Adélard de Bath et la théorie des respectus
L'Anglais Adélard de Bath, professeur à Paris et à Laon, est un des premiers qui songèrent à compléter leur éducation scientifique par un voyage en Grèce et en Espagne. Les Quaestiones iiaturales sont le fruit de ce contact avec un monde inconnu. A côté d'une traduction d'EucHde, faite vers 11 16 sur l'arabe, de traités de mathématiques, Adélard est l'auteur d'un traité De eodeni etdiverso composé en 1105-06 et dédié à l'évèque Guillaume de Syracuse. C'est un dialogue entre la Philosophie (l'immuable, de eodem) et la Philocosmie (le savoir variable, de diverso), imbu des influences platoniciennes telles qu'elles se dégagent des sources anciennes (Chalcidius, Augustin, Boèce) et surtout des productions contemporaines de l'école de Chartres "").
') Antiréalisme ne vise donc que l'opposition au réalisme outré. — ") Le traité contient aussi une courte description des arts libéraux, et ce qu'Adé-
liij
lï
iH
On trouve dans le De eodem et diverso Topposition principielle au réalisme outré : le même être concret est genre, espèce, individu tout à la fois, mais suivant des aspects (respectas} divers '). Genre et espèce sont des façons d'envisager l'individuel ; ils sont le terme d'une intuition plus profonde, altius intue?ites, aaitius considerata ^). Dès lors \ imité de l'élément générique en divers individus est d'ordre conceptuel et non d'ordre réel, et la théorie des respectus représente une des formes de l'antiréalisme. Adélard ne poursuit pas d'ailleurs l'aspect psychologique de la question. Le point de vue logique de la prédication prime dans le traité, et c'est là une source de difficultés dans l'interprétation du texte 3). Adélard est plus qu'un adversaire du réalisme outré. LeZ>^ eodem et diverso et les Quaestioiies natiirales le révèlent comme psychologue et homme de science. Sa psychologie est empreinte de platonisme et d'augustinisme. La connaissance intellectuelle, unique source de certitude, est innée, et les sens n'exercent sur sa production aucune influence causale. L'âme immatérielle, créée par Dieu, est complètement indépendante, dans sa substantialité, du corps auquel elle est violemment unie. Les facultés sont identiques à l'âme. De Constantin l'Africain Adélard reprend une théorie sur les localisations des fonctions de l'âme, et diverses notions physiologiques venant de Galien et d'Hippocrate. Sa psychologie fait preuve d'un souci véritable de l'observation et de l'expérience. — La cosmologie d'Adélard, comme celle de Guillaume de Couches, reproduit un atomisme voisin de celui de Démocrite, insiste sur
lard dit de la dialectique montre qu'il connaît l'ensemble des parties de rOrganon, WiLLNER, op. cit.. n^iyS, p. 97- - ') «Si res considères, eidem essentiae et generis et speciei et individui nomina imposita sunt, sed respecta diverso, ibid., p. 1 1. — ') « Eosdem autem acutius intuentes, videlicet non secundum quod sensualiter divers! sunt, sed in eo quod notantur ab hac voce « homo » speciem vocaverunt », p. i [. « Quoniam igitur illud idem quod vides, et genus et species et individuum sit, merito ea Aristoteles non nisi in sensibilibus esse proposuit. Sunt enim ipsa sensibilia, quamvis acutius considerata», p 12 — ) Willner publie en appendice, à la suite d'Hauréau (Notices et extraits qqes ms. Lit., V, pp. 293-296) un commentaire anonyme de l'Isagoge, s'inspirant du même pomt de vue que le De eodem et diverso.