MYSTICISME ET SCOL ASTIQUE
2° Il y eut aussi des théologiens qui se refusèrent à être philosophes ; il n'y eut pas, à notre connaissance, des philosophes qui à leurs heures ne furent pas théologiens.
203. Condamnations théologiques. L'Eglise et la philosophie. — On a vu plus haut comment Abélard aboutit à des erreurs, notamment en ce qui concerne le dogme de la Ste Trinité : selon lui, les trois personnes ne constituent pas chacune toute l'essence divine, elles ne représentent que des modalités d'une essence unique, et correspondent respectivement à la puissance, à la sagesse et à la bonté divines. S. Bernard mit tout en œuvre pour étouffer l'hérésie d'Abélard, comme il le fit plus tard pour celle de Gilbert de la Porrée. Le de luiitate et triniiate divina fut condamné au concile de Soissons en 1121 ; la Theologia au concile de Sens en 1140 ou 1141 ').
De son côté, Gilbert de la Porrée, reportant en Dieu la distinction de l'universel et du singulier, « fit des choses diverses de Dieu (densj et de la divinité (divinilasj, du père et de la paternité, même de la nature et des personnes » ""). C'était la négation de l'unité divine. Ces propositions fiuent dénoncées au synode de Reims (1148), et l'évéque de Poitiers les retira.
Souvent on fait un grief à l'Eglise d'avoir condamné /a philosophie dcins la personne de Roscelin, d'Abélard, de G. de la Porrée. Rien n'est moins exact. Ce qtie l'Eglise a condamné, ce n'est ni le soi-disant nominalisme ^), ni le réalisme, ni la philosophie en général, ni la méthode de l'argumentation en théologie, mais des applicalio/is jugées dangereuses de cette méthode, c'est-à-dire des doctrines théologiques, non philosophiques'*). Au xiii^^ siècle, une légion de docteurs reprendront les théories philosophiques de
") Au sujet de la bonne foi d'Abélard, le P. Portalié écrit : « Abélard ne fut jamais libre penseur ou incrédule... il a été et a voulu être un croyant sincère » o/>. c/f., col. 41. - ') Clervai., op. cit., p. 263). — ^) « Le nominalisme est le vieil ennemi, et c'est, en fait, la doctrine^ qui, parce qu'elle s'accorde le mieux avec la raison, s'éloigne davantage des axiomes de la foi. Traduit successivement devant plusieurs conciles, le nominalisme est condamné dans la personne d'Abélard, comme il l'avait été dans la personne de Roscelin. » Hauréau, Hist. philos. scoL, l, 292. — *) Cf. WiLLMAXN, Gesch. d. Idéal. Il, 360.
Roscelin et d'Abélard, et les conciles ne se réuniront pas pour les condamner.
204. Bibliographie. — V. œuvres théolog. d'Abélard et Hugues de S. Victor, n® 186 et 193. Édition critique des Lihri quitiior Senteritiarum du Lombard, dans les oeuvres de S. Bonaventure, édit. de Quaracchi, t. I-IV ; Migne a édité les Sentences de R. Pullus, t. 186, de Pierre de Poitiers, t. 211, des fragments de Gautier de S. Victor, t. 199. "^o\\ Walter, prof, à Breslau, annonce une édit. de la Somme de Gandulphe de Bologne. B. (jEVER, Die Sententiae divinitatis, cin Senlenzenbuch der Gilhertischen Schule (Beitr. Gesch. Phil. Mitt. VII, 2-3). Publie le texte d'après 2 ms. de Munich, et des extr. du traité co?itya quatuor labyrinthos Franciae de G. de S. Victor, ainsi qu'une étude.
Denifle, Abaelard's Sentcnzcn u, die Bearhcitung sciner Theolotria (Arch. f. Litt.- u. Kirchengesch. d. Mittelalt.,1885, t. I). Magistral. ; Gietl, Die Se?ite7izen Rolands nachmah Papstes Alcxander III, 1891 . Texte et étude de premier ordre ; Portalié, École théolog. d'Abélard, dans Dict. Théol. Cath., t. I, col. 49 et suiv. Excellente étude. Claire et bien au courant. Du même ; Alexandre III ; Claeys- BouuAERT, La Summa Sentent, appartient-elle à H, de St-Victor (R. hist. eccles. 1909). V. les études citées p. 258, n. Delatour, Pierre le Chantre (Bibl. éc. Chartres, 1897) ; Gutjahr, P. Cantor parisiensisi (Graz, 1898) ; G. Lefêvre, Le traité de usura de Robert de Courçon. Texte et trad. avec introd. (Trav. et
mém. univ. Lille, X, 30).
Protois, p. Lombard, son époque, sa vie, ses écrits, son itiJUicnce, Paris 1881. ESPEXBERGER, Die P/iilos. d. Petrus Lombardus und ihre Stellung in zzvôlften Jrt//;Vz. (Beitr. Gesch. Phil. Mitt., lll, 5. 1901). Étudie provenance de chaque idée philosoph. chez P. Lombard. Très utile. — Studien z. Geschichie der Théologie und Kirche renseigne : Bd VllI, h. 5, Die Sentenzen d. Petrus Lombardus. Ihre Ouellen und dogmen;^eschicht/iche Bedcutung de O. Baltzer. — VaCandard, Vie de S. Bernard, 2 vol. 1895. Étudie en même temps son rôle doctrinal.^ G. Robert, Les écoles et l' e?iscignement de la théologie pendaiit la première moitié du XII'^s. Paris 1909. Simmler, Des sommes de Théologie, Paris, 187 1. — Sur les théologiens du xii« s. (tRabmann, Die Gesch. d. scholast. Méthode. T. II. Deux, partie, spéciale. Important, résume trad. contemporains. Études sur écoles de ( de Champcaux et A. de Laon, .\bélard, H. de S. Victor, R. de Melun. P. Lombard, école de Chartres, jusqu'à Pràpositinus. Les Beitr. Gesch. Phil. Mitt. annoncent une étude de Krebs, Der Wissenschaftliche Charakter d. Theol. nach d. Lehre d. Hochscholastik.
§ 2. — Le mysticisme des scolastiques.
205. Mystique et scolastique. — Le mysticisme orthodoxe s'est développé parallèlement à la philosophie et la théologie scolastiques, il s'est pour ainsi dire greffé sur elles ; mais la première floraison du mysticisme spéculatif n'est pas antérieure au XIP siècle.