BERNARD DE CHARTRES
avec Bernard de Tours (Silvestris) ou avec Bernard de MoÉLAN ') — ouvre l'intéressante série des maîtres chartrains. Il enseigne avant 1117, et cette année compte Gilbert de la Porrée parmi ses auditeurs ; plus tard (avant 1120), Guillaume de Conches et Richard l'Evéque assistent à ses leçons. Devenu chancelier de l'église de Chartres depuis 11 19, Bernard mourut avant 1130.
Il a laissé un traité De expositione Porphyrii. Par J. de Salisbury, qui l'appelle perfectissimus inter Platonicos saeculi yiostri ""), on possède en outre quelques courts fragments d'œuvres perdues. Bernard n'est pas psychologue, mais il intéresse par sa métaphysique et sa cosmologie.
Le philosophe chartrain attribue V existence objective universelle, non seulement aux essences spécifiques et génériques, mais encore aux accidents. Rigoureusement, ces réalités universelles méritent seules le nom d'être, car les choses sensibles ne sont que des ombres qui s'évanouissent après une apparition fugace : c'est le réalisme outré dans son expression la plus voisine du platonisme ancien.
Bernard précise la place de ces essences dans le monde métaphysique. Il reconnaît une triple catégorie d'êtres : Dieu, réalité suprême et éternelle ; la matière, tirée du néant par l'acte créateur de Dieu, et qui par son union avec les idées donne naissance au monde sensible : les Idées ou les formes prototypes, par lesquelles le monde des existences et des possibilités est présent, de toute éternité, au regard de l'intelligence infinie. Quels rapports le philosophe chartrain établit-il entre ces trois principes ? D'après J. de Salisbury, l'historien des théories de Bernard de Chartres, celui-ci aurait varié dans sa doctrine : tantôt il aurait interposé entre les Idées, immanentes à la divinité, et les choses périssables, un principe intermédiaire, les formes 7iatives, copie des Idées divines dans la matière et distijictes de celles-ci ^) ; tantôt il aurait enseigné la compénétration immédiate de la matière par l'Idée, ou identifié l'Idée divine et la forme native '^).
aussi des antiréalistes à Chartres. Clerval, op. cit., p. 266. Cf. p. 1., Gilbert de la Porrée, — ') Ibid., pp. 158 et suiv. — ') Metalog., IV, 35, P. L., t, 199, c. 938. — ') Ibid. — ♦) Ibid. II, 17, c. 875.
212 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU Xir S.
Si cette seconde interprétation l'emportait, Bernard serait panthéiste, et nous devrions le ranger parmi les antiscolastiques.Mais pour ce faire, il faudrait des déclarations formelles, qu'on ne trouve point sur les lèvres du philosophe chartrain. Ce qui confirme ces doutes, c'est qu'il enseigne la création de la matière dans le temps.
Bernard conçoit la materia primordialis de l'univers comme une masse déjà constituée, mais chaotique (Timée)^ à qui un principe immanent, la forme, fait subir une série de transformations. Ce dynamisme, qui fausse la doctrine aristotélicienne de l'hylémorphisme, constitue une des conceptions favorites de l'école de Chartres (p. 142). Elle va de pair avec cette autre thèse dont l'origine platonicienne n'est pas douteuse : la Nature, personnifiée, est un organisme propre, supérieur aux êtres individuels qu'elle contient ; à ce titre elle a une âme. Des rapports numériques (Pythagore) président à l'information de la Nature par l'âme cosmique, comme à celle des êtres matériels par les Idées.
Nombreux sont les disciples de Bernard de Chartres ') ; plus nombreux encore est l'auditoire qui se presse aux leçons de ses successeurs, notamment à celles de Thierry, le frère puîné de Bernard, avec qui les écoles chartraines atteignent l'apogée de leur splendeur.