‹ Histoire de la philosophie médiévale [microform]Chapitre 63 sur 223 · ART. I. — LA SCOLASTIQUE · texte numérisé non relu

ART. I. — LA SCOLASTIQUE

§ I. — Lu réalisme outré ^/" moitié du XIP s.J.

166. Division. — On assiste pendant la première moitié du XIP s. à un regain du réalisme outré, qui attribue une entité universelle à l'objet de nos concepts spécifiques et génériques, sans néanmoins souscrire à l'unité panthéiste de l'être ou de la substance. Les théories réalistes du xii^ s. peuvent se répartir en deux principaux groupes : 1° Les thèses de Guillaume de Champeaux ; 2° Le réalisme Chartrain.

167. Premier groupe : les thèses de Guillaume de Champeaux. — Le premier nom que nous rencontrons est celui de Guillaume de Champeaux, né à Champeaux en 1070, mort évêque de Châlons en 11 20. Pendant sa jeunesse, il avait

') Grabmann, op. cit., II, 7.

suivi les leçons de Manegold de Lautenbach, d'Anselme de Laon, à la célèbre école de Laon, qui au commencement du xii« s. comptait parmi les plus fréquentées d'Europe. En 1103, il occupe une chaire à l'école de la cathédrale de Paris, et y enseigne des théories diamétralement opposées à celles de Roçcelin, dont il avait été l'auditeur à Compiègne. Lui-même, d'ailleurs, trouva son contradicteur dans la personne d'un de ses élèves, Pierre Abélard.

Les sources principales pour l'intelligence de la doctrine de G. de Champeaux sont les ouvrages d'Abélard et le traité de geiieribus et speciebus. Ses traités de dialectique sont perdus; parmi ses autres œuvres, citons un livre die Se7îteiices, dont M. Lefèvre a publié des extraits ').

Suiv^ant Abélard et le traité de gêner ibiis, G. de Champeaux aurait varié dans ses opinions sur les uni versaux. Voici les diverses évolutions de sa pensée :

1° Théorie de V identité. L'essence universelle est unique et identique dans tous les subordonnés ; en chacun d'eux elle est contenue suivant sa réalité totale ; l'individu n'est qu'une modification accidentelle de la substance spécifique; l'espèce, un accident de l'essence générique "").

On eut beau jeu pour ridiculiser cette doctrine : si chaque homme est toute l'espèce humaine, dit-on, celle-ci est contenue tout entière dans Socrate qui est à Rome, et dans Platon qui est à Athènes. Dès lors Socrate, contenant toute l'essence humaine, sera présent partout où celle-ci se rencontrera : au même moment il se trouvera à Rome et à Athènes, ce qui est absurde ^).

') G. Lefèvre, Z« variations de Guillaume de Champeaux et la question des universaux. Etude suivie de documents originaux (Lille, 1898). — ') Erat autem (Willelmus) in ea sentenlia de communitate universalium, /// eamdcm cssentialiter rem totam simul singulis suis inesse adstrueret individuis /quorum quidem nulla esset in essentia diversitas, sed sola multiludine accidentium varietas. Ahel. op. éd. d'Amboise, p. 5. — Même formule dans le de generibus et speciebus (publié par Cousin dans les Ouvr. inéd. d'Abélard). p. 513. — ') De gêner, et speciebus, p. 514. On retrouve cette réfutation des beaux mensonges (pulchra mentientes) du réalisme, dans un traité anonyme sur les genres et sur les espèces, publié par Hauréau (Not. et extr. de qqes man. lat., V, 306) : « Sed quotiescumque homo qui est in Socrate agit vel patitur, et homo qui est ia

Poursuivi par les satires d'Abélard, Guillaume fut forcé de quitter l'école de Notre-Dame fiio8). Quelque temps après, il professait à l'école de St-Victor, qu'il aurait fondée, une théorie nouvelle.

2° Théorie de F indifférence. « Sic autem istam tune suam correxit sententiam ut deinceps rem eamdem non essentialiter , sed indijfer enter diceret » '). Guillaume se rend aux arguments de ses adversaires et tourne le dos au réalisme outré ; car voici qu'il souscrit à r« indifférentisme », une solution appelée à un grand succès au début du XIP s. (p. 220 ). Abélard ajoute que Guillaume, battu dans ses nouvelles positions, aurait rendu les armes ^); mais ne faut-il pas faire la part de la vantardise bien connue d'Abélard ? Les Sente?îces de Guillaume contiennent sans doute une troisième formule, mais elle est, comme l'indifférentisme, d'inspiration antiréaliste, et ne fait que la compléter. C'est la :

3° Théorie de la similitude des essences. Celles-ci sont réellement multipliées dans les individus, quoique semblables en chacun d'eux ^). Roscelin et Abélard ne parlent pas autrement *).

168. Deuxième groupe : le réalisme chartrain. Bernard de Chartres. — L'école de Chartres, fondée par Fulbert, est, au XIP s., une place forte du platonisme et du réalisme outré '). Bernard de Chartres — qu'il ne faut pas confondre

Platone agit vel patitur, cum sit eadem essentia, et sic (Platone) agente aliquid, agit Socrates et quaelibet alia substantia,et Hagellato Socrate, flagellatiir quaelibet aliasubstantia quod est inconveniens et etiam haeresis»(no 17813,^/^/. ««/., fol. 16). — ') Cousin, Ouvr. inêd. d'Abélard^ p. 6. Dans ce texte M, Hauréau lit individualiter au lieu de indiffere7iter fXot. et extr. de qqes. manJat.,N , 324, et Hist. phil. scol. I, 338). En ce cas, G. de Champeaux ne serait pas le promoteur de la théorie de Finditïérence. Avec Cousin, nous préférons lire indiffcrenter, car quel sens pourrait-on accorder à la formule telle que la donne M. Hauréau : « la même réalité existant suivant son individualité, dans tous les individus ; ut eamdem individualiter rem totam simul singulis suis inesse adstrueret » ? — *) Cum hanc ille correxisset, immo coactus dimisit sententiam, etc. Cousin, /3/W.

— ^) Ubicumque personae sunt plures, plures sunt et substantiae... Non est eadem utriusque (scil. Pétri et Pauli) humanitas,sedsimilis,cum sintduohomines. Guillelmi Campellensis Sententiae vel Ouaestiones XLVII, éd. Lefèvre, p. 24.

— *) Ce n'est pas l'avis de M. Lefèvre. La deuxième et la troisième formule étant opposées au réalisme outré, on peut dire avec Dehove (op. cit., n. 171, p. 52), que G. de Champeaux ne défendit que deux doctrines : le réalisme outré qu'il répudia pour adopter des formules anti réalistes. — ^) Cependant il y eut

Page 1