III. — ÉTHIQUE ET ESTHÉTIQUE
26. Morale générale. — Platon ne parle pas à' Éthique, mais de Politique. En réalité, il ne s'occupe pas seulement de morale sociale, mais encore de morale individuelle et familiale et aussi des principes de l'Éthique générale. Celle-ci est une dépendance de la dialectique, au même titre que l'anthropologie.
PLATON
La /?;/ de rhomme consiste dans la contemplation des Idées pures par l'âme, en un état de séparation d'avec le corps. Le sage soupire après la délivrance et, dès cette vie, se dégage des entraves du corps par la culture de la science (Théétète et Phédon). Par endroits (Philèbe)^ la vie sensible, si dépréciée d'ordinaire, acquiert une valeur morale : la connaissance du monde contingent, où se reflète l'Idée, et le plaisir pondéré, deviennent des éléments de la félicité.
Ces deux notions du bie?! suprême, qu'il est difficile de concilier, ont pour pendant une double notion de la vertu. La vertu est une disposition de l'âme agissant conformément à sa fin. Rigoureusement, est seule vertueuse l'âme qui se nourrit de la contemplation de l'Idée (i^® notion de la fin). En ce sens, la vertu est le prolongement nécessaire de la science (Socrate) et porte sa récompense en elle-même. Plus tard, élargissant sa théorie, Platon admit une pluralité de vertus, correspondant aux diverses activités dont l'ensemble harmonieux constitue le bonheur (2^ notion de la fin) ; mais la science représenta toujours le degré le plus élevé dans la hiérarchie des vertus.
27. Politique. — Platon laisse dans l'ombre la morale individuelle et familiale ; par contre, il rédige un code complet de politique . (République . )
Bien que cette doctrine aille à l'encontre de la politique pratiquée par les Etats grecs, Platon donne à l'individu le pas sur la collectivité ; et dans l'individu, c'est la formation morale qui le préoccupe principalement. L'impuissance où se trouve l'individu isolé de pourvoir à sa vie matérielle (2® livre de la République)^ et surtout d'atteindre sa fin morale, est le fait primordial qui explique à la fois Xorigiiie de l'Etat, sa mission et son organisatio7i. Les hommes ne se sont mis en société que pour faciliter et garantir le commerce silencieux et tranquille de l'âme avec les réalités éternelles. L'Etat doit être une école d'éducation et d'instruction, où l'on enseigne la vraie vertu, c'est-à-dire la science des Idées. L'organisation politique et sociale doit s'inspirer de cette mission. Pour l'assurer, Platon confie le gouver-
neme?it aux philosophes, c'est-à-dire à une oligarchie, formée de la plus raffinée des aristocraties, celle de l'intelligence. Ce qui doit guider les philosophes, ce n'est pas la volonté du peuple, mais son intérêt. Libre à eux de faire la révolution, de gouverner en despotes, sans souci de la loi, de la tradition, de la liberté et même de la vie des citoyons : il est impossible que le vrai philosophe qui seul est investi de ce pouvoir absolu, agisse contrairement à la sagesse. Mais comme l'État social doit pourvoir secondairement à la subsistance matérielle et à la défense nationale, force est de créer, à côté de la classe des philosophes, une classe d'agriculteurs et une classe de soldats.
Les préoccupations esthétiques ne cessent pas de poursuivre Platon à travers ses théories politico-sociales ; elles se traduisent dans la corrélation qu'il établit entre cette classification et la division tripartite de l'âme et du cosmos. L'État est une image ao-randie de l'homme et une image amoindrie de l'univers. En vertu de leur droit souverain, et pour supprimer les causes de discorde dans l'État, les philosophes peuvent décréter l'éducation sociale, la propriété nationale des enfants, la suppression de toute relation de famille, l'égalité des sexes, la communauté des femmes et des biens. L'État de Platon est un état fictif, construit d'après les principes exclusifs de sa dialectique ').
28. Le beau et Tart. — Platon est le premier théoricien du beau. Son esthétique est fragmentaire comme l'esthétique grecque prise dans son ensemble. En effet, laissant dans l'ombre les problèmes subjectifs qu'évoque l'aspect impressif et psychologique du beau, elle s'attache de préférence aux questions métaphysiques, relatives aux éléments objectifs de la beauté. Ces éléments objectifs se résument dans l'ordre et dans ses éléments
') Plus tard, dans les Lois, œuvre de vieillesse où l'on reconnaît d'ailleurs la retouche d'une main de disciple, Platon a développé une autre théorie de l'Etat, qu'il est impossible de concilier avec la première. Il a reconnu que l'Etat philosophique ne répondait pas à la réelle nature humaine, mais était fait pour des dieux et des fils de dieux. Sa société nouvelle repose non sur la vertu philosophique et la science des Idées, mais sur la vertu vulgaire et la connaissance des choses sensibles.
générateurs, la proportion, la symétrie, l'harmonie '). Pour Platon, les rapports numériques et géométriques sont l'essence même de la beauté (23, 24). De plus, le beau et le bien sont identiques (KaXoKaYaGia), car le beau n'est qu'un aspect du bien, dans l'ordre physique et surtout dans l'ordre moral.
L'art, réduit à une simple imitation de la nature sensible, est déprécié au nom de la dialectique. Il est l'ombre d'une ombre, la nature sensible n'étant elle-même quun reflet de la réalité supra- matérielle. L'art est un mensonge et ne mérite pas d'être cultivé pour lui-même ! Étranges discours dans la bouche d'un poète !
L'art n'a de valeur qu'à raison de son pouvoir pédagogique et moralisateur ; comme tel, il est soumis au contrôle de l-'État, qui proscrit toute innovation arlistique et veille à ce que l'art ne devienne pas un instrument de corruption morale.
29. Conclusion. — Platon est exclusif et exagéré dans le principe fondamental de la dialectique ; et comme tout est logiquement solidaire de la dialectique, cet exclusivisme se répercute dans les différentes parties de sa philosophie, et l'oblige à juxtaposer des extrêmes irréductibles dont le dualisme demeure inexpliqué : dualisme de l'Idée du Bien et de Dieu, de l'Idée et de la matière, du monde Idéal et phénoménal, de l'âme et du corps, de la vertu vulgaire et de la vertu philosophique, de l'individu et de l'État. Les intermédiaires auxquels il recourt (l'âme du monde, la composition de l'âme humaine, le despotisme philosophique) sont impuissants à dissiper les anti nomes de son système.
L'œuvre de Platon trouva des continuateurs à l'ancienne Académie ; mais tous sont des nains à côté de la figure géante d'Aristote.
■) V. nos Eludes historiques sur r Esthétique de 5. Thomas d'Aquin, Louvain, 1896, pp. 96 et suiv. %
Aristote. 27
§ 3. — Aristote.
,0 Vie et œuvres. - Aristote naquit à Stagire (d'où l'appellation de StLirite) en 384 av. J. C. et se rendit à Athènes où, pendant vingt ans, . étudia la philosophie à l'école de Platon. Dès cette époque, tout en professant pour son litre un respect reconnaissant, il conçut le plan de son système^ Après la mort de Platon, il se rendit à Atarnée et à Mitylène ; ma,s le second fait important de sa vie est son séjour à la cour de Macédonie, où en 342 .1 fut appelé à faire l'éducation d'Alexandre. Ce n'est qu'en 334 ou 335 qu Aristote ouvrit à Athènes l'École péripatéticienne. Il fut forcé de prendre la fu.te après la mort d'.^lexandre, et alla mourir à Chalcis en 322.
L'activité littéraire d'Aristote tient du prodige. Laissant de côte les œuvres apocryphes et secondaires, on peut grouper sous divers chefs les écrits scientifiques qui nous intéressent principalement :
I Logique, réunie plus tard sous le nom i'Organon :
,0 Les Catégories (KaTnTopia.) ou les catégories des concepts ; 2« le traite de rintertrétation (n. épMnv€iaç) ou le traité des propositions, deux ecnts dont l'authenticité est parfois contestée ; 3» les deux Analytiques (dvaXuT.KU irpoTCpa et ii0T€pa) traitant l'une du raisonnement, l'autre de la démonstration ; 4'> les Topiques (TomKd) qui étudient l'argumentation probable, ou «dialectique » ; aux Topiques se rattache la Rhétorique; 5» les Raisonnements sophistiques (rr. Oo- «ptOTiKOÙv «XéTXuiv) formant le 9» livre du traité prédédent. et consacre aux raisonnements sophistiques.
II Philosophie de la nature et sciences naturelles :
!«' La Physique (çuOiKn dKpôaoïç) comprenant huit livres (le 7° livre ne semble pas faire partie de l'ouvrage, sans devoir néamoins être considère comme apocryphe), le livre du ciel(^. oùpavoO), le livre de la génération et de la corruption (u. T€v^O€œç Kai q-eopôç), la météorologie (^€Teu.poXoTlKd). etiidient les fondements généraux du monde corporel. 2» U Histoire des ammaux (ir. Ta rûia iffTopiat) comprenant dix livres, dont trois lui sont faussement attribues ; les descriptions anatomlques (àvaronai) ; le traité de tâme (it. tv"Xiiç) et divers petits traités qui s'y rapportent appelés A,rr.« naturalia ; \ts parties des ammaux (ir rOiujv Mopiujv), U génération des animaux (it. JOiuiv •fevéaeu.ç), le mouvement rf« animat^x (n. îtl^uiv Ttopetaç) se rapportent à l'étude des êtres vivants. De toutes les œuvres d'Aristote, le traité de l'âme est le plus accompli, le mieux
ordonné. , ,
m Métaphysique : la Métaphysique {là. |Li€Tà Ta cpuaiKCi). Le mot métaphysique doit son origine probable à Andronicus de Rhodes, qui classe ce livre après les écrits physiques, Ta (PipXia) |U€Tà Ta qpuaiKd.
IV Morale : i« V Éthique à Nicomaque (fiOïKà NiKoiudxeia) ; 2° La Politique (TToXiTiKd) et la constitution des Athéniens (îToXiTeia 'Aenvaiœv). La Grande morale et la morale à Eudème sont probablement des œuvres d'élèves.