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CHAPITRE IX

LE LANGAGE

Un langage est un ensemble de signes servant à exprimer là pensée, c'est-à-dire, d'une manière générale, tous les états de conscience, aussi bien les sentiments et les volitions que les idées. Un signe est un fait perçu par les sens, qui révèle un autre fait, lequel, par accident ou par sa nature même, échappe à la perception. Ainsi la fumée qu'on voit est signe du feu qu'on ne voit pas ; le cri est signe de la douleur qui par sa nature même est invisible.

Les signes qui font la matière du langage, peuvent être perçus

par le tact (langage tactile), par la vue (langage visuel), par l'ouïe (langage auditif). Le langage tactile a servi parfois à l'éducation d'aveugles sourds-muets (Laura Bridgman). Nous avons un exemple de langage visuel dans l'ensemble de signes par lesquels les sourdsmuets communiquent leurs pensées. Le langage auditif est le plus précieux, le plus propre à suivre tous les mouvements de l'esprit : il se compose des sons inarticulés ou cris,- des sons articulés ou de

la parole.

Si Ton considère, non plus la nature du signe, matière du langage, mais la nature du rapport qui unit le signe à la pensée , on distingue deux sortes de langages , comme deux sortes de signes : le langage conventionnel et le langage naturel. Le langage artificiel ou conventionnel est un langage inventé par l'homme, choisi et voulu systématiquement. Le langage naturel, au contraire, est un ensemble de signes que Thomme emploie involontairement et sans prévision du but à atteindre, et par lequel il exprime d'abord sans le vouloir ses états de conscience. Gomme exemples du langage artificiel on peut citer : les langues scientifiques (nomenclature chimique, langue algébrique, etc.), la langue sténographique, le langage des sourds-muets, etc. Quant au langage naturel, il se compose essentiellement : 1° des cris; 2° des mouvements ou jeux de la physionomie ; S*» des gestes et des mouvements et attitudes du corps en général. La parole est le langage par excellence : elle fait plus qu'exprimer la pensée, elle contribue à sa formation et à son développement. Pour nous, les deux termes deviennent inséparables : « la pensée, dit Platon, est un dialogue intérieur et silencieux de

l'âme avec elle-même (6 svtoc tt;; ^j/t,- ttoo; aj^r^v oiàXoYo; av£u owv?;;

On peut étudier le langage parlé dans son évolution et dans ses métamorphoses, comparer les divers vocabulaires et les diverses syntaxes, dégager de cette comparaison des lois générales : c'est ce qu'on appelle philologie; mais le seul problème qui intéresse directement la psychologie, est le problème de l'origine du langage et de ses rapports avec la pensée. La parole est-elle un langage artificiel ou un langage naturel? L'homme la doit-il à une révélation divine, à une faculté irréductible de s'exprimer par des signes et de les comprendre, ou se fest-il donnée à lui-même, et dans ce cas, est-ce par une convention arbitraire ou par le développement naturel d'un langage primitif et spontané? telles sont les questions qui se posent avec une précision de plus en plus grande et dont nous devons exposer les solutions successives.

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Le problème du langage avant Platon. — Heraclite, Déniocrlte. — Ilermogènc et Cratyle. — HéracHte se plaisait à des jeux de mots, à des étymologies, dont nous retrouvons la trace dans les fragments qui nous restent de ses écrits. Est-ce à dire qu'il ait cherché dans cette analyse des termes du langage la confirmation de ses théories philosophiques? qu'il ait soutenu que le langage a été donné à l'homme par les dieux, et que les noms des choses nous révèlent leur essence? Il est difficile de faire remonter jusqu'à lui cette doctrine de quelques-uns de ses disciples. Nous savons du moins que pour Démocrite le langage est d'institution arbitraire. Les noms ne dépendent pas de la nature des choses, ils ont été choisis par convention (Oijei). Pour l'établir, Démocrite montrait (Proclus, Comment, sur le Cratyle, IG) : 1** que beaucoup de mots ont une signification multiple (iroXjor^jjLov); 2° que beaucoup d'objets ont des noms multiples (IdoppoTiov) ; S"" que d'autres objets qui, d'après l'analogie , devraient avoir une désignation propre, n'en ont point (vwvujxov). (Ed. Zeller, tr. fr., t. II, p. 339.)

Platon consacre au langaeg tout un dialogue , le Cratyle. Nous voyons que de son temps déjà deux théories s'opposaient nettement sur le problème de l'origine du langage. Il ^met dans la bouche d'Hermogène la thèse de Démocrite.

Je ne puis croire qu'il y ait d'autre principe à la justesse des noms que la convention et l'accord ($uv9T,xiri xal ôjjLoXoyCa). Il me semble en efiFet que, quel que soit le nom qu'on impose à une chose, ce nom est juste (6p8dv) ; si un autre nom était donné à la chose et si le premier tombait en désuétude, le second nom serait aussi juste que le premier, tout comme nous avons coutume de changer les noms de nos esclaves. (Crat., 384 rf, e.)

Telle est la première thèse, celle de l'institution arbitraire du langage.

Selon Cratyle, disciple d'Heraclite, au contraire, « il y a pour chaque chose un nom juste qui lui convient par nature (ov($jxaxo;

6p6oTT,Ta elvat £xà(rr(|> twv ovtiov cpudst itscpuxuTav), et ce n'est pas le nom

que les hommes conviennent de lui donner, en émettant certains sons, mais c'est une justesse des noms qui est naturelle et la même pour tous les hommes, Grecs ou barbares. » (383 a.) Les mots nous révèlent la nature et l'essence des choses; on peut donc aller de l'étude des mots à la science des choses; bien plus, « celui qui sait

les mots sait les choses (oç Sv xà ^vcJjxaxa litiTTr^Tai , ETrioracTÔat xat xà

TrpàYHtaTa, 43o d.) » Il était donc « nécessaire que celui qui établissait les noms connût les choses. » (43G c.) Poussé parla logique de Socrate, Cratyle en vient au dernier mot de sa doctrine :

J. IIlST. DE LA PHIL. 15

éZ

Je pense que la théorie la plus vraie en cette matière, ô Socrate, est celle qui dit qu'une puissance plus grande que la puissance humaine a imposé les premiers noms aux choses, de sorte que nécessairement ils sont justes. (438 c.)

Platon réfute la théorie d*Heriiiogène et celle de Cratyle. — Platon n'admet pas que le mot soit d'institution arbitraire. Chaque chose ayant son essence propre, indépendante de notre manière de sentir, il est évident que nos actions sont déterminées non par notre caprice, mais par la nature des choses auxquelles nous les appliquons. Pour couper ou brûler, par exemple , il faut se servir des moyens indiqués par la nature : de même l'action de nommer doit avoir aussi sa nature propre. Pour chaque action il y a un instrument propre : par exemple, pour percer, le perçoir; pour démêler le tissu, le battant; pour nommer, le nom. De même que le battant sert à démêler les tissus, le nom est un instrument qui sert à démêler les manières d'être des choses. (388 c.) Le battant est dû à un artisan particulier, le menuisier, et il ne peut être fait que par celui qui sait cet art. Le nom est dû à un artisan supérieur, et tout le monde n'est pas appelé à donner un nom aux choses : cet artisan est le législateur. Or, comme le menuisier, quand il construit le battant, se règle sur la nature de l'opération du tissage, et d'un autre côté imite un modèle dont il a l'idée et qu'on peut appeler le battant par excellence, ainsi le législateur doit se régler sur la nature des choses qui doivent être nommées, sans jamais perdre de vue ridée du nom {zoï'Aàazt^ cpucjÊt -nccpuxo; ovojxa, 389 d.). Mais, comme on peut forger d'excellents instruments sans se servir du même fer, de même on peut créer d'excellents noms avec des sons et des syllabes différents, pourvu qu'ils soient convenablement appliqués h chaque chose. De même enfin que le meilleur juge d'un battant sera celui qui s'en sert, de même celui qui jugera de la valeur du nom sera celui qui doit s'en servir, c'est-à-dire celui qui doit interroger et répondre, le dialecticien. Ce qui fait la propriété et la convenance des mots, c'est l'imitation, non extérieure et sensible, mais de Fessence propre de chaque chose. « Si, au moyen de lettres et de syllabes, quelqu'un parvenait à imiter de chaque chose son essence (Ixàorou tt^v ouafav), cette imitation ne ferait-elle pas connaître ce qu'est la chose imitée? » (453 c.) La lettre p, par exemple, exprime le mouvement ; les lettres sifflantes rendent l'idée de souffler; les lettres S, t expriment ce qui lie, ce qui arrête.

S'il en est ainsi, ne faut-il pas dire avec Cratyle que celui qui sait les mots sait les choses, réduire la dialectique à l'étymologie, et faire honneur du langage aux dieux ? Platon n'admet aucune de ces con-

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séquences. 11 rejette l'hypothèse d'une révélation divine : d'abord beaucoup de mots particuliers sont mal formés; en second lieu, si on cherche dans l'ensemble des mots une conception de la nature, on voit que, des étymologies, les unes sont favorables à la théorie d'Heraclite, c'est-à-dire au « devenir » universel, les autres à l'unité et à l'immobilité de Parménide. Faut-il donc croire que les dieux se sont contredits eux-mêmes? On ne peut pas non plus accorder que la science des mots soit la science des choses. Toute chose n'a pas la propriété d'être exprimée dans son essence par une lettre correspondante. Qui pourrait trouver pour chaque nom de nombre une forme naturelle et appropriée ? Dans ce cas et bien d'autres la convention et l'usage seuls déterminent le sens des mots. Gomment alors l'étude des mots instruirait-elle sur la nature des choses? En outre, se réduire à l'étude des langues, n'est-ce pas s'enchaîner à n'admettre que la pensée de ceux qui ont fait les langues? Or, ceux qui ont fait les premiers mots les ont faits d'après leur manière particulière de concevoir les choses, et, s'ils se sont trompés, nous !ne pouvons que nous tromper après eux. Enfin, comment les premiers instituteurs du langage ont-ils pu le former, s'ils n'avaient •déjà la connaissance des choses? Et comment la pouvaient-ils avoir, si l'on ne connaît les choses que par les noms ? Nous ne pouvons donc trouver dans les noms la mesure et le signe absolu de la vérité : ce n'est pas dans les noms, c'est dans les choses mêmes qu'il faut étudier les choses.

En résumé, selon Platon, on peut concevoir une langue idéale, parfaite, qui serait l'expression adéquate de la vérité : c'est dans cette •mesure que Cratyle a raison. En fait, ce n'est pas le dialecticien qui a présidé à la formation des langues ; il reste donc une part de convention, de hasard et d'arbitraire, et l'on ne peut chercher la vérité dans l'analyse des mots. Si l'on fait abstraction des étymologies puériles du Cratyle, il reste que Platon a très bien vu : 1° que les mots sont des instruments d'analyse; le nom est un instrument d'enseignement, qui sert à démêler les manières d'être des choses ; S*» que l'institution des mots est naturelle, et ne résulte pas, comme le- pensait Démocrite, d'une convention, quoique dans beaucoup de cas la convention et l'usage déterminent le sens des mots ; 3° que la pensée ne naît pas du langage, mais que c'est le langage qui naît de la pensée. Pour pouvoir nommer les choses, il faut connaître les choses avant de les nommer.

l Aristote : la voLy est une faculté natiu*elle> le

* -'-ji

langage une convention. — Nous n'avons que quelques lignes d'Aristote sur la théorie psychologique du langage ; elles nous montrent qu'il combattait la thèse de Platon , sans accepter à la lettre celle de Démocrite. La parole, dit Aristote, est la représentation des modifications de lame (aV^^^®^ "^^^ ^^ "'i '\'VS^ Traôr^ixàiiov), comme l'écriturc est une image des modifications de la voix. Les modifications de 1 ame , qu'expriment les mots, sont les mêmes chez tous les hommes; mais leur représentation par les mots est afi'aire de convention et par suite diff'ère chez les différents peuples, comme les signes de l'écriture. Aristote n'admet donc pas que les mots nous révèlent la nature des choses. La définition qu'il donne du nom implique qu'il rejette la thèse de Platon et a fortiori celle de Gratyle. "Ovo{jLa (xlv o-Sv ia-zl cpwvr^ <jT,{jLavTiX7j xaxà auv- O/^XTjV av£u ^povou, f^^ (xt,8£v (xipoç l(rz\ (JTjixavwixov X£ya)pia|xivov : « le nom

est un mot dont la signification toute de convention n'embrasse pas ridée de temps, et dont aucune partie prise isolément n'a de sens, » La preuve en est que le nom n'existe pas naturellement, qu'il n'acquiert une existence qu'au moment où il est pris comme représentation (^'-cav -(i^^r^'zoLt. aujjiSoXov). D'où il suit que le discours luimême, qui se compose du nom et du verbe (ovojxa, p^jxa), n'a également de sens que par convention, à l'exemple de ses parties élémentaires. S'il en est ainsi , il est absurde de chercher la connaissance des choses dans l'analyse étymologique des termes qui les désignent. Tout au plus pourrait-on y trouver l'image des états de l'âme en présence des choses. Il ne semble pas qu'Aristote ait tiré tout le parti possible de ces rapports des états de l'âme aux mots qui les représentent, dans l'explication de l'origine du langage. Mais ce n'est pas à dire qu'Aristote pousse à l'extrême l'idée que le langage est d'institution arbitraire. Pour lui, l'homme, seul entre les animaux, a reçu de la nature la faculté de parler. « La nature nous a donné la voix comme le mouvement corporel; nous formons les noms avec la voix, comme la danse avec les mouvements du corps. » Ainsi la voix est d'origine naturelle et providentielle, c'est l'usage qu'on en fait qui est fortuit et volontaire.

La théorie de l'institution arbitraire du langage semble avoir été exagérée dans l'école péripatéticienne. Pour Alexandre d'Aphrodise, la voix (cpwvri) est un bruit produit par un être animé à l'occasion d'une représentation ou d'une émotion, sans que d'ailleurs la nature du phénomène interne détermine le caractère du son émis. Il n'y a là rien de plus qu'une convention. {De Anima, fol. 132 a.)

LE LANGAGE

Le stoïcisme insiste sur les rapports du langage et de la pensée. — Empiriques et nominalistes, les Stoïciens identifient le langage avec la pensée générale et abstraite. Deux formules aussi vraies, quoiqu'en apparence contraires, résumeraient bien leur théorie : l'homme parle parce qu'il pense, l'homme'pense parce qu'il parle. La dialectique est la science ou l'art de bien dire (îTriTUTÎixTjV Toù £u \ï^(tv*)\ mais bicu dire, c'est dire ce qui est vrai (to àXr^ÔTî Xs^Eiv), ce qui convient (Trpoar^xovca). La justesse de l'expression est la même chose que la justesse de la pensée : car la pensée et le mot sont une seule et même chose, considérée de deux points de vue. Le Xo^oç, qui est pensée tant qu'il reste interne (svStàOsToc), enfermé dans la poitrine, devient le mot quand il est proféré au dehors, Tpooopixo;. La voix (^wvt]) d'une façon générale se définit un air frappé (àr^p tiettXtjYij.évoc) ; la voix des animaux est un air frappé par la passion (àr.p 6uo ôpjji^; TreirXr^YiJLivo;) ; la voix humaine en diffère parce qu'elle est articulée (l'vapOpo;) et émise par la pensée (xai à7:o Siavoia; £XTt£jjnTO|xivT,). L'idée des Stoïciens, c'est que la pensée discursive est nécessairement liée au langage, o'.àvoi» èxXaXr^Tix-/î (D. L., VII, 49). Cette théorie est la conséquence et l'expression systématique de leur nominalisme. L'objet de la logique formelle, pour eux, est ce qui est exprimé, ce qui est dit, To Xextôv. Parce mot Xsx-rov, ils désignent le contenu de la pensée, ridée en tant que distincte : 1° de la chose extérieure à laquelle elle se rapporte (to Tu^xàvov); 2° de la voix par laquelle elle s'exprime (otov^î); 3° de l'activité de l'âme qui pense. L'objet, la voix, l'activité même de l'âme, qui se ramène à une modification du irv£=j|jLa, du souffle psychique, sont matériels ; seul le Xextov est incorporel. Or, pour les Stoïciens, ce qui n'est pas corporel n'est pas réel. L'idée n'est donc qu'une abstraction, elle n'est rien, tant qu'elle n'est pas fixée par le mot qui lui donne un corps et une réalité. Il y a dans la pensée un contenu qui ne peut trouver son expression que dans la parole, et qui mérite par excellence le nom de X£xxov, ce qui est dit. Nous pouvons résumer la théorie des Stoïciens en disant que la raison est, pour eux, au sens propre du mot, discursive. Le Xo^oç est à la fois raison et discours.

Ce langage, identique à la pensée abstraite, est-il d'institution arbitraire ? Les Stoïciens admettaient que du cœur, centre du principe dirigeant (de rv^£{xovtx(5v), rayonne un souffle tendu jusqu'aux organes de la voix : de là vient la faculté du langage. Mais si l'homme a une faculté naturelle de parler, les mots eux-mêmes ne sont-ils pas d'institution arbitraire ? Les mots, comme l'avait dit

Platon, ne sont pas formés au hasard; les sons dont ils sont composés imitent les propriétés des choses, que nous pouvons décou-^ vrir par l'analyse étymologique. Gomment les Stoïciens conciliaient-ils cette thèse avec leurs remarques grammaticales ? Il est difficile de le dire. Ils avaient remarqué que des^ choses semblables sont désignées par des noms dissemblables , "que chaque terme a plusieurs sens, qu'une même chose est désignée par plusieurs termes synonymes, observations qui avaient servi d'arguments à Démocrite pour prouver la thèse de l'origine arbitraire des mots. Les questions purement grammaticales ont d'ailleurs beaucoup plus préoccupé l'école que la philosophie du langage.

Èpîcure : premier essai d'une théorie psychologique de Forigine du langage. — Jusqu'ici, quand on se demande si le langage parlé est un langage naturel ou conventionnel, on se demande seulement si les mots imitent ou non la nature et l'essence des choses. Les premiers, les Épicuriens ont considéré le langage comme un fait historique et ont cherché au problème de ses origines une solution psychologique. La nature de ThommC;, ses besoins, ses émotions, son expérience, expliquent la naissance et le développement des langues. Il faut rejeter d'abord l'hypothèse d'une institution arbitraire des mots (xà ovojxaxa il àpyj^ i^h eiffsi YsviaBat, Épic. apud D. L., X, 75). « Supposer que quelqu'un a distribué les noms aux choses, puis a enseigné ces noms aux hommes, c'est absurde. » (Lucrèce, 1. V, 1040.) Par quel privilège d'abord cet homme aurait-il pu faire ce dont les autres étaient incapables ? Gomment en second lieu se serait-il fait entendre d'hommes qui n'avaient aucun usage de la parole ? Enfin , comment aurait-il répandu son invention ? Par la violence ? mais il était seul contre tous ; par la raison ? mais il ne pouvait persuader des sourds. (Lucr . , V, 1040-1055.) Ainsi toute convention pour créer le langage suppose déjà le langage.

La vraie origine des langues est dans la nature de l'homme et

dans ses besoins.

C'est la nature qui a contraint d'émettre les divers sons du langage, et c'est l'utilité qui a créé [expressit) les noms des choses, à peu près comme l'impuissance même de la langue [infantia linguœ) amène l'enfant à se servir du geste et à montrer du doigt les objets présents. Car chaque être a le sentiment de la force qui sommeille en lui (Voy. 1027 sq.) : le petit veau frappe de la tête avant que les cornes ne soient sorties de son front, et les petits des lions et des panthères cherchent à mordre et à déchirer avant que leurs dents et leurs ongles ne soient poussés. En un mot, l'homme possède la langue et les organes

LE LANGAGE

de la voix, et par cela seul il tend à s'en servir, à émettre des sons. Les bêtes muettes [pecudes mutœ) varient leurs cris comme leurs sentiments, donnent une expression différente à la douleur, à la joie, à la colère, à l'amour. Si, par leurs diverses émotions, les animaux sont contraints, bien que muets, d'émettre divers sons (1086-7), pourquoi s'étonner que le genre humain, qui a les organes de la voix et la langue, ait pu noter par des sons les diverses choses selon la diversité des impressions qu'il en recevait [pro vario sensu varias res voce notaret) ?

Toute émotion modifie les organes de la respiration d'une façon qui lui est propre : le premier langage a été un langage émotionnel, qui résultait de la seule nature de l'homme. Chaque race, éprouvant des sentiments (t'Sta tz:lt^o'j<3x^ iràOr,) et recevant des images (iota Xatxêavo'jaaç «pavxàjfjLaxa) qui lui sont propres, émettait des sons en rapport avec ces sentiments et ces images : de là la diversité des langues. (Épie, apud D. L., X, 75.) Le premier fonds du langage est donc non pas le résultat d'une institution arbitraire, mais une sorte de produit de la nature. Ce premier fonds donné, la convention, sous le stimulant du besoin, peut alors intervenir. Chaque race convient d'imposer certains noms aux choses afin de les faire connaître aux autres d'une manière moins équivoque et de les exprimer d'une façon plus abrégée. (Epie, apud D. L., X, 75.) C'est alors aussi que l'influence individuelle a pu trouver l'occasion de s'exercer, et elle se rapporte surtout à la formation des mots qui désignent des concepts abstraits. En résumé, pour les Epicuriens, la parole est un langage naturel. Tout homme a dans les organes de la voix l'instrument du langage et il tend à s'en servir. L'expression des sentiments et des idées par les sons n'a rien d'artificiel. Si chaque race a sa langue, c'est que chaque race a ses idées et ses émotions propres. La convention ne peut avoir d'autre rôle que de modifier, d'élaguer et de préciser le langage naturel. L'influence des individus ne se fait sentir que dans la formation des termes qui répondent aux concepts abstraits, parce que ces concepts eux- . mêmes sont le résultat du travail d^e la réfl-exion.

Resuiné : conceptions de rantiquité. — En résumé, dans l'antiquité nous trouvons deux conceptions sur l'origine du langage. La première, celle de l'innéité d'un langage primitif, paraît avoir été celle du vulgaire : elle n'a été soutenue par aucun philosophe ; mais elle est supposée par l'expérience du roi égyptien Psammétique. Ce roi, voulant savoir laquelle des deux nations, des Égyptiens ou des Phrygiens, était la plus ancienne, fit nourrir deux enfants par des chèvres, avec défense expresse à leurs gar-

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diens de leur faire entendre aucun langage. La légende raconte que le premier mot prononcé par ces enfants fut p^xo;, qui signifiait en phrygien pain; d'où l'on conclut que le phrygien était la langue primitive de l'humanité. « Bexoç, remarque Max Mûller {Science du langage , 9" leç.), est dérivé de la même racine qui existe encore dans le mot anglais to bake, cuire au four. Gomment ces malheureux enfants étaient-ils venus à avoir l'idée de pain cuit, dans laquelle sont imphquées les idées de farine, de four, etc.. ? c'est ce qui semble avoir échappé aux anciens sages de l'Egypte. » La même expérience, dit-on, fut ordonnée par l'empereur souabe Frédéric II, par Jacques IV d'Ecosse, et par un des empereurs mongols de l'Inde (Max Millier).

Tous les philosophes en général, sauf Cratyle, sont d'accord pour reconnaître dans le langage une création de l'homme. Mais pour les uns les mots sont des signes purement artificiels; pour les autres les mots imitent l'essence et la nature des choses, hypothèse que pouvaient seules justifier les étymologies fantaisistes, dont le Cratyle nous donne l'exemple. Les Épicuriens, qui ont eu l'idée d'une étude psychologique du langage , admettent que les mots n'imitent pas la nature des choses, mais répondent bien plutôt aux états d'esprit des hommes qui créent le langage.

Christianisme : révélation divine du langage. —

Avec le christianisme , nous trouvons pour la première fois exprimée avec netteté l'hypothèse d'une révélation du langage. L'hérésiarque Eunomius (ïv° siècle) accusa saint Basile de nier la Providence , parce qu'il n'admettait pas que Dieu eût créé les noms de toutes choses , mais qu'il attribuait l'invention du langage aux facultés que Dieu avait mises dans l'homme. Saint Grégoire de Nysse défendit saint Basile. Dans la Genèse, ce n'est pas le Créateur qui donne des noms à toutes choses, mais Adam : « Le Seigneur Dieu, y est-il dit, ayant formé de la terre tous les animaux des champs et les oiseaux de Pair, les amena vers l'homme , pour que celui-ci vît comment il les appellerait, et tous les noms que l'homme leur donna, ce sont leurs noms. » (Gen., n, 19.) « De ce que Dieu, écrit saint Grégoire, a donné à la nature humaine ses facultés, il ne s'ensuit pas que Dieu produise toutes les actions que nous accomplissons. Il nous a donné la faculté de bâtir une maison et de faire tout autre ouvrage; mais c'est assurément nous qui sommes les constructeurs, et non pas lui. De même la faculté de parler est l'œuvre de celui qui a ainsi formé notre

LE LANGAGE

nature; mais l'invention des mots pour nommer chaque objet est l'œuvre de notre esprit. » (Voy. Max Millier, Science du langage, 2® leçon.)

Pendant tout le moyen âge, les noms sont considérés surtout au point de vue de leur généralité et de leurs rapports avec les idées générales. L'histoire des théories nominalistes relève de la grammaire et de la logique des universaux. (Voy. Logique : le Problème des idées générales.)

Bacon : des signes et du langage. — Bacon remarque que la parole n est pas le seul langage possible.

Tout ce qui est susceptible de différences en assez grand nombre pour pouvoir représenter distinctement toutes les notions diverses (pourvu que ces différences soient sensibles) peut être d'homme à homme le véhicule des pensées ; car nous voyons que des nations qui diffèrent par la langue ne laissent pas de commercer assez bien à l'aide des seuls gestes, et nous voyons aussi que certains individus sourds et muets de naissance, mais qui ne manquent pas d'mtelligence, s'entretiennent d'une manière admirable avec ceux de leurs amis qui ont appris la signification de leurs gestes. (De Dignitaie et augment. Scient., 1. VI, ch. ler.)

La parole n'est donc qu une espèce dans le genre des signes. Des signes, les une sont fondés sur l'analogie, comme les gestes, les hiéroglyphes; les autres sont purement conventionnels et arbitaires, comme les caractères de notre écriture.

Le langage parlé est-il conventionnel ou naturel? Bacon ne goûte nullement la recherche qui a pour objet la première imposition des noms, l'étymologie des mots (Cratyle).

Recherche où l'on part de la supposition qu'à l'origine des langues l'invention des mots ne fut pas arbitraire, mais qu'elle fut dirigée par une sorte de raisonnement, et qu'elle fut dérivée, déduite avec une certaine intelligence. C'est sans contredit un fort beau sujet ; c'est une cire flexible, dont on fait tout ce qu'on veut. [Ibid.)

Bacon admet cependant que « les mots sont des vestiges de la raison », et il rêve une grammaire philosophique, fondée sur la comparaison des divers idiomes. Cette grammaire aboutirait à la constitution d'une langue parfaite. « De ce qu'on trouverait de plus beau dans chaque langue, on pourrait former une image de discours parfaitement belle, une sorte de modèle exquis et semblable à la Vénus d'Apelle, à l'aide duquel on exprimerait convenablement les conceptions et les sentiments de l'âme. » {Ibid,) Cette idée étrange implique qu'il est possible de créer une langue par convention et artifice. Telle semble bien avoir été la théorie de

LE LANGAGE

Bacon : « Dans l'imposition des noms, dit-il [Novum organum, § 59)^ on a égard, le plus souvent, au peu d'intelligence du vulgaire. »

Enfin, dans la classification des erreurs, Bacon signale ceUes qui résultent de l'emploi du langage, idola fori, fantômes de la place publique. Nous avons des mots pour des choses qui n'existent pas; nous n'en avons pas pour des choses qui existent; il y a surtout des noms confus, qui répondent à des abstractions inexactes et hasardées. « Les hommes s'imaginent que leur raison commande aux mots ; mais qu'ils sachent que les mots, se retournant pour ainsi dire contre l'entendement, lui rendent les erreurs qu'ils en ont reçues : et telle est la principale cause qui rend sophistiques et inactives les sciences et la philosophie. » [Novium organum, % 59.)

Locke unît rétudc des mots î\ l'étude des idées.

— L'école empirique était amenée par sa théorie même de l'intelligence à unir intimement l'étude du langage à l'étude de la pensée. N'admettant dans l'esprit ni principes premiers ni idées innées , elle devait chercher dans l'instrument même de la pensée, c'est-àdire dans la parole, le principe qui transforme la connaissance jusqu'à la rendre méconnaissable.

J'ai trouvé, dit Locke, qu'il y a une si étroite liaison entre les idées et les mots et un rapport si constant entre les idées abstraites et les termes généraux, qu'il est impossible de parler clairement et distinctement de notre connaissance qui consiste toute en propositions, sans examiner auparavant la nature, l'usage et la signification du langage. {E&s. sur l'Entend, hum., 1. II, à la fin.)

Dieu, ayant fait l'homme sociable, lui a donné la faculté de par-^ 1er, « qui est le grand instrument et le lien commun de cette société. C'est pourquoi l'homme a naturellement ses organes façon-^ nés de telle manière qu'ils sont propres à forme)' des sons articulés, que nous appelons des mots. » (L. III, ch. i®''.) La première condition du langage^ c'est donc une aptitude naturelle fixée dans l'organisme. Mais cela ne suffit pas, l'exemple des perroquets et de plusieurs autres oiseaux le prouve. Il faut en second lieu que l'homme « soit capable de se servir de ces sons comme de signes de conceptions intérieures^ et de les établir comme autant de marques des idées que nous avons dans l'esprit. » {Ibid.) Ces deux conditions données permettent l'existence d'un langage, mais encore bien imparfait. La multiplication des mots en aurait confondu l'usage, s'il eût fallu un nom distinct pour désigner chaque chose particulière. « Afin de remédier à cet inconvénient, le langage a

été encore perfectionné par l'usage des termes généraux, par où un seul mot est devenu le signe d'une multitude d'existences parti-

culières. »

L'homme ayant naturellement la faculté de former des sons articules, c'est à lui de s'en servir, de la développer, en un mot, d'inventer les mots et leur signification. C'est le besoin de communiquer aux autres par des signes extérieurs et sensibles les idées invisibles qui a suscité l'invention du langage. Il n'y a aucune liaison naturelle entre certains sons articulés et certaines idées ; c'est une institution arbitraire qui volontairement a fait de tel mot le signe de telle idée. On peut en donner une double preuve : 1° s'il y avait une liaison naturelle entre les sons et les idées, il n'y aurait qu'une langue parmi les hommes; 2° c'est un fait que « les mots n'excitent pas toujours dans l'esprit des autres (lors même qu'ils parlent la même langue) les mêmes idées dont nous supposons qu'ils sont les signes. » C'est donc par une illusion, qu exphque l'association des idées, que les hommes sont tentés d'admettre une liaison naturelle entre les idées et les mots. (L. III, ch. ii.) Nous pouvons même concevoir par quel progrès s'est constitué peu à peu le langage. La loi de ce progrès est le passage graduel du particuher au général et du sensible au spirituel. Voyez les enfants. Les premières idéesqu'ils acquièrent sont évidemment particulières.

Les idées qu'ils ont de leur nourrice etd€ leur mère sont fort bien tracées^ dans leur esprit, et, comme autant de fidèles tableaux, y représentent uniquement ces individus. Les noms qu'ils leur donnent d'abord se termment aussi à ces individus : ainsi les noms de nourrice et de maman, dont se servent les^ enfants, se rapportent uniquement à ces personnes. (L. III, ch. n.)

Observant ensuite d'autres êtres en grand nombre, qui ressemblent à leurs pères et mères par la forme et par d'autres qualités, ils forment une idée à laquelle tous ces êtres participent également, et ils appellent cette idée, avec les autres, du nom d'homme. En ceci ils ne font rien de nouveau ; seulement ils écartent de l'idée complexe qu'ils avaient de Pierre, de Jacques, de Marie. et d'Elisabeth, ce qui est parUculier à chacun d'eux, et ne retiennent que ce qui est commun à tous. C'est de cette manière qu'ils parviennent à une idée générale et à un nom général. Ainsi, à l'origme, les mots ont dû être particuliers et désigner des individus ; peu à peu les idées générales se forment et on invente les termes généraux qui par convention les expriment. Une seconde remarque nous peut instruire sur l'origine et les progrès du langage. « Les mots qu'on emploie pour signifier des actions et des notions tout à fait

LE LANGAGE

éloignées des sens tirent leur origine des idées sensibles, d'où ïh sont transférés à des significations plus abstruses pour exprimer des idées qui ne tombent pas sous les sens. Ainsi les mots imaginer ^ comprendre, s' attacher, concevoir, dégoûter, trouble, tranquillité, eiç,., sont tous empruntés des opérations des choses sensibles et appliqués à certains modes de penser. Le mot esprit dans sa première acception, c'est le souffle, et celui d'rtw^e signifie messager. Et je ne doute point que, si nous pouvions conduire tous les mots jusqu'à leur source , nous ne trouvassions que, dans toutes les langues, les mots qu'on emploie pour désigner les choses qui ne tombent pas sous les sens, ont tiré leur première origine d'idées sensibles. » En résumé, selon Locke, si la faculté d'émettre des sons articulés est naturelle, l'institution des mots est conventionnelle et arbitraire. A l'origine les mots d'une part sont particuliers et désignent des individus; d'autre part, ne signifient que des idées sensibles : c'est par le progrès de la pensée que les termes généraux sont créés pour répondre aux idées générales, et que des mots, tirant leur origine d'idées sensibles, sont transférés par analogie et métaphore à des notions spirituelles.

École cartésienne : Descartes. — Bossuet. — Le

rationalisme de l'école cartésienne, sur la nature du langage comme sur l'origine des idées, ne pouvait manquer de s'opposer à l'empirisme de Locke. Descartes ne s'occupe 'guère du langage * que pour constater chez les animaux l'absence de signes et confirmer ainsi l'automatisme des bêtes.

C'est une chose bien remarquable qu'il n'y a point d'hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu'ils ne soient capables d'arranger ensemble diverses paroles, et d'en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu'au contraire il n'y a point d'autre animal, tant parfait et tant heureusement né qu'il puisse être, qui fasse le semblable... Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout, car on voit qu'il n'en faut que fort peu pour savoir parler. {Disc, de la Met., 5^ partie.)

Ainsi, pour Descartes, la parole est non seulement le signe de la pensée, mais encore la preuve de son existence. Qui pense parle ; la pensée crée le langage. Descartes ne dit pas si les mots primitifs sont particuliers ou généraux, mais il ne veut pas « qu'on confonde les paroles avec les mouvements naturels qui témoignent les pas-

1. Cependant Descartes s'est occupé de la question d'une langue universelle. (Lettre du 20 novembre IGiO, éd. Cousin, t. VI, p. Gl.)

sions, et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les animaux. » La parole n'est donc pas d'abord le cri de l'émotion, elle est dès l'origine, à proprement parler, l'expression de la pensée.

Bossuet [Logique, 1. P% ch. m) admet l'institution arbitraire des mots. « L'idée est naturelle et est la même dans tous les hommes. Les termes sont artificiels , c'est-à-dire inventés par art , et chaque langue a les siens. » C'est l'usage et l'habitude qui unissent les idées aux termes jusqu'à les rendre pour nous inséparables. Bossuet se distingue toutefois des empiristes en ce que les mots, pour lui, au lieu d'être la condition de l'entendement, ne servent qu'à fixer les idées. Le langage dépend de la pensée qui lui est antérieure et qui le crée.

Absolument l'idée peutêtre séparée du terme, et le terme de l'idée. Car il faut avoir entendu les choses avant de les nommer ; et le terme aussi, s'il n'est entendu, ne nous rappelle aucune idée... Vidée précède le tourne qui est inventé pour la signifie?* : nous parlons pour exprimer nos pensées.

Leibniz fondateur de la pliilologie scientifique.

— C'est Leibniz qui, dans l'école cartésienne, s'est spécialement occupé du problème du langage. Il ne s'est pas borné à opposer à la théorie empirique de Locke une théorie rationaliste ; il est le vrai fondateur de la philologie scientifique, dont il a fixé la méthode avec une admirable pénétration d'esprit. Il était de tradition de considérer l'hébreu comme la langue primitive de l'humanité. De là les vains efforts des philologues pour dériver de l'hébreu le grec, le latin et toutes les autres langues *. Leibniz, le premier, se défit du préjugé qui faisait de l'hébreu l'origine de tout langage. « Il y a autant de raison, disait-il, pour regarder l'hébreu comme la langue primitive de l'humanité que pour adopter l'opinion de Goropinus, qui publia un ouvrage à Anvers, en 1580, pour prouver que le hollandais fut la langue parlée dans le Paradis. » (Max Mûller, la Science du langage, 4° lec.) Leibniz ne s'est pas contenté de rejeter le préjugé théologique, qui stérilisait les travaux des philologues ; il a indiqué magistralement et la méthode de la science (méthode comparative) et les résultats qu'en pouvait attendre l'his-

1. Dans l'état actuel de la science on distingue plusieurs grandes familles de langues, restées jusqu'ici irréductibles : la famille des langues sémitiques {héhren, arabe, syriaque, etc.); la famille des langues aryennes ou indo-européennes; sous le nom de famille touranienne.

Max Millier réunit un groupe assez confus de langues, « qui n'ont guère qu'un seul caractère commun, c'est de n'être ni indo-européennes ni sémitiques ». (E. Renan, Origine du langage, p. 41-4i.)

LE LANGAGE

toire primitive. « Les langues, dit-il, tiennent lieu de livres, et ce sont les plus anciens monuments du genre humain. On enregistrera -avec le temps et mettra en dictionnaire et en grammaire toutes les langues de l'univers, et on les comparera entre elles; ce qui aura des usages très grands, tant pour la connaissance des choses, puisque les noms souvent répondent à leurs propriétés (comme Ton voit par les dénominations des plantes chez les différents peuples), <jue pour la connaissance de notre esprit et de la merveilleuse variété de ses opérations, sans parler de Torigine des peuples qu on connaîtra par le moyen des étymologies solides, que la comparaison des langues fournira le mieux. » {Nouv. Fss. sur r entend, hum., 1. III, ch. IX.) Les langues en général, étant les plus anciens monuments des peuples avant récriture et les arts, en marquent le mieux l'origine, les cognations et les migrations. [Ibid., ch. n.) Leibniz commença cette collection de faits, préliminaire nécessaire de la linguistique. Il s'adressa aux missionnaires, aux ambassadeurs, aux voyageurs; il écrivit à Pierre le Grand pour lui demander « que l'on réunit des dictionnaires ou du moins de petits vocabulaires des nombreuses langues » qui se parlaient dans son empire. Plus tard Catherine II, reprenant cette idée, fit publier un glossaire comparatif de toutes les langues de l'univers, qui contenait un certain nombre de mots dans près de trois cents idiomes. (Yoy. Max Muller.)

Leibniz : les mots dès l'origine sont généraux; leur institution n'est pas entièrement arbitraire.

— Leibniz expose ses idées sur la philosophie du langage dans les Nouveaux Essais sur l'entendement humain, en les opposant aux idées de Locke La théorie de Locke peut se ramener à ces deux formules : 1° les mots à Torigine sont particuliers et répondent à des idées sensibles; 2*» les mots sont d'institution arbitraire. Leibniz n'accepte ni l'une ni Tautre de ces formules. Il rejette décidément la première et soutient que les mots à l'origine ne désignent pas des individus. « Les termes généraux, dit-il, ne servent pas seulement à la perfection des langues, mais même ils sont nécessaires pour leur constitution essentielle. Car si par les choses particulières on entend les individuelles, il serait impossible de parler s'il n*y avait que des noms propres et point d'appellatifs, c'est-à-dire s'il n'y avait des mots que pour les individus. » (L. III, ch. i".) Gomment l'esprit, en effet, pourrait-il donner des noms aux individus, dont la multitude est indéfinie ? Il serait accablé par le nombre des

mots qu'il créerait. Il est aussi naturel d'employer des termes généraux que de remarquer les ressemblances des choses ; « et même les plus généraux, étant moins chargés par rapport aux idées ou essences qu'ils renferment, quoiqu'ils soient plus compréhensifs par rapport aux individus à qui ils conviennent, étaient bien souvent les plus aisés à former et sont les plus utiles ». L'expérience confirme ces vues. « Voyez les enfants et ceux qui ne savent que peu la langue qu'ils veulent parler ou la matière dont ils parlent : ils se servent des termes généraux comme chose, plante, animal, au lieu d'employer les termes propres qui leur manquent. » Une étude philologique des noms propres achèverait d'établir cette thèse. Il est si peu vrai que les termes particuliers ont précédé les termes généraux que tous les noms propres ou individuels ont été originairement appellatifs ou généraux (Brulus, Gœsar, Augustus, etc.).

Ainsi j'oserais dire que presque tous les mots sont originairement des termes généraux, parce qu'il arrivera fort rarement qu'on inventera un nom exprès sans raison pour marquer un tel individu. On peut donc dire que les noms des individus étaient des noms d'espèce qu'on donnait par excellence ou autrement à quelque individu, comme le nom de grosse tête à celui de toute la ville qui l'avait la plus grande ou qui était le plus considéré des grosses têtes qu'on connaissait. (L. III, ch, ni.)

En second lieu, Leibniz n'admet qu'avec réserves l'institution arbitraire du langage. Il ne croit pas que le langage soit inné ni révélé directement par Dieu, mais il pense que les mots, le plus souvent, ont leur raison d'être tels ou tels.

Je sais, dit-il, qu'on a coutume de dire dans les écoles et partout ailleurs que les significations des mots sont arbitraires {ex instituto)^ et il est vrai qu'elles ne sont point déterminées par une nécessité naturelle ; mais elles ne laissent pas de l'être par des raisons tantôt naturelles où le hasard a quelque part, tantôt morales où il y entre du choix. (L. 111, ch. u.)

Leibniz, pour l'établir, reprend les hypothèses du Cratyle et montre dans les mots une sorte d'imitation de la chose nommée.

Il semble que par un instinct naturel les anciens Germains, Celtes et autres peuples apparentés avec eux ont employé la lettre R pour signifier un mouvement violent et un bruit tel que celui de cette lettre. Cela paraît dans ^sw, ruo, rinnen, rûren, Rhin, Rhône..., etc. Comme la lettre R signifie naturellement un mouvement violent, la lettre L en désigne un plus doux ; sans parler d'une infinité d'autres semblables appellations, qui prouvent qu'il y a quelque chose de naturel dans l'origine des mots, qui marque un rapport entre les choses et les 3ons et mouvements des organes de la voix.

Cependant il faut admettre la possibilité de langues artificielles, « toutes de choix et entièrement arbitraires, comme l'on croit que

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l'a été celle de la Chine ». Toute sa vie Leibniz a rêvé une caractéristique universelle, une langue philosophique, analogue à la langue des mathématiques. Pour mener à bien cette œuvre, il fallait : 1° découvrir les concepts élémentaires, dont tous les autres sont formés; 2** déterminer toutes les combinaisons possibles de ces concepts; ce qui permettait parle seul calcul non seulement de prouver la vérité de toute proposition, mais encore de trouver des propositions nouvelles. Aux concepts simples et à leurs combinaisons devaient répondre des signes d'une valeur absolue, capables de constituer une langue universelle.

Les philosophes du dîx-hultième siècle. — Condîllac : les langues sont des méthodes analytiques. — Raisonner c'est calculer. — Caractères d'une langue bien faite. — C'est surtout au xvni"" siècle que les philosophes ont attaché la plus grande importance à l'étude du langage et de ses rapports avec la pensée. Condillac a exagéré jusqu'au paradoxe Fimportance des signes. Il va jusqu'à subordonner la pensée au langage, jusqu'à dire « qu'il y a un langage inné, quoiqu'il n'y ait point d'idées qui le soient ». [Logique, 2° part., ch. n.) Bien raisonner, c'est bien parler ; une science n'est qu'une langue bien faite. Le langage n'est-il pas la condition des idées abstraites et générales, et celles-ci la condition du raisonnement?

Si nous n'avions point de dénominations, nous n'aurions pas d'idées abstraites ; si nous n'avions pas d'idées abstraites nous n'aurions ni genres ni espèces, et, si nous n'avions ni genres ni espèces, nous ne pourrions raisonner sur rien. Or, si nous ne raisonnons qu'avec le secours de ces dénominations, c'est une nouvelle preuve que nous ne raisonnons bien ou mal que parce que notre langue est bien ou mal faite. L'analyse ne nous apprendra donc à raisonner qu'autant qu'en nous apprenant à déterminer les idées abstraites et générales, elle nous apprendra à bien faire notre langue, et tout l'art de raisonner se réduit à l'art de bien parler. {Log.y 2e part., ch. v.)

Entendons bien la pensée de Condillac. Selon lui, il n'y a qu'une méthode, l'analyse. Tout le travail de la pensée consiste à décomposer une connaissance confuse et complexe, à démêler ainsi les éléments simples et leurs rapports, à aller, en un mot, du connu à l'inconnu.: ce qui n'est possible que si ce que l'on sait contient en quelque façon ce qu'on ignore, et si on peut l'y découvrir par l'analyse.

Toute langue est une méthode analytique, et toute méthode analytique est une langue. [Langue des calculs. Préface.) On ne peut parler sans décomposer la pensée en ses divers éléments, pour lés exprimer tour à tour, et la parole

LE LANGAGE

est le seul instrument qui permette cette analyse de la pensée. Les langues sont donc, au sens propre du mot, des méthodes ; le raisonnement ne se perfectionne qu'autant qu'elles se perfectionnent elles-mêmes, et l'art do raisonner, réduit à sa plus grande simplicité, ne peut être qu'une langue bien faite. {Log., 2e part., ch. vu.)

La théorie de Condillac n'est cependant pas un pur paradoxe ; elle repose sur l'idée qu'il se fait de la science et des procédés de la logique. Descartes voulait imiter « ces longues chaînes de raisons toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations ». {Disc, de. la Mêth.j S*' part.) Condillac est cartésien en tant qu'il n'admet qu'une méthode, celle des mathématiques. « L'algèbre est une preuve bien frappante que les progrès des sciences dépendent uniquement des progrès des langues. » [Log,, 2® part., ch. vn.) Objecte-t-on à Condillac que l'algèbre a pour objet la quantité, qu'elle procède par équations, non par propositions, il répond hardiment : « Équations, propositions, jugements, sont au fond la même chose , et par conséquent on raisonne de la même manière dans toutes les sciences. » [Log., S'' part., ch. vni.) Il donne plus de précision à sa pensée quand il ajoute : « Calculer c'est raisonner, et raisonner c'est calculer : ce sont là deux noms, ce ne sont pas deux opérations. » [Langue des calculs, 1. I", ch. xvl) On trouve ce qu'on ne sait pas dans ce qu'on sait; car l'inconnu est dans le connu, et il n'y est que parce qu'il est la même chose que le connu. Aller du connu à l'inconnu, c'est donc aller du même au même. Passer d'une proposition identique à une proposition identique ou raisonner, c'est la même chose. Ce qu'on appelle progrès d'idées n'est qu'un progrès d'expressions. Raisonner, c'est traduire une proposition qui renfermait implicitement une vérité en une autre proposition qui la laisse entrevoir, et celle-ci en une autre qui la montre à découvert. (Laromiguière, Paradoxes de Condillac)

Tout raisonnement consiste dans la substitution d'une expression à une expression différente, en conservant la même idée. Or, dans le calcul, lesso)nmes, les différences, les produits, les quotients, ne sont que des expressions abrégées qu'on substitue à d'autres expressions moins commodes, mais qui renferment le même nombre ou la même idée. Donc raisonner n'est que substituer, et calculer n'est encore que substituer. (Laromiguière, ibid.) Le raisonnement n'est qu'un calcul : or les opérations du calcul sont mécaniques ; donc le raisonnement est mécanique dans toutes les sciences. Dire que le raisonnement est mécanique, c'est dire qu'il porte sur les mots, sur les signes ; donc une suite de raisonnements ou une science n'est qu'une langue. On conclura peut-être, et on croira me faire une objection, que les idées générales de la métaphysique ne sont pas des idées, qu'elles ne sont que des signes et que

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par conséquent les raisonnements d'un métaphysicien sont des opérations mécaniques, comme les calculs d'un mathématicien. Cela est vrai : personne n'est plus convaincu de cette vérité que mon expérience me confirme tous les jours. {Langue des calculs, 1. I®»^, ch. xvi.)

Dans la Langue des calculs, ouvrage malheureusement inachevé, Gondillac a essayé de prouver par l'ex.emple que « créer une science n'est autre chose que faire une langue ». {Langue des calculs, 1. PS ch. XVI.) Il procède dans cet ouvrage sans avoir de plan arrêté d'avance ; il se laisse guider par l'analogie des termes; il nous montre l'inconnu danà le connu par une substitution d'expressions'; c'est ainsi que « l'on voit les mathématiques se former, à mesure que la langue se forme elle-même. » {lOid.) Une science n'est donc qu'une langue bien faite : quels sont maintenant les caractères d'une langue bien faite? D'abord il faut qu'elle soit simple, pour que l'esprit ne soit pas écrasé par des signes qu'il doit manier aisément. Que pourrait faire Thomme dont la langue aurait cent mots différents pour les cent premiers nombres ? En second lieu, il faut que les signes soient rigoureusement déterminés, qu'ils aient un sens précis, unique, bien défini. Enfin, et cette quahté suppose et résume les deux autres, il faut que la langue soit faite selon les lois de Vanalogie, que les mots décomposés répondent aux idées élémentaires qu'ils expriment. C'est à cette seule condition que la langue peut guider l'esprit, qu'un signe conduit à l'autre selon les lois, mômes de l'analyse. « L'analogie, voilà à quoi se réduit tout Tart de raisonner,, comme tout l'art de parler. » [Langue des calculs, Préface.) L'ordre est tout. Une expression conduit à l'autre, et les vérités se succèdent, quand on ne passe aucun intermédiaire. Le génie n'est pas un grand mystère : « il commence par le commencement, et il va droit devant lui ; voilà tout son art. » {Langue des calculs, 1. II, ch. 1".) Une langue bien faite suppléerait au génie.

Raisonner mécaniquement, ce n'est pas raisonner machinalement et comme un automate. Raisonner mécaniquement, c'est s'être créé une langue si claire, si précise, si sûre, si parfaite en un mot, que , sans éprouver le moindre embarras, l'analogie seule appelle, rapproche les signes, et, dans leur simple rapprochement, nous montre l'évidence. (Laromiguière.)

Orfgîne dn lang^age seïoii Condfllac : le langage «raelioa ; le kuigagpe parlé.' — Dans Y Essai sw^ V origine des connaissances humaines (1746), Gondillac, pour ne pas contredire la tradition religieuse,, admet qu Adam et Eve, « en sortant des iiyains de Dieu, furentr par un setoura extraordinaire^ en état de

LE LANGAGE

réfléchir et de se communiquer leurs pensées. » (2° part.) Mais il suppose que, quelque temps après le déluge, deux enfants, de l'un et l'autre sexe, aient été égarés dans des déserts, avant qu'ils connussent l'usage d'aucun signe. « Qui sait même s'il n'y a pas quelque peuple qui ne doive son origine qu'à un pareil événement ? La question est de savoir comment cette nation naissante s'est fait une langue. » Gondillac admet donc que le langage peut avoir une origine naturelle; dans sa Logique (publiée en 1781, après la mort de l'auteur) il ne fait même plus allusion à la révélation divine du langage.

La première forme du langage, c'est le langage d'action : l'âme et le corps sont étroitement unis, « notre conformation extérieure est destinée à représenter tout ce qui se passe dans l'âme. » {Log,, 2° part., ch. n.) Quels sont les caractères de ce langage? D'abord il est synthétique et confus : « le propre de l'action n'est pas d'analyser; comme elle ne représente les sentiments que parce qu'elle en est l'effet, elle représente à la fois tous ceux que nous éprouvons au même instant. » {Ibid.) En second lieu, ce langage n'est ni conventionnel ni volontaire. Les hommes obéissent à la nature, « ils commencent à parler le langage d'action aussitôt qu'ils sentent, et ils le parlent alors sans avoir le projet de communiquer leurs pensées ». [Ibid,) On comprend en quel sens le langage est antérieur à la pensée : l'homme ne peut penser sans signes ; il n'invente donc pas son premier langage, il le découvre. « Les éléments du langage d'action sont nés avec l'homme, et ses éléments sont les organes que l'auteur de notre nature nous a donnés. Ainsi il y a un langage inné, quoiqu'il n'y ait point d'idées qui le soient. En effet, il fallait que les éléments d'un langage quelconque, prép8u:*és d'avance, précédassent nos idées , parce que , sans des signes de quelque espèce, il nous serait impassible d'analyser nos pensées. » {Ibid.) La pensée suppose le langage et le langage la pensée; comment sortir de cette contradiction ? elle est levée par l'innéité du langage d'action. L'homme possède dans les mouvements du corps, expression naturelle des états intérieurs, un langage, avant même qu'il le sache et qu'il ail la volonté de s'en servir.

Mais il n'y a langage d'action, au sens propre du mot, qu'au moment où les mouvements du corps sont interprétés et compris comme signes des états intérieurs. Quel est le principe de ce progrès ? Le besoin. Les hommes ont besoin de s'aider, donc de se faire entendre, et par suite de s'entendre eux-mêmes. Sans y songer, sans le vouloir, « celui qui écoute des yeux » décompose l'action

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§1* Si

pour en observer l'un après l'autre les mouvements. Tôt ou tard il remarque que pour entendre les autres il décompose leur action, et pour se faire entendre d'eux il décompose la sienne. En décomposant son action, Thomme décompose sa pensée, pour lui comme pour les autres; il en fait l'analyse. Dès lors, « le langage d'action est devenu une méthode analytique ». {Log., ii.) En obéissant aux lois de l'analogie, rien n'empêche de donner à cette forme du langage une précision croissante. « 11 n'y aura donc point d'idées que le langage d'action ne puisse rendre, et il les rendra avec d'autant plus de clarté et de précision, que l'analogie se montrera plus sensiblement dans la suite des signes qu'on aura choisis. » {JOid.)

La parole, en succédant au langage d'action, en conserva le caractère.

Ainsi, pour tenir la place des mouvements violents du corps, la voix s'éleva et s'abaissa par des intervalles tort sensibles... Ces langages ne se succédèrent pas brusquement, ils furent longtemps mêlés ensemble, et la parole ne prévalut que fort tard. Or, chacun peut éprouver par lui-même qu'il est naturel à la voix de varier ses inflexions, à proportion que les gestes le sont davantage. {Essai sur Vorig. des connaiss. hum., 2e part., sect. l'e, chap. ii.)

Le premier langage parlé a donc été une sorte de chant, aux inflexions violentes, qui accompagnait les mouvements du corps. Comme la nature a préparé dans les gestes les éléments du langage d'action, elle a préparé dans les cris les éléments du langage parlé. Les hommes « n'eurent pendant longtemps, pour exprimer les sentiments de l'âme, que les signes naturels, auxquels ils donnèrent le caractère des signes d'institution ». [Ibid.) Au début la parole se réduisait donc à des interjections, sortes de cris, variés sur différents tons, selon les sentiments. L'imitation des cris des animaux, des bruits de la nature, enrichit le vocabulaire. On n'eut d'abord que des noms de choses (eau, arbre, etc.), puis on distingua peu à peu les différentes quahtés sensibles des objets, on remarqua les circonstances où ils pouvaient se trouver, et on créa les adjectifs et les adverbes; « les premiers verbes n'ont été imaginés que pour exprimer l'état de l'àme, quand elle agit ou pâtit; » ils avaient un sens indéterminé, comme les infinitifs aller, agir; l'action dont on les accompagnait suppléait au reste, c'est-à-dire au temps, au mode, aux nombres et aux personnes. {Essai sur Vorig. des connaiss. hum., 2® part., sect. P% ch. ix.) Les termes abstraits (grandeur, vigilance, etc.) furent créés très tard, ils dérivent tous de quelque adjectif ou de quelque verbe. Gomme Locke, Condillac admet enfin que les mots qui désignent des idées abstrai-

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tes ou spirituelles ont tiré leur première origine d'idées sensibles (esprit, inclination, etc.).

En résumé, le langage n'est pas une institution purement arbitraire. La nature a préparé dans les mouvements du corps les éléments du langage d'action, dans les cris de la passion les éléments du langage parlé. L'homme, par l'expérience, sous l'action du besoin, découvre qu'il parle , avant d'avoir voulu parler. La convention ne fait donc que perfectionner et qu'étendre ce que la nature a commencé.

Les hommes ignorent ce qu'ils peuvent, tant que l'expérience ne leur a pas fait remarquer ce qu'ils font d'après la nature seule. C'est pourquoi ils n'ont jamais fait avec dessein que des choses qu'ils avaient déjà faites, sans avoir eu le projet de les faire... Ils n'ont pensé à faire des analyses qu'après avoir observé qu'ils en avaient fait : ils n'ont pensé à parler le langage d'action pour se faire entendre qu'après avoir observé qu'on les avait entendus. De même ils n'auront pensé à parler avec des sons articulés qu'après avoir observé qu'ils avaient parlé avec de pareils sons ; et les langues ont commencé avant qu'on eût le projet d'en faire... La nature a tout commencé, et toujours bien : c'est une vérité qu'on ne saurait trop répéter. [Loq.y 2^ part., ch. m.)

Au début, les langues étaient bornées, mais bien faites. « Les langues ont été des méthodes exactes tant qu'on n'a parlé que des choses relatives aux besoins de première nécessité. » Les erreurs alors étaient immédiatement punies. Pour perfectionner les langues, il faut procéder comme on procédait alors, « ne chercher de nouveaux mots dans l'analogie que lorsqu'une analyse bien faite aura donné en effet de nouvelles idées. » {Ibid.)

Le président de Brosses : fornialîon mécanique des langues* — De Brosses , premier président au parlement de Bourgogne (né à Dijon en 1709, mort en 1777), publia, en 1765, un Essai sur la formation mécanique des langues. Gomme tous les philosophes du xvin® siècle, il pense que le langage a été très pauvre à l'origine et s'est développé lentement ; mais il n'admet pas que les mots soient d'institution arbitraire. Ils ont leur raison dans la nature de Torgane vocal qui les émet et des choses qu'ils désignent. Parler, c'est agir : une action ne se fait pas au hasard, elle est déterminée par l'instrument qui sert à l'accomplir et par la fin pour laquelle on l'accomplit. L'idée du président de Brosses est donc de montrer que les mots n'ont pas été formés au hasard, qu'ils ont été ce qu'ils devaient être, ce qu'ils ne pouvaient point ne pas être, étant données la structure de l'organe vocal et les choses à nommer.

Le système de la première fabrique du langage humain et de l'imposition des noms aux choses n'est pas arbitraire et conventionnel, comme on a coutume de se le figurer ; mais un vrai système de nécessité déterminée par deux causes. L'une est la construction des organes vocaux, qui ne peuvent rendre que certains sons analogues à leur structure ; l'autre est la nature et la propriété des choses réelles qu'on veut nommer.

La question est donc de montrer qu'il y a un rapport entre « Tobjet extérieur et physique, Fimpression que son image porte et laisse dans le cerveau, l'expression de cette image par un son vocal qui s'y rapporte réellement ou conventionnellement ». Le sentiment est lié aux organes vocaux et s'exprime naturellement par certaines interjections. Quant aux choses, l'homme n a pu « employer à leurs noms que des sons qui les dépeignent, en établissant entre la chose et le mot un rapport par lequel le mot puisse exciter une idée de la chose. La première fabrique du langage humain n'a donc pu consister qu'en une peinture plus ou moins complète des choses nommées, telle qu'il était possible aux organes vocaux de l'effectuer par un bruit imitatif des objets réels. » Le système de De Brosses consiste donc à soutenir que le langage a commencé par des onomatopées.

Comment, dans celte hypothèse^ a-l-on pu nommer les objets qui ne se manifestent par aucun son à l'organe de rouie ?

Cette peinture imitatrice s'est étendue de degrés en degrés, de nuances en nuances, par tous les moyens possibles, bous ou mauvais, depuis les noms des choses le plus susceptibles d'être imitées par le son vocal jusqu'aux noms des choses qui le sont le moins; et toute la propagation du langage s'est faite, de manière ou d'autre, sur ce premier plan d'imitation dicté par la nature, ainsi que l'expérience et les observations le prouvent.

Si <5elte théorie est \Taie, si non seulement les mots ne sont pas d'institution arbitraire, mais encore si leur forme est déterminée fatalement par la structure des organes Tocaux et par la nature des choses à nommer, il en résulte par xme conséquence logique qu'il n'y a qu'une seule langue primitive possible; qu'étant donnés l'homme et telle ou telle chose à nommer, cette chose ne pourra avoir qu'un seul et même nom qiû «era produit par une sorte de mécanisme. De Brosses voit cette conséquence et l'accepte. « Les choses étant ainsi, il existe une langue primitive, organique, physique et nécessaire, commune à tout le genre humain , 'qu'aucun peuple au monde ne connaît ni ne pratique dans sa première simplicité, que tous les hommes parlent néanmoins et qui fait le jïremier fond du langage, fond que l'appareil immense des accessoires dont il est chargé laisse à peine apercevoir. » Pour établir cette

LE LAJVGAGE

thèse qu'il y a certaines expressions « qui se développent régulièrement les premières, dès que la faculté de parler commence à se mettre en exercice,... expressions natives au genre humain, nécessairement résultantes de la structure physique de l'organe vocal et du produit de son plus simple exercice », de Brosses procède par la méthode comparative et multiplie les étymologies. Sa théorie est très ingénieuse , inspirée par un esprit vraiment scientifique, mais il l'exagère et la fausse. Certes, la structure de rorgane vocal a son rôle dans la création des mots ; mais est-ce qu'elle impose nécessairement tel son pour ited objet ? Est-ce que l'imitaiion d'un même bruit de la nature sera identique chez tous les hommes ? Enfin, jusqu'ici la science ne confirme pas l'hypothèse d'un langage primitif, commun à toule rhaunaaité.

Adam Smitli dévelappe les Méem de Loeke. —

Dans ï Essai swr l'origine du langage, qu'il joignit au Traité des sentiments moraux, Adam Smith reprit et développa les idées de Locke. Condillac avait montré que la nature donne les premiers rudiments du langage; le président de Brosses avait été plus loin encore , et avait introduit l'hypothèse de la nécessité mécanique ; Adaflm Smith revient à l'idée d'wfle pure convention. L'homme a dû vivre d'abord dans un état de nauti&Bae , ses seuls moy.e«8 de communication étant certains mouvements du corps et certaines expressions de la physionomie, jusqu'à ce qu^enfin, quand, les idées s'étant multipliées, leurs objets ne purent plus être indiqués avec le doigt, « on sentit la nécessité d'inventer des signes artificiels dont la signification fût déterminée d'un commun accord ». Adam Smith prétend que les verbes ont été les premiers nK)ts créés : les noms sont d'une nécessité moins urgente. Les choses, en effet, peuvent être indiquées ou imitées, tandis que de simples actions, telles que les verbes en expriment^ ne le peuvent pas. Il suppose donc qu'en voyant venir un loup, on le montrait du doigt, en s'éoriajat seulement : « il vient. » (Max MUller, Science du langage, 2" leçon.) A l'origine, tous les noms, suivant l'opinion de Locke, ont désigné •des objets individuels. Supposez deux sauvages, élevés loin d* la •société des hommes et qui n'auraient jamais appris à parler. « La caverne qui les abriterait contre les intempéries des saisons, l'arbre dont les fruits apaiseraient leur faim, la fontaine dont l'eaAi étancheraitleur soif, seraient d'abord désignés par les mots caverne, arbre, fontaine, ou par toute autre appellation qu^il lew plairait d'adopter dans ce jargon primitif... Plus tard, quand leur expé-

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LE LANGAGE

rience s'étendrait, et qu'ils auraient l'occasion de remarquer d'autres cavernes, d'autres arbres et d'autres fontaines, ils donneraient naturellement à chacun des nouveaux objets le nom par lequel ils avaient coutume d'exprimer l'objet semblable qui les avait frappe's le premier, et dont le souvenir se présenterait alors vivement à leur mémoire. C'est de cette manière que les mots, après avoir été originairement des noms propres consacrés à des individus, deviennent des noms communs et s'appliquent à un grand nombre. Un enfant qui commence à parler appelle papa ou maman toutes les personnes qu'il voit venir dans sa maison, et il applique ainsi à l'espèce tout entière les noms qu'on lui avait appris à donner à deux individus. J'ai connu un paysan qui ne savait pas le nom de la rivière qui coulait devant sa porte. C'était la rivière, disait-il, et il ne l'avait jamais entendu appeler autrement. Son expérience, à ce qu'il semble, ne lui avait fait connaître aucune autre rivière. F.e mot rivière était donc évidemment pour lui un nom propre signifiant un seul objet; et si on lui avait fait voir un autre cours d'eau, nul doute qu'il ne Teût immédiatement nommé une rivière, » On voit que c'est là le contre-pied de la doctrine de Leibniz.

Jeaii-tfacqucs Rousseau : Discours sur rîncgalité parmi les lioniines. Essai sur l*ori|2;ine des lan- ^'ues* — Dans son Discours sur l'origine et les fondements de Vinégalité parmi les hommes (1753), J.-J. Rousseau a été amené par son sujet à traiter de l'origine du langage. Sur cette question il accepte et combat tout à la fois les idées de Condillac. Il semble que ce soit pour lui la seule hypothèse possible, bien qu'elle lui paraisse insuffisante. Le premier langage fut le cri de la nature. Quand les idées se multiphèrent, les hommes multiplièrent les inflexions de la voix et y joignirent les gestes. « Ils exprimaient donc les objets visibles et mobiles par des gestes, et ceux qui frappent l'ouïe par des sons imitatifs. Mais comme le geste n'indique guère que les objets présents ou faciles à décrire et les actions visibles, qu'il n'est pas d'un usage universel, puisque l'obscurité ou l'interposition d'un corps le rendent inutile et qu'il exige l'attention plutôt qu'il ne l'excite , on s'avisa enfin de lui substituer les articulations de la voix qui, sans avoir le même rapport avec certaines idées, sont plus propres à les représenter toutes comme signes institués. » A l'origine, chaque mot eut le sens d'une proposition entière. Quand on commença à distinguer le sujet d'avec l'attribut, et le verbe d'avec le nom, ce qui ne fut pas un médiocre eff'ort du

génie, les substantifs ne furent d'abord qu'autant de noms propres, puisque les idées générales supposent qu'il y a déjà des signes; le présent de l'intînitiffut le seul tempsdes verbes; quant aux adjectifs, ils n'apparurent que fort tard, parce que les abstractions sont des opérations pénibles et peu naturelles. C'est la théorie même de Condillac, la seule qui rende compte de l'origine naturelle du langage; mais que de difficultés! D'abord si les hommes ont vécu dans le pur état de nature, dispersés, quel besoin avaient-ils du langage? En second lieu, « si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu bien plus besoin encore de savoir penser pour trouver l'art de la parole ». Enfin, la substitution des sons articulés aux cris et aux gestes suppose un consentement, un accord ; mais « cet accord unanime dut être motivé, et la parole paraît avoir été fort nécessaire pour établir l'usage de la parole ». La conclusion de J.-J. Rousseau semble être l'hypothèse d'une révélation divine, quoiqu'il ne le dise pas expressément.

Quant à moi, effrayé des difficultés qui se multiplient, et convaincu de l'impossibilité presque démontrée que les langues aient pu naître et s'établir par des moyens purement humains, je laisse à qui voudra d'entreprendre la discussion de ce difficile problème : lequel a été le plus nécessaire, de la société déjà liée à l'institution des langues, ou des langues déjà inventées à l'établissement de la société. •

Dans VEssal sur Voriginc des langues, J.-J. Rousseau est à la fois plus net et plus original. Au lieu de répéter Condillac^, il rattache ses idées sur le premier langage à sa théorie de la prédominance du sentiment dans Thomme primitif. Il admet la thèse générale du xvni^ siècle : « La parole, étant la première institution sociale, ne doit sa forme qu'à des causes naturelles; » mais il ne croit pas, comme de Brosses, que les mots soient déterminés mécaniquement par la structure de l'organe vocal et l'impression des choses ; il reconnaît une faculté spéciale du.langage. La vue, l'ouïe, le toucher même peuvent fournir des signes de la pensée. Les animaux ont une organisation plus que suffisante pour communiquer entre eux : ceux qui vivent en société ont une sorte de langue naturelle, instinctive.

La langue de convention n'appartient qu'à l'homme. L'invention de l'art de communiquer nos idées dépend donc moins des organes qui nous servent à cette communication que d'une faculté propre à l'homme, qui lui fait employer ses organes à cet usage. (Ch. i".)

Sur l'origine et la nature du premier langage, J.-J. Rousseau se sépare de Condillac.

LE LANGAGE

Il est à croire, dit-il, que les besoins dictèrent les premiers gestes et que les passions arrachèrent les premières voix. (Chap. n.) Le besoin sépare les hommes, les oppose ; la passion les rapproche. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n'est ni la faim ni la soif; mais l'amour, la haine, la pitié, la colère qui leur ont arraché les premières voix.

Aussi Condillac se trompe quand 11 soutient que le premier lan- :gage était une langue bien faite, une méthode analytique, exprimant par ses analogies les rapports des idées.

•On nous fait du langage des premiers hommes des langues de géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de poètes. (Ch. n.) Le premier langage fut figuré, il exprimait la passion que causait l'objet et non l'objet luimême : géant fut créé par la terreur, avant que la comparaison ne donnât le mot « homme ». (Gh. ni.) La première langue se rapprochait bien plus du chaut que de la parole ; la plupart des mots radicaux étaient des sons imitatifs ou "de l'accent des passions ou de l'effet des objets sensibles : l'onomatopée s'y faisait sentir continuellement. (Ch. iv.) — J.-J. Rousseau rattache la différence des langues à la différence des climats sous lesquels elles naissent. <( Les langues méridionales sont filles du plaisir et non du besoin ; elles sont vives, sonores, accentuées ; les langues du Nord, où la vie est plus dure, sont âpres •et fortes, rudes et inarticulées. » (Ch. ix, x, xi.)

Réaction contre la pliflosophic du dix-liuitiènie «îècle. — De Bonald : révélation divine du lan;;^a$^e*

— On voit que les hypothèses des philosophes du xvni*' siècle sont loin d'être identiques entre elles, mais elles ont ce caractère commun , de conside'rer le langage comme une invention semblable à toutes les autres inventions humaines. « Il y eut un temps où Thomme ne fut, comme l'avait supposé Tantiquité, qu'un miitum et turpe pecus. Les besoins les plus simples de la société amenèrent d'abord la création d'un langage naturel, consistant en certaines expressions de la physionomie, en certains mouvements du corps, en certaines intonations de la voix. A mesure que les idées se multiplièrent, on sentit combien un pareil langage était insuffisant et l'on chercha un moyen de communication plus commode. Alors on songea à la parole; on convint, on s'arrangea à l'amiable, et ainsi fut établi le langage artificiel ou articulé. » (E. Renan, Orig. du langage, p. 78-79.) La réaction philosophique qui signala le commencement du XIX® siècle, devait se faire sentir dans la solution de l'important problème qui avait si vivement préoccupé les penseurs du siècle précédent. « Le xvni® siècle avait tout donné à la liberté, ou, pour mieux dire, au caprice de l'homme. Une des écoles qui essayèrent de relever la cause du spiritualisme et de la religion, donna tout à Dieu. » (E. Renan, p. 80-81.)

Mais deux remarques sont ici nécessaires. La première, c^est que la solution théologique n'était pas sans antécédents : elle avait toujours gardé des partisans. Dans l'antiquité, on l'attribue à Heraclite, et elle est soutenue par Gratyle. La polémique d'Eunomius contre saint Basile prouve qu'elle avait ses défenseurs dans les premières écoles chrétiennes. Le Père Lami [VArt de parler, 1G70) soutenait que l'homme n'aurait jamais formé que des cris inarticulés, si Dieu ne lui eût expressément appris à parler. Le philosophe anglais Warburton, cite' par Condillac, adopte une solution mo}^nne. La création artificielle du langage, selon lui, à juger seulement par la nature des choses, semblerait f hypothèse la plus acceptable ; « mais TÉcriture sainte nous apprend que Dieu enseigna la religion au premier homme, ce qui ne permet pas de douter quil ne lui ait en même temps enseigné à parler... Cependant il ne serait pas raisonnable de supposer que ce langage se soit étendu au delà des nécessités alors actuelles de f homme, et qu'il n ait pas eu par lui-même la capacité de le perfectionner et de fenrichir ^ »

La seconde remarque, c'est que de Bonald, le défenseur le plus brillant et le plus hardi de la thèse théologique, part de principes qu'il emprunte à Condillac. Dans les derniers ouvrages de Condillac, le langage joue un rôle de plus en plus important; il est antérieur à l'idée, il explique l'intelligence, ses procédés et ses progrès. De Bonald part des mômes principes, mais il en renverse l'interprétation. La question du langage n'est pas pour lui un problème spécial, c'est le problème philosophique tout entier. L'homme ne peut se connaître par la conscience réfléchie, labeur ingrat, travail de la pensée sur elle-même qui ne saurait rien produire.

Ainsi que Dieu, intelligence suprême, n'est connu que par son Verhe, expression et image de sa substance; de même l'homme, intelligence finie, nest connu que par sa parole, expression de son esprit ; ce qui veut dire que Têtre pensant s'explique par l'être parlanj. Cette proposition rationnelle : la pensée ne peut être connue que par son expression ou la parole, renferme toute la science de l'homme, comme la maxime chrétienne: Dieu n'est connu que par son Verbe, renferme toute la science de Dieu, et par la même raison. {Législation primitive^ Disc, prélimin.)

Pour bien entendre de Bonald, il faut se souvenir qu'il ne se propose pas seulement de résoudre un problème particulier : pour lui le problème du langage est toute la philosophie, et la solution de

1. Warburton (1608-1770). Un fragment de son grand ouvrage, la Divine Législation de Moïse, avait été traduit en français (1744), sous le titre : Essai sur les Hiéroglyphes des Egyp-

tiens. Condillac cite un passage de cet ouvrage dans YEssai sur l'origine des connaissances humaines, 2* part,, sect. I".

LE LANGAGE

if

ce problème la solution du problème philosophique en général. C'est le fait d'un langage primitif donné à l'homme au moment de la création « qui explique le mystère de Tétre intelligent ».

L'homme ne pense que parce qu'il parle : la méditation est une parole intérieure et silencieuse.

La solution du problème de l'intelligence peut être présentée sous cette formule : il est nécessaire que l'homme pense sa parole avant de parler sa pensée. {Législ. prim., Disc, prélim.) L'être intelligent conçoit sa parole avant de produire sa pensée... La parole extérieure n'est que la répétition et, pour amsi dire, l'écho de la parole intérieure... Que cherche notre esprit quand il cherche une pensée? le mot qui l'exprime et pas autre chose.

La parole est nécessaire, « non seulement pour communiquer aux autres la connaissance, mais pour en avoir soi-même la connaissance intime, la conscience ». J.-J. Rousseau avait dit : « Il faut énoncer des propositions, il faut parler pour avoir des idées générales : car, sitôt que l'imagination s'arrête, l'esprit ne marche plus qu'à l'aide du discours. » De Bonald reprend et développe cette pensée de Rousseau :

De môme que l'homme, dit-il, ne peut penser à des objets matériels sans avoir en lui-môme l'image de ces objets, ainsi il ne peut penser aux objets incorporels [esprits, rapports, concepts généraux) sans avoir en lui-même et mentalement les mots qui sont l'expression de ces pensées. C'est dire qu'on peut concevoir une intelligence animale, mais non l'intelligence humaine, sans le langage. L'idée suppose le mot, m'est donnée par lui; leur apparition est simultanée. Cependant l'idée doit ôtre antérieure au mot, car tout objet est nécessairement antérieur à son image. Logiquement l'idée est antérieure au mot, c'est vrai ; mais en fait elle n'apparaît à la lumière de la conscience qu'avec le mot et par lui. Les idées vivent en nous latentes, inaperçues, hors du temps ; les mots, par une merveilleuse correspondance, par une sorte d'association préétablie, ont la vertu de les faire passer à l'acte, de les amener à la lumière de la conscience. La pensée se manifeste donc à l'homme, ou so révèle avec l'expression ou par l'expression. Ainsi l'image que m'offre le miroir m'est indispeusablement nécessaire pour connaître la couleur de mes yeux et les traits de mon visage ; ainsi la lumière m'est nécessaire pour voir mon propre corps. [Législ. pri^n., Disc, prélim.)

La faculté de penser est native en nous, dit Bonald, mais elle n'est rien sans la faculté de parler. « Tous les jours, dit fortement de Bonald , l'esprit de l'homme est tiré du néant par la parole. » Gomme on l'a dit avec justesses le mot a, pour Bonald, la même propriété qui appartient, dans Platon, au phénomène sensible : le mot nous fait souvenir de Vidée, Les idées sont présentes à l'esprit;

le but de la philosophie morale est moins d'apprendre aux

i . Voy. l'exposition de la théorie de Bonald, dans V Etude sitr la Parole intérieure, de M. Victor Egger.

hommes ce qu'ils ignorent que de les faire convenir de ce qu'ils savent. » {Législ. prim., "Disc, prélim.)

Le langage (entendons par là la parole) nous donne nos idées, puisqu'il nous les révèle; mais à qui devons-nous le langage? L'hypothèse de l'institution arbitraire par les hommes est absurde en elle-même et inconciliable avec la théorie qui admet la simultanéité, au moins dans le temps et pour notre conscience, du mot et de l'idée.. Rousseau a dit avec raison : « La parole serait nécessaire pour établir l'usage de la parole. » Quel génie n'eût-il pas fallu pour s'élever à la conception du discours et des éléments qui le composent 1 Et quand ce génie se serait rencontré, comment enseigner une langue à des êtres qui n'en comprendraient aucune, et par suite n'entendraient pas celle dans laquelle on leur parlerait? De plus, comment admettre que Dieu ait créé l'homme sociable sans lui donner le langage, instrument et condition de toute relation sociale? L'impossibilité seule de l'invention du langage par les hommes nous amènerait à conclure que l'homme a été créé avec le langage, comme avec l'ouïe et la vue. En second lieu, si toute idée suppose le langage, comme de Bonald le soutient, l'idée d'inventer le langage suppose la possession du langage; de plus, la présence seule d'idées à désigner par des mots pourrait susciter l'invention de la parole : or l'idée n'apparaît qu'avec la parole. Le langage n'a donc pu être inventé; puisqu'il existe, il n'a pu que nous être donné par Dieu. En résumé, le langage nous révèle les idées, et Dieu nous révèle le langage. Mais, logiquement antérieure aux mots, la pensée est innée à l'esprit, nous ne la créons point par l'expérience, nous la découvrons : elle est donc, comme le langage , d'origine divine» Dieu nous donne à la fois et l'esprit et l'instrument qui nous sert à éveiller les idées qui sommeillent en lui. La théorie de Bonald est donc une sorte de platonisme , où le mot devient le principe de la réminiscence.

Hlaînc <lc Bîran : le langage rattaché au moiivenient volontaire. — Les partisans de l'école traditionnaliste et théologique, J. de Maistre, l'abbé de Lamennais , acceptèrent les idées de Bonald. Les philosophes indépendants la rejetèrent. Dans Y Examen critique des opinions de M. Bonald (écrit en 1818), Maine de Biran réfute la doctrine de la révélation du langage. Il montre que l'institution du langage par Dieu recule et déplace la difficulté, mais ne la résout pas. Des signes inventés par Dieu seraient pour nous, non des signes, mais des choses qu'il s'agirait encore

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LE LANGAGE

d'élever à l'état de signes, en y attachant telle ou telle signification. « Ceux qui pensent que l'honpime n'eût pu jamais inventer le langage ^ si Dieu même ne le lui eût donné ou révélé , ne me semblent pas bien entendre la question de l'institution du langage ; ils confondent sans cesse le fond avec les formes. Supposé que Dieu eût donné à l'homme une langue toute faite ou un système parfait de signes articulés ou écrits, propres à exprimer toutes ses idées, il s'agissait toujours pour l'homme d'attribuer à chaque signe sa valeur ou son sens propre, c'est-à-dire d'instituer véritablement ce signe avec une intention et dans un but conçus par l'être intelhgent, de même que l'enfant institue les premiers signes , quand il transforme les cris qui lui |sont donnés par la nature en véritables signes de réclame. » Ainsi, selon Maine de Biran,

La difficulté du problème psychologique, qui consiste à déterminer les facultés qui ont dû concourir à l'institution du premier langage, subsiste la même, soit que les signes, qui sont la forme et comme le matériel de ce langage, aient été donnés ou révélés par la suprême intelligence, soient qu'ils aient été inventés par l'homme ou suggérés par les idées ou les sentiment? dont ils sont l'expression.

Nous voyons ici comment, selon les divers philosophes, les problèmes se déplacent. Pour de Donald ^ la question est de savoir si l'homme a pu inventer le langage. Pour Maine de Biran, peu importe que le matériel du langage ait été révélé par Dieu ou inventé par l'homme : dans les deux cas il reste à se demander quelles facultés ont dû concourir à l'institution du premier langage. Il semble qu'il y ait ici un paradoxe et même une contradiction : si le langage est révélé à l'homme par Dieu, comment a-t-il besoin de facultés pour l'instituer? Mais ce paradoxe apparent est la théorie même de Maine de Biran. Le mot ne devient un signe que quand il est devenu un acte volontaire; l'homme ne s'approprie un langage qu'en le refaisant lui-même, et l'on peut dire à la lettre qu'alors même qu'il le reçoit, il se le donne. La parole, comme l'effort, est le fait caractéristique de la vie humaine; l'homme parle parce qu'il n'est pas purement passif, parce qu'il agit, et qu'en agissant il prend conscience de sa volonté comme d'une force distincte du terme auquel elle s'applique.

Pourquoi les animaux, conformés comme nous pour la parole, restent-ils toujours muets ? 11 est difficile, je croia, de répondre à cette question dans l'hypothèse qui rattache à la simple sensation toutes les facultés de Tàme humaine. Dans notre point de vue, cette question se résout par elle-même ; les animaux ne parlent pas parce qu'ils ne pensent pas, ou parce qulls ne sont pas des personnes, et que Tactivité libre, indépendante de la sensation, ne

leur appartient pas ; qu'ainsi n'ayant ni le sentiment ni l'idée de sujet distinct de l'attribut ou de la cause distincte de Tefi'et, ils ne sauraient former le premier de tous les jugements, qui est la base de tous les autres, en attachant un sens au mot je ou au verbe est.

Quelle est donc la suite d'actes que l'homme doit accomplir pour se donner le langage? Il faut avant tout que l'enfant se comprenne lui-même, qu'il arrive à former l'idée de signe.

La nature donne à l'être naissant les signes instinctifs propres à manifester les besoins. Ces signes ne sont rien pour l'être sensitif qui les ignore ; et ils ne sont de vrais signes que pour la nourrice qui les entend et les interprète. Pour que ces premiers signes donnés deviennent quelque chose pour l'individu qui s'en sert, il faut qu'il les institue lui-même une seconde fois pca^ son activité propre ou qu'il y attache un sens... Le passage de la vie animale à la vie intellectuelle ou active se manifeste dans l'homme enfant au moment où il transforme les viigissements ou les premiers cris de la douleur en signes d'appel, dont il se sert volontairement pour qu'on vienne à lui, qu'on le change de place, etc.. Cette transformation est fort remarquable; c'est \q premier pas d'homme^ c'est la première et véritable institution du langage.

Ainsi ce qu'il faut avant tout, c'est l'intelligence et la volonté qui des mouvements et des cris font des signes , c'est l'existence d'un être qui se distingue de ses états intérieurs et prend possession de sa propre, activité. Le langage se développera par l'extension analogique des signes naturels et des onomatopées. Ce qui en second lieu rend l'homme apte à la parole, c'est la liaison de l'organe acoustique avec l'organe vocal.

Les sons transmis à Touïe et par elle au centre cérébral ne déterminent pas seulenofent l'action de ses muscles propres, mais encore les mouvements de l'organe vocal qui les répète, les imite, les réfléchit. L'individu est lui-même son propre écho : l'oreille se trouve frappée et du son direct externe et du son interne réfléchi.

Les organes de la voix s'associant instantanément aux impressions que l'oreille reçoit de la voix d'autrui, il y a ainsi dans le langage quelque chose de contagieux, il tend à se transmettre et à se propager. Enfin, nous imitons volontairement les sons que nous nous souvenons d'avoir entendus: c'est la parole personnelle. Pour Maine de Biran, le langage est donc une forme de l'activité; il est aussi nécessaire à la netteté, à la distinction de la pensée que l'effort volontaire à la conscience de la personnalité. « Il n'est point de véritable idée sans signe volontaire. » On peut accordera de Bonald que toutes les idées, l'idée même du moi, bien plus, que « k production du moi » supposent un langage quelconque ; mais un langage n'est pas une suite de sons, c'est un mouvement musculaire voulu. Dans le langage, Maine de Biran ne voit donc qu'une suite

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2o6 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

de mouvements, et il en rattache la formation, ainsi que l'inlelligence elle-même, à Tactivité et à ses lois.

Données nouvelles du problème du langage : la philologie comparée ; théorie physîoloî^lque des signes naturels.— De nos jours le problème du langage, de ses origines et de ses rapports à la pensée a été renouvelé, d'une part, par les progrès de la philologie comparée ; de l'autre, par la théorie physiologique de l'expression, de la physionomie et du geste, en un mot, des signes naturels. Le résultat de ces découvertes a été : 1° de montrer l'insuffisance des hypothèses du xvni'' siècle, en établissant que le langage n'est pas un produit de la pensée réfléchie, une invention, au sens ordinaire de ce mot; 2"" de concilier en une théorie, plus conforme aux faits et plus compréhensive, les deux thèses qui, jusqu'alors, renaissaient toujours, en s'opposantl'uneà l'autre, de l'institution artificielle et de l'origine naturelle du langage.

La science du langage, dont Leibniz avait d'avance donné la méthode et comme tracé le plan, fit, à la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre, d'immenses progrès. Dès 1787, Wilham Jones, le célèbre orientaliste anglais, affirmait la parenté du sanscrit, du grec et du latin. En 1808, dans son Essai sur la langue et la sagesse des Indiens, Frédéric Schlegel, appliquant la méthode comparative, réunissait en un seul groupe les langues de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de l'Italie et de l'Allemagne, qu'il désignait du nom commun d'indo-germaniques. En 1816, François Bopp donnait son traité du Système de conjugaison de la langue sanscrite comparé avec celui du grec , du latin, du persan et de Vallemandy première comparaison vraiment scientifique qui ait été étabhe entre les grammaires des langues indo-européennes. Il complétait son œuvre en publiant, de 1833 à 1852, sa Gi^ammaire comparée du sanscrit, du zend, du grec, du latin, du lithuanien, du slavon, du gothique et de V allemand. Guillaume de Humboldt, Jacob Grimm, Eugène Burnouf {Etudes sur Vancienne langue de la Perse) achevèrent de fonder la science expérimentale du langage. Le résultat de ces recherches fut une classification généalogique des langues. On savait que le latin est devenu Fitalien, l'espagnol, le portugais, le français, le valaque et le roumain; on étabht que le latin, le grec, le celtique et les langues teutoniques et slaves, ainsi que les anciens dialectes de l'Inde et de la Perse, sont sortis d'une langue primitive, la mère commune de toute la famille indo-européenne, La

LE LANGAGE

même méthode comparative donna la famille sémitique (hébreu, chaldéen, arabe, etc.). L'existence d'une famille touranienne (langues des races nomades de l'Asie, mandchou, thibétain, etc.), proposée par quelques philologues, a été contestée par d'autres. En même temps qu'on prouvait cette filiation des langues on étudiait les lois de dérivation, qui modifient l'idiome primitif jusqu'à le rendre méconnaissable. On montrait que cette dérivation se fait selon des lois régulières, lois inaperçues par l'homme au moment même où il les applique, et que le philologue ne découvre aujourd'hui qu'à force d'analyses et de comparaisons. « L'altération phonétique des langues, dit Max Mûller, n'est pas un résultat fortuit; elle est régie par des lois précises; mais ces lois n'ont pas été faites par l'homme; l'homme a dû, au contraire, s'y soumettre, avant même d'en connaître l'existence. Dans le passage du latin aux langues romanes modernes nous pouvons apercevoir non seulement une propension générale à la simplification et une disposition naturelle à éviter l'eff^ort que nécessite la prononciation de certaines consonnes et encore plus des groupes de consonnes ; mais nous pouvons découvrir pour chacun des dialectes romans des lois qui nous permettent de dire, par exemple, que le latin patrem devait naturellement donner joére en français. » La philologie comparée, en montrant que les langues se modifient selon des lois nécessaires, ignorées de ceux qui leur obéissent, ruine les hypothèses du xvni° siècle : toute idée de convention, de contrat, doit être écartée. Les langues sont des produits de la nature, des choses vivantes, soumises aux lois delà vie*.

Au lieu do procéder comme l'ancienne philologie, dit M. Renan, par des rapprochements artificiels et purement extérieurs, on prit le langage comme un tout organique, doué d'une vie propre : on chercha la loi de cette vie, on reconnut dans chaque famille de langues une végétation assujettie à des lois uniformes. Le problème de l'origine du langage n'avait pu recevoir que des solutions matérielles et grossières, tant qu'on avait envisagé chaque langue comme un agrégat inorganique, à la formation duquel n'avait présidé aucune raison intérieure. {Oviy. du langage, p. 86-87.)

Parmi les philologues qui ont tenté de faire servir les découvertes de la linguistique à la solution du problème philosophique du langage, Max Millier et Renan surtout ont insisté sur cette idée que le langage ne saurait être une institution arbitraire de l'homme.

Hiax lliillep : les premiers éléments du langage

1. Voir l'ouvrage de M. Witney : la Vie du langage, dans la Bibliothèque scientifique internationale.

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J. HiST. DB LA PHIL.

sont des racines abstraites et générales. — La philologie comparée, suivant Max Muller, doit être comptée parmi les sciences naturelles. Le langage n'est pas une invention dans le même sens que la peinture, l'architecture, l'écriture ou l'imprimerie ; comme les autres produits de la nature, il a plutôt un développement qu une histoire. « Bien qu'il y ait dans le langage un changement continu, il n'est au pouvoir de l'homme ni de le produire ni de l'empêcher. Autant vaudrait songer à modifier les lois qui règlent la circulation de notre sang, ou à ajouter un pouce à notre taille, qu'à changer les lois du langage ou à inventer de nouveaux mots selon notre bon plaisir. » (Science du langage, 2* leçon.) Il est donc impossible d'accepter la théorie courante du xyu!** siècle. « Ceux qui prétendent que le premier homme, abandonné à luiiDÔmc, Borlil peti à pcti de l'étil de muli*mo ci invcnlit des raots* pour les Douvelles idées qui naissaient dans son csprU» oublicnl que nH>ininc n*auraii jamais pu par sc« proprea forces se donner Itifaeuité de la parole, qui est la propriété caracléri^liquc de l'huxnanllé el qui n'a jiim;ii« exi*l<'î el ne pourra jamais exister diex les bêles. V (d* le^on.) l^ tliéorie de la révâlalion divine ne rend pas mieux compte des fuit^ ^^ expliquer.

L«!f iilnl0M>ptiCf qui soutLcnncut U lh»Vi' «lo In n^véktlon lUvIoe du l«ome tombcul dan» k> pliM dnng:«reux «nthropoMOrphi^mc ({lUDd il» cntreut ànwi \t* détail* MOT U mattièr^ ilont lU suppofciK qu« Dmu «urtSt oompos^ un toc4* lilMrc fi nofs ^uiBiiiiy» et loi tarait cascigiftéB au premier bomme coiumo im Mdtrc Inflruit le» WMirU-Biuet). 1U nt reirnt p^ii que, lort inènic quu Imirti prdmkfc» leur Mrtteoi aeeertk^^ iU a'auiftlcnt fait q«>xpUqu<<r co«imeut Ir pftmkr hoanne nurtit pu a|Hpr«nilrt à purinr t^ïï araii itouxé uuc lim^e (out*> (kïiti ; k problème de la funuation de otlU: langue rci^Uïrait to<nt oumI oincat qv'aupaniTaut.

I^ philologie comparée ne peut-cllc noux Mar h résoudre le probUmc? Tout ce qui, dans une langue ou fiimillc de UngueSt »^ peut se r^uîre ^ une forme plus simple ou plus primitive s'appelle racine. Au terme de Tanalyse de« langues de la famille aryenne ou de la famille sémitique, on trouve quatre ou cinq cents racines monosyllabiques comme éléments irréductibles et constitutifs. ar labourer, t aller, ad manger, <id donner, ^/i^t regarder, etc. Que sont eas racines? Deux thik>nès ont i'ié propoM!es : celle do lono* matopéc ou imitation des bruits naturels et celle de Tinterjection. Mais toutes deux sont en désaccord avec les résultats de la philologie comparée. Les racines ne sont en fait ni de» onomatopées ni des interjections. Le plus souvent, quand nous croyons découvrir dans tm mot une harmonie imitative, il sufllt de le suivre ju&qu*à

LE LANGAGE

ses origines pour s'apercevoir qu'il n'a pas été créé par l'imitation directe d'un bruit de la nature. 11 reste à chercher au problème une solution, moins simple en apparence, mais plus philosophique et qui seule semble conforme aux données de la linguistique. Deux facultés distinguent l'homme de l'animal : la parole et la généralisation. Or la philologie comparée, en réduisant le langage à des racines dont chacune exprime une idée générale, montre que parler et généraHser ne sont qu'un seul et unique fait envisagé sous deux faces différentes. Adam Smith dit que tous les noms à l'origine ont été individuels; Leibniz veut, au contraire, qu'ils aient été appellatifs ou généraux : tous deux ont raison en une certaine mesure. « Adam Smith aurait parfaitement raison de dire que le nom cavea ou caverna, lorsqu'il fut donné pour la première fois, s appliquoit a une caverne |xirticulii>re el /ut ensuite étemlu ii d*autre8 ca\*erfie8. Mais l.^ibniz ne serait paas moins fondé à «oulcnir que U première cavité n'aurait pu être a|>petéo eacta avant que ridée générale du creux côt été formée dans Tesprit et eût reçu son expriîssion phonétique cav. Telle C5t l'hietoire de toui leH subftt^nlifg. Ils ont tous exprimé originairement un seul des mmbrcur attriàuis qui appartiennent à un même objet, et cet attribut (que ce fût une qualité ou une action) était représenté nécessairement par une idéo gioérale. D^aboni le mot ainsi formé ne désignait que le seul et unique objet qui lavait suggéré; mais il ne pouvait manquer de s'étendre iwnwquc aussitôt A toute la clas*ic dont cet objet tk;ml>]ait faire partie. » (9* leçon.) Voici donc la marche que suit re«prit: nous commentons par connaître les idées générales (creux, dans rwcrwe) ; c'est grâce aux idées génémloB qu*cn second lieu nous connaissons et nommons les objets individuetss (raif-cai;0â) ; enlin, les objelx ainsi connus et nommée représentent des classOH entière», et leurs noms propres «e changent en noms appellatifs. l4t difficulté, dans Thypothè^ de Max Millier, c*6U de comprendre comment le son se relie ^ la pensée. Ouel rapport y a-t-il entre les mots et les idées, entre la racine gâ et l'action d'aller, |>ar exemple ? Nous ne voyoïu plus ici, comme danx la théorie de ronomatopée» ce qui a pu conduire r}K>mme de la pensée au signe qui fexprime. 1^ réponse de Max Miiller n*est ipi^ raflOrmation même de sa théorie. L'idée générale appelle et suggère le mot : c'est une loi primitive de Teeprit*

Lis qiMtrs ou diK| oettt* rMioe» qui nou4 rident, ofcèc rnnaljve U plv» miiMtieate, oomoie élémenU constituttU de* diir^rentcf ffemillMit^ Itngt^fs, ne sonl al <Im loterjeetloat ni dts onofDtUnpù^u Ce soot de* i^fnti ph^aUfi*

LE LANGAGE

ques produits par une puissance inhérente à l'esprit humain... Il y a dans le monde physique une loi presque universelle : tout ce qui est frappé résonne. Chaque substance rend un son particulier... L'homme rond aussi des sons. Dans son état primitif et parfait, il n'était pas seulement doué de la puissance de traduire ses perceptions par des onomatopées, ni, ainsi que le font les betes, d'exprimer ses sensations par des cris. 11 possédait en outre la faculté de donner une expression articulée aux conceptions do sa raison. Cette faculté, il ne 80 l'était pas donnée à lui-mômo. C'était un instinct, un instinct mental aussi irrésistible que tout autre. En tant qu'il a été produit par cet instinct, le langage appartient clairement au domaine de la nature. (9® leçon.)

La théorie de Max Millier peut se résumer en deux affirmations : j° le langage est un produit de la nature; ^^ l'homme parle par une sorte d'instinct, qui comprend et unit nécessairement deux démarches : la formation des idées générales, la création des mois pour les exprimer. Cette seconde thèse repose tout entière sur ce fait que l'analyse philologique ramène tout le matériel primitif d'une langue ou d'une famille de langues à quatre ou cinq cents racines abstraites et générales. Or M. Michel Bréal a démontré {Mélanges de mythologie et de linguistique , 1878) que ces racines ne peuvent être considérées comme les éléments constitutifs du premier langage : elles sont, au contraire, les résidus de substantifs antérieurs ; issues de noms concrets, elles ont pris un sens abstrait en passant par la forme du verbe. Les monosyllabes abstraits, qu'isole l'analyse comparative, ne peuvent donc rien nous apprendre sur la première langue parlée par les hommes,

E. Renan : le langai^e n*est pas une œuvre refl^ehie, mais une produetlon spontanée. — M. Meiian ne croit pas que l'homme ait débuté par dos idéiîs générah^s, vX (pic les premiers mots aient été des monosyllabe»; abstraits. Il donnt^ le plus grand rôle à l'onomatopée, h la métaphore onaingiquc, on maintenant d'ailleurs que la raison, sans avoir la conscience réfléchie d'elle-même, agissait dans la première création du langage. Il pense que la synthèse, la complexité, l'exubérance dcB forme», l'indétermination, l'extrême variété, la liberté sanK contrùle, durent constituer les traits distinctifs de la langue d«îs premiers hommes. Mais, comme Max Millier, il ne peut admettre que le langage ait été fait de sang-froid, de propos délibéré, à la suite de conventions €t de oontraU.

Si ht Iftn^iigo B>M plu$ un don du «lohon oi uno inT^otion tardive et mte^* Dli|iK, W 114 rt^te 4|u*«ù Mul parti à prtttdn» q>64 d'en ottrltMKr U cHttlou •ij V CmuII^ buisaiîiM i^tMBt •pouUm^OMBt cl dans leur eiMMoMt. te b«MUi d« nigttlflor «u dkkor» Me p«u»<o« ei •€« fmtknenU tûï nAlurtl à ThomoK :

tout ce qu'il pense, il l'exprime intérieurement et extérieurement. Rien non plus d'arbitraire dans l'emploi de l'articulation comme signe des idées. Ce n'est ni par une vue de convenance ou de commodité ni par imitation des animaux que l'homme a choisi la parole pour formuler et communiquer sa pensée, mais bien parce que la parole est chez lui naturelle, et quant j\ sa production organique et quant à. sa valeur expressive. Si on accorde, en effet, à l'animal l'originalité du cri, pourquoi refuser à l'homme l'originalité de la parole? (Orig. du langage, p. 90.)

L'homme est naturellement parlant, comme il est naturellement pensant; il est aussi peu philosophique d'assigner un commencement voulu au langage qu'à la pensée. C'est aux œuvres du génie, mieux encore aux vieux poèmes populaires, aux grandes épopées anonymes qu'il faut comparer le langage. L'action d'une famille, d'un individu, a pu être décisive en ces âges lointains; mais c'est qu'en cette famille, en cet individu, vivait l'esprit de tous.

Le véritable auteur dc« o^uttc^s »pontaB^» de la oontcieno», t*t*i la natlMre humaine ou, si l'on ainio mirux, lu c-tuM> ^tap^^ciira de la natitrc. A celte limite il devient indiff<'<rcnt d'atlrihii^r In «^AiiMHtéft Ukm Ott k rhocain^. Le spontané est à la fois dirin cl buinaia. Là C4t \e pOilkt de conclUatlon d'of 1nions incomplètes plutôt qQt coaXntàïctoirc^ (P. OL)

Le langage est donc une Oïuvrc humaine, mais impersonnelle; il est le développement de la pcnçcc, non rxpnîjision visible, o le produit vivant de tout Thomme intérieur. »• (Fr. Schlogcl.) C'est toujours il ridée de la vie qifil faut en revenir pour eomprctidre U naissance et le progr»^ç des langues. Un gertne es4 posé, renfermant en puifigancc tout ce que l'être «fû un jour; le germe se développe, les organes se emparent» les fonction*»* divisent; maiddans le germe était donnée la loi, impliquée la forme et le type de ceile évolution. De même «c ce nVal point par des juxtapofâtions 8ucce«- »ivcfi que se sont formés le» divers syst^mc^ de Inngxic*; «emlilable aux êtres vivants de la nature, le langage» dès sa première apparition, fut doué de toutes çcx partie* essentielle-... Le* languet doivent être comparées, non au crixtal qui se forme pwir agglomération autour d'un noyau, maia au germe qui se développe par *a force intime et par l'appel nécessaire de ses parties ». (P. iOO-lOI.) On peut dire en ce sens que chaque famille d'idiome? est c créée (l'un sfîul j(ît », qu'elle ci?l sortie du génie de chaque race sans oiïort comme sans tAtonnements. • Une intuition primitive révéla à chaque race la coupe générale de son discour» et le grand compromis qu'elle dut prendre une fois pour toutes avec » |)en«ée. o (P. ÎO.)

Thcorio physiologique de» .signes naturels :

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