CHAPITRE DEUXIEME
LA PHILOSOPHIE GRECQUE DEPUIS SOCRATE JUSOu'a ARÎSTOTE.
(ve et iv*" S. av. J.-C ) § i*"". — Socrate.
12. Caractères de la philosophie grecque pendant cette période. — Le génie grec atteint sa maturité et son apogée aux v"" et iv^ siècle. Jusqu'ici, les philosophes ne s'étaient préoccupés que du monde extérieur, du non-moi. Désormais, ils portent avant tout leurs investigations sur l'homme, ses activités, sa nature, sa destinée. Quant au monde extérieur, on ne le néglige pas, mais on l'étudié dépendamment des facultés de connaître.
La philosophie demeure dogmatique^ ses représentants ne mettant pas en doute la véracité de nos facultés et la possibilité de la science certaine.
Comme dans tous les cycles philosophiques, cette période d'apogée est remplie par des individualités ^ plus que par des écoles : Socrate, Platon, Aristote comptent parmi les plus grands penseurs de l'humanité.
13. Vie de Socrate. ~ La figure de Socrate, apparaît auréolée d'une rare grandeur morale. Il n'a laissé aucun écrit, mais nous connaissons sa personnalité et sa doctrine par ses disciples, Platon etXénophon, qui professent pour lui une vénération enthousiaste. Né en 470/69, Socrate est contemporain de la
manière contradictoire, la vérité est relative, et la science impossible. (T:)R(iiAS, contemporain de Protagoras, s'en vint, comme lui, à Athènes où ses talents de rhéteur lui valurent la célébrité. Il conclut à l'inanité de la science en partant des doctrines éléatiques. La négation d'une vérité absolue la même pour tous, devait entraîner la négation d'une morale uniforme. Gorgias et Protagoras ont été logiques avec eux mêmes, en enseignant que le juste et l'injuste dépendent du bon plaisir de chacun.
splendeur athénienne, qui s'épanouit sous Périclès. On ignore presque tout de sa vie. Ne manifestant qu'indifférence pour les manifestations extérieures dont les Athéniens étaient si friands, Socrate se pose en moraliste inspiré d'en haut (le démon socratique), en convertisseur appelé à faire entendre les enseignements de la vertu. Dans la société athénienne du v^ siècle, dont Socrate n'a cessé de flétrir les vices, la croyance aux dieux était ébranlée ; le culte était considéré comme une cérémonie officielle, vide de sens. La parole trop libre de Socrate suscita des mécontentements ; en 399 il ^^t condamné à boire la ciguë.
14. Procédés et méthode. — Socrate enseignait sous forme de dialogue. En rue, sur les places publiques, aux promenades, il entreprenait ceux qu'il rencontrait, et demandait leur avis sur des questions philosophiques. Quand la réponse manquait de justesse, il raillait finement ses interlocuteurs, montrait à quelles conséquences inadmissibles ils arrivaient, et ainsi, progressivement, faisait tourner l'entretien à l'avantage de ses propres idées ; c'est le procédé de X ironie socratique. Il fait corps avec la méthode même de sa philosophie.
La méthode de Socrate repose tout entière sur ce qu'on a appelé l'induction socratique. Se faire de toutes choses une représentation intellectuelle générale, tel est le pivot de toute philosophie et de tout savoir. Pour y arriver, Socrate observe les données concrètes de la vie vulgaire, et de rapprochements nombreux déduit Vidée universelle, cachée sous les dehors divers des cas particuliers. En même temps, il revendique l'objectivité de nos connaissances, à l'encontre des sophistes qu'il n'a cessé de combattre. Cette induction n'est qu'une réduction du particulier au général, un moyen de se former l'idée d'une chose et d'en donner la définition. Elle n'a pas le caractère démonstratif qu'elle revêt chez Aristote. Socrate lui-même l'appelle : l'art d'accoucher les esprits d'une notion universelle (MaieuTiKn Téxvn). Tel est le côté formel de sa philosophie. Qeul est son contenu? 15. Doctrines philosophiques. — Socrate est avant tout moraliste. A ses yeux, les philosophes antérieurs ont fait
fausse route, pour avoir négligé les phénomènes de la vie morale. Le principe fondamental de l'éthique est la réduction de la vertu à la science : posséder la science ou les jwtions universelles est agir moralement. Le savoir n'est pas seulement, comme pour Platon et Aristote, la condition préalable de toute conduite morale ; la possession des idées universelles et vraies (par opposition aux représentations vulgaires et erronées) constitue la moralité même de notre conduite.
Ce qui signifie, selon M. Piat '), que la raison doit dominer l'homme et que le plein épanouissement du vouç suffit à assurer la sainteté du vouloir. « Connais-toi toi-même » est la règle foncière de l'éthique, parce que tout raisonnement se traduit par un surcroît de connaissance de soi, et que la connaissance est le facteur primordial de la moralité. Selon d'autres ""), c'est V objet même de la science, le bien conmi qui s'identifie avec la vertu. Est vertueux, juste, celui qui sait ce qui est bon et juste. Mais encore qu'est-ce que le bien f C'est l'idée universelle conçue comme but de notre activité ; la pratique du bien est la conduite conforme à cette connaissance. Ainsi Socrate revient à sa formule première de l'identité de la science et de la vertu, mais ne l'explique ni la justifie. Adivers endroits, surtout chez Xénophon, il donne une seconde notion du bien qui ne s'accorde pas avec la précédente : comme le beau, il réduit le bien à l'utile, sacrifiant ainsi à la conception populaire de la vertu, et il rattache à cette idée la preuve de l'immortalité de l'âme.
Le monde extérieur est l'objet secondaire des préoccupations de Socrate. Par son ordre parfait, il prouve l'existence d'une intelligence suprême, qui a assigné comme fin dernière à l'univers, le bien de l'homme. Quant à la divinité, ce n'est pas de sa nature que se préoccupe Socrate, mais bien de trouver en elle des stimulants pour élever l'homme à un degré plus haut de moralité.
L'impression produite par Socrate fut profonde. De sa pensée
PLATON
') Fiat, Socrate {?diV\%, 1901), pp. 97 et suiv. — ') Zeller, op. cit.. H", i
sortit d'abord une famille de petites écoles socratiques, qui ne retinrent qu'une portion de sa doctrine morale. Mais sa grande influence résulte de sa dialectique de la définition, et de sa conception originale de la science. De cette conception Platon et Aristote feront jaillir une synthèse philosophique.
§ 2. — Platon.
16. Vie et œuvres. — Platon naquit à Athènes, en 427, d'une famille aristocratique. La rencontre de Socrate fixa d'une façon décisive sa vocation philosophique. A la mort du maître, Platon se transporta d'abord à Mégare, puis entreprit des voyages en Egypte et à Cyrène. Après un séjour de huit ans à Athènes, il se rendit (388) en Italie, où il fraya avec des discirles de Pythagore ; de là en Sicile, à la cour de Denys l'Ancien. Le langage trop sévère du philosophe ayant déplu au monarque, celui-ci le livra entre les mains d'un Spartiate, qui le vendit comme esclave. Délivré par un cyrénéen, Platon rentra à Athènes, et fonda une école dans le gymnase de l'Académie. Son enseignement fut interrompu par un nouveau séjour à la cour de Sicile, après la mort de Denys l'Ancien. Platon rêvait de faire l'éducation de Denys le Jeune; mais, déçJdans ses espérances, il s'en revint à Athènes, où il continua d'enseigner jusqu'à sa mort en 347.
L'antiquité a légué sous le nom de Platon trente cinq dialogues, treize lettres et une série de définitions se rapportant principalement à l'Éthique. L'authenticité de plusieurs de ces œuvres est très discutée. Voici les principales, qui sont aussi celles dont l'authenticité est garantie par les textes d'Aristote : la République, le Timée. les Lois. Phcdon. Phèdre, le Banquet, Gorgias, 3Iénon, Hippias, Théétctc, Philèbe, Sophiste, le Politique, V Apologie.
Sur Platon, v. Piat, Platon (Paris, 1906).
17. Caractères généraux de sa philosophie. — Platon continue Socrate, mais surtout il le complète. La réprésentation universelle, fruit de l'induction socratique et base de la définition, est l'âme de sa philosophie. Platon l'étend à des domaines de recherches que Socrate n'a pas abordés. Il fait un essai de systématisation philosophique, neuve et originale, où il aborde tous les problèmes fondamentaux que se pose une philosophie intégrale, et où il utilise les systèmes de ses prédécesseurs .
La confusion de la science et de la morale disparaît. En creusant plus avant la notion du savoir, Platon découvre sa
valeur propre. Cependant il est encore trop imbu de l'enseignement de Socrate, pour ne pas chercher dans la vertu le complément nécessaire de la science. Il appartiendra à Aristote d'établir Uindépendaiice de l'une et de l'autre, et leurs vrais rapports.
Parmi les procédés extrinsèques de la philosophie de Platon, on peut citer l'emploi du dialogue et du mythe. Dans le dialogue platonicien chaque personne incarne et exprime une théorie, et toutes les conversations convergent vers l'avis du principal interlocuteur, Socrate, qui traduit les idées de Platon même. Le procédé dialogique présente en philosophie des inconvénients dont Platon s'est rendu compte, ce semble. Dominant dans les premières œuvres, le dialogue n'apparaît plus dans les dernières que pour donner aux introductions une allure plus aisée, un tour plus avenant. Il arrive qu'il fait entièrement défaut : c'est le cas dans les Lois. Quand les données rationnelles lui manquent, Platon recourt trop volontiers au mythe. Il est souvent malaisé de préciser dans ses œuvres la limite entre le raisonnement et la fantaisie.
i8. Notion de la philosophie. Propédeutique philosophique. — La philosophie est la science par excellence (èmaTriui-i). On ne s'élève à ses sommets que par une série d'initiations qui sont autant d'étapes successives :
1° Le vulgaire cherche la science dans des représentations de la nature sensible ; la vertu, dans une conduite réglée d'après ces représentations concrètes.
2° Mais la réflexion apprend bientôt que l'opinion, basée sur la perception sensible ne peut conduire au vrai. Se fier aux sensations, dit le Théétètey c'est dire avec Protagoras, que l'homme est la mesure du vrai et du faux, et par conséquent aussi, du juste et de l'injuste. En partant de ces prémisses, la sophistique est logique dans ses conclusions.
3° Pour arriver à la vraie science ou à la philosophie, il faut jeter par-dessus bord le faux principe qui inspire la vie vulgaire, et chercher la réalité au-dessus du monde sensible, et en dehors de lui, à savoir dans Vidée. Car l'opinion n'est que l'ombre de
PLATON
la science, comme le monde sensible n'est que l'ombre du monde idéal {Répuhl. VII). Un irrésistible élan de notre nature (ëpujç) nous pousse à nous élever au-dessus du périssable, vers la seule réalité. C'est la marche dialectique (biaXeRimn ^éeoboç) qui nous conduit à la contemplation de l'Idée, par le processus de la formation et de la décomposition des représentations universelles. Platon a tracé les lignes d'une éducation graduelle correspondant à cette échelle du savoir. Elle commence par mettre les jeunes gens en contact avec le monde sensible, en les initiant à la musique et à la gymnastique. Avec l'étude des sciences et des mathématiques, ils apprennent ultérieurement à se dégager du monde sensible, pour contempler enfin la seule réalité. La philosophie est le terme de l'éducation. Socrate dans EiUhydème
l'appelle l'art royal.
La morale véritable s'établit sur la science de l'Idée. Le bien est l'idée envisagée comme terme de l'irrésistible tendance de notre être ; la vertu est l'amour de cette confuse vision de l'absolu que jadis nous contemplions en face, et l'insatiable désir d'échanger cette vie mortelle contre l'immortalité. Ainsi la philosophie, chez Platon comme chez Socrate, embrasse la vie entière ; elle unit dans une étreinte intime sans cependant les confondre la spéculation et l'action.
19. Division de la philosophie. — Platon ne s'étant point arrêté à une division précise des branches philosophiques, il est difficile de grouper des œuvres où les questions les plus diverses sont agitées. Aristote distingue dans la philosophie de son maître, la dialectique, l'éthique, la physique. Cette forme de classificaiion ne se trouve pas chez Platon, mais répond à sa pensée. Nous la suivrons en y ajoutant quelques notions d'esthétique ').
') Rigoureusement, Platon n'a pas un système de logique formelle ; cette science est une conquête d'Aristote. Cependant on trouve chez Platon des notions de logique. 11 a notamment traité ex professo la méthode dialectique, avec son double processus, l'induction et la déduction (ouvaTUiïn, biaipeoiç) Par la méthode dialectique, l'homme apprend à se dégager des choses exte-
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l6 INTRODUCTION HCSTORIQUE. — PHILOSOPHIE GRECQUE.
L'Idée est le pivot de la philosophie platonicienne : la dialectique l'étudié en elle-même ; la physique, l'éthique et l'esthétique considèrent ses applications à la nature^ aux actes humains et aux productions artistiques ').