M. Brochard, Mev. philosophique, 1881, t. II, p
ggg HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
lamrmation, sur la valeur et sur le sens des termes qu^^^^^^^ unis ou séparés dans la proposition ; aucun philosophe ne ^on^^^^^ à refuser à l'esprit le droit de nier ou d'affîrmer. L histoire de^ Jhlories du jugement nous montrera qu'il n'en a pas oujours éÏ ainsi. Les premiers philosophes qui ont ré^échi sur es conditions de la pensée s'accordent presque tous à ^ler la poss bilité d'unir un sujet à un prédicat. Socrate, Platon et A t^^^^^^ constituent la théorie du jugement. Mais pour Platon et Aristo^^^^ la logique est intimement liée à la métaphysique : la pensée umt les concepts dans le jugement, comme la nature unit les idées ou les /ormes dans l'Être. Après Aristote, avec les Stoïciens surtout, la scolastique commence : elle durera jusqu'à Bacon et De.cartes. Même après Bacon et Descartes, la logique reste cependan la logique d'Aristote, vidée de la métaphysique quelle impliquait selon son fondateur. De nos jours seulement on ne se contente plus de chercher un mode d'exposition plus clair, un symbolisme plus commode aux théories traditionnelles. Hamilton tente une véritable réforme de la logique formelle et par suite de la théorie de la proposition. Stuart Mill va plus loin, et reprenant les choses au point même où les avaient trouvées Platon et Aristote, rompan avec une tradition de vingt siècles, il soutient que la logique n est pas une science formelle, que la proposition ne porte pas sur des idées qui se contiennent et s'enveloppent, qu'elle porte sur les faits eux-mêmes, et qu'elle affirme seulement que tel groupe d attributs (homme) a toujours été trouvé avec tel autre attribut ou groupe d'attributs (mortel).
Les Sophistes s'accordent à nier la possibilité du îusement. - La possibilité du jugement a été le grand problème qui a dominé toute la philosophie grecque depuis les Sophistes jusqu'à Aristote. L'antithèse violente des écoles de Parménide et d'HéracUte montra que les spéculations de la physique impliquent certains rapports entre des concepts abstraits, tels que l'être et le devenir, l'un et le plusieurs. Par son développement même, la philosophie de physique devint dialectique; mais la dialectique fut d'abord toute négative. Tous les Sophistes sont d accord pour nier la possibilité du jugement.
. Tout est en mouvement, dit Protagoras, rien n'est, tout devient. Dans ce flux perpétuel des phénomènes, il ne peut y avoir quun mode de connaissance , la sensation. La sensation est un rapport entre l'organe des sens et l'objet externe. Le rapport change, si 1 un
LA THÉORIE DU JUGEMENT
des termes varie. Les choses ne sont donc pour chacun que ce qu elles lui paraissent, et elles lui apparaissent telles qu'elles doivent lui apparaître, étant donné son propre état. (Plat., T^éé^, 152 «.)
11 n'y a pas de science valable pour tous, il n'y a que des opinions toutes également justifiées. Il est impossible de contredire ou de réfuter quelqu'un ; car sur chaque objet deux opinions contraires et par suite deux jugements également vrais peuvent être formulés.
Gorgias résume sa doctrine en trois propositions célèbres : 1° il n'y a rien ; 2*» s'il y a quelque chose, ce quelque chose est inconnaissable ; 3° à supposer même que ce quelque chose soit connaissable, il n'est pas communicable parle discours. L'argument direct de Gorgias contre la possibilité du jugement se ramène à ces termes : pour qu'une vérité fût commune h tous les hommes, il faudrait qu'une même idée piU être présente à tous les esprits ; mais comment une seule et même idée serait-elle en plusieurs esprits ? Ainsi l'unité abstraite d'un concept semble à Gorgias inconciliable avec la pluralité des esprits qui le pensent. (Sext. Emp., Adv. Math., YII, 83 sq.) Tout est vrai, disait Protagoras ; rien n'est vrai, dit Gorgias. Les deux thèses sont équivalentes, car dans les deux cas raffirmalion ne porte que sur ce qui apparaît à l'individu, et ne peut être ni réfutée ni contredite.
Cette indifTérence et cette égalité de toutes les opinions est la thèse générale des Sophistes. Mais contre la possibiUté du jugement, l'argument alors répandu jusqu'à la banalité est tiré de l'opposition de l'un et du plusieurs. Le jugement consiste à atïirmer un attribut dans un sujet, mais si le sujet est en même temps l'attribut, il est à la fois un et plusieurs. Plus encore est-il impossible d'affîrmer à la fois d'un même sujet plusieurs prédicats. Platon dans le Philèbe nous montre quel rôle avait pris dans les discussions cette antithèse de l'un et de plusieurs, quel abus en avaient fait les Sophistes et combien l'esprit grec s'était plu à ces subtilités.
« Socrate. C'est une chose étrange à dire que plusieurs sont un, et qu'un est plusieurs,* et il est aisé d'embarrasser quiconque en cela soutient le pour on le contre. — Protarque. As-tu en vue ici ce qu'on dit que moi, Protarque, étant un par nature je suis en môme temps plusieurs, quand on soutient qu il y a plusieurs moi contraires les uns aux autres, tout à la.fois grand et petit, lourd et léger, et mille autres choses semblables? — Socrate. Tu viens de dire sur un et plusieurs une de ces merveilles qui sont devenues banales (o£OT,{X£U{X£va). ,. (14 c.) Un peu plus loin (15 d) Platon nous montre avec quelle ardeur se jette dans la discussion le jeune homme qui vient de découvrir ce rapport de l un et de plusieurs, qui est le fond et comme l'âme de tout discours. « 11 se plaît à s'embarrasser lui-même, résolvant l'unité dans la pluralité, ramenant le plusieurs à l'un ; il s'attaque à tous ceux qu'il rencontre, jeunes ou vieux, il n 6-
parsne ni son père, ni sa mère, et il n'épargnerait pas même les barbares, si seulement il trouvait un interprète. » Aristote ici conflrme PI aton ; es philosophes qui vinrent après les anciens (ol UTrepoi tcov ip/aiojv : Heraclite a été nommé plus haut) furent troublés (èBopugoûvro) par la difiiculté de comprendre comment Tun et le plusieurs peuvent être la même chose. {Phys., 1, 2.) Pour échapper à cette difficulté, Lycophron, disciple de Gorgias, voulait q^ on supprimât le verbe est dans les jugements, qu'on dit, par exemple, Socrate blanc (Sa>xpiT7^ç Xeux6^) et non Socrate est blanc. En eflet, la copule est supprimée, le prédicat n'est plus une addition à l'être un du sujet iôvxoç Trpoaewv, Simpl., ad Phvs fol 20 a). Allant jusqu'au bout de cette thèse, les Sophistes distmguaient d'une part l'être de Socrate qui répond à l'un (ëv), de l'autre Socrate avec l'ensemble des attributs qui en font un être concret et ^"dividuel icoUa) Tcdxepov ô StoxpixT^? xal t6 Eoi^pixet slvoti Taôx6 •?. ou ; (Alexand., ad. Métaphys.), et ils se plaisaient à montrer qu'il est à la fois impossible et nécessaire d'identifier les deux termes : impossible, car l'un et le plusieurs répugnent; nécessaire, car autrement Socrate serait autre que lui-même.
Socrate, par sa théorie du concept, rétablît la possibilité du jugement. — Les demî-Socratiques reviennent à la théorie des Sophistes. — Antisthène, Euelide de liégare. — Tout l'art des Sophistes se réduisait à prendre les mots pour des concepts bien définis, et à donner à ces concepts, reçus tout faits du langage, une valeur absolue, qui les opposait l'un à l'autre. Ainsi il devenait impossible d'établir aucune relation entre les idées ; on ne pouvait rien affirmer de rien, la contradiction de l'un et du plusieurs supprimait le jugement. Socrate refuse de prendre les mots pour les idées; pour lui, la formation des concepts est la fin même de la science. Sa méthode est l'induction. C'est donc par l'analyse des faits particuliers que Socrate détermine les caractères communs que résume l'idée générale. Dès lors il n est plus tenté d'opposer l'unité du concept à la pluralité des phénomènes dont il est extrait, ni l'unité du sujet à la diversité des attributs qu'il comprend : il saisit les sujets et les prédicats dans leurs rapports. Le concept n'est-il pas l'un dans le plusieurs? De même que les concepts sont en rapport avec la réalité sensible, qu'ils rendent inteUigible, de même ils ne sont plus isolés les uns des autres : la philosophie consiste à les saisir dans leurs relations mutuelles : StaXi^^tv xaxà y^v^i. En reconnaissant la subordination des concepts, leurs rapports réciproques, la possibilité de diviser les genres en espèces, de ramener les espèces au genre, de passer ainsi d'un à plusieurs, de plusieurs h un, Socrate rétabht la circulation entre les idées et rend à la pensée logique le mouvement et la vie. Socrate n'a pas fait une théorie du jugement, mais toute sa théorie du concept implique la valeur et la légitimité de cet acte
primordial de la pensée.
LA THÉORIE DU JUGEMENT
On ne peut pas dire que Socrate ait vaincu la sophistique. C'est une chose remarquable qu'à l'exception de l'école platonicienne toutes les écoles sorties de son enseignement, pour des raisons diverses, nient la possibilité du jugement. Suivant les Cyrénaïques (Aristippe), nous avons bien conscience de nos sensations, du doux, de l'amer; mais que l'objet qui cause ces sensations soit doux ou amer, c'est ce que nous ne pouvons savoir. Nous ne connaissons pas plus les sensations dos autres hommes que les objets. Quand deux hommes disent qu'ils ont éprouvé les mêmes sensations, ils disent ce qu'ils ignorent. Ainsi il n'y a de généralité ni dans les choses, ni même dans les sensations, il n'y a de généralité que dans les mots.
Les hommes n'ont pas de critérium commun, mais ils ont établi des mots généraux pour les jugements ; tous appellent en commun quelque chose blanc et doux, mais ils n'ont pas en commun quelque chose de blanc et de doux: (uoivôv Si XL Xeuxôv -^ yXuxù oùx è'xouaLv), car chacun ne saisit que son propre état, (Sext. Emp., adv. Math., Vil, 195.)
Le jugement unit donc des mots généraux, auxquels rien ne répond ni dans la réalité ni dans la pensée.
Antisthène, fondateur de l'École cynique, a été le disciple de Gorgias avant d'être le disciple de Socrate, et il n a pas oublié son premier maître. Il pousse à Textrême le nominahsme. Rien dans la réalité ne répond au général. Le réel, c'est ce qui ne peut être désigné que par un nom propre irréductible, ce qui ne peut jamais être attribut, en un mot c'est l'individuel. Il n'y a donc pas de concepts, pas de définitions. On ne peut désigner chaque chose que par le terme qui lui est propre, Tqp o\y,tit^ Xo^tp, on ne peut dire qu'une chose d'une chose, èv ècp' Ivo;. (Ar., Met., 1024 b, 33.) S'il en est ainsi, on n'a pas le droit d'attribuer à un sujet un prédicat di!Vérent de ce sujet, on n'a pas le droit de dire : l'homme est bon, mais seulement l'homme est homme, le bon est bon. (Plat., Soph., 251 b.) Avec le jugement disparaissent l'erreur et la contradiction.
Tout discours est vr^^i, car celui qui parle dit quelque chose, ô yàp >.c'ywv ti Xévet, mais celui qui dit quelque chose dit ce qui est. et celui qui dit ce qui c^t dit vrai, ô Si x6 ôv >.£Ya)v iXt^^zùti. (Proclus, in Crat., 37.) Pour que deux hommes se contredisent il faut qu'ils disent des choses différentes sur quelque chose, mais il n'est pas possible que des discours différents se rapportent à une même chose, puisqu'il n'y a qu'un terme qui soit propre à chaque chose (Tw Iva Tôv oIxsTov kxicxou elvat); et, en effet, il n'y a qu'un terme pour un être et celui qui le prononce parle seul de cet être, en sorte que si les deux adversaires parlaient de la même chose, ils diraient la même chose (car il ny a qu'un discours pour chaque chose, et; r^P ^ ^«pl évô; Xdyo;) ; mais s'ils disaient
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la même chose, ils ne se contrediraient pas, et s'ils disaient des choses contrai^ercest qu'ils ne parleraient pas de la môme chose. (Alex. Aphrod., In Metaph.)
Ainsi, pour Antisthène, les termes généraux eux-mêmes, dans l'esprit de celui qui parle, n'ont qu'un sens individuel : quand on se contredit, on ne parle pas de la même chose. C'est la négation de toute science et de toute pensée. (Plat., Euthyd., 285 e.)
Le réalisme des Mégariques (Euclide) a les mêmes conséquences pour la théorie du jugement que le nominalisme des Cyniques. Euclide combine les idées de Parménide et de Socrate : l'Etre est immuable, mais il se compose d'une pluralité de concepts rationnels incorporels'(vor,Tà xal àcrwixaxa eror,), sans action, sans passion, sans aucun rapport entre eux. Dès lors tout jugement est impossible. D'abord on n'a pas le droit d'attribuer un concept gênerai à un être particulier, puisque ce concept désigne une réalité qm diffère des choses particulières et n'existe pas comme elles depuis un temps limité. (D. L., 11, H9.) « Celui qui parle de l'homme ne parle d'aucun homme. » Il est donc illégitime de dire : Socrate est homme. En second lieu, il ne peut y avoir de sujet un possédant plusieurs attributs; en effet, si les concepts ont une existence distincte, incommunicable, il y a autant d'êtres distincts dans le sujet qu'il possède d'attributs, et sa prétendue unité est purement fictive.
A des concepts différents, répondent des réalités différentes et les réalités différentes sont séparées les unes des autres ; chaque chose est donc séparée d'elle-même (aOxov aCxoû xsxa>p..ajx3vov âxaaxov) ; en effet le concept de Socrate musicien étant différent du concept de Socrate blanc, Socrate est sépare d avec lui-même : à).).o;).ôyo; Se^vcpiTOu; îxoucr'.^coû, àUo; v^^-^oaTou^su^ou. (Simpl., ad. Phys., fol. 26, a.)
11 est impossible d'atteindre l'être un, individuel, qui serait le sujet de la proposition : il n'est pas plus permis de rapprocher deux idées générales, deux concepts.
Si on affirme le courir (t6 Tpi/s-.v) du cheval ou la bonté de l'homme Stilpon nie que ce qui est affirmé soit la même chose que le sujet dont on 1 alhrme ; la définition de l'homme, par exemple, est autre que celle^du bien ; de même le u être cheval » diffère du « être courant » (t6 'î-rov s-.vai xou ^F/o^-^» s'-^^oca-^speiv) ; car nous n'en donnons pas la même définition; de là 1 erreur de ceux qui affirment une chose d'une autre. Car si le bien est la même chose que l'homme, et le courir la môme chose que le cheval, comment pouv-ons-nous affirmer le bien de la nourriture, du remède, et le courir du lion et du chien, et si les deux termes diffèrent, de quel droit disons-nous que 1 homme est bon, et que le cheval est courant? (Plutarq., advers. Cotot., 23.)
Ainsi le jugement est trois fois impossible : 1° on ne peut affir-
LA THÉORIE DU JUGEMENT
mer d'un être individuel un concept général; 2° on ne peut pas même former la conception d'un sujet comprenant plusieurs attributs dans son unité ; 3*» le rapprochement des idées générales entre •elles n'est pas plus possible que celui du général et du particulier.
Platon par sa théorie des idées veut rétablir la possibilité du jugement : i^^il^ç eiSwv. — Pour bien entendre ce qu'a voulu Platon, il faut le replacer dans le milieu intellectuel où il a vécu. Socrate, en étudiant la formation des concepts, avait montré par une sorte d'expérience directe les rapports qui les unissent entre eux et aux êtres individuels. Mais c'était démontrer la possibilité du jugement, comme on démontre la possibilité du mouvement en marchant. Il avait procédé par l'exemple, il n'avait pas opposé à la théorie des Sophistes une théorie nouvelle. Tous ses disciples, tousles contemporains de Platon, reprennent les négations de la sophistique. Pour achever l'œuvre de son maître, Platon s'efforce de donner une théorie de la réalité, de l'objet de la science, <]ui permette l'exercice de la pensée. Il admet avec Socrate et les Mégariques que l'objet de la science est le général (xo xaOoXou), le concept; avec tous les Grecs que l'objet de la science est la réahté même. De là cette théorie des idées qui nous surprend et qui n'est que la conséquence nécessaire du mouvement de la pensée hellénique. La théorie des idées est à la fois logique et méUphysique : l'idée est le réel parce qu'elle est le vrai. A ce titre, on ne saurait trop le redire, l'idéalisme de Platon est une suite de la réforme de Socrate, et, comme celle-ci, une réaction du sens commun contre la
sophistique.
Il n'y a de discours possible que par l'union des concepts : 8ià
TV àXXTiXtuv Tâ)v eiSwv (TjjxTrXoxrjv 6 Xo-^o; y^y^^^^ ^'F^* {^oph., 259 e,)
Mais la pensée elle-même est une sorte de discours intérieur.
Pensée et discours (ôtdtvoia, 'kàyo^), c'est la naême chose, avec cette dififérence que le dialogue intérieur de l'âme avec elle-même et sans la voix (ô «vrô; Tn; «J/ux-nç Tcpôç auxV SidtXoyo; àvEu (pwvriç Yfp/dixevoç) s'appelle pensée (Stavota), tandis que ce qui vient de la pensée par la bouche avec des sons articulés s'appelle discours... {Soph,, 263.) J'entends par pensée (Stavoeioeai) un discours que l'âme s'adresse à elle-même sur les objets qu'elle considère, interrogeant «t répondant, affirmant et niant. {Théét., 189 e.)
Ainsi la pensée, comme le discours, qui n'en est que Texpression, revient à unir les concepts, à affirmer ou à nier, en un mot, à juger. Quelles sont donc les conditions qui rendent le jugement possible ? Si l'on soutient avec Protagoras que tout se mêle, que tout convient
à tout : Tiavx'àXXTÎXoK ôjvajAiv titi^ èiiixoivwvîa; (Soph,, 252 û?), le moU-
J. HiST. DE LA PHIL. '^
vement est en repos, le repos est en mouvement, les contraires sont identiques ; il n'y a ni erreur ni vérité. Cette manie de tout séparer et de tout confondre annonce un esprit étranger aux Muses et à la philosophie. {Sophiste.) Pour que le jugement soit possible , deux conditions sont nécessaires : 4° il faut que dans le flux des phénomènes il soit possible à la pensée de saisir une réalité fixe, permanente, présente aux individus et aux faits qui passent; S» il faut qu^entre ces éléments fixes des relations s'établissent que la pensée puisse découvrir. >Les Mégariques ont reconnu fexistence de concepts généraux qui demeurent quand tout s'écoule ; mais en isolant ces concepts, en ne leur laissant aucun rapport entre eux ni avec les individus, ils ont arrêté le mouvement de la pensée et supprimé le discours, puisqu'on ne peut rien dire de rien. Platon maintient, avec les Mégariques, l'existence d'un monde d'idées, de réalités permanentes et intelligibles ; mais, au lieu de les isoler, il fait de toutes choses le résultat de leur union et de leur mélange. Ce qui a manqué aux Mégariques, c'est la i>.ib^ sI8cov, la mixtion des idées, qui rend la pensée possible. Une proposition est la (xfÇt; d'un prédicat et d'un sujet. L'être n'est pas la confusion, l'universel chaos, tout n'est pas vrai de tout ; maison ne peut pas admettre davantage que rien ne soit vrai de rien ; il ne reste qu'une hypothèse : il y a entre les idées des rapports de convenance et de disconvenance. {Soph., 253 sq.) Dès lors le jugement et le discours sont possibles, comme l'erreur et la vérité.
Les Sophistes se plaisent à séparer l'un et le plusieurs : tout discours consiste au contraire dans leur union.
L'un et le plusieurs ramenés à l'identité par le discours (xaùxôv sv ksI iro^Xi ÙTo >.6ywv rtrv6aeva), voilà ce qui se retrouve partout, dans tout ce qui se dit, touiours, autrefois comme aujourd'hui ; et cela ne cessera jamais et n'a jamais commencé ; mais c'est, à ce qu'il me semble, la condition immortelle et toujours jeune de nos discours. [Philèbe., 15 d.)
Dans la pluralité des individus, par une participation assez mystérieuse, se retrouve l'unité du concept. Nous pouvons donc affirmer d'un individu un concept général, de Socrate, par exemple, le concept d'homme. De même les concepts généraux s'unissent entre eux. Sans doute une idée ne peut devenir à elle-même son contraire ; mais ce n'est pas à dire que des genres diff'érents ne puis- -sent participer les uns des autres et se pénétrer par une communication tout intime. Ainsi rien n'empêche qu'une essence ne reçoive de sa communication avec d'autres essences mille déterminations nouvelles, pourvu qu'elles ne détruisent pas son essence propre.
LA THÉORIE DU JUGEMENT
Nous appelons l'homme de noms multiples, lui attribuant les couleurs, les formes, les grandeurs, les vertus et les vices ; relativement à toutes ces qualités et à mille autres, nous ne disons pas seulement que l'homme est, mais encore qu'il est bon, et une infinité d'autres attributs ; de la même manière pour les autres choses, les ayant posées comme unes (sv sxaaxov 0ico8é|xsvot), nous les disons plusieurs et les appelons de noms multiples. {Soph,, 251 a.)
Le discours consiste essentiellement dans cette union des concepts. Juger, c'est affirmer un prédicat d'un sujet.
Platon distingue dans le langage humain 'rà aveu (jo|i.7rXoxf^<; Xe^ojj-iva, ce qui désigne sans unir; ce ne sont là encore que les élé'ments du discours; et xà xaxà auuLitXoxYjv X£YO[Aiva, l'union des termes : c'est là vraiment le discours, expression du jugement.
C'est l'union des mots qui est l'essence du discours : ôvojxaxwv a*j|XTtXoxT,v \6yov oùatav. {Théét,, 202 b...) Le discours est la synthèse des noms et des verbes ; (jûvOeai; ovojxdttwv xal p7^|iiTwv. {Crat., 431 c.) Pour les verbes comme paSfÇsi, Tpéy £t, xa6sû5e:, et autres qui désignent des actions, si quelqu'un les prononce de suite, il ne fait en aucune façon un discours ; de même quand quelqu'un dit : lion, cerf, cheval, et prononce tous les noms de ceux qui font les actions, cette suite de noms ne constitue aucun discours ; car les mots prononcés dans ces deux cas n'expriment encore ni une action, ni un repos, ni une existence, ni une non-existence, avant qu'on unisse les noms aux verbes. {Soph., 262 b, c.)
L'union des termes fait le discours, parce que l'union des idées fait la pensée et leur mélange la réalité. Le jugement pose un rapport de convenance ou de disconvenance entre deux idées; il affirme quelque chose qui est, a été, ou doit être ; quand il exprime la réahté telle qu'elle est, il est vrai ; dans le cas contraire, il est faux.
Arîstote : nature du jugement ; éléments de la proposition. — Qualité, quantité, modalité des jugements. — Opposition et conversion des propositions. — Pas plus que Platon, son maître, Aristote ne fait de la logique une science exclusivement formelle, indifïérente à la réalité. Le concept n'est pas une pure abstraction de l'esprit; bien formé il répond à l'essence des choses. Sans doute il n'existe pas en dehors de l'individu, mais il exprime ce qu'il y a dans findividu de plus réel, la forme, l'acte, ce qui détermine la matière, laquelle au contraire par elle-même n'est rien de défini. Le jugement, qui exprime les rapports des concepts entre eux et leur rapport aux individus, n'est, pas plus que les concepts eux-mêmes, étranger à ce qui est. Le jugement est rendu possible parla nature de fêtre: en premier lieu le général est réalisé dans l'individuel, et par suite en peut être affirmé : Socrate est homme ; en second lieu, il y a des degrés
de Kénéralilé ; certaines formes sont à d'antres formes comme une mXe : la pensée suppose la vie, l'homme l'animal. La logique d'Aristote est donc en intime rapport avec sa métaphysique, avec sa théorie de l'être, de la puissance et de l'acte et c est par un excès d'analyse que ses successeurs l'en ont détachée.
Aristote reprend d'abord ce qu'avait dit Platon. Les concepts isolés ne font encore aucun discours, ils ne sont n. vrais n. faux.
si on n'y ''J''"»^ ?/' "f,"^.^" .'" ,"°,6 «12.) Le jugement, à^iyav^t,, Xi^o, i^«à un t^P' .^°°f „ 'f;JSs'qui impliqie emur ou vérité : .ôve.,.; vo^^i-
pour caractéristique l'affirmation ou la négation.
Le type du jugement est donc, pour .Vristote, le jugement catégorique. Les éléments de la proposition sont le substantif (ovoix,) et le verbe [énH : le verbe comprend, outre la copule, 1 attribut. Le discours (Ut"^) est ainsi l'union d'un sujet et d'un attribut. Le jugement est vrai quand la pensée exprimée par le langage affîrme ce qui est, faux dans le cas contraire.
1 a science a pour mesure ce qui est su : i; èsiaxT.iiTi ji£Tpeït»t tû, in,rnx& La ™«.» P°"/^t ,„ aucune façon le discours vrai qui est cause de l'ex.ste^e de la chos^ c'est au contraire la chose qui semble la cause de la v&ité du discours crie dUcours est dit vrai ou faux selon l'existence de la chose fcaS e ^0. c'iii qui juge divisé ce qui est divisé, uni ce qui e J^"-- dit vr^ cel.7,ui pense autrement que les choses ne sont se trompe. {Met., IX. 10, 2.)
La première division des jugements simples se fait du point de vue de ce qu'on a appelé leur qualité. Comme le jugement se rapporte à l'existence ou à la non-existence, il y a des jugements afflrmatiXs (v«Tà<f«»t<) ou catégoriques (irpixaa.« xaxr.Tfoptx^i), et des jugements négatifs (ài:ô<faat,-) {de Interpr., ch. v) ou privatifs (upox«a.« «rtepvixii), I^Analyt. prior., ch. n).
L'affirmation pose l'existence d'une chose par rapport à une autre la négJ^^rZ-e^stence d'une chose par rapport à une autre : »«^?«"; '»?»
ttrpr., e. 6.)
Aristote admet des formes particulières du jugement, où la
LA THÉORIE DU JUGEMENT
sss
négation porte soit sur le sujet, soit sur l'attribut, soit sur l'un et
l'autre.
n est amené ainsi à ajouter aux propositions: 5«iv Svôpuit»;, où» J«tv Svepcxoç, les propositions suivantes formées du même sujet et du même verbe, mais où la négation tombe sur le sujet : latcv oùx-ivep^ro; oux l«.v oux-av6pj.xo;; et dans les cas où l'attribut est distingué du verbe ot»v oà t4 s^t rpixov
«to; oili^p^^U {de Interpr., ch. x). Aristote reconnaît d'ailleurs que ou«îvep:iro; n'es pas un vrai nom, que oôy. ôrtaCvst n'est pas "■! "<" r^^^»; • ' appelle les mots de ce genre ôvoyia àipcTCOv, p^iir» àôpiaxov, nom, verbe indéflm.
Mais est-on autorisé à considérer non-homme, tout ce qui n'est pas homme, comme un sujet véritable, et y a-t-il à cela grand intérêt ?
Du point de vue de la quantité, Aristote distingue les j«gf.n.e>its qui serapportent à une pluralité et ceux qui se rapportent à un mdividu. >,4t» *-
Wo; L T(Sv x«9<i5;ou, K.XXCa; 3i tû.v xa9'ïx.«ov {de Interpr.. "<) 1» P^»mière classe se divise elle-même en jugements généraux et J"f "^^tf P?™ culiers. Donc trois espèces de jugements : jugements généraux par»^^ individuels. (De /n<^pr., vu.) Les jugements généraux sont ^p-'^j^ <»""*". çon générale sur des choses générales (Jrl xdv ^f-'^'>\^^\?^^'^l''*^^^l exemple : tout homme est mortel; les jugements Particuliers (^;nép«,«^* ,.lpo;) sont énoncés sur des choses générales, mais non d une façon général . ij. Tûv xoteôXou (liv [1^ xiBiXou 5è àito?«ivovTat {Anal, pr., I, 1, 2). ««"]»«• quelques hommes sont justes. Dans les deux cas, le sujet est une idéegén&- ?ale « qui par nature est affirmée de plusieurs »; mais dans 1" J"»"?^»*/' cénéraSx le prédicat est affirmé du sujet selon toute son extension (x=.6oXto), dans les jugements particuUers le prédicat n'est affirmé que d'une partie du sujet (xaxà ^ipi5;). {De Interpr., vu.)
Dans les Analytiques il n'est pas question des jugements individuels; mais en revanche il est question de jugements indéfinis, dont on ne trouve plus trace dans le de Interpretatione {v:s?\ 'Epti^ve!*;). Les jugements indéfinis sont ceux dont la quantité n'est pas déterminée. {Anal, pr., I, 1. 24, a 16 : «pixacrt; ii xae^ou, ^ h r-P". 1 àStiptoToç.) En réalité ils ne forment pas une classe à part, la quantité est sous-entendue quand elle n'est pas expressément énoncée. Les exemples que donne Aristote : « les contraires sont l'objet d une même science, le plaisir n'est pas un bien, » sont, au point de vue logique, des propositions universelles.
La division des jugements selon leur modalité en assertoriques, apodictiques et problématiques, a aussi son origine dans la logique d'Aristote. Toute proposition, dit-il, porte sur ce qui est réel, nécessaire ou possible : iti<r« «pixaa!; lat.v t, Toù 6,:i?x^iv f; xo^. sÇ av«r xTi< 6i.«pxe« ti xoO ivSix^oÔac 6«à?x"v. {An. pr., I, 2.) Cette division, pour Aristote, ne se rapporte pas au degré de certitude subjec-
tive, à la manière dont on affirme, mais aux rapports objectifs des choses. Le possible (to evor/ouivov — ouvaTov) ne comprend pas tout ce qui peut être, mais seulement ce qui s'oppose au nécessaire, ce qui peut tout aussi bien ne pas être qu'être. « Toutes les choses qui sont dites possibles, leur contraire aussi est possible : 6'aa Y^o xaxà 10 ouvajôat "ki-^t-zoLi, TauTov etci ojvaxov Tavavxta. »
{Met., yiih 9.)
Avec un même sujet et un même attribut, on peut former des propositions qui s'opposent, àvTr/£i|x£va , àvTtx£7(j6a'. 11 y a plusieurs espèces d'opposition,
A toute affirmation on peut opposer une négation ; deux propositions dont l'une nie précisément ce que l'autre affirme sont contradictoires (àvxtcpaffi; — àvTiœaTtxa); àvxixeTaôai). De deux contradictoires Tune est nécessairement vraie, l'autre fausse, et il n'y a pas d'intermédiaires possibles, àvTtcpaaiç ôè àvxîeeai; ■f,<: oôx laxi {AExa^ù xaÔ'auxTiv {Anal.post., I, 2) : Traç èaxiv àveptoicoç ôtxato?, où Tcii èaxtv avôpw-rroç oixaio;. Cette règle, que de deux propositions qui s'excluent l'une est nécessairement vraie , l'autre fausse, est soumise à une exception. Les actes qui dépendent du libre arbitre de l'homme sont des futurs contingents : il est donc impossible , au moment où l'on parle , d'affirmer que déjà l'une des deux alternatives , dont la réalisation dépend du choix de la volonté, est vraie, et l'autre fausse. Cette distinction d'Aristote souleva dans les écoles de l'antiquité des discussions sans fin. (Voir Problème du libre arbitre.) Les propositions universelles , opposées par la qualité, sont des propositions contraires : xî; èdxtv àvôpwTro; 8ixaio*; , oùSslç Èax'.v àvepwTcoç Stxaioç, tout homme est juste, aucun homme n'est juste (fi évavxîa iit^cpavffiç-èvavxîw; àvxtxer<i6âf.). Les contraires n'excluent pas un troisième cas possible , elles peuvent être fausses en même temps. Aristote distingue encore des propositions qui s'opposent seulement dans les mots et non réellement, xaxà xf.v Xé^tv àvxixer<T6at {idvov, ce sont les particulières de qualité contraire : quelque homme est juste, quelque homme n'est pas juste. Il est clair qu'il n'y a pas entre ces deux jugements d'opposition réelle. On peut représenter cette théorie des oppositions {de Interpr. vn) par une figure schématique :
LA THÉORIE DU JUGEMENT