CHAPITRE VU
DE LA MÉMOIRE
Platon. L'àvàfjLvr^at; et la [xvr;|jLir). — Les premiers philosophes s'étaient imposé un problème trop vaste pour porter leur attention sur le détail des phénomènes psychologiques. Peut-être Démocrite avait-il pressenti la théorie matérialiste de la mémoire, que devait reprendre Épicure. Pour trouver des textes précis il faut arriver à Platon. Sa pensée obscurcie par son langage métaphysique ne se laisse pas dégager aisément. Ce qu'on peut dire avant tout, c'est qu'il
y a pour lui deux sortes de mémoires : lune transcendante, si j'ose dire, l'autre empirique. La première est la réminiscence rationnelle. L'esprit, éveillé au choc de ce qu'il y a d'intelligible dans le monde présent, voit reparaître le monde des idées, qu'il a connues dans une vie antérieure et qui sommeillaient en lui. Si nous retrouvons les idées dans notre âme, c'est qu'elles n'ont pas cessé d'y être présentes, c'est qu'elles sont en nous à l'état latent, en dehors de la lumière de la conscience. Il y a donc une mémoire toute spirituelle à laquelle le corps ne peut servir d'instrument. Quelle est maintenant la nature de la mémoire empirique ?
A mon avis quelqu'un définirait bien la mémoire (îj.vt,;jlt,) la conservation de la sensation. — Oui. — Ne reconnaissons-nous pas qu'il faut distinguer la mémoire (:xvfi{AYi) de la réminiscence (àva;jivTiTL;)? — Peut-être. — Et n'appelonsnous pas réminiscence (àva|x'.[xvTia>c£a8a'.), l'acte par lequel l'àme renouvelle et fait revivre en elle (àvaXajxêavsiv), sans le secours du corps, ce qu'elle a éprouvé autrefois en commun avec le corps ? [Philèbe, 3i, a, b.)
Ce que nous appelons la mémoire empirique comprend donc, pour Platon, deux degrés : la simple persistance des sensations, et la mémoire active, caractérisée par l'effort indépendant de l'âme. De quelle nature est l'opération par laquelle se conservent et se renouvellent les connaissances antérieures ? La théorie de la réminiscence (àvà(xvT^(Ti<;) soit rationnelle, soit empirique, suppose que les idées qui ont été une fois présentes à l'âme font comme partie d'elle-même et qu'il lui appartient de les faire revivre par un acte d'énergie spirituelle. D'autre part les comparaisons dont Platon se sert pour caractériser la mémoire, semblent l'expression d'une théorie physiologique. L'âme est un livre, la mémoire un scribe (ypaixfjLaTSJc;) qui y écrit ce que dictent les sens, et un peintre (^wYpàcpo;) qui illustre le texte d'images correspondantes. {Phil., 39 a.)
Accorde-moi, dit-il ailleurs (Thééi., 191 d.), qu'il y a dans nos âmes des tablettes de cire, plus grandes en celui-ci, plus petites en celui-là, d'une cire plus pure dans l'un, plus mélangée dans l'autre , trop dure ou trop molle en quelques-uns, en d'autres tenant un juste milieu. Disons que ces tablettes sont un don de Mnémosyne, mère des Muses, et qu'y imprimant nos sensations et nos réflexions, nous y marquons, comme avec un cachet, l'empreinte des choses dont nous voulons nous souvenir, parmi celles que nous avons vues ou entendues ou pensées de nous-mêmes ; que nous nous rappelons et savons ce qui y est empreint, tant que l'image en subsiste, et que lorsqu'elle est etfacée ou qu'il n'a pas été possible qu'elle s'y gravât, nous l'oublions et ne le savons pas.
Arîstotc. Description des phénomènes de la mémoire. — Distinction de la mémoire et de Finiagination. — Alénioire spontanée et mémoire volon-
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taire. — Aristote a consacré à la mémoire un traité particulier : de Memoria et Jîeminiscentia. La description qu'il donne du phénomène est d'une exactitude remarquable.
Voyons d'abord quels sont les objets auxquels s'applique la mémoire. En premier lieu on ne peut se rappeler l'avenir : l'avenir ne peut être l'objet que de nos conjectures et de notre attente (èXTitç). La mémoire ne s'applique pas davantage au présent : c'est l'objet de la sensation. La mémoire ne concerne que le passé... Lorsque, sans la présence des objets eux-mêmes, on en possède la science et la sensation, alors c'est la mémoire qui agit... Toutes les fois qu'on fait acte de souvenir, on se dit dans l'âme qu'on a antérieurement entendu la chose, qu'on l'a sentie ou qu'on l'a pensée. Ainsi la mémoire ne se confond ni avec la sensation, ni avec la conception intellectuelle, mais elle est ou la possession {ïl'.i) ou la modification de l'une des deux, avec la condition d'un temps écoulé. Il n'y a pas de mémoire du moment présent dans le moment même, ainsi qu'on vient de le dire ; il n'y a que sensation pour le présent, attente pour l'avenir, et mémoire pour le passé. Ainsi la mémoire est toujours accompagnée de la notion du temps. {De Mem. et Rem., ch. ler.)
En un mot, la mémoire se rapporte au passé en tant que distingué du présent comme de l'avenir. La mémoire et l'imagination (cpav-caata) sont en certains cas si semblables qu'il est impossible de les distinguer. L'une et l'autre dépendent du sens commun et non de l'âme pensante. L'une et l'autre sont des suites, des continuations des mouvements des sens. Les mouvements, qui sont primitivement l'occasion des sensations, marquent en nous une empreinte de l'objet senti, comme on riiarque sur la cire l'empreinte d'un cachet ; ils se conservent dans les organes et peuvent s'y reproduire spontanément. Nous pouvons nous rappeler, il est vrai, des actes de pensée, des démonstrations, par exemple : que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits ; mais c'est que ces conceptions intellectuelles sont toujours unies à quelque image (cpàvTaufjLa). Qu'est-ce donc qui distingue la mémoire de l'imagination? C'est que celle-ci ne suppose pas la reconnaissance, le retour sur les perceptions passées, c'est qu'elle ne donne pas l'image pour une copie. Dans la mémoire, au contraire, nous reconnaissons que ce qui est en ce moment présent à notre esprit est une copie de ce qui lui a été jadis présent, soit comme perception des sens, soit comme connaissance actuelle.
Si la mémoire n'est que la connaissance des mouvements qui ont déterminé la sensation , comment expliquer que le souvenir diflere de la sensation elle-même ? Aristote répond par une comparaison :
L'animal peint sur un tableau est à la fois un animal et une copie, et tout en étant un et le même il est pourtant ces deux choses à la fois... On peut se représenter cette peinture soit comme animal, soit comme copie d'un animal.
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11 faut supposer que l'image qui se peint en nous y est absolument de cette même façon, et que la notion que l'âme contemple est quelque chose par elle-même bien qu'elle soit aussi l'image d'une autre chose. Ainsi donc en tant qu'on la considère en elle-même, c'est une représentation de l'esprit, une image ; en tant qu'elle est relative à un autre objet, c'est co mme une copie et un souvenir. [De Mem. et Rem., ch. icf.)
Le souvenir est donc une image présente assimilée à une impression du passé. « La mémoire est la possession (eÇi;) d'une image en tant que copie de l'objet dont elle est l'image. »
La mémoire ((xvtIjxt)) est une dépendance de l'âme sentante, une fonction du sens commun; aussi se retrouve-t-elle chez un grand nombre d'animaux. Mais nul animal, excepté l'homme, ne possède la réminiscence (àvàfxvTjortc). La réminiscence, c'est la mémoire dirigée par la volonté. Gomme le syllogisme, elle ne peut être que l'œuvre d'un esprit capable de réflexion et de calcul. La mémoire est un mouvement qui va du sens commun à l'âme, la réminiscence est un mouvement en sens inverse qui va de l'âme aux organes des sens. Il s'agit de chercher et de retrouver quelque connaissance perdue : nous y réussissons, parce que les mouvements psychiques, comme les mouvements physiques, sont dans une suite régulière, et que les conséquents suivent leurs antécédents selon certaines lois. C'est ainsi par exemple que, quand nous voulons nous rappeler un vers ou une phrase oubliés, nous nous mettons à en répéter le- premier mot. Le succès de la réminiscence dépend donc de l'association des idées et des mouvements. (Voy. Association des idées.) Cette théorie d'Aristote est déjà d'une admirable précision, au moins dans la description des phénomènes. Il faut remarquer toutefois qu'en fait l'association des idées ne joue pas un moins grand rôle dans la mémoires pontanée que dans la réminiscence volontaire et réfléchie.
Théories stoïcienne et épicurienne. — Pour les Stoïciens l'âme est matérielle. La mémoire, par suite, ne peut être que l'empreinte laissée par la sensation. Mais de même que la sensation, pour être perçue, suppose l'activité de l'âme, son assentiment, de même la mémoire naît de l'action de l'esprit qui met pour ainsi dire en réserve [aliqua visa recondit, Cic, Acad., II, 10, 30) les sensations qu'il renouvellera.
La théorie épicurienne a ceci d'original qu'elle donne de l'imagination et de la mémoire une explication diff'érente. « L'âme, substance éminemment mobile [mobilis egregie), est composée d'atomes petits, légers et ronds. » (Lucr., III, 205.) Cette âme matérielle entre en rapport avec le monde extérieur par l'intermédiaire des simula-
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cres [simulacra, Lucr., IV, 34) qui, comme des membranes légères [memhranx, 35-6), se détachent de la surface des corps et volent par les airs. Ces effigies, ces figures déliées, sorte d'écorce [cortex) des choses, ont la même apparence et la même forme que les corps dont elles s'échappent :
Ainsi la vieille robe que la cigale drpose pendant Tété , ou la dépouille du serpent, que nous voyons souvent flotter sur les buissons. (Lucr., IV, 56 sq.) Ces simulacres ne sont pas seulement la cause de nos sensations. Il en est de plus déliés encore « qui s'insinuent dans tous les conduits de nos corps (pe;- ram corporis), et vont émouvoir intérieurement la substance délicate de Tàme, dont ils mettent en jeu les facultés {sensumque lacessunt). » (IV, 754.) Ces simulacres sont d'un tissu si léger « qu'ils ne peuvent se rencontrer dans l'air sans se réunir comme des fils d'araignée ou des feuilles d'or battu ». (IV, 730.) C'est ainsi « que nous voyons des Centaures, des Scyllas , des Cerbères et les fantômes des morts dont la terre renferme les dépouilles ».
Les images ne naissent donc pas en nous spontanément, elles ne sont pas les sensations passées qui renaissent affaiblies, elles répondent à des fantômes extérieurs qui se mêlent en mille façons. « Les images mêmes (cpavôàatjLaxa) des gens qui ont l'esprit troublé, et celles qui naissent dans les songes sont réelles (àXr^erJ, puisqu'elles sont accompagnées de mouvement, et que ce qui n'est pas n'en peut produire aucun. » (Diog. L., X, 31 .) Objecte-t-on que les images répondent au désir, que dans le sommeil les songes répondent aux préoccupations individuelles et subjectives : voici la réponse de Lucrèce (IV, 780 sq.) :
Ces simulacres sont si subtils que l'àme ne peut percevoir que ceux dont elle est prédisposée à subir l'impression. C'est ainsi que ceux qui ont assisté aux jeux plusieurs jours de suite, lors même que les spectacles ont cessé de frapper leurs yeux, conservent dans leur âme des routes ouvertes {vias in mente patentes, IV, 970 sq.) par où les mêmes simulacres peuvent encore s'introduire.
Voilà pour l'imagination. Quant à la mémoire, elle n'est que l'empreinte (tutto;) que laisse de soi la sensation plusieurs fois répétée (lAw^ixTi Toù iroXXâ/.'.; sÇwOsv cpavivToç). L'idée générale est elle-même une image , une copie exacte , et c'est pourquoi elle a l'évidence intuitive et la certitude infaillible de la sensation. (Diog. L., X, 33.) Cette empreinte, une fois imprimée dans l'intelligence, nous permet dejugerl'avenir d'après le passé, et devient l'anticipation [Tz^rArfyi^). G est l'attente, Vexpectation des philosophes anglais contemporains. « En même temps qu'on prononce le mot homme, l'empreinte de l'homme se représente à l'esprit en vertu des notions antécédentes, dans lesquelles les sens nous servent de guide. » La mémoire,
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comme toute la pensée d'ailleurs, se ramène donc, pour Épicure, à un phénomène organique.
Théorie métaphysique des IVéo-Platonicicns. —
Les Néo-Platoniciens ne pouvaient s'en tenir au matérialisme des Epicuriens et des Stoïciens. Suivant eux, l'âme individuelle ne se détache pas de l'Ame universelle, dont elle procède, elle y est comprise encore et par elle se relie à la seconde hypostase , à l'Intelligence, au voù;. C'est dans l'Intelligence, qui seule se connaît ellemême, que nous avons la conscience de nous-mêmes; c'est donc en elle qu'est le premier fondement de notre mémoire. [Enn., IV, III, 26, 30; VIII, 6, 13.) Mais, comme nous sommes unis au corps, pour que ce qui se passe dans la partie supérieure de notre âme parvienne à notre conscience, ou reste dans notre mémoire, il faut que la raison , tirant la pensée indivisible de la profondeur même où elle se dérobait, en développe la complexité et l'étalé pour ainsi dire en notre imagination comme dans un miroir. (^nn.^IV, m, 30.)
Théorie platonicienne de saint Augustin : mémoire rationnelle , mémoire empirique. — Vie latente des souvenirs dans rame* — Saint Augustin distingue dans l'âme trois grands pouvoirs : memoria, intellectus, voluntas. Il donne un très grand rôle à la mémoire dans la connaissance : c'est elle et non plus la fantaisie ou imagination (cpavxaaia) qui est l'intermédiaire entre les sens et l'intellect. Il la décrit complaisamment :
Dans le vaste palais de ma mémoire je fais comparaître le ciel, la terre, la mer, avec toutes les impressions que j'en ai reçues, hors celles que j'ai oubliées. Là je me rencontre moi-même, je me reprends au temps, au lieu, aux circonstances d'une action, et au sentiment dont j'étais atfecté dans cette action (loi d'association; — loi de rédintégration d'Hamilton). Là résident les souvenirs de toutes les révélations de l'expérienjce et du témoignage ; de cette trame du passé j'ourdis le tissu des expériences et des témoignages journaliers, des événements et des espérances futures, et je forme de tout cela comme un présent que je médite. Que cette puissance de la mémoire est grande! trop grande, ô mon Dieu! sanctuaire impénétrable, infini! Eh! qui pourrait aller au fond ! Et c'est une puissance de mon esprit, une propriété de ma nature, et moi-même je ne comprends pas tout ce que je suis. L'esprit est donc trop étroit pour se contenir lui-même? Et où donc déborde ce qu'il ne peut contenir de lui? Serait-ce hors de lui? ou plutôt n'est-ce pas en lui? (S. Aug., Conf., X, vni.)
L'idée de saint Augustin est donc que nous n'avons pas conscience de toutes les idées qui sont en nous, qu'elles vivent en quelque sorte à l'état latent dans l'esprit qui se dépasse infiniment lui-même.
J. HiST. DE LA PHIL. 12
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Cette interprétation est confirmée par sa théorie de la mémoire métaphysique, ou réminiscence dans le sens de Platon, qui n'est pas une faculté distincte, mais une fonction de la mémoire. La mémoire devient la conscience de la vérité éternelle, pour laquelle le temps avec ses trois moments, présent, passé, futur, n'a plus de sens et s'évanouit.
Ai-je assez dévoré les espaces de ma mémoire à vous chercher, mon Dieu, et je ne vous ai pas trouvé hors d'elle I Non, je n'ai rien trouvé de vous que je ne me sois rappelé, depuis le jour où vous m'avez été enseigné. Depuis ce jour je ne vous ai pas oublié ; où j'ai trouvé la vérité, là j'ai trouvé mon Dieu , la vérité même, alors connue , dès lors présente à ma mémoire. Et depuis que je vous sais, vous n'en êtes pas sorti, et je vous y trouve toutes les fois que votre souvenir me convie à vos délices. {Conf., X, xxiv.)
Ainsi pour saint Augustin, comme pour Platon, la mémoire a un double rôle : elle garde et renouvelle les données de l'expérience ; elle permet, sous certaines conditions d^attention, d'amour et de bonne volonté, de découvrir les idées éternelles, qu'a déposées dans l'âme Dieu, l'immuable vérité. Cette théorie suppose qu'une multitude d'idées demeurent en nous à l'état latent, visibles mais dans l'ombre, jusqu'à ce que la lumière de la conscience projetée les éclaire et les révèle.
Descartes : explication physiolo^que de la mémoire. — Les esprits animaux et leurs traces. —
La théorie de la mémoire de l'école cartésienne a ceci de remar quable, qu'elle est toute physiologique. La pensée et l'étendue sont deux notions claires et distinctes, auxquelles répondent par suite deux réalités qui s'opposent et ne peuvent exercer l'une sur l'autre d'action directe , immédiate. L'âme réside dans le corps, elle ne se mêle pas à lui. Le corps est une machine parfaite, dont toutes les fonctions s'expliquent par le jeu des pièces qui la composent. « Les nerfs sont comme de petits filets ou comme de petits tuyaux, qui viennent tous du cerveau et contiennent, ainsi que lui, un certain air ou vent très subtil qu'on nomme les esprits animaux. » [Des Pas., I, 7.) — « Les esprits animaux ne sont que les plus vives et les plus subtiles parties du sang , que la chaleur a raréfiées dans le cœur et qui entrent sans cesse en grande partie dans les cavités du cerveau. » [Des Pas., I, 10.) Par là même qu'il en monte sans cesse de nouveaux, il y en a sans cesse qui sont chassés par les pores du cerveau « dans les nerfs et de là dans les muscles, au moyen de quoi ils meuvent le corps en toutes les diverses façons dont il peut
^tre mù ». (Des Pas., 1, 10.) L'animal, n'étant que corps, est un pur automate. Mais dans l'homme , quand sous l'action des objets extérieurs les nerfs sont mis en mouvement , ce mouvement se propage jusqu'au cerveau, siège de l'âme, et lui représente ces objets. Mais il peut se faire que « les esprits étant diversement agités, et rencontrant les traces de diverses impressions qui ont précédé dans le cerveau, ils y prennent leur cours fortuitement par certains pores plutôt que par d'autres ». [Des Pas., I, 21.) Ainsi, « toutes les mêmes choses que l'âme aperçoit par l'entremise des nerfs lui peuvent aussi être représentées par le cours fortuit des esprits, sans qu'il y ait autre différence sinon que les impressions qui viennent dans le cerveau par les nerfs ont coutume d'être plus vives et plus <3xpresses que celles que les esprits y excitent : ce qui m'a fait dire (I, 21) que celles-ci sont comme l'ombre et la peinture des autres ». (I, 26.) Descartes exprime nettement sa pensée dans ce passage d'une de ses lettres :
Les vestiges du cerveau le rendent propre à mouvoir l'àmc en la même façon qu'il l'avait mue auparavant, et aussi à la faire souvenir de quelque chose, tout de môme que les plis qui sont dans un morceau de papier ou dans un linge, font qu'il est plus propre à être plié derechef comme il a été auparavant, que s'il n'avait jamais été ainsi plié.
Cette théorie dé Descartes a été la théorie courante du dix-septième siècle. Gassendi, philosophe atomiste, adversaire de Descartes, lavait déjà exposée; Bossuet, Malebranche, Spinoza la reprennent.
Le cerveau, dit Bossuet, ayant tout ensemble assez de mollesse pour rece voir facilement les impressions, et assez de consistance pour les retenir, il y peut demeurer, à peu près comme sur la cire, des marques fixes et durables qui servent à rappeler les objets et donnent lieu au souvenir... Toutes les fois que les endroits du cerveau où les marques des objets sont imprimées, sont agités ou par les vapeurs qui montent continuellement à la tête , ou par le cours des esprits , ou par quelque autre cause que ce soit, les objets doivent revenir à l'esprit ; ce qui nous cause en veillant tant de différentes pensées qui n'ont point de suite, et en dormant tant.de vaines imaginations que nous prenons pour des vérités. (Bossuet, Connaiss. de Dieu et de soi-même, III, 10.)
Malebranche s'exprime de la même manière :
Pour l'explication de la mémoire, il suffit de bien comprendre cette vérité : que toutes nos différentes perceptions sont attachées (théorie des causes occasionnelles) aux changements qui arrivent aux fibres de la partie principale du cerveau dans laquelle l'âme réside plus particulièrement, parce que, ce seul principe supposé , la nature de la mémoire est expliquée. Cav de même que les branches d'un arbre qui ont demeuré quelque temps ployées d'une certaine façon, conservent quelque facilité pour être ployées de nouveau de la même manière, ainsi les fibres du cerveau, ayant une fois reçu certaines impressions par le cours des esprits animaux et par l'action des objets, gardent assez
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longtemps quelque facilité pour recevoir ces mêmes dispositions. Or, la mémoire ne consiste que dans cette facilité, puisque l'on pense aux mêmes choses, lorsque le cerveau reçoit les mêmes impressions. {Rech. de la Vér., II, 5.)
On comprend par là « pourquoi ce que Ton a aperçu plusieurs fois se représente d'ordinaire à 1 ame plus nettement que ce que Ton n'a aperçu qu'une ou deux fois; pourquoi on se souvient plus distinctement de choses qu'on a vues que de celles qu'on a seulement imaginées. » C'est aussi par la liaison des traces que Malebranche explique l'association des idées, loi du réveil des conceptions. (Voy. ce problème.)
Enfin nous trouvons la même théorie dans Spinoza :
Ce qui fait que l'àme imagine un certain corps, dit Spinoza {Eth., 2e part., Prop. XVIII, et Sch.), c'est que le corps humain est affecté et disposé par les traces d'un même corps extérieur comme il l'était quand quelques-unes de ses parties étaient ébranlées par le corps extérieur lui-même... Ceci nous fait comprendre clairement en quoi consiste la mémoire. Elle n'est autre chose, en effet, qu'un certain enchaînement d'idées qui expriment la nature des choses qui existent hors du corps humain, lequel enchaînement se produit dans l'àme suivant l'ordre et l'enchaînement des affections du corps humain.
Pour Spinoza, comme pour Malebranche, la mémoire et l'association des idées sont des phénomènes intimement unis qui s'expliquent par les mêmes principes.
IVécessîté de compléter la théorie mécanîste des Cartésiens. — Aveu de Descartes. — Pour bien entendre cette théorie cartésienne, il ne faut pas oublier que le corps n'agit pas directement sur l'âme, et que les souvenirs sont, à dire vrai, des phénomènes spirituels qui se produisent à Voccasion de modifications physiologiques et en concordance avec elles. Ce qui est vrai, c'est que, le corps supprimé, il n'y a plus ni mémoire ni association des idées, il n'y a plus, dirait Spinoza, que vision dans l'éternel. Cette théorie physiologique ne laisse-t-elle pas sans explication le phénomène caractéristique de la mémoire , la reconnaissance? Pour qu'il y ait souvenir, ce n'est pas assez qu'une idée soit reproduite, il faut qu'elle soit reconnue. Descartes l'avoue lui même. Arnauld objectait que si l'âme pensait toujours, l'enfant devrait garder le souvenir de ses premières pensées. Descartes répond :
Pour se ressouvenir , toutes sortes de vestiges que les pensées précédentes ont laissés dans le cerveau, ne sont pas propres, mais seulement ceux qui sont tels qu'ils peuvent donner à connaître à l'esprit qu'ils n'ont pas toujours été en nous, mais ont été autrefois nouvellement imprimés. Or, afin que l'esprit puisse reconnaître cela, j'estime que, lorsqu'ils ont été imprimés la première
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fois, il a dû se servir d'une conception pure, afin d'apercevoir par ce moyen que la chose qui lui venait alors en esprit était nouvelle, c'est-à-dire qu'elle ne lui avait pas auparavant passé par l'esprit, car il ne peut y avoir aucun vestige de cette nouveauté. {Lett. à Arnauld, éd. Cousin, t. X.)
Le vrai principe de la mémoire serait alors une action de 1 ame qui durerait en elle, et le phénomène physiologique ne serait plus que l'occasion de cette action spirituelle ou acte de reconnaissance qui constituerait proprement la mémoire.
Locke : conditions de la mémoire, son utilité , ses défauts. — La mémoire est le principe de Pidentîlé personnelle. — Locke donne une bonne description des phénomènes de la mémoire. [Essai sur Ventend. humain, 1. II, ch. ni, de la Rétention.)
La mémoire, c'est la puissance qu'a 1 dme de réveiller les perceptions qu'elle a déjà eues, avec un sentiment qui, dans ce temps-là, la convainc qu'elle a eu auparavant ces sortes de perceptions. Et c'est dans ce sens qu'on peut dire que nos idées sont dans la mémoire, quoiqu'à proprement parler elles ne soient nulle part.
L'attention et la répétition, le plaisir et la douleur servent à fixer les idées dans l'esprit. Celles qui se présentent une seule fois ou rarement s'effacent et disparaissent souvent sans retour; celles qui occupent sans cesse l'esprit (qualités des corps, existence, durée, nombre) persistent tant que l'homme garde une lueur d'intelligence! Parfois les idées se représentent d'elles-mêmes, souvent « elles sont tirées de leur cachette » par une violente passion, fort souvent aussi <( l'esprit s'applique à découvrir une certaine idée qui est comme ensevelie dans la mémoire, et par un acte de volonté tourne pour ainsi dire les yeux de ce côté-là ». Les deux grands défauts de la mémoire sont soit un entier oubli, soit une excessive lenteur à rappeler les idées qu elle a comme en dépôt. Quelle est maintenant l'explication de cette puissance ? Dans le chapitre de la rétention, Locke refuse de se prononcer sur la théorie cartésienne : « de savoir quelle part a à tout cela la constitution de nos corps et l'action des esprits animaux, et si le tempérament du cerveau produit cette différence, en sorte que dans les uns il conserve comme le marbre les traces qu'il a reçues, en d'autres comme une pierre de taille, et en d'autres à peu prés comme une couche de sable, c'est ce que je ne prétends pas examiner ici. » Dans le chapitre sur l'association des idées (L II, ch. xxxiii), il est moins réservé et adopte, comme la plus probable, l'opinion de Descartes. Quanta
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expliquer la mémoire même, c'est-à-dire le fait de la reconnaissance, il n'y songe pas : « Tout ce qu'on peut dire là-dessus, c'est que l'âme a la puissance de réveiller ses idées lorsqu'elle veut. » Cette puissance n'est-elle pas, comme le lui reproche Leibniz, une sorte d entité scolastique? Locke fait si bien de la mémoire un fait primitif, inexplicable, que dans le chapitre célèbre (1. II, ch. xxvn) sur l'identité et la diversité il explique V identité personnelle par la mémoire.
Aussi loin que la conscience peut s'étendre sur les actions ou les pensées aussi loin s'étend l'identité de la personne...; elle ne consiste pas en etlet dans Videntité de substance mais dans Videntité de conscience : ^' ^Pj}\'[^^Jl Socrate et le présent roi du Mogol participent à cette dernière identité, Socrato et le roi du Moi?ol sont une même personne... Tant qu'un être intelligent peu répéter en soi-même l'idée d'une action passée avec la même conscience quil en avait eue premièrement, et avec la même qu'il a d'une action présente, jusque-là il est le même soi.
Leibniz : explication de la mémoire par les perceptions latentes. — La mémoire snpposc Fidentité personnelle. — Pour Leibniz l'univers se compose de monades, d'atomes spirituels, dont tout l'être consiste dans la perception et l'appétition. Chacune de ces monades a son existence indépendante et n'est en rapport avec les autres monades que par l'harmonie préétablie entre chacun de ses propres actes et les actes de toutes les autres monades. Si une monade se connaissait dans tous ses rapports, elle connaîtrait l'univers entier dans son présent, son passé, son avenir. Connaître, c'est donc à vrai dire se découvrir soi-même, développer à la lumière de la conscience les perceptions enveloppées obscurément en nous. Le fait des perceptions insensibles n'est pas l'exception, mais la règle. On comprend dès lors que les idées qui se sont autrefois présentées demeurent inaperçues dans l'esprit jusqu'à ce qu'une occasion les ramène à la conscience. « Il y a des dispositions, qui sont des suites des impressions passées, dans Fâme aussi bien que dans le corps, mais dont on ne s'aperçoit que lorsque la mémoire en trouve quelque occasion. Et si rien ne restait des pensées passées alors qu'on n'y pense plus, il ne serait point possible d'expliquer comment on en peut garder le souvenir. (TV. Essais sur Ventend., 1. II, ch. x.) Les perceptions insensibles servent à garder les semences du souvenir. » [Ibid.y ch. xxvii.) Leibniz soutient en outre contre 'Locke que « Videntité apparente » a son fondement dans « Y identité réelle », c'est-adire que la mémoire ne s'entend que par l'identité d'une substance spirituelle, dont tous les états sont liés.
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Un être immatériel ou un esprit ne peut être dépouillé de toute perception de son existence passée. Il lui reste des impressions de tout ce qui lui est autrefois arrivé, et il a même des pressentiments de tout ce qui lui arrivera; mais ces sentiments sont le plus souvent trop petits pour être distinguables et pour qu'on s'en aperçoive, quoiqu'ils puissent peut-être se développer un jour. Cette continuation et liaison de pey^ceptions fait le même individu réellement ; mais les aperceptions (c'est-à-dire lorsqu'on s'aperçoit des sentiments passés) prouvent encore une identité morale et font paraître l'identité réelle. {Ibid,, II, ch. XXVII.)
Thomas Reid : connaissance immédiate du passé.
— L'école psychologique écossaise et française devait porter son attention sur les phénomènes de la mémoire. La méthode d'observation intime, qu'elle pratiquait exclusivement, ne pouvait manquer de la détourner des hypothèses physiologiques, qui reprennent faveur de nos jours. A défaut de ce symbolisme matériel des faits psychiques, elle aura laissé d'excellentes descriptions, et comme un recueil de toutes les observations que permet la conscience éveillée et soutenue par la réflexion. Pour Th. Reid la mémoire est « une perception immédiate du passé », comme la conscience est une connaissance immédiate du présent.
La mémoire est une faculté primitive dont l'auteur de notre être nous a doués , et dont nous ne pouvons donner d'autre raison, sinon qu'il lui a plu de la faire entrer comme élément dans notre constitution... La connaissance que nous devons à la mémoire me paraît aussi difficile à expliquer que le serait la connaissance intuitive de l'avenir : pourquoi avons-nous l'une et non pas l'autre? La seule réponse que je sache à cette question, c'est que le législateur suprême l'a ainsi ordonné... La mémoire est toujours accompagnée de la croyance à l'existence passée de la chose rappelée, comme la perception l'est toujours de la croyance à l'existence actuelle de la chose que nous percevous. {Essai sur les Fac. intell., III, ch. i et ii.)
Ainsi pour Th. Reid la mémoire est une faculté intuitive, irréductible, dont il n'y a pas à chercher d'explication; elle est comme une vue en arrière : il ne serait pas plus difficile de concevoir une vue en avant, dans l'avenir. Il reconnaît contre Locke que l'identité personnelle n'est pas une conséquence de la mémoire, mais il ne songe pas à renverser les termes et à faire de l'identité le principe du souvenir.
Qui vous dit qu'il y ait un sujet permanent de ces pensées, de ces sentiments que vous appelez vôtres? qui me le dit? la mémoire. Mais si c'est la mémoire qui me fait connaître mon identité, ce n'est pas la mémoire qui la constitue. J'ai fait ou pensé ce que j'ai fait ou pensé, que ma mémoire me le rappelle ou non. Dire que le souvenir d'une action ou, selon l'expression inexacte de Locke, la conscience d'une action est ce qui m'en constitue l'auteur, me paraît aussi absurde que de dire que croire à la création du monde, c'est l'avoir créé. {Ibid,, ch. iv.)
HamUton réfute Th. Reîd : la mémoire est ime connaissance du présent et une croyance du passé. — Vie latente des idées. — Hamilton soutient que la théorie de Th. Reid n'est pas seulement fausse, « mais qu'elle est contradictoire >>. {Lectures on Metaphysic , I, 218-221. — Reid etBrown,/'>a^m., trad.fr., p. 70,75.) La mémoire est un acte, et un acte (( n'existe que dans le présent » ; elle ne peut en conséquence prendre connaissance que de ce qui existe à présent. Or, pour la mémoire, ce qui est présent ce n'est pas l'objet du souvenir, mais une représentation de cet objet. « Un acte de mémoire est simplement un état présent de l'esprit, dont nous avons conscience, non pas comme absolu mais comme relatif à un autre état de l'esprit, le représentant, et accompagné de la croyance que l'état de l'esprit tel qu'il est représenté maintenant, a été réellement... Tout ce qui est connu immédiatement dans l'acte de la mémoire, c'est la modification mentale présente, c'est-à-dire la représentation et la croyance qui l'accompagne... Pour parler d'une manière philosophique, la mémoire n'est pas du tout une connaissance du passé, mais une connaisssance du présent et une croyance du passé. » Hamilton admet avec Leibniz que toutes les idées que nous avons acquises demeurent en nous à l'état latent. « Je connais une science ou une langue, non seulement au moment où j'en fais usage, mais en tant que je peux m'en servir quand et comme il me plaît. Ainsi l'immense majorité de nos richesses mentales demeure toujours hors de la sphère de la conscience, cachée dans les plus obscurs replis de l'esprit. » Pour appuyer cette théorie de la survivance de toutes nos idées à l'état latent, Hamilton cite et traduit quelques pages d'un Allemand (H. Schmid, auteur d'un Essai d'une métaphysique de la nature intérieure) j qui lui-même s'inspire des théories de Leibniz. »
L'activité mentale , l'acte de la connaissance est une énergie due au pouvoir actif d'un sujet un et indivisible ; par conséquent une part du moi en serait détachée ou même anéantie, si un acte de connaissance une fois existant pouvait s'éteindre. Ainsi le problème le plus difficile à résoudre, ce n'est pas de savoir comment une activité de l'esprit se prolonge, mais comment elle s'évanouit. (H. Schmid, cité par Hamilton, Lect. on Metaphys., II, 2H.)
Ainsi ce qui explique la mémoire, c'est que l'esprit est une force vraiment identique, une activité qui ne peut se briser, se résoudre en éléments épars et qui communique à tous ses actes sa propre continuité. Reste à rendre compte de l'oubli.
La solution de ce problème doit être cherchée dans la théorie des modi-
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fications obscures ou latentes, c'est-à-dire des actions mentales, réelles, mais au delà de la sphère de la conscience. L'oubli ne peut être considéré comme une oblitération ou une abolition totale, puisque les pensées peuvent reparaître. Donc pour expliquer la disparition de nos actions mentales, il est seulement requis d'expliquer comment elles diminuent^ et s'affaiblissent : ces actions appartiennent toutes à l'activité générale de l'esprit, elles font un tout indivisible avec lui, elles ne peuvent en être séparées ni périr en lui. Mais l'esprit n'est capable à chaque moment que d'exercer une certaine quantité de force, qui doit être divisée entre les diverses activités, si bien que chacune n'en a qu'une portion ; et la somme de force appartenant à toutes ces activités prises ensemble est égale à la quantité de l'activité vitale tout entière. Ainsi plus les actes se multiplient dans l'esprit, plus diminuera la proportion de force qui revient à chacun d'eux ; plus aussi ils deviendront faibles et perdront de leur vertu pour affecter la conscience. Dans ces circonstances, il est à supposer que chaque nouvelle opération aura la plus grande vivacité et attirera à elle la plus grande quantité de force ; cette force sera, dans la même proportion, enlevée aux autres opérations précédentes, et elles seront par là soumises à la nécessité de s'obscurcir. (H. Schmid, ibid.)
Royer-CoUard : nous ne nous souvenons que de nous-mêmes. — M. Ravaîsson : métaphysique de la mémoire. — Royer-GoUard a repris la théorie de Thomas Reid, mais en la modifiant heureusement.
Les objets de la conscience sont les seuls objets de la mémoire. A proprement parler nous ne nous souvenons jamais que des opérations et des états divers de notre esprit, parce que nous ne nous souvenons de rien qui n'ait été l'intuition immédiate de la conscience... Cette assertion parait contredire le sens commun, selon lequel on n'hésite point à dire : Je me souviens de telle personne; mais la contradiction n'est qu'apparente. Je me souviens de telle personne veut dire : Je me souviens d'avoir vu telle personne. La vision de la personne est donc l'objet commun de la conscience et de la mémoire ; pour celle-ci, la vision est l'objet immédiat; la personne, l'objet médiat ; car les sens sont les seules facultés dont elle puisse être l'objet immédiat. [Fragm. de Royer-CoUard ; Œuvres de Reid, trad. Jouffroy, t. IV, p. 357 et 398.)
La théorie de Royer-Collard peut se résumer dans cette formule : Nous ne nous souvenons que de nous-mêmes; la mémoire est une
conscience prolongée.
M. F. Ravaisson, s'inspirant de Leibniz, approfondit cette théorie de Royer-Gollard et la ramène à ses principes métaphysiques. C'est dans l'activité de l'esprit qu'il faut chercher le principe de la mémoire; c'est en dernière analyse dans les lois rationnelles, qui dominent l'esprit comme l'univers, qu'il faut chercher la raison des rapports selon lesquels les idées se réveillent l'une l'autre.
C'est la matérialité, sous la dépendance de laquelle sont en partie nos sens, qui met en nous l'oubli; le pur esprit, au contraire, qui est tout action, étant par cela même tout unité, tout durée, tout souvenir, toujours présent à tout et à lui-même, tenant, sans se manquer jamais, sous son regard , tout ce qu il
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est, tout ce qu'il fut, peut-être même, si l'on ose aller jusqu'où va Leibniz,, tout ce qu'il sera, le pur esprit voit toutes choses, suivant une parole que nous avons déjà citée, sous forme d'éternité. Les doctrines positivistes ou d'empirisme exclusif croient expliquer la formation de nos connaissances et de nos souvenirs par les sensations seules accumulées ; elles oublient l'action intellectuelle qui, après avoir composé des éléments sensibles telle ou telle perception, fait de plusieurs perceptions des groupes, des ensembles dont les différentes parties, ensuite, se rappellent les unes les autres. {Rapport su?' la philosophie française au dix-neuvième siècle, p. 166.)
En un mot, c'est l'activité de l'esprit, c'est son identité qui fait le souvenir ; quant aux rapports des idées qui s'éveillent, ils ne sont que les rapports des actes de l'esprit entre eux. Si l'on admet alors que les lois de l'activité spirituelle, dans leur accord avec les lois des choses, « sont des lois rationnelles, on peut dire que le principe de l'association et de la mémoire n'est que la 7'aison ».
Reprise des hypothèses eartésiennes : Hartlejv — Charles Bonnet* — L'école psychologique écossaise et française a donné de la mémoire d'excellentes descriptions, la distinguant delà perception et de l'imagination; fixant ses qualités (facilité, ténacité, promptitude), ses conditions (physiologiques, psychologiques, métaphysiques), son rôle dans la connaissance ; déterminant ses lois (vivacité de l'impression, attention, répétition, association des idées), cherchant à les ramener à une loi générale (activité de l'esprit). Mais les progrès de la physiologie ne pouvaient manquer de ressusciter les hypothèses de l'école cartésienne, qui n'avaient jamais été abandonnées. Hartley, l'un des fondateurs de la théorie associalioniste , rattachait le mécanisme mental à un mécanisme cérébral, soumis aux lois de la matière et du mouvement. « Les objets extérieurs, qui frappent les sens, occasionnent, d'abord dans les nerfs sur lesquels ils agissent et ensuite dans le cerveau, des vibrations de parties médullaires infiniment petites. Ces vibrations sont excitées et propagées en partie par Téther, en partie par l'uniformité, la continuité, la souplesse et l'énergie de la substance médullaire du cerveau, de la moelle épinière et des nerfs. » {Observ. sur r homme, part. I, prop. 4 et 5.) Les vibrations s'enchaînant et se provoquant les unes les autres, les sensations et les idées qu'elles font naître, s'associent et se rappellent à leur tour. Charles Bonnet de Genève enseignait à peu près la même doctrine : « Les mouvements du cerveau sont des espèces de signes naturels des idées qu'ils excitent, et une intelligence qui pourrait observer ces mouvements du cerveau, y lirait comme dans
un livre... Non seulement la première formation des idées est due à des mouvements ; leur reproduction paraît encore dépendre de la même cause. {Fss. depsych., Introd., part. 2.) » Grâce à l'action d'un fluide dont l'élasticité et la subtilité approchent de celles de la lumière et de l'éther, les fibres se meuvent de nouveau, comme elles se sont mues d'abord à la présence des objets ; et en vertu de la loi secrète de l'union, les sensations attachées à ces ébranlements se reproduisent aussitôt. Le degré de force et de vivacité avec lequel cette reproduction s'opère, est toujours proportionnel à l'intensité des mouvements communiqués par l'objet, à la fréquence des reproductions, au tempérament des fibres. [Ibid., ch. xxvii.)
Théorie de révolution : la mémoire est un fait aussi général que la vie. — La doctrine du transformisme et de l'évolution devait donner une importance toute nouvelle aux explications physiologiques de la mémoire et à la mémoire elle-même. L'esprit et le corps, Tintelligence et la vie suivent un développement parallèle. L'organe et la fonction sont en intime rapport : la fonction crée l'organe qui est son instrument nécessaire. Qui s'engage à expliquer la genèse et les progrès du système nerveux, s'engage à expliquer par les mêmes principes la genèse et les progrès de la pensée. Or, c'est l'habitude qui, modifiant l'organisme, fixe les actes que l'hérédité transmet comme instincts. Mais l'habitude et la mémoire sont des phénomènes identiques. Dès lors, la mémoire n'est plus un phénomène psychologique qui suppose la conscience, elle est un fait aussi général que la vie, le principe même qui élève les organismes des formes les plus simples aux formes les plus complexes. La question grandit, la méthode change. « La mémoire psychologique, dit M. Ribot, n'est qu'un cas particulier de la mémoire biologique. » Sans le vouloir, en rétablissant la continuité entre des phénomènes en apparence sans rapport, les psychologues de l'école physiologique sont plus métaphysiciens que les psychologues qui, séparant l'homme de la nature, l'esprit de la vie, s'enferment dans l'observation intérieure.
Herbert Spencer : rapports de la mémoire et de rinstînct. — « L'instinct, dit M. Herbert Spencer, peut être considéré comme une sorte de mémoire organisée, la mémoire comme une sorte d'instinct naissant. Les états psychiques inséparables qui se montrent dans les actes automatiques de l'abeille qui construit sa cellule de cire, répondent à des relations externes, dont
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rexpérience a été si constante que le souvenir est, pour ainsi dire, organique. La cohésion d'états psychiques impliqués dans une réminiscence ordinaire est une cohésion qui devient plus forte par une succession répétée de tels états psychiques ; et elle est ainsi capable de s'approcher de plus en plus des cohésions indissolubles, automatiques ou instinctives. » [Princ. de psych., trad. fr., t. P"", p. 479.) « Cette vérité que la mémoire vient à l'existence, toutes les fois que les connexions entre les états psychiques cessent d'être parfaitement automatiques , est en complète harmonie avec cette vérité contraire, garantie par toute notre expérience , qu'aussitôt que les connexions d'états psychiques qui forment la mémoire deviennent, par une constante répétition, automatiques, ils cessent de faire partie de la mémoire. Nous ne disons pas que nous nous rappelons ces relations qui sont devenues organiques ou qui sont enregistrées presque organiquement ; nous ne nous rappelons que ces relations dont l'enregistrement n'est pas absolu. Personne ne se rappelle que l'objet qu'il regarde a un côté opposé, ou qu'une certaine modification de l'impression visuelle implique une certaine distance, ou qu'un mouvement des jambes le fera avancer, ou que l'objet qu'il voit se mouvoir est un animal vivant. » [Ibid., p. 485.)
M. Th. Ribot : la mémoire, fonction générale ile la matière organisée. — Conditions pliysiologîques de la mémoire. — Localisation du souvenir dans le passé. — M. Th. Ribot a résumé avec une grande netteté les théories physiologiques modernes sur la mémoire. « Dans l'acception courante du mot, la mémoire, de l'avis de tout le monde, comprend trois choses : la conservation de certains états, leur reproduction, leur localisation dans le passé. Ce n'est là cependant qu'une certaine sorte de mémoire, celle qu'on peut appeler parfaite. Ces trois éléments sont de valeur inégale : les deux premiers sont nécessaires, indispensables; le troisième, celui que dans le langage de l'école on appelle « la reconnaissance », achève la mémoire mais ne la constitue pas; supprimez-le, la mémoire cesse d'exister pour elle-même, mais sans cesser d'exister en elle-même. » [Les Maladies de la mémoire, 1881, p. 2.) Dans le monde inorganique, dans le monde végétal, déjà on signale des phénomènes qu'on peut rapprocher de ceux de la mémoire. Dans le règne animal le tissu musculaire (exercice des muscles), plus encore le tissu nerveux présentent la double propriété de conservation et de reproduction. La mémoire apparaît ainsi « comme une fonction générale de la ma-
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tière organisée ». (Hering, cité par M. Ribot, p. 5.) Mais le vrai type de la mémoire organique doit être cherché dans ces mouvements acquis qui s'accomplissent d'eux-mêmes (voir, marcher, écrire, etc.). Iixaminez le mode d'acquisition, de conservation, de reproduction, cette mémoire organique ressemble en tout à la mémoire psychologique, sauf un point : l'absence de conscience. On apprend plus ou moins vite, on retient plus ou moins bien, on reproduit avec plus ou moins d'aisance et de promptitude (adresse, maladresse).
Quelles sont maintenant les modifications de l'organisme que suppose la mémoire organique? « Si la mémoire organique est une propriété de la vie animale , dont la mémoire psychologique n'est qu'un cas particulier, tout ce que nous pourrons découvrir ou conjecturer sur ses conditions ultimes sera appHcable à la mémoire tout entière. » {Ibid,, p. 10.) Et d'abord quel est le siège de la mémoire? « On doit regarder comme presque démontré, dit Bain, que l'impression renouvelée occupe exactement les mêmes parties que l'impression primitive et de la même manière. » Wundt en donne cette preuve : les yeux fermés , tenez une image d'une couleur très vive devant l'imagination; ouvrez brusquement les yeux, portez-les sur une surface blanche, vous y verrez durant un instant très court l'image contemplée en imagination mais avec la couleur complémentaire. Ainsi il n'y a pas une mémoire, mais plusieurs mémoires ; il n'y a pas un siège de la mémoire , mais des sièges particuliers pour chaque mémoire particulière.
Quelles sont maintenant les conditions physiologiques générales de la mémoire? M. Ribot les ramène à deux : 1"* une modification particulière imprimée aux éléments nerveux (cellules) ; S** une association, une connexion particulière entre un certain nombre de ces éléments. Ces associations dynamiques sont de grande importance. Le souvenir en apparence le plus simple exige la mise en jeu d'un très grand nombre d'éléments nerveux. Chaque élément nerveux peut entrer dans des combinaisons différentes. « Les mouvements secondaires (acquis) automatiques, qui constituent la natation ou la danse , supposent certaines modifications des muscles, des articulations, déjà usitées dans la locomotion, déjà enregistrées dans certains éléments nerveux : ils trouvent en un mot une mémoire déjà organisée dont ils détournent plusieurs éléments à leur profit, pour les faire entrer dans une nouvelle combinaison et concourir à former une autre mémoire... On peut comparer la cellule modifiée à une lettre de l'alphabet : cette lettre , tout en restant la même, a concouru à former des millions de mots. »
Ajoutez à ces phénomènes la conscience, vous avez la mémoire psychologique. La conscience est un fait; ses conditions sont un phénomène nerveux, une 'certaine intensité, une certaine durée. (( Si tout état de conscience implique à titre de partie intégrante une action nerveuse, et si cette action modifie les centres nerveux d'une manière permanente, l'état de conscience s'y trouve inscrit par là même. » Que pour une cause ou pour une autre l'état nerveux se reproduise, l'état de conscience se reproduira. Traduite en termes physiologiques, une bonne mémoire, « c'est un grand nombre d'éléments nerveux, chacun modifié d'une manière particulière, chacun faisant partie d'une association et probablement apte à entrer dans plusieurs ; chacune de ces associations renfermant les conditions d'existence des états de conscience ».
Ce qui caractérise la mémoire psychique c'est « la reconnaissance ». Gomment des états de conscience sont-ils reconnus, attribués par l'individu à lui-même, ce qui semble impliquer soit l'identité d'un être qui comprend et domine ses états successifs, soit l'hypothèse paradoxale « d'une série de sentiments qui se connaît elle-même en tant que série »? (Stuart Mill, Philosophie de Hamilton, p. 235.) A cette question M. Ribot substitue la question suivante : par quel mécanisme un souvenir est-il localisé dans la durée? L'explication du mécanisme localisateur est d'ailleurs très ingénieuse. Les états de conscience ont une certaine durée; de plus ils sont comme soudés bout à bout, le présent par son bout antérieur au passé, par son bout postérieur à celui qui va naître. Dès lors le souvenir « voyage avec divers glissements en avant, en arrière, sur la ligne du passé » (Voy. H. Taine, de Vlntellig,, t. II, 1. 1, c. n, 1), jusqu'à ce qu'à la suite d'oscillations plus ou moins longues il s'arrête en un point fixe. « Nous déterminons les positions dans le temps comme les positions dans l'espace, par rapport à un point fixe , qui pour le temps est notre état présent. » Selon que nous reculons plus ou moins sur la ligne du passé , selon que par suite la multitude des souvenirs interposés est plus grande , nous jugeons plus considérable la distance dans le passé. La locafisation dans le temps n'est donc pas plus un fait primitif que la localisation dans l'espace, et on peut dire que « la mémoire est une vision dans le temps ». En fait et pratiquement nous parcourons bien rarement tous les intermédiaires, nous simplifions le procédé par l'emploi de points de repère. Les événements les plus importants de ma vie sont pour moi à une distance connue du présent : étant donné un souvenir, il me suffit de le rapporter à une de ces grandes divisions
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pour le situer avec une exactitude suffisante dans le passé *. L'art consiste à franchir ainsi comme d'un regard de longs intervalles; « sans l'oubli total d'un nombre prodigieux d'états de conscience, et l'oubli momentané d'un grand nombre, nous ne pourrions nous souvenir. Nous arrivons à ce résultat paradoxal qu'une condition de de la mémoire c'est l'oubli. » [Ibid., p. 45.)
Confirmation de la théorie physiolo£?ique par les maladies de la mémoire. — Résumons la théorie de l'école physiologique : la mémoire est un fait biologique. Elle comprend au plus haut degré des souvenirs pleinement conscients et à demi organisés (exemple : une langue qu'on est en train d'apprendre) qui tendent à se retirer de la sphère de la conscience pour se rapprocher de la mémoire organique (langue maternelle) ; puis des souvenirs complètement organisés et à peu près inconscients (art du musicien); plus bas encore les expériences enregistrées que suppose l'exercice des sens (voir, palper, marcher). Au-dessous des réflexes composés qui représentent la mémoire organique à son plus bas terme, il y a le réflexe simple, qui résulte d'une disposition anatomique innée. Peut-être ces réflexes mêmes ont-ils été acquis et fixés par des expériences sans nombre dans l'évolution des espèces et sont-ils les résultats d'une mémoire spécifique,
M. Ribot trouve dans l'étude des maladies de la mémoire la confirmation de sa théorie. Les amnésies partielles (disparition d'un groupe de souvenirs, d'une langue étrangère, d'une classe de mots, etc.) prouvent qu'il y a non pas une seule, mais plusieurs mémoires. Les amnésies progressives, qui par un travail de dissolution lent et continu conduisent à l'abolition complète de la mémoire, obéissent à une loi non moins intéressante. La destruction de la mémoire « descend progressivement de l'instable au stable. Elle commence par les souvenirs récents qui, mal fixés dans les éléments nerveux, rarement répétés et par conséquent faiblement associés avec les autres, représentent l'organisation à son degré le plus faible. Elle finit par cette mémoire sensorielle, instinctive, qui', fixée dans l'organisme, devenue une partie de lui-même ou plutôt luimême, représente l'organisation à son degré le plus fort. Du terme initial au terme final la marche de l'amnésie, réglée par la nature des choses, suit la ligne de la moindre résistance, c'est-à-dire de la moindre organisation. La pathologie confirme ainsi pleinement ce
1. Voy. sur ces questions la Théorie de la mémoire, publiée par M. A. Gratacap en 1863.
que nous avons dit de la mémoire : c'est un processus d'organisation à degrés variables compris entre deux limites extrêmes, l'état nouveau et l'enregistrement organique ». {Ibid., p. 94.) Ce qui confirme encore, selon M. Ribot, cette loi de réversion ou de régression, c'est que, quand elle se rétablit, la mémoire suit un ordre inverse de celui dans lequel elle se détruit.
Conclusion : progrès de la psychologie et de la physiologie de la mémoire. — La théorie mécaniste explique tout de la mémoire , excepté la mémoire elle-même. — H est facile de constater par cette étude historique les progrès de la psychologie et de la physiologie de la mémoire. Ces progrès sont dus surtout à l'école psychologique écossaise et française et à l'école associationiste. Les rapports, on pourrait dire l'identité de la mémoire et de l'habitude, ses conditions physiologiques, ses lois psychologiques, ses maladies et leur cours régulier sont désormais connus. Mais il ne faut pas oubher que la mémoire enveloppe l'idée du temps, et qu'elle semble impliquer l'identité personnelle, que par là, comme la plupart des problèmes psychologiques, elle conduit à une critique et à une métaphysique de l'esprit. Le mécanisme explique tout de la mémoire, excepté la mémoire elle-même, nisi ipsam memoriam. Gomment le phénomène reproduit est-il reconnu ? Gomment expliquer même la durée et la résurrection d'un fait qui, par hypothèse, n'est qu'un fait, n'a aucune réalité propre, et a cessé d'être pour jamais dès qu'il n'est plus ?