THIERRY DE CHARTRES
latins comme le préliminaire obligé de toute culture scientifique. De Chartres sont parties les hostilités contre les Cornificiens, qui prétendaient réduire le programme des études et proscrire le culte de la forme littéraire (v. p. 1.). Vers 11 30, Thierry se mit à la tête d'une vigoureuse campagne contre ce parti de béotiens. Il mérita d'être appelé parJ.de Salisbury ar//î^;« sUidiosissimus investigator.
Nous savons déjà le grand progrès réalisé par Thierry en logique : son Eptateiichon, le manuel des sept arts libéraux à Chartres, mentionne d'importantes parties de XOrganon, dont il fut probablement le vulgarisateur (p. 155). Où Thierry recueillit-il ce précieux héritage inutilisé par ses prédécesseurs ? M. Clerval, qui a découvert VEptateiichoîi, ne nous l'apprend pas. Thierry fut un des personnages les plus érudits de son temps, et il eut le plus grand souci de se créer des relations scientifiques. C'est à lui notamment qu'en 1144, Hermann le Dalmate envoya la traduction (de l'arabe en latin) du Planisphère de Ptolémée.
La métaphysique de Thierr}'' ne tarda pas à se prononcer dans le sens du réalisme outré qui avait acquis droit de cité à Chartres et qui s'y perpétua jusqu'au déclin de ses écoles. D'aucuns prétendent même qu'il franchit l'étroite passerelle séparant le réalisme outré du panthéisme (Hauréau, Clerval). Mais Thierry n'a pas été jusquelà. Il faut interpréter avec prudence ses dissertations favorites sur la superessence de Dieu, sur la dépendance essentielle des créatures vis-à-vis du Créateur ; il faut se méfier surtout de l'accueil trop facile qu'il fait à des réminiscences pythagoriciennes sur l'unité, et la génération de tout nombre du sein de l'unité : Dieu est l'éternel, l'un suprême, antérieur à la dualité. Toute autre chose x\! existe que par la compénétration de l'Infini (divinttas singiilis rébus forma esse?idi est) ').
') « At aeternum nihil aliud est quam divinitas; unitas igitur ipsa divinitas est. At divinitas singulis rébus forma essendi est ; nam, sicut aliquid ex luce lucidum est, vel ex colore calidum, ita singulae res esse suum ex divinitate sortiuntur. Unde deus totus et essentialiter ubique esse vere perhibetur. Unde vere dicitur : Omne quod est ideo est quia unum est, » Hauréau, Not, et extr,, 1, 63, M. Baeumker a montré qu'il faut lire dans cette dernière phrase : ideo est, et non pas /« deo est. (Arch. f. Gesch. d. Phil., X, 138, n. 37). Cette formule, d'in.
, Mais si Dieu est pour chaque être créé le principe intrinsèque de sa présence actuelle dans l'ordre physique, cet être n'en a pas moins une essence distincte de Dieu, œuvre de sa main créatrice. Sur ces points les déclarations de Thierry sont formelles '). Thierry se serait élevé contre tout reproche de panthéisme, au même titre que maître Eckehart et d'autres mystiques du xiv^ s., qui établissaient une distinction similaire entre \ essence individuelle propre à chaque créature et son existence divine (esse formale) ""). Il n'en est pas moins vrai que malgré les déclarations contraires de leurs auteurs, un peu de logique convertit aisément ces systèmes en doctrines antiscolastiques ^).
En cosmologie j Thierry souscrit aux conceptions de son frère, en montrant leur accord avec l'histoire biblique de la création. On relève dans le de se.x diennn operihus des doctrines de physique nettement péripatécienne, relatives au lieu, au mouvement nécessairement circulaire du ciel et à la présence d'une terre immobile au centre du monde '*). De ces doctrines et de doctrines similaires reprises par G. de la Porrée et G. de Couches, on serait tenté de conclure que les chartrains eurent la primeur, au milieu du xiF s., des traductions latines de la Physique, entreprises par Gundissa- Hnus à la cour de Tolède entre 1125 et 1140 ^).
Jean de Salisbury, Hermann le Dalmate, Robert de Rétines comptent parmi les disciples les plus connus du philosophe chartrain.
170. Guillaume de Conches. — On peut rattacher Guillaume de Conches (vers 1080-1 154) à l'école de Chartres, par son maître Bernard de Chartres (de 11 10 à 11 20), par son
spiration pythagoricienne, se trouve chez la plupart des contemporains. Ainsi s'écroule un des grands arguments invoqués par ceux qui font de Thierry un panthéiste. — ") c Sed cum dicimus singulis rébus divinitatem esse formam essendi, non hoc dicimus quoddivinitas sit aliqua forma, quae in materia habeat consistere. » Hauréau, ibid. — ') C'est l'explication mise en avant par Baeumker. ibiJ., p. 138, et nous nous y rallions. — ') V. p. 1. la philosophie de Eckehart et de Nicolas de Cuse. — *) Cf. Aristote, Physique, 1. IV ; de caelo et mundo, 1. I et H. — ^) C'est l'hypothèse de Duhem, Du temps où la Scolastique latine a connu la Physique d' Aristote (cité p. 156).