TEMPS MODERNES
Réaction des Humanistes contre la scolastique. — Précurseurs de Bacon et de Descartes. — Dès le
xiv'' siècle Pétrarque (1304-1374) se plaignait en beau latin des subtilités de la scolastique et de la langue barbare qu'on parlait dans les écoles. De plus en plus on connaît et on lit^dans le texte les œuvres de Platon et de Gicéron, on s'éprend d'éloquence; si on ne crée pas une méthode nouvelle, on proteste du moins contre la logique « des barbares du Nord ». Laurent Valla (141o-146o) cherche à simplifier la logique [erat enim dialectica res brevis prorsuset facilis) qu'il rapproche de la rhétorique [dialecticus utitur nudo, ut sic loquar , syllogismo , orator autem vestito)^ en s'appuyant sur l'autorité de Gicéron et de Quintilien. Pierre de la Ramée (Ramus, 1515-1572) tente en France une réaction semblable. En même temps que de l'antiquité vient un soufïle de vie
et de liberté, que Fimprimerie permet de multiplier et de répandre les textes originaux, la Réforme détourne les esprits des controverses envenimées de la scolastique vers des problèmes nouveaux. Luther croit que la réforme de l'Église est liée à une réforme de la logique et de la philosophie : il veut affranchir les esprits de l'autorité d'Aristote comme de celle du pape. Credo quod impossibile sit Ecclesiam reformari, nisi fundltus canones, décrétâtes, scolashca theologia, philosophia, logica, ut nunc habentur, eradicentur et alia instituantur. {Epist., 1. 1, p. 64. Éd. de Wette.) En même temps nous trouvons des précurseurs de Descartes et de Bacon. Nicolas de Kuss (1401-1464), esprit profond et complexe, mêle l'étude de la nature à une sorte de théosophie pythagoricienne. Il est à la fois le prédécesseur de Copernic, de Leibniz (chaque chose est le miroir de l'univers) et de Descartes. Toute pensée, selon lui, est une mesure, et la science mathématique est le modèle de toutes les sciences: c'est l'idée maîtresse de Descartes. Il est vrai que, selon Nicolas de Kuss , la méthode mathématique ne peut encore donner qu'une connaissance symbolique. Léonard de Vinci (1452- 1519), Telesio (1508-1588), Gampanella, sans parler des savants qui renouvellent alors les sciences de la nature , sont les précurseurs de Bacon. Telesio veut que la connaissance se fonde sur l'expérience; l'entendement seul ne peut enfanter la vérité, et nos raisonnoments ne sont que des pressentiments qui restent h vérifier par les faits. Gampanella (1508-1639) développe les idées de Telesio. Après avoir fait la part de la foi, à laquelle répond la théologie, il ne reconnaît d'autre source de connaissance que la perception sensible : sentire est scire. 11 n'y a pas d'intellect actif, les principes de la science sont abstraits par les sens. L'entendement est une suite nécessaire de la mémoire et de l'imagination. Les notions générales ne sont que les restes, les résidus des perceptions sensibles. Ce n'est pas dans Aristote qu'il faut chercher la science de la nature, c'est dans la nature même. Comme toute connaissance dérive de l'expérience, toute science est histoire, revient à un récit de ce qui arrive, de ce dont nous avons fait l'expérience, soit en nous, soit hors de nous. Ainsi la doctrine de Gampanella contient comme une de ses parties un empirisme très conséquent.
Bacon : à une idée nouvelle de la science doit répondre une logique nouvelle. — En quel sens Bacon est nomînalîste , en quel sens péallste. — Théorie des natures simples. — Bacon donne aux idées
•de Telesio et de Campanella une précision et une ampleur qui justifient sa gloire. 11 oppose à la logique de l'École une logique nouvelle , et il intitule hardiment un de ses écrits : Novum Organum. <( De môme que la logique ordinaire, qui gouverne tout par le syllogismp, ne s'applique pas seulement aux sciences naturelles, mais à toutes les sciences sans exception, de même notre méthode, qui procède par Yinduction, les embrasse toutes. » [N. 0., § 127.) Si la logique change, c'est que la conception de la science est transformée. La logique syllogistique du moyen âge reposait sur cette idée d'Aristote, que la cause efficiente, la cause formelle et la cause finale coïncident. Quand on parlait du genre, des espèces, des différences, on se croyait au cœur de la réalité; quand on argumentait sur les rapports de ces abstraits, on croyait saisir les lois mêmes de la génération des choses. Comme il était d'ailleurs impossible, selon l'axiome de l'École, de produire les formes (animal — mortel — raisonnable), la science était pratiquement stérile. Bacon veut savoir pour agir. « La fin de la science que nous proposons n'est pas d'inventer des arguments mais des arts. » [De Bign. et Augm. Scient,, Prœamb.) Aussi ne veut-il pas qu'on se borne à constater les qualités des êtres; il veut qu'on connaisse les causes pour produire les effets. (TV. 0., l I", § 66.)
Préoccupé de faire une révolution dans la méthode et l'organisation des sciences, « de tracer pour l'entendement une route qui parte des sens et de l'expérience, » de ne jamais perdre de vue le particulier et les faits, Bacon ne peut attacher une grande importance aux controverses de l'École. Il reproche aux Scolastiques de s'appuyer sur des notions vulgaires, formées sans réflexion, de s'en remettre ainsi au langage fait par la foule et pour elle {idola fort). Il attaque la théorie des formes qui rend l'esprit paresseux et croit remédier à l'ignorance par un terme abstrait. Admettre « la réalité des genres et des espèces, des formes originelles, des qualités occultes et des vertus spécifiques », c'est non seulement prendre l'abstrait pour le réel, mais encore le composé pour le simple, c'est par suite arrêter le travail de la pensée, qui ne songe pas à pousser plus loin l'analyse. L'idée maîtresse de Bacon est, au contraire, qu'étant donnée une œuvre quelconque de la nature, il faut la décomposer en ses éléments pour pouvoir la reproduire à son gré : sa méthode, c'est l'analyse, pour arriver à la synthèse, par le moyen de l'expérience.
Ainsi Bacon est nominaliste en ce sens qu'il rejette la réalité des genres et des espèces. « A proprement parler il n'existe dans la
nature que des corps individuels, opérant par des actes purs et individuels ausssi. » {N. 0., II, 2.) Est-ce à dire qu'il conçoive la science à la façon de nos positivistes modernes? que la loi ne soit pour lui que l'expression d'un fait général et constant ? et qu'il borne la science à la recherche de ces lois ? Se représenter ainsi Bacon, c'est effacer les traits caractéristiques, pour ne garder qu'une image pâle et effacée. Ce que Bacon veut découvrir, ce n'est pas tant la suite constante des phénomènes que le moyen de produire à volonté les qualités^ les natures simples, dont l'assemblage constitue tout ce qui existe. Partant de cette idée il reprend le mot forme en lui donnant un sens nouveau.
« Créer une nature nouvelle dans un corps donné, ou bien produire des natures nouvelles et les y introduire, tel est le résultat et le but de .la puissance humaine... » {N. O., II, 1.) La forme d'une nature ou d'une propriété c est la condition essentielle de cette propriété, le principe d'où elle découle, la loi selon laquelle elle se produit. <c La forme d'une nature quelconque est telle que, cette forme étant supposée, la nature donnée s'ensuit infailliblement; par la môme raison cette forme est telle que dès qu'elle est ôtée d'un sujet, la nature donnée disparaît infailliblement. » (^^ 0., H, § 4.) Les formes spécifiques dont parlait l'Ecole, celle de l'homme, du lion par exemple, sont des formes complexes, dans lesquelles se mêlent et se croisent « les formes de la première classe, » c'est-à-dire les formes des natures simples qui par leurs combmaisons constituent toutes choses. « En cherchant la forme du lion, du chêne, de lor ou même celle de l'eau ou de l'air, on perdrait ses peines ; mais découvrir la forme de l'une ou l'autre des natures exprimées par ces mots : dense, rare, chaud, froid, pesant, léger, tangible, pneumatique, volatile, fixe, et autres semblables manières d'être, soit modifications de la matière, soit mouvements qui, semblables en cola aux lettres de l'alphabet, ne sont pas en si grand nombre qu'on pourrait le penser, et qui ne laissent pas néanmoins de constituer les essences, les formes do toutes les substances, et de leur servir de base, c'est à cela, à cela même que tendent tous nos efiorts. . {De Ihgn. et Augm. Scient., 1. Ill, 4.)
La pensée de Bacon est claire, si on se reporte à la définition de la forme. On ne saurait produire directement un lion, un chêne, de l'or, parce que ce sont là des composés de natures plus simples, de qualités élémentaires ; mais ces natures plus simples, dont le nombre est limité et qui se retrouvent en toutes choses, on peut découvrir leur forme, c'est-à-dire leurs conditions d'existence, et par là étendre indéfiniment la puissance humaine. En un mot. Bacon • croit pouvoir isoler les qualités des choses et, en combinant ces qualités, reproduire les choses elles-mêmes.
Qui connaît les formes et les procédés nécessaires et suffisants POur prn- • duire à volonté la couleur jaune, la grande pesanteur spécifique, la ductilité la fixité, la fluidité, la dissolubilité, etc., et connaît de plus la mamère de produire ces qualités à différents degrés, verra les moyens et prendra les mesure.
jiécessaires pour réunir toutes ces qualités dans tel ou tel corps, d'où s'ensuivra sa transformation en or. {De Dign. et Augm. Scient., III, 3.)
C'est une solution nouvelle du problème des alchimistes.
En tant qu'il reconnaît l'existence d'un nombre limité « de ces formes de la première classe » et qu'il les regarde comme constituant par leurs combinaisons l'essence de toutes les choses, on peut dire que Bacon professe une sorte de réalisme. Ces formes d'ailleurs ne sont pas immatérielles; au contraire, elles sont toutes liées à quelque détermination de la matière et c'est même ce qui permet de reproduire les natures dont elles sont la condition.
« Platon a bien vu, dans sa doctrine des idées, que les formes sont le. véritable objet de la science, quoiqu'il ait lui-même perdu tout le fruit de cette opinion si bien fondée, en envisageant et en s'efforcant d'embrasser des formes tout à fait immatérielles et non déterminées dans la matière. » {De Dign, et Augm. Scient., III, 4.) Mais ces formes n'en sont pas moins ce qu'il y a d'immuable, de vraiment universel dans la nature, et elles ne sont pas le pur résultat du hasard. « La recherche' des formes qui sont, quant à leur marche et à leur loi, éternelles et immuables, constitue la métaphysique » {N. 0., H, §9) : celle-ci n'est donc qu'une partie de la philosophie naturelle. « Nous devons dire que la manière d'opérer qui envisage les natures simples, môme dans un corps concret, procède d'après la considération de ce quHl y a d'éternel, d'immuable et d'universel dans la nature. » Bacon dit aussi ; « La physique ne suppose dans la nature que la simple existence, le mouvement et la nécessité naturelle; la métaphysique suppose de plus l'intention et Vidée. » {De Dign. et Augm, Scient., III, 4.) La métaphysique, qui a pour objet ce qu'il y a de plus stable et en un sens de plus réel dans la nature, est la première des sciences. « La science qui, sans contredit, tient le premier rang, c'est celle qui débarrasse l'entendement humain de la multiplicité des objets. Et quelle autre pourrait-ce être que la métaphysique, elle qui considère principalement les formes des choses, que nous, avons qualifiées ci-dessus de formes de la première classe, attendu que ces formes, quoiqu'en fort petit nombre, ne laissent pas de constituer par leurs proportions et leurs coordinations la variété des choses. » {De Dign, et Augm. Scietit., HI, 4.)
Ainsi Bacon est nominaliste en ce sens qu'il n'admet pas la réalité des genres, des espèces, de ce qu'au moyen âge on appelait les formes ; mais il est réaliste en ce sens qu'il admet un petit nombre de natures simples (dense, rare-, chaud, froid, etc.) hées selon certaines lois à telle ou telle modification de la matière, et qui se retrouvent comme éléments en toute essence complexe (or, chêne, lion, etc.). La fin de la science est celle que se proposaient les alchimistes : « pouvoir avec succès et à propos douer d'une nature nouvelle un corps donné ou le transformer dans un corps d'une autre espèce » [N. 0., II, § 7); le moyen, c'est de découvrir les formes, c'est-à-dire les conditions d'existence des natures simples. On voit que Bacon n'interrompt pas brusquement l'histoire, et qu'avec lui
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