sententiam vocum instituit » ^), mais suivant une chronique anonyme du XP s. ^), Roscelin aurait eu un précurseur dans un certain Jean ^).

p. 83, Manitius considère comme peu probable qu'il soit l'auteur des comment, de Boèce, il attribue les comment, de Martianus à l'irlandais Duxchad, op. cit., p. 502. — ') Suivant Reiners, Dcr Nominalismus in der Friihscholastik, p. 8 et 9, les commentaires de Heiric et de l'anonyme de M. Capella n'auraient aucun rapport avec la question des universaux. Il affirme la même chose d'un commentaire anonyme aux Catégories du Pseudo- Augustin. — ') Reflétée dans de nombreux documents du temps. — ') V. p. 172. Cf. Reixers, op. cit., p. 14. — ^) V. Cousin, Ouvr. inéd. d'Ahélard, p. LXXVIII.— ') Gesta Friderici imperat., I, 47, dansMonum. Germ., SS., XX, 376. — *) Recueil des historiens des Gaules et de la France. Ed. Dom. Bouquet, XII, Paris, 1781, p. 3. — ") Ce philosophe, que d'aucuns identifient avec J. S. Eriugène (v. Revue Thomiste, juil. 97, art. du P. Mandonnet), d'autres avec Jean-le-Sourd ou Jeax-le-Médecix, un chartrain, élève de Fulbert (Clerval, op. cit., pp. 122 et suiv.), est une personnalité mal connue jusqu'ici. Le Liber miraculorum Sanctœ Fidis, rédigé au commencement du xi« siècle par Bernard d'Angers, mentionne un certain

l80 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XII^ S.

Moine de Compiègne, Roscelin enseigne dès 1087. Il est en relations avec Lanfranc, S. Anselme, Yves de Chartres. Traduit devant un concile à Soissons (1093), ^^ ^^ l'accuse de trithéisme, il renie les doctrines qu'on lui impute. Mais c'est sous la crainte d'une excommunication. Car plus tard il revient à ses premières théories. Tour à tour il est en Angleterre, à Rome, puis revient en France.

On a exagéré le rôle de Roscelin dans l'histoire des idées, et l'importance de son « nominalisme ». En réalité, Roscelin est surtout célèbre à raison de son tri théisme théologique, dont il sera

parlé plus loin (160).

On ne possède de Roscelin qu'une lettre adressée à Abélard '), et il faut juger sa doctrine par des textes de S.Anselme, d'Abélard, d'un épigrammiste anon^^me, de Jean de Salisbur}^ ''), et par l'exposé du de ge7ieribus et speciebiis (v. p. 1.).

Il est certain que Roscelin y apparaît avant tout comme un adversaire du réalisme : dans la nature l'individu seul existe ^), les genres ne sont donc pas des /-^^Csubsistentia de Porphyre). Que sont-ils ? Des mots aux formes universelles (voces), des émissions vocales (Jlatus vocis) composées de lettres et de syllabes. La question des universaux est ramenée à une forme assez enfantine de phonétique élémentaire ; il s'agit de Yimiversale in voce, par opposition à Vimiversale in re et Yiiniversale in iniellectu dont Roscelin ne s'occupe pas.

Mais Roscelin a-t-il pris dans le débat une position plus avan-

Johannes Scottigena, contemporain de l'auteur, et que celui-ci distingue très nettement de J. Scot Eriugène. Peut-être faut-il l'identifier avec le Jean inconnu de la chronique anonyme. A. Thomas, Nos maîtres. Un Jean Scot inconnu (Revue internat, enseignement, 1903, p. 193). — ') Hauréau avance son nom à propos d'un texte qu'il a découvert : « Sentent ia de universalibus sec. mag. R. » (Notices et extr, qq. man. lat., Paris, 1892, V, 224) ; mais c'est là une conjecture. De plus, ce document admet la valeur au moins idéale des universaux, et dès lors l'existence de concepts universels. Cf. V, 326. — *) Polycraticus, VII, 12. « Fuerunt et qui voces ipsas gênera dicerent et species ; sed eorum jam explosa sententia est, et facile cum auctore suo evanuit.» (Ed.Webb, t. II, p. 142). Cf. Metalogicus, II, 17. — ^) Nam cum habeat eorum sententia nihil esse praeter individua. De generibus et specieh. edit. Cousin, op. cit., p. 524. Anselme parle, dans le même sens, v. p. 1.

LA QUESTION DES UNIVERSAUX JUSQU'AU XI® S. l8l

cée ? A-t-il, comme on l'a longtemps répété, dénié à l'entendement le pouvoir de se former des notions universelles ? Les voces, Jlatus vocis, excluent-ils la conception universelle ? Rien dans les sources n'autorise à donner à la sententia vocum de Roscelin cette signification précise du nominalisme contemporain, et on peut dire que Roscelin n'a pas posé la question. Comme tous les hommes de son temps, il a l'œil fixé sur la question de Porphyre, et les expressions dont il se sert doivent être interprétées d'après les données historiques du problème. Quant à l'expression ars sophisiica z;c>c«//5^ employée dans certains documents du XF s., elle n'est qu'une autre désignation de la science dialectique ou logique et laisse entière la question actuelle.

Nous sommes donc en droit de conclure : que les « nominales » du xr s. ne ressemblent pas aux nominalistes d'aujourd'hui '). Qu'on se garde donc de les confondre. Suivant la juste expression d'Adlhoch, qui reprend et complète notre jugement, Roscelin est un vocalistischer Pseudo-Nominalist ^). Sa doctrine ne contient rien qui doive être récusé par le réalisme modéré du xiiP siècle et qui y fasse obstacle.

Roscelin fut encore pris à partie, par S. Anselme et par Abélard, sur une notion moins claire, qu'il donne du tout et de la substance composée. Il aurait soutenu, d'après S. Anselme, que la couleur

") M. Reiners critique mon appellation pseudo-nominalisme (p. 31). Il ne m'a pas compris, car c'est vis-à-vis du nominalisme tel qiûon le définit aujourd'hui, — le positivisme sensualiste d'un Taine p. ex. — que j'ai employé l'épithète pseudo-nominalisme. Or il est évident que Roscelin, si on le compare à Taine, est un pseudo-nominaliste. (De même Reiners critique Hauréau qui fait de Heiric d'Auxerre un nominaliste (p. 5). Question de mots, car on sait bien que pour Hauréau le nominalisme est la doctrine aristotélicienne des universaux). Reiners reprend d'ailleurs toute ma thèse, sans me citer « und ebenso ungerechtfertigt ist es anzunehmen, die Nominalisten hàtten die Existenz, ja sogar die Môglichkeit der BegrifFe geleugnet » (p. 30). J'ai écrit cela dès 1905 (p. 172 de la 2® édit. du présent ouvrage). — ') Reiners ne cite pas Adlhoch qui a exposé la même thèse av^ant lui. Il ajoute : « De Wulf hat das Wort vo.v nicht in seiner richtigen Bedeutung aufgefasst » (p. 31 ). Je tiens à faire remarquer que mon Histoire de la Philosophie en Belgique (1910), p. 24 et suiv., contient à propos du nominalisme de Raimbert de Lille, un exposé complet de la théorie des voces, tel que M. Reiners la présente dans sa dernière monographie.

l82 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSOU'A LA FIN DU XII* S,

n'existe pas indépendamment du cheval qui lui sert de support, et que la sagesse de l'âme n'est pas en dehors de l'âme qui est sage '). Dans les touts, comme la maison, l'homme, il n'admet pas l'existence réelle de parties. Seul, le mot aurait des parties, sicut solis vocibus species, ita \et partes ascribebat ""). Ces textes, plus difficiles à comprendre, ne sont-ils pas une affirmation, sous une autre forme, de la seule réalité des substances individuelles ?

Roscelin eut des partisans. Son contemporain Raimbert de Lille est du nombre ; et ce que le moine Hériman apprend de sa doctrine concorde avec les enseignements du maître de Compiègne. Les substances universelles, dit Hériman, ne sont qu'un souffle de voix, ce qui veut dire « eos de sapientium numéro merito esse exsufflandos»^). Il ne fait que commenter la parole d'Anselme, où perce la même raillerie : « A spiritualium quaestionum disputatione sunt exsufflandi » ^). Et il rapporte que pour faire comprendre la venteuse loquacité (ventosam loquacitatem) de Raimbert de Lille, quelqu'un se borna à souffler dans sa main (manuque ori admota exsufflans).

J. de Salisbury atteste que la senteniia vociim ne survécut pas longtemps à Roscelin ^).

143. Les sophistes. — Des façons superficielles de raisonner, plus verbales que réelles, et voisines du sophisme, s'étaient fait jour dès le début du moyen âge. C'est ainsi que Fridugise, de l'avis de son émule Agobard de Lille, excelle à tirer de ses syllogismes des conséquences inattendues et d'aspect sophistique. Candide de Fulda (ix^ s.), un autre maître de la cour Palatine, ne dédaigne pas ces jeux syllogistiques dans ses Dicta ^). Ces travers

') Dejide Trinit., 2. — *) Liber divisioiium, dans Cousin, Oiivr. inéd. d'Abêlard, p. 471. « Ita divinam paginam.... pervertit, ut eo loco,quo Dominuspartem piscis assi comedisse, partem hujus vocis, quae est piscis assi, non partem rei intel-

ligere cogatur. » Cousin, P. Abaelardi opéra, 11, p. 151. — ^) Op. cit., p. 275.

*) Op. cit., P. L. Migne, p. 265.— *) « Alius ergo consistit in vocibus, licet haec opinio cum Roscelino suo fere omnino jam evanuerit. » Metalog., Il, 17, P. L., t. 199, p. 874, c. Cf. Polycraticus, Vil, 12, cité p. 180, n. 2. On cite encore parmi ses partisans Robert de Paris et Arnulphe de Laon. — *) Un de ces Dicta contient une preuve, combien imparfaite, de l'existence de Dieu. Endres, Fridigisus u. Candidus, p. 449.

de la logique formelle s'accentuèrent au xp s., et les théories des nominales devaient les favoriser. Des professeurs laïques, venant d'Italie, et allant d'une école à l'autre, suivant la mode du temps, implantèrent ces tendances dans les centres d'études de l'Occident. On les ?i\)^G\\G philosophi, dialectici, sophistae,peripatetici ; et ce qui nous reste de certaines de leurs œuvres montre bien que ces ergoteurs méritaient les épithètes sévères (scholaris infantiae naeniae) que leur adresse P. Damiani. Anselme de Besate (Anselmus Peripateticus) de Parme (r^ moitié du XP s.) est la personnification de ce type, et sa Rhetorimachia, un modèle de ce genre de sophistique. Quand ces dialecticiens s'appliquaient à des matières théologiques en proclamant les droits absolus de leurs procédés, ils aboutissaient à des hérésies, et on comprend l'opposition qu'ils soulevèrent chez les théologiens (161).

144. Conclusion. — Le réalisme outré affirme l'existence des genres et des espèces comme choses en soi. Au contraire, l'antiréalisme sous ses premières formes accentue principalement l'inexistence des essences universelles.

L'une et l'autre théorie fournissent une solution imparfaite du problème des universaux ; mais tandis que la première est condamnée à disparaître, la seconde est le point de départ d'une doctrine exacte (réalisme modéré ou aristotélicien), qu'une série de formules de plus en plus adéquates viendront successivement intégrer.

Au point de vue de l'extension de la philosophie scolastique, les deux partis des « réaux » et des « nominaux » ont exercé une action différente. Les réalistes outrés, attentifs à la réalité substantielle des choses, contribuent au développement de la métaphysique. Les antiréalistes, forts pour abattre les chimères, sont plus hésitants quand il s'agit de déterminer le rapport exact de la réalité et de la pensée. Or, pour découvrir comment un concept universel peut correspondre à une chose individuelle, ils seront amenés dans la suite à étudier la genèse de nos connaissances, les lois de l'abstraction et de la réflexion : ainsi les

Page 1