Principes généraux. Matière et âme du monde
— Sous le titre de physique y on peut grouper toutes les études relatives aux manifestations de l'Idée dans l'univers sensible. Avant d'examiner la structure du monde corporel, et de l'homme
en particulier, il faut établir les rapports généraux qui relient le monde phénoménal au monde des Idées.
Les choses sensibles^ objet de l'opinion, sont une manifestation partielle et incomplète des Idées, auxquelles Platon conserve, avec un soin jaloux, le monopole de la réalité. Qu'est-ce qui oblige l'Idée à descendre de l'état suréminent qu'elle occupe dans le monde absolu, pour apparaître sous des ébauches et des formes contingentes ? Et peut-elle s'éparpiller dans les êtres changeants et périssables sans perdre du coup son unité et son immutabilité ? Platon ne s'occupe ni de l'une ni de l'autre de ces difficultés. Tout son effort porte sur l'explication d'un fait qu'il présuppose : le reflet de l'Idée dans le sensible. A cet effet, il fait appel à la matière et à l'âme du monde.
La matière rend compte de toutes les imperfections de la nature, que Platon ne pouvait rattacher, comme telles, à l'Idée. De même que l'Idée est réalité, la matière est non-être {yx\ ôv) '). Elle n'est pas une masse préformée, — comme on le pourrait croire en lisant les descriptions poétiques du Timée — mais l'indéterminé (dTTeipov), «l'informe et 1 invisible », la condition du devenir sensible de l'Idée : ce réceptacle au sein duquel les phénomènes sensibles évoluent est V espace ou le lieit z^/^^. Tandis que pour Aristote la matière est ce dont les choses sensibles sont faites, pour Platon elle est ce da?is quoi elles apparaissent. Dans ce sens les choses sensibles, objet de l'opinion, sont un mélange (juiKTÔv) d'être et du non-être, une projection de l'Idée dans l'espace. — Mais l'espace n'est que la condition de l'apparition de l'Idée. Comment celle-ci vient-elle se refléter dans le phénomène ? Par l'intermédiaire de l'âme du monde.
\Jâ7ne du monde est le trait d'union entre l'Idée et la matière. Elle est formée par le démiurge d'un alliage de l'un et de l'autre (clivée par le milieu en deux parties repliées en cercle et entourant le monde). A la fois divisible et incorporelle, harmonieuse-
') Voir les éléments de la controverse chez Zet.ler, op. cit.. II, i, pp. 707 et suiv.
') Les historiens ne s'accordent pas sur l'interprétation qu'il convient de donner à la matière de Platon.
ment constituée suivant des proportions géométriques '), elle rend compte de la beauté du monde sensible et de la conservation indéfinie de sa finalité. Visiblement inspiré de la constitution de l'homme, Platon fait du monde un grand animal (Z^ujov), composé d'un corps visible et d'une âme invisible. L'âme imprime le mouvement à la colossale machine, à savoir le mouvement circulaire '), considéré par toute l'antiquité comme le plus parfait. Enfin, l'âme du monde est douée de connaissance, et le mouvement sphérique par lequel elle se replie sur elle-même et revient à son point de départ est à la fois le symbole et l'expression sensible de la vie consciente.
Tout originale et poétique qu'elle soit, cette théorie d'une âme du monde ne fait qu'accentuer, sans l'expliquer, l'affirmation initiale de la physique. Elle ne montre pas le canal par lequel l'Idée se répand dans le' phénomène : l'Idée et le phénomène se juxtapposent dans un irréductible dualisme.
24. Structure du monde corporel. Mécanisme. — 1° Les substances co^or elles se réduisent à des figurations de corps simples. D'accord avec la science antique, Platon admet l'existence de quatre corps élémentaires, l'eau, l'air, le feu, la terre, qu'il ramène à des figures géométriques régulières : le tétraèdre régulier est la forme fondamentale du feu, l'octaèdre régulier celle de l'air, l'icosaèdre régulier celle de l'eau, le cube régulier celle de la terre. Les surfaces planes, formant les côtés de ces quatre solides réguliers, ont pour formes génératrices des triangles, et ces triangles réalisent les proportions les plus parfaites : le triangle rectangle scalène pour le feu, l'air, l'eau ; le triangle rectangle isocèle pour la terre ^). Ainsi Platon recherche dans les plus profondes entrailles du monde la raison de sa beauté.
*) Les mathématiques twanent le milieu entre la connaissance vulgaire et de connaissance philosophique (18). — ') A cette conception, Platon rattache son système astronomique. — ^) Le triangle équilatéral est la base des tétraèdre, octaèdre, et icosaèdre réguliers. Il se décompose en six triangles rectangles scalènes (c'est-à-dire des triangles dont l'hypoténuse a le double du plus petit côté). Au contraire le carré, base du cube, se décompose en triangles rectangles isocèles.
PLATON
Si on se reporte à la notion de matière exposée plus haut, on comprendra que ces surfaces sont des sections de l'espace et ne délimitent pas un quantum de masse matérielle. Supprimez ces formes géométriques, vous obtenez comme résidu, non point un substrat informe, mais le jur) ôv : les éléments de la nature ne sont pas des corps irréductibles, mais des surfaces irréductibles.
Les corps naturels sont des assemblages de corps simples. Les phénomènes de transformation substantielle, de croissance et de décroissance résultent d'un simple changement dans la disposition des formes primaires. Puisque l'eau, l'air, le feu ont pour générateur le même triangle scalène^ il suffira d'une figuration nouvelle des surfaces polyédriques pour que l'eau, l'air, le feu se transforment entre eux '). La terre, au contraire, ayant pour base le triangle isocèle, qui est irréductible au triangle scalène, pourra sans doute se mêler aux autres éléments, mais non se changer en eux, et réciproquement. De même, la croissance et la décroissance résultent d'une aggrégation ou d'une désagrégation des surfaces *).
Qu'est-ce qui détermine ces phénomènes de transformation, de croissance et de décroissance ? Le mouvement.
2° Le mouveyjient est externe aux corps élémentaires, il dérive de Vâme du monde. En effet, l'âme du monde encercle le monde sensible (23), et exerce une pression mécanique sur les corps contenus dans son sein. Comme les corps sont d'inégale grandeur, à raison de la figuration des corps simples et de leur agglutination plus ou moins grande ; comme, d'autre part, la forme polyédrique des corps leur donne des angles saillants, les angles d'un corps pénètrent dans la surface de l'autre par suite du mouvement qui agite l'univers : les polyèdres se clivent et se réajustent suivant des figurations toujours renouvelées.
On trouve donc chez Platon les deux théories fondamentales
') Par exemple, l'unité d'eau (icosaèdre, ayant vingt côtés) peut se transformer en deux unités d'air (octaèdres) plus une unité de feu (tétraèdre), 8 -j- 8 -|- 4 = 20. — *) Zeller, op. cit., II, I pp. 789 et suiv.
PLATON
du méca?iisvie (8) '). La théorie géométrique du corps simple constitue l'originalité — mais aussi la faiblesse de ce mécanisme. Car le corps réel est autre chose qu'une colonie de figures vides, et la transition à!w\\e picre conscription de l'espace à un contenu circonscrit n'est pas justifiée dans le platonisme ").
25. Anthropologie. — Dans aucune partie de l'œuvre de Platon, la fusion des mythes et de la philosophie n'est aussi intime, et aussi trompeuse, que dans l'anthropologie.
On peut dire que toute l'anthropologie platonicienne pivote autour d'une théorie de la connaissance intellectuelle ; la conscience et le vouloir y occupent une place effacée. De plus, l'idéologie de Platon est commandée par sa dialectique des Idées.
Puisque les Idées ne sont pas immanentes au monde sensible, la considération des choses phénoménales ne peut engendrer en nous la connaissance de la réalité immur.ble. Cependant nous possédons cette connaissance. D'où vient-elle ? Platon répond : après avoir contemplé les Idées face à face dans une existence antérieure, où elle n'était pas unie au corps, l'âme en a perdu le souvenir lors de sa migration terrestre ; — jusqu'au moment où les perceptions sensibles viennent réveiller ce souvenir, et rendre actuelle la vie sommeillante de l'esprit. Notre savoir n'est donc qu'une réminiscence ; la perception sensible est Voccasion de la pensée, mais n'exerce aucune causalité réelle dans sa genèse : c'est le germe de V occasioniialisffie ,
Si la connaissance de l'âme est assoupie, et qu'il faille une sensation pour la secouer de sa torpeur, c'est que le corps est
') Cependant il faut faire une réserve ; les corps élémentaires de même espèce, en vertu d'une tendance interne (la pesanteur), se transportent vers un lieu propre et différent. — *) L'univers est sphérique (contradiction avec la forme angulaire du polyèdre) et géocentrique ; il comprend autour de notre terre sept sphères concentriques. Les astres sont des êtres vivants, intelligents, d'autant plus parfaits qu'ils sont plus rapprochés de l'àme du monde ; pour chacun d'eux le phénomène de rotation autour d'un axe est mis en corrélation avec le phénomène de la réflexion psychique. Platon descend ainsi jusqu'à l'homme et aux animaux. Dès lors, l'univers devient une collection d'êtres vivants, ayant chacun leur âme propre — ce qui n'empêche pas que la collection, comme telle, soit un JIiûov parfait.
une entrave à la libre contemplation de l'Idée. L'âme ici-bas est dans un état violent, contre nature. Elle est semblable au dieu marin Glaucos, rendu méconaissable par le revêtement de mollusques et de serpents qui s'est collé à sa chair (Réptibl. X). L'homme ressemble au conducteur d'un attelage à deux chevaux (Phèdre), à une chimère composée d'êtres divers (Républ. IV). Aussi l'âme aspire à se libérer du corps qui lui pèse.
Bien que l'union de l'âme et du corps soit artificielle et extrinsèque, Platon est forcé de reconnaître leur commerce réciproque, et notamment les répercussions de la vie organique sur la vie intellectuelle et morale. Pour expliquer cette antinomie, il divise l'âme en deux, ou même en trois parties : la partie intelligente et immortelle de l'âme, ou la pensée (voûç), et la partie inintelligente et périssable. Celle-ci comprend à son tour une partie noble, le vouloir (Oujuôç) ou les mouvements qui accusent le sentiment de la valeur personnelle, et une partie vile, ou l'ensemble des mouvements sensibles. L'âme intelligente réside dans le cerveau, la partie noble de l'âme mortelle a son siège dans la poitrine, la partie vile dans le ventre. C-'est surtout de l'âme intelligente que nous entretiennent les dialogues de Platon. Ils démontrent son immortalité par des arguments enapruntés presque tous à la métaphysique.
En résumé, il y a trois âmes en nous, et bien que l'une d'elles puisse être dominatrice, leur coexistence dans un même être brise l'unité de la conscience et la personnalité. Le dualisme est le dernier mot de l'anthropologie de Platon, comme de sa dialectique et de sa physique générale.