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CHAPITRE II

Qu'est-ce que la psychologie? quel est son objet? est-elle la science de l'âme et de ses facultés ? ou la science des phénomènes de conscience ? ou l'étude des phénomènes nerveux accompagnés de conscience ? Ces définitions, qui ne s'opposent peut-être pas autant qu'il le semble d'abord, hnpliquent du moins l'existence d'une science distincte de l'esprit humain. Sur ce point il semble que l'accord soit fait. L'histoire nous montrera que le problème psychologique s'est séparé assez tard de l'ensemble des autres problèmes philosophiques*. Peut-être aussi nous avertira- 1 -elle que tout n'était pas illusion dans le premier effort des hommes pour saisir les phénomènes dans leurs mutuels rapports. Qu'on le veuille ou non, les choses se tiennent; le monde et l'homme, l'esprit et le corps, le sujet et l'objet, ce que nous pensons et la pensée qui le pense sont les pièces d'un même tout. La psychologie peut se séparer de la métaphysique, s'établir au milieu des phénomènes, refuser d'en sortir ; la métaphysique ne pourra jamais se désintéresser de l'étude de l'esprit, qui est son centre de perspective.

De Thaïes à Socratc, Fesprit d'abord tout occupé des choses, revient peu à peu vers luimême* — La philosophie anté-socratique est une philosophie de la nature. L'esprit se livre aux idées que lui suggèrent les impressions sensibles, il est tout au monde qui l'entoure, il ne songe pas

1. Le mot psychologie est d'origine récente. Dans l'antiquité, l'étude de l'âme fait partie de la philosophie de la nature. Au moyen âge, la science des esprits s'appelle la pneumatologie : elle comprend l'étude de

Dieu, des anges, de l'homme, de l'animal même en tant qu'il participe à l'intelligence. Le moi psychologie apparaît en Allemagne à la fin du XVI* siècle : la psychologie des anges était maintenue à c6té de celle des hommes.

à s'observer lui-même. L'expérience de la mort avait depuis longtemps amené les hommes à distinguer l'âme du corps. Mais l'âme n'était qu'un souffle, un air subtil et vivifiant qui s'échappait du cadavre par la bouche ou par les blessures ouvertes. (Homère, Iliade, XVI, 505, 856; XXII, 362.) Les premiers philosophes ne dépassent guère ce point de vue. La distinction du corporel et de l'incorporel, de l'étendu et de l'inétendu leur manque. Ni le nombre des Pythagoriciens ni Vunité des Eléates ne sont des essences spirituelles. Le nombre et l'être sont la substance des corps, la matière dont ils sont faits. Il n'y a aucune raison de créer une science de l'esprit.

Pour que la psychologie pût naître, il fallait que le monde ne s'imposât plus exclusivement à l'attention de l'homme, que l'esprit fût ramené des choses vers lui-même. De Thaïes aux Sophistes nous suivons ce progrès vers la réflexion subjective. Dans l'art, à l'épopée succède la poésie lyrique, puis le drame. Le drame est d'abord la tragédie épique et plastique d'Eschyle, puis la tragédie réfléchie, rehgieuse et morale de Sophocle, enfin la tragédie psychologique, disputeuse, raffinée d'Euripide. En politique, la démocratie mobile agitée, fondée sur la libre discussion, succède à l'aristocratie qui vit de traditions. En philosophie, Heraclite, les Pythagoriciens, les Éléates, les Atomistes, s'accordent à affirmer que les sens ne nous font pas connaître la véritable nature des choses, ce qui appelait une critique de l'esprit et de ses pouvoirs de connaître. Anaxagore distingue enfin l'intelligence de la matière. Pour faire sortir rharmonie du chaos, il faut l'intervention d'une puissance ordonnatrice et motrice. Cette puissance ne peut être que l'intelligence (voûç), substance simple, toute-puissante, omnisciente : oxoTa £>£XXev

e<y£(T6at xaî oxoTa ^jv xai àatra vûv ï<rti xai ôxota ïrrzoLi Ttiv-ca oisxodjxr.as voo;.

(Anax., fr. 8.) Le voù; semble n'être encore, pour Anaxagore, qu'une force de la nature; mais le rôle donné à l'intelligence, dont' l'idée est empruntée à la conscience humaine, préparait la philosophie de Socrate. Pour les Sophistes, la pensée créatrice se confond ave€ l'intelligence humaine, et pour Protagoras l'homme devient « la mesure de toutes choses : avOpwTro; (xkpov itàvxowv. (Diog. Laer., IX, 51).

Socrate. Le yv^et <j£auT(5v ou Texamen de soi-même.

— Socrate est le premier qui ait fait de l'examen de soi-même une méthode philosophique. Fv^et dsauxov, nosce te ipsum, voilà son principe.

lu

If

Dis-moi, Euthydème, as-tu jamais été à Delphes? — Deux fois, par Jupiter.

— Tu as donc aperçu l'inscription gravée sur le temple : Connais-toi toi-même.

— Oui, certes. — As-tu remarqué cette inscription, et as-tu cherché à examiner quel tu es?— Non, par Jupiter, car je croyais le savoir parfaitement. — Pensestu donc que pour connaître quel on est, il suffise de savoir son nom ?... N'est-il pas évident que cette connaissance de soi-même est la source d'une infinité de biens?... Car ceux qui se connaissent savent ce qui leur est utile; ils distinguent ce qu'ils peuvent faire de ce qu'ils ne peuvent pas ; or, en faisant ce dont ils sont capables, ils se procurent le nécessaire et vivent heureux. Ceux qui ne se connaissent pas échouent dans toutes leurs entreprises. (Xénophon, 3/ém., liv. IV, ch. II.)

Socrate a donc vu avec beaucoup de clarté le principe du retour de l'esprit sur lui-même. Cependant, il ne faudrait pas lui attribuer la pensée de faire de Tesprit humain l'objet d'une science distincte. Pour lui, le yvwOt asauTov comprend toute la science : se connaître soi-même, c'est à la fois découvrir les procédés logiques qui peuvent nous mettre en possession de la vérité et les règles de la conduite morale; c'est savoir ce que nous sommes et ce qui convient à notre nature, ce qui constitue véritablement le bien et le mal. La connaissance de soi-même se confond avec la dialectique et la morale.

Platon : la science de FAme est comprise dans la physique et la métaphysique. — Pour Platon, comme pour Socrate, la dernière raison des événements et des êtres, c'est le Bien, principe de la science, fin suprême de l'action. Mais Platon développe cette idée du Bien en un vaste système qui coordonne 1 univers, la cité, l'individu; qui embrasse et organise le présent, l'avenir et le passé de tout ce qui est. L'âme humaine ne s'entend pas par elle-même; elle est à sa place dans l'ensemble des choses; son étude fait partie de la physique. Entre le monde sensible tel qu'il nous apparaît et le monde des Idées que la réminiscence nous révèle, il faut un intermédiaire. Cet intermédiaire, c'est l'Ame du monde, à la création de laquelle nous assistons dans le Timée. L'Ame du monde est le principe de tout ordre, de tout mouvement, de toute vie, de toute connaissance ici-bas ; c'est d'elle que se détachent les âmes particulières ; c'est dans sa nature et dans sa composition que se trouve en dernière analyse la raison des facultés de l'âme individuelle. La psychologie, comme étude distincte et spécialisée des phénomènes internes , n'existe donc pas pour Platon. Ce n'est pas à dire qu'il n'ait fait beaucoup pour la science de l'âme humaine. Dans le Pliédon, la distinction de l'âme et du corps et la suprématie de celle-là sur celui-ci ; dans la /(('publique (1. IV), la

distinction des trois parties de l'âme (voùç, eujxoç, èirieufxCa), qui revient à celle des trois âmes dans le Timée, avec leur triple siège, la tête, la poitrine et le ventre ; la théorie des degrés de la connaissance (eîxaaia, u'crri;, 8o$a, v6t,(jiç) dans la République (1. VII) ^t de l'amour dans le Banquet (amour terrestre, amour céleste) ; la théorie du plaisir dans le Philèbe; l'opposition du sensible et de l'intelligible (to aîdÔTjTov, To voT^Tov) dans Ic Thééthètc et la République (1. IV et V) ; enfin dans le Gorgias le triomphe définitif du Bien par l'expiation : — telles sont les grandes théories qui constituent ce qu'on pourrait appeler la psychologie de Platon, quelque enveloppées qu'elles puissent être dans sa métaphysique et dans sa physique.

Sans séparer la science de Fàme de la physique et de la métaphysique, Arîstote en fait Tobjet d'une étude spéciale. — Aristote le premier a accordé aux phénomènes de l'âme, tels que nous les observons en nous, une attention particulière. Pour lui la philosophie est une vaste encyclopédie de sciences, en rapport les unes avec les autres par leurs principes, distinctes par leurs objets. Entre ces sciences, quelle est la place de la science de l'âme? La science de l'âme est une partie de la physique (science de la nature), qui dépend elle-même de la philosophie première (métaphysique), science des principes de toute existence. Sa méthode est celle de toute science, l'expérience et l'analyse, mais toujours dans une pensée spéculative et métaphysique. Quel est maintenant l'objet de cette science? Aristote n'admet pas l'Ame du monde. « Pour^lui le monde n'est pas proprement un tout organisé et vivant, un animal où règne une seule et même âme : c'est un ensemble d'êtres unis seulement par la communauté de tendance à une fin supérieure, à une perfection qui les dépasse tous. » (F. Ravaisson, Ess. sur la met. d'Arist., t. II, p. 155.) La science de l'âme, c'est la science générale et comparée de toute âme, de celle qui organise la plante, de celle qui meut et fait sentir l'animal, de celle qui pense dans l'homme. L'âme est le principe de la vie, qui s'élève dans l'homme jusqu'à la pensée. Aristote distingue quatre parties dans l'âme : les facultés nutritive, sensitive, intellectuelle etmotrice : to ôpcTtTtxov, alaÔTjttxov, otavoT,Ttxov, x(v7)ai; (de Anima, II, 2, -413 b \2). Les facultés inférieures peuvent exister sans les supérieures, mais non pas réciproquement, sauf cependant l'âme raisonnable (Oew or, tixy;), la seule qui puisse être réparable (x^pioTo;) et qui est une autre sorte d'âme, £T£pov ^'jy/^^

vivo; {de Anima, II, 2, 413 b 24). Aristote ne se borne pas à définir et à diviser la nature de Tàme, il en étudie les phénomènes et il fait preuve dans cette étude d'un remarquable esprit d'observation : c'est ainsi qu'aux trois livres du Uzpl ^if/%ç il ajoute les petits traités sur des questions spéciales, sur la Sensation, sur la Mémoire et la Réminiscence, sur le Sommeil, sur la Divination dans les songes. L'analyse des sensations, l'étude de la mémoire et de ses lois, la définition du plaisir et de l'activité volontaire, sont les premiers modèles d'une théorie scientifique de la vie spirituelle *.

Epicurisuio. — Stoïcisme. — Aéo-platonlsmc* —

Pour Epicure la philosophie c'est l'application de la raison à la recherche du bonheur. La psychologie est une partie de la physique, subordonnée elle-même à la morale. L'Atomisme suppose une théorie sensualiste de la connaissance ; le clinamen (mouvement sans cause) dans le monde permet le libre arbitre dans l'homme. Chez les Stoïciens, mêmes préoccupations pratiques, mêmes relations de la psychologie à la physique, de la physique à la morale. Le monde est une sorte de vivant, de corps organisé, dont Dieu est l'âme à la fois matérielle et intelligente, étendue et providentielle. La distinction du corporel et du spirituel est encore si peu fixée qu'elle disparaît tout à coup. L'âme humaine est au corps humain ce que l'Ame divine est au monde : l'activité, l'effort, la tension. Les phénomènes psychologiques n'ont pas d'autre principe d'explication que les phénomènes physiques, l'âme humaine matérielle se connaît par une sorte de contact intérieur, la science est une tension : eîctTCïiiXT^v h zr^^ v.%\ 3jvà|X£i XcTaôai (Stob. Ecl. II, 130.) Mais avec le stoïcisme apparaissent les idées de la conscience et du moi, et la préoccupation exclusive de la vie morale fixe de plus en plus l'attention sur la nature humaine.

La philosophie des Néo-Platoniciens est une théologie, leur psychologie est toute théologique. L'âme du monde est la troisième hypostase, elle sort du vooç, du Verbe, par une sorte de rayonnement, comme le vou; lui-même de l'Unité suprême. Avec Platon et les Stoïciens, Plotin voit dans le monde un seul être organisé et vivant, plein d'une grande âme, en laquelle sont contenues toutes les âmes particulières, sans qu'on saisisse bien comment elles s'en distinguent et s'en détachent. La science de l'âme

1. Sur la nature de l'àme dans Aristote, voir les Problèmes métaphysiques (Je problème de l'âme).

humaine n'est donc qu'une dépendance de la science de l'Ame du monde et puise ses principes dans la cosmogonie.

Résumé* — En résumé nous sommes autorisés à dire que la psychologie, comme science distincte, indépendante, de l'âme humaine ou de ses phénomènes, n'existe pas pour les anciens. Avant Socrate, elle est toute morale. Pour Platon elle est un épisode de la cosmologie, une déduction de la théorie de l'Ame du monde. Aristote supprime cette Ame unique et primitive; mais la science des âmes individuelles n'est pas la science de l'âme humaine, et elle est suspendue, en même temps qu'à la physique, à la théorie métaphysique des quatre causes. Pour les Epicuriens l'âme est un accident; les Stoïciens et les Néo-Platoniciens rétablissent l'Ame du monde, et par là se condamnent à chercher dans cet inconnu la raison des phénomènes, au lieu de les observer directement en eux.

Saint Augustin met au premier rang la eonnaissance de soi-même. — Le christianisme devait ramener l'esprit en lui-même. Saint Augustin pressent la direction nouvelle que devra prendre la philosophie, et il l'indique magistralement. Quel est l'objet de la philosophie ? c'est la connaissance de Dieu et de soimême. « Deum et animam scire cupio. — Nihil ne plus ? — Nihil omnino. » {Soliloq., I, 7.) Ce dédain de la physique fait passer au premier rang la science de l'âme. Nihil enim tam novit mens, quam id guod sibi prxsto est, nec menti magis quidquam praesto est, quam ipsa sibi, [De Trin., XIV, 7.) Il faut rentrer en soi au lieu d'en sortir. Pour assurer les fondements delà science, saint Augustin part de l'examen du scepticisme. Dans le doute la réflexion découvre la première des vérités : l'existence de la pensée.

Utrwn aeris sit vis Vivendi^ an ignis, homines dubitaverunt ; vivei'e se tamen et meminisse, et intelligei^e, et velle, et cogitare, et scire, et judicare guis dubitet? Quandoquidem etiam sidubitat, vivit... {De Trin., X, 14.) De la connaissance de soi-même comme d'un être qui doute et qui aspire à la vérité, l'homme peut s'élever à Dieu : Noli foras ire, in te redi, in interiori homine habitat veritas, et si animam mutabilem inveneris, transcende te ipswn. {De verâ relig., 72.)

A côté de ces formules qui font penser à Descartes, saint Augustin a parfois des analyses qui rappellent Locke ou Th. Reid. (Voyez les pages remarquables sur la mémoire dans les Confessions, 1. X, ch. viii-xvi.) Mais avec lui la psychologie, surtout dans ses derniers ouvrages, commence à être subordonnée à la théologie, qui l'embarrasse de questions insolubles (prédestination).

Influence du Xéo-PIaionisnio, de saint Aiij»*ustiiK et d'Arîstote au moyen àjçe. — Le moyen âge n'apporte ni une idée ni une méthode nouvelles; il reprend les théories de saint Augustin, des mystiques alexandrins, d'Aristote; mais, sous l'action du christianisme, le sentiment de la vie intérieure se développe, et Tesprit prend une plus claire conscience de lui-même. Les uns, comme Bernard de Chartres (1070-1160), Guillaume de Couches, reprennent la théorie de l'Ame du monde de Platon; Técole de Saint-Victor, avec Hugues (109G-1141) et Richard (mort en 1173), établit une sorte de méthode progressive qui par six degrés élève l'âme jusqu'à l'extase, dernier terme de la contemplation; Guillaume d'Auvergne (mort en 1249), dans un remarquable traité de Anima, distingue nettement la psychologie de la physique, et soutient que nier l'âme c'est se contredire, parce que cette négation même suppose la pensée ; saint Thomas reprend les théories d'Aristote en les corrigeant selon les exigences de l'orthodoxie ; Duns Scot, plus original, oppose au déterminisme de saint Thomas une théorie qui fait de la liberté divine le principe de tout ce qui est, et de la liberté humaine la première de toutes les facultés, voluntas superior intellectu. Guillaume d'Ockam, rénovateur du nominalisme, affirme la supériorité de l'intuition parla conscience sur l'intuition par les sens et pressent la psychologie empirique de ses compatriotes (anglaise) :

Intellectus noster non tantum cognoscit sensibilia, sed etiam in particulari et intuitive cognoscit aliqua inteUectibilia, quœ nullo modo cadunt sub sensu, cujusmodi sunt intellectiones , actus voluntatis, delectatio , tristitia et hujusmodi, quœ potest homo experiin inesse sibi, quse tanien non sunt sensibilia nobis, nec sub aliguo sensu cadunt. {Sentent., ProL, q. I.) D'ailleurs cette intuition n'atteint que les états et non la substance de l'àmc. [Quodlibet, 1, q. 10.)

En somme la pneumatologie du nioyen âge est plutôt un commentaire théologique de la psychologie de Platon, d'Aristote et de saint Augustin qu'un développement scientifique ou un renouvellement de la psychologie elle-même. Elle n'est pas la science de l'esprit humain ; elle est la science des esprits et ne craint pas de spéculer sur l'âme et la connaissance des anges.

Réforme cartésienne. — Descartes sort du doute par le cogito ergo sum, et dans cette vérité il trouve le type de l'évidence. Est-ce à dire qu'il soit le fondateur de la psychologie entendue comme science des phénomènes de l'âme? Gela est vrai en un sens. C'est ainsi que dans ses Méditations il distingue trois espèces d'idées :

factices, adventices et innées (m); qu'il analyse l'idée d'infini de manière à répondre d'avance aux objections de Locke (m), qu'il montre la part de la volonté dans le jugement et dans l'erreur (iv)^ qu'il analyse avant les Ecossais les erreurs des sens (vi). Mais tout cela est relié à sa métaphysique et en fait partie essentielle. Ce qui est vrai, c'est que Descartes, en se plaçant au point de vue subjectif et en substituant au dogmatisme antique la critique de la connaissance (doute méthodique), a ouvert une voie nouvelle et fondé la philosophie moderne. La connaissance des corps n'est pas immédiatement certaine et peut être mise en doute. L'esprit ne peut douter de sa propre existence, parce que toute pensée enveloppe la certitude de l'existence du moi qui pense. C'est en s'atteignant lui-même que l'esprit d'abord atteint la réalité. En mettant au premier rang la réflexion de la pensée sur elle-même, Descartes prépare la psychologie empirique de Locke, qui cherche par l'étude de fentendement à marquer les limites et la portée de la connaissance humaine , la métaphysique spiritualiste de Leibniz, qui construit l'univers sur le modèle de l'âme , enfin la critique de Kant, qui cherche dans l'analyse du cogito la législation du monde phénoménal. En même temps il ne faut pas oublier que, par le Traité des Passions^ Descartes a préparé la psychologie physiologique de nos jours, qui cherche dans les faits de l'organisme, et particulièrement dans le mécanisme cérébral, les lois des phénomènes intérieurs.

Avec Malebranche, la psychologie commence al devenir une science expérimentale. — Malebranche semble au premier abord encore plus éloigné que Descartes de faire de la psychologie une science ; car tandis que celui-ci enseignait que la science de l'âme est plus claire que celle des corps, Malebranche, au contraire, enseigne que la science des corps est plus claire que celle de l'âme :

Encore que nous connaissions plus distinctement l'existence de notre âme que l'existence de notre corps et de ceux qui nous environnent, cependant nous n'avons pas une connaissance si parfaite de la nature de l'àme que de la nature des corps. {Recherche de la Vérité, III, 7, 4.) Nous ne connaissons l'àme que par conscience, et c'est pour cela que la connaissance que nous en avons est imparfaite*. {Ibid.)

1. « Tu sens tes modifications, tu ne les connais pas... » Comme preuve Malebranche montre qu'on ne peut les mesurer, c'est-à-dire les ramener à des idées claires. « Tu n'es pas fait

pour te sentir ni pour te connaître, mais pour connaître la vérité qui ne se trouve pas en toi. » (!'• Médit, chrétienne.)

Je connais clairement les parties de l'étendue, parce que j'en puis voir évidemment les rapports... 11 n'en est pas de même de mon être. Je n'en ai point d'idée : je n'en vois point l'archétype. Je ne puis découvrir les rapports des modifications qui affectent mon esprit. Ce sentiment intérieur que j'ai de moimême m'apprend que je suis, que je pense, que je veux, que je sens, que je souffre, etc.; mais il ne me fait pas connaître ce que je suis, la nature de ma pensée, de ma volonté, de mes sentiments, de mes passions, de ma douleur, ni les rapports que toutes ces choses ont entre elles, parce que, encore un coup, n'ayant point d'idée de mon àme , n'en voyant point l'archétype dans le Verbe divin, je ne puis découvrir en la contemplant ni ce qu'elle est, ni les modalités dont elle est capable , ni enfin les rapports qui sont entre ces modalités, rapports que je sens vivement sans les connaître. (3e Entretien sur la Métaph.)

Tout ceci revient à dire que la psychologie est une science imparfaite, parce qu'elle ne permet pas l'application de la méthode mathématique. Mais c'est précisément parce que « nous ne savons de l'âme que ce que nous sentons se passer en elle, » qu'à la méthode déductive nous devons substituer dans la science de l'âme la méthode expérimentale.

Il est fort inutile de méditer sur ce qui se passe en nous, si c'est dans le dessein d'en découvrir la nature. Car nous n'avons point d'idée claire ni de notre être ni d'aucune de ses modifications, et on ne découvre jamais la nature des êtres qu'en contemplant les idées claires qui les représentent. Mais nous ne pouvons faire trop de réflexions sur nos sentiments et nos mouvements intérieurs, afin d'en découvrir les liaisons et les rapports, et les causes naturelles ou occasionnelles qui les excitent. Car cela est d'une conséquence infinie pour la morale. La connaissance de l'homme est de toutes les sciences la plus nécessaire à notre sujet. Mais ce n'est qu'une science expérimentale, qui résulte de la réflexion qu'on fait sur ce qui se passe en soi-même. [Morale, l^e part., ch. V, § 16 et 17.)

C'est ainsi que dans Malebranche la psychologie est plus détachée de la métaphysique que la physique, et que ses analyses des erreurs des sens, de la ipémoire, de l'imagination, comme sa théorie des causes occasionnelles, font de lui le précurseur des associationistes modernes.

Spinoza : Psychologie déductive. — Spinoza affirme aussi, comme Malebranche, que l'âme n'a d'elle-même qu'une idée inadéquate et confuse ; mais sa conclusion est que la vraie science de l'âme ne doit pas être cherchée dans l'observation interne, qu'elle doit être déduite tout entière de la nature de Dieu. L'homme n'est pas « dans la nature comme un empire dans un autre empire » ; il ne trouble pas l'ordre de l'univers, il en fait partie.

La nature est toujours la même , les lois et les règles de la nature suivant lesquelles toutes choses naissent et se transforment, sont partout et toujours les mêmes ; et eu conséquence on doit expliquer toutes choses, quelles

^qu'elles soient, par une seule et même méthode , je veux dire par les règles universelles de la nature... Je vais donc traiter de la nature des passions, de leur force, de la puissance dont l'âme dispose à leur égard, suivant la même méthode que j'ai précédemment appliquée à la connaissance de Dieu et de l'âme, et j'analyserai les actions et les appétits des hommes comme s'il était question de lignes, de plans et de solides. {Éthique, 3e partie, Introd., trad. Saisset, p. 101-102.)

Cependant, malgré cette apparence de déduction géométrique, il y a dans le IP livre de Y Ethique {de Mente) de très intéressantes observations, sur les facultés intellectuelles, et le IIP livre {de Affectibus) est une des analyses les plus complètes et les plus fortes qu'on ait jamais données des phénomènes de la sensibilité.

L eîbnîz : union de la métaphysique et de la psychologie qui lui reste subordonnée. — La métaphysique de Leibniz est toute pénétrée de psychologie. Il compose l'univers de substances simples, d'activités spontanées , de forces « qui doivent être conçues à l'imitation de la notion que nous avons de nos âmes, » d'atomes spirituels, dont la réalité se définit par la perception et Yappétition {perceptio, appeiitio). Leibniz n'est pas cependant un psychologue, mais un métaphysicien. Il ne voit le détail que dans son rapport à l'ensemble ; même quand il étudie un fragment, c'est le tout qui l'intéresse. Épris comme Descartes -d'analyse mathématique, d'idées claires et distinctes, il raisonne plus qu'il n'observe. S'il part de la conscience, c'est que la dialectique, le conduisant à la notion de force, le ramène à lui-même et le contraint de se placer au point de vue subjectif. « Quand je cherchai les dernières raisons du mécanisme et des lois même du mouvement, je fus tout surpris de voir qu'il était impossible de les trouver dans les seules mathématiques et qu'il fallait retourner -à la métaphysique. » {Lettre à Rémond de Montmort, Erdmann, Opéra philosophica, p. 720, 1. 5.) La critique du mécanisme cartésien au delà de l'étendue nous montre la force. « La réflexion sur nous-mêmes est ainsi provoquée par les résultats mêmes de l'analyse des faits extérieurs et vient les compléter. Sur cette notion de substance, que l'analyse a déjà amenée à un haut degré de distinction , la réflexion vient projeter du dedans une lumière nouvelle, qui achève d'en faire voir distinctement le contenu. » (E. Boutroux, édit. de la Monadologie.) L'hypothèse de l'harmonie préétablie et l'usage constant du principe de raison suffisante achèvent de caractériser la méthode de Leibniz. Cependant, comme Male- Jjranche et Spinoza, Leibniz a sa psychologie. Elle est même plus

J. HiST. DE LA PHIL. ^

indépendante chez lui que chez ses prédécesseurs, et rempht les Nouveaux Essais sur V entendement humain. Mais il faut reconnaître que dans cet ouvrage il suit Locke pas à pas, et le plus souvent complète par des vues métaphysiques les observations du philosophe anglais.

John Locke, fondateur de la science empirique de l'unie. — Le vrai fondateur de la psychologie empirique, de la psychologie considérée comme science des phénomènes internes, c'est John Locke. En faisant de l'induction la méthode universelle, Bacon avait donné la formule du génie philosophique de l'Angleterre. Par une apphcation féconde de la méthode inductive à l'étude de l'entendement humain, Locke continue l'œuvre de Bacon. Avec lui commence une tradition qui se continue sans s'interrompre, et par David Hume, par Hartley, par Thomas Reid et l'école écossaise, en France par l'école de Royer-GoUard et de Jouffroy, nous amène enfin de nos jours à Stuart Mill, Al. Bain, Herbert Spencer. Locke sépare nettement la psychologie telle qu'il l'entend de la physique et de la métaphysique :

Dans le dessein que j'ai formé, dit-il (Avant-propos de Y Essai sw* l'entend, humain), d'examiner la certitude et l'étendue des connaissances humaines aussi bien que les fondements et les degrés de foi, d'opinion et d'assentiment, je ne m'engagerai point à considérer en physicien la nature de l'âme, à voir ce qui en constitue l'essence ; quels mouvements doivent s'exciter dans nos esprits animaux, ou quels changements doivent ai^nver dans notre corps pour produire, à la faveur de nos organes, certaines sensations ou certaines idées dans notre entendement ; et si quelques-unes de ces idées ou toutes ensemble dépendent, dans leur principe, de la matière ou non... Il suffira pour le dessein que j'ai présentement en vue d'examiner les différentes facultés de connaître qui se rencontrent dans l'homme.

David Hume, fondateur de la psyeliolog;ie assoeiationiste. — David Hume poursuit l'œuvre de Locke. Il pratique l'observation interne et en connaît les difficultés.

Bien qu'étant les plus intimement présentes à nous, les opérations de l'esprit, dès qu'on les prend pour objets de réflexion, semblent enveloppée» d'obscurité, et l'œil ne peut découvrir les lignes et les limites qui les distinguent et les séparent. Les objets sont trop subtils pour avoir longtemps le même aspect ; il faut les saisir en un instant par une pénétration supérieure qui est un don de la nature et qu'augmentent l'habitude et la réflexion. Ce ne serait pas peu de chose que de pouvoir connaître les diverses opérations de l'esprit, les débrouiller, les classer, et faire ainsi une sorte de géographie mentale, mental geography. {Rech. sur V entend. ^ sect. l'«.)

Mais la philosophie ne doit pas se borner à cette simple description.

On peut espérer que cultivée avec soin, encouragée par l'attention publique, elle découvrira les principes qui régissent les opérations de l'esprit. L'astronomie a été d'abord descriptive , puis elle a déterminé les lois des révolutions célestes. 11 n'y a pas de raison de désespérer d'un égal succès dans nos recherches concernant les pouvoirs et l'économie de l'esprit, si l'étude en est poursuivie avec la même prudence et le môme talent, (flec/i. 5Mr /'en^eAirf., sect. l^e.)

Par cette méthode on trouvera dans la science de l'âme des lois particuhères qui se résoudront elles-mêmes en lois plus générales. Cette loi de la vie psychologique, David Hume croyait la découvrir dans l'association des idées qu'il assimilait dans le monde moral à la loi delà gravitation dans le monde des corps. Il est le vrai fondateur de la psychologie associationiste, qui s'est surtout développée de nos jours en Angleterre ; il en a formulé et pratiqué la méthode : réduire les phénomènes complexes aux phénomènes simples, déterminer les lois de leur combinaison.

École écossaise : Thomas Reid. — La psycliologle devient une science indépendante. — A vrai dire, c'est avec l'école écossaise que la psychologie devient vraiment indépendante. Locke et Hume y voyaient encore un moyen de marquer les limites et la portée de l'entendement humain. Thomas Reid ne la subordonne pas plus à la logique qu'à la métaphysique. Adversaire de Hume, il combat le scepticisme au nom du sens commun. Mais comme psychologue il continue la tradition de Locke.

La connaissance de l'homme, dit-il, peut se ramènera deux chefs généraux, selon qu'elle a pour objet la matière ou l'esprit, les choses corporelles ou leg choses intellectuelles. (Préf. de YEss. sur lesfac. intell.) Par esprit nous entendons ce qui dans l'homme pense, se souvient, raisonne, veut. L'essence des esprits et celle des corps nous sont inconnues. Nous connaissons certaines propriétés des uns et certaines opérations des autres, et c'est par là seulement que nous pouvons les définir ou plutôt les décrire. [Essai, I, 1.) A quelles sources puiserons-nous une connaissance exacte de l'esprit et de ses facultés? Je réponds que la principale et la plus naturelle de ces sources est la réflexion ou l'observation attentive des opérations de notre propre esprit.

L'école française : Royer-Collard, V. Cousin, Th. Jouffroy, Maine de Biran. — Pour lutter contre le sensualisme de Condillac, Royer-Gollard emprunte la psychologie de Th. Reid, à laquelle seulement il ajoute une dialectique plus serrée et plus sévère, comme avait fait Condillac pour Locke, et selon la nature de l'esprit français. Théod. Jouffroy traduit les œuvres de Reid et de Dugald Stewart. Gomme Locke et Condillac, il sépare la psychologie de la physiologie. Seulement, cette distinction que

Locke et Gondillac avaient faite en quelque sorte d'instinct , Jouffroy cherche à démontrer qu'elle est légitime et justifiée. C'est qu'elle venait d'être contestée par le» physiologistes. Jouffroy montre avec précision la différence de l'observation interne et de l'observation externe. (Préf. de la trad. fr. des Esquisses de philosophie morale de Dugald Stewart.) Les faits subjectifs sont accompagnés de leur propre lumière; les faits du corps humain sont toujours objectifs pour la conscience ; bien que ces deux ordres de faits composent un seul et même être, ils sont donc l'objet de deux sciences distinctes.

La physiologie étudie l'animal, la psychologie l'homme, c'est-à-dire le principe dans lequel chacun de nous sent distinctement que sa personnalité est concentrée, et qui est le principe intelligent. C'est lu, le moi ou l'homme véritable, et c'est en ce sens seulement que la psychologie est la science de l'homme. {Mélanges, de la Science psychologique, i.)

L'objet de la science défini, voici sa méthode.

La conscience obscure, que nous avons tous de nous-mêmes , deviendra la science du moi, quand elle aura été éclaircie par la réflexion libre. Qu'y a-t-il dans la conscience que chacun de nous a de soi-même? La solution de cette question est la psychologie tout entière. {Ibid., m et iv.)

Jouffroy et son disciple Ad. Garnier ne dfîpassèrent pas beaucoup les doctrines de l'école écossaise. V. Cousin, dont les idées s'étaient étendues par son commerce avec l'Allemagne , ne se borna pas à voir dans la psychologie l'étude inductive des phénomènes psychologiques; il y vit surtout une méthode, la méthode même de la philosophie, un effort pour aller des faits internes à leur principe spirituel, et de l'âme à Dieu. Il fondait donc la métaphysique sur la psychologie, cherchant ainsi une voie moyenne entre l'Ecosse et l'Allemagne.

C'est surtout Maine de Biran qui imprima au spiritualisme français son caractère distinctif et original. Les psychologues écossais veulent appliquer la méthode de Bacon à l'étude de l'âme, et passer par l'induction de l'étude des phénomènes internes au principe qui les produit. L'induction permet bien de constater le rapport constant de deux phénomènes ; elle ne peut en aucun cas nous faire passer des phénomènes à la substance. L'idée maîtresse de Maine de Biran, c'est que le point de vue d'un être qui se connaît luimême est tout différent du point de vue d'une chose connue du dehors et objectivement. La méthode de la psychologie n'est donc pas la méthode des sciences physiques. La grande erreur des sen-

sualistes est de confondre les forces spirituelles et les causes physiques. Les causes physiques ne nous sont pas connues en ellesmêmes , elles ne sont que des termes abstraits par lesquels nous désignons un groupe de phénomènes (attraction, affinité, électricité). La confusion des sensualistes les amène donc à considérer l'intelligence , la volonté et en général la causalité subjective comme de pures abstractions. Mais de quel droit traiter un être qui a conscience de ses actes et de l'activité par laquelle il les produit comme un objet extérieur ? Sans doute l'âme , dans l'absolu de sa substance , nous est inconnaissable , mais entre le point de vue des métaphysiciens purs qui se placent dans l'absolu, et celui des empiriques qui ne voient que les phénomènes et leurs rapports, il y a le point de vue de la réflexion sur soi-même, qui permet au sujet de se distinguer à la fois et de ses propres modes et des causes cachées que nous supposons en dehors de nous. Le premier fait de conscience est l'effort volontaire , qui nous donne dans leur opposition le moi et le non moi. La matière de la connaissance , c'est l'objet qui résiste au moi, sa forme est dans l'acte du vouloir; elle n'est pas donnée a priori, elle se dégage par la réflexion de l'expérience interne. La conscience n'est plus subordonnée à la raison; elle en est bien plutôt le principe : la psychologie devient la métaphysique même.

La psychologie en Allemagne reste subordonnée à la philosophie générale. — Tandis qu'en France et en Angleterre la philosophie tend à se confondre avec la psychologie, celle-ci reste en Allemagne subordonnée à la philosophie générale et systématique. Les trois Critiques de Kant répondent bien aux trois grands pouvoirs qu'il attribue à l'âme humaine : la Critique de la Raison pure au pouvoir de connaître, la Critique du Jugement à la sensibilité, la Critique de la Raison pratique à l'activité. Mais la méthode n'est ni empirique comme celle de Locke et des Ecossais, ni intuitive comme celle de Maine de Biran : elle est critique. Par l'analyse, Kant dégage les formes a priori, conditions de toute pensée déterminée, et il soumet à ces formes les phénomènes de l'esprit aussi bien que les phénomènes du monde externe. L'esprit ne s'aperçoit pas dans sa réalité, il est pour lui-même comme il s'apparaît, non tel qu'il est en soi. Il ne faut pas songer à voir l'âme intuitivement, ni même à passer par le raisonnement des phénomènes psychologiques à l'entité immatérielle qui les supporte. La psychologie empirique, telle que la conçoivent les Ecossais, ne fait

pas partie de la philosophie pure, elle fait partie des sciences physiques et naturelles, sous le nom d'anthropologie. Pour Fichte, Schelling et Hegel, la psychologie n'est ni une étude empirique des faits de conscience, ni la science du moi et de ses facultés: elle est l'histoire de l'esprit construite a priori dans ses moments successifs. EHe vient à sa place dans la déduction de tout ce qui est; c'est de la définition même de l'esprit qu'elle fait sortir les phases nécessaires de son développement progressif. Herbart est le précurseur de la psychologie scientifique de l'Allemagne contemporaine. La psychologie reste avec lui une dépendance de la métaphysique : c'est la définition de l'Être qui est son point de départ. Mais l'idée même qu'il se fait de l'être l'amène à définir la psychologie « la mécanique de l'esprit » et à chercher dans la méthode des mathématiques le type de la méthode psychologique. « De même que la physiologie construit le corps avec des fibres, la psychologie construit l'esprit avec des représentations. » (Herbart, cité par Ribot, Psych, allem., p. 6.) Nos représentations luttent entre elles, s'opposent, s'équilibrent selon les lois de la mécanique; voilà toute la vie de l'esprit. La pyschologie n'est que l'efl'ort pour découvrir selon quelles lois mathématiques se font ces oppositions et ces équilibres.

Modification de Fobjet et de la méthode de la psychologie. — L'école associationiste. — L'école psycho-physique. -- De nos jours, avec les psychologues de l'école associationiste John Stuart Mill, Al. Bain, Herb. Spencer, et les psycho-physiciens de l'école allemande Fechner, Wundt, la psychologie tend de plus en plus à se détacher delà métaphysique. Elle n'est plus la science de l'âme, elle est la science des faits internes et de leurs rapports avec leurs concomitants physiques et physiologiques. Rechercher les lois et non les causes, ajouter à l'observation de la conscience, trop exclusive et qui tend à confondre l'esprit humain en général avec l'esprit du philosophe, tous les documents que fournissent la vie animale, la vie des races primitives, la physiologie et la pathologie mentales, les langues, les monuments des civilisations disparues, accueillir en un mot tous les éléments de l'enquête ouverte sur la vie spirituelle, telle est la méthode dans toute son ampleur. (Voy. Ribot, la Psychologie anglaise, 1875; \d, Psychologie allemande, i^m.)

La psychologie associationiste anglaise, fondée par David Hume, reprise par Th. Brown, développée parlâmes Mill et son fils, l'illustre John Stuart Mill, reste, comme la psychologie écossaise,

une science d'observation interne et subjective. Mais elle ne s'en rapporte plus à l'intuition directe par la conscience , qui trop souvent nous donne des faits complexes pour des phénomènes simples, et des facultés acquises pour des principes innés. En cherchant par l'analyse psychologique les éléments irréductibles et les lois d'association selon lesquelles ils se combinent, elle dépasse la pure description, elle s'affranchit des hypothèses métaphysiques et prétend par là prendre un caractère scientifique. L'analyse subjective s'accompagne chez D. Hartley d'abord, et de nos jours chez Al. Bain, plus encore chez Herb. Spencer, de l'analyse des conditions physiologiques.

C'est ce dernier point de vue qui domine dans la psychologie allemande. Le principe de la psychologie physiologique (Wundt, Weber, Fechner), c'est que « tout état psychique déterminé est lié à un ou plusieurs événements physiques » (Ribot, Introd., p. xi.) — En conséquence, la psychologie physiologique « a pour objet les phénomènes nerveux accompagnés de conscience dont elle trouve dans l'homme le type le plus facile à connaître, mais qu'elle doit poursuivre dans toute la série animale ». La différence de la psychologie et de la physiologie est que « celle-ci étudie les phénomènes nerveux sans conscience , celle-là les phénomènes nerveux accompagnés de conscience. » La méthode de cette nouvelle psychologie est expérimentale. L'externe et Tinterne étant intimement liés, en faisant varier l'externe on fait varier l'interne. C'est la méthode décrite par Stuart Mill, sous le nom de méthode des variations concomitantes. A l'aide de ce changement de méthode, cette science prétend n'être plus seulement une psychologie descriptive, mais devenir une psychologie explicative. Elle oppose à la connaissance naturelle de la conscience, qui est directe, la connaissance scientifique qui est indirecte. (Ribot, Introd., xi-xv.) Les méthodes expérimentales de la psycho-physique ne sont applicables, de l'aveu de M. Wundt, « que dans le cas où les phénomènes subjectifs sont dans une dépendance régulière des objets externes avec lesquels notre conscience est en rapport. » C'est dire que le

champ de l'expérience physique en psychologie est singulièrement

restreint.

De l'expérience physique notoirement insuffisante, nous sommes ainsi ramenés à l'observation et à l'expérimentation physiologiques. La nature même des phénomènes psychiques nous conduit en outre à ajouter à ces moyens d'étude une méthode nouvelle, qu'on pourrait appeler la méthode ethnique. (Ribot, Psych. allem., p. 41 sq.)

4ê HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

L'esprit s'exprime dans ses œuvres, il s'y montre tel qu'il est, il y réalise ses lois ; nous pouvons donc étudier non pas notre propre esprit, mais l'esprit humain hors de lui-même, dans les mœurs,, chez les différentes races, dans l'histoire. L'examen des méthodes des savants, des œuvres de la littérature et de l'art, peut aussi nous fournir des documents précieux; mais rien ne peut être plus instructif que l'étude du langage et de ses lois, parce que le langage est comme un corps que l'esprit se crée spontanément et qu'il modèle à son image, sans troubler par la réflexion l'action de ses propres lois.

Conclusion. La psycholo;s:ic ne peut se passer de la méthode subjie<rtive. — La nécessité qui a fait passer la science de la méthode interne à la méthode objective, ne nous amènera-t-elle pas en retour à compléter toutes ces méthodes objectives par la méthode subjective, qu'on le veuille ou non, toujours et partout présente? Sans doute il faut s'attacher à l'étude des œuvres de la pensée; mais ce qui importe surtout, c'est ce qu'on y découvre. On peut parcourir les musées de l'Europe et s'arrêter devant tous leurs chefs-d'œuvre, sans avoir une idée beaucoup plus nette de la création ou du sentiment esthétiques. Il n'y a que l'esprit qui connaisse l'esprit : on ne voit pas la pensée du dehors, on y assiste du dedans. On ne sait bien que ce qu'on fait soi-même, disait Aristote; ce mot est vrai surtout de Ja science de l'âme. La psychologie , en appelant à son aide des sciences nouvelles , en se renouvelant, en se transformant même, restera une science d'observation interne, une création de la sympathie. La réflexion restera le vrai principe du génie psychologique, parce qu'elle seule donnera une voix aux œuvres muettes de la pensée ; mais au lieu de deviner, d'improviser des théories, d'y subordonner les faits, elle s'habituera à la patience scientifique , elle apprendra la résignation aux ignorances provisoires et nécessaires; elle cherchera ses inspirations dans la réalité, dans l'expérience, dans l'histoire. L'esprit de la science changera, ses méthodes se compléteront, on cherchera les^ idées dans les faits ; mais en dernière analyse les idées seront due* surtout à la réflexion de l'esprit sur lui-môme : il semblera qu'on voit l'esprit du dehors» lundis que saiu celte lumiitre du dedans on n'aurait rien compris «u dehors *.

1^ |)«ychologie, comme touted les aulrw sciences, te sépure de

LA VIE ANIMALE

la métaphysique : c'est la loi même du progrès scientifique. L'esprit peut être considéré comme un objet, et à ce titre il rentre dans le domaine des sciences positives; tel est le fait auquel répondent les eff*orts très légitimes des psychologues contemporains de l'Angleterre, de l'Allemagne et même de la France. Mais l'esprit reste le sujet, le principe de toute connaissance. Les faits psychiques ne sont que la face subjective des faits physiologiques, soit; mais en même temps, et bien plus justement encore, puisque seuls les faits psychiques nous sont immédiatement connus, nous devons dire : les faits physiques sont la face objective des faits psychiques. Par cela seul qu'il nous apparaît, l'objet ;ious ramène au sujet, le monde à la pensée. La psychologie empirique faite, il reste à examiner les conditions de toute pensée, les catégories auxquelles doivent se soumettre tous les faitB pour être compri» daiv» l'unité d'une m^me conscience. Considérer Irx chojoes du point de vue de reifirit» c'est la métaphysique même, «^ liiquelk conduit la critique de la connaissance, l'étude des cxi/çencen de l'espriL

CUAPITKE III

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