PRÉFACE
Ceux qui ont l'expé ience du Professorat reconnaissent volontiers que l'enseignement sans manuels est une source d'ennuis et pour les élèves et pour les ma'tres. Obligés, la Dlupart du temps, ceux-ci à durer, ceux-là à copier, les uns et les autres trouvent peu de charme à la classe — ce qui est toujours regrettable — sans compter qu'ils s'exposent à ne fouvoir étudier toute la matière inscrite au Pre ."amme de l'institution. Cette façon d'enseigm convient aux grandes universités où les Professeurs, s'adressant à la jeunesse qui a déjà reçu une formrtion secondaire, peuvent disserter Savammen: :t longuement sur différentes questions sans suivre un auteur en particulier, libre à leurs auditeurs de brendre des notes et de Consulter les ouvrages nécessaires à la Préparation des thèses et des examens. Mais dans nos séminaires et nos collèges classiques dont le but est de procurer aux jeunes gens des notions générales, et non d'en faire des spécialistes, les manuels sont et seront toujours nécessaires.
Or, un bon nombre de ces Maisons — bien que
ce cours ne soit pas encore exigé pour l'épreuve du baccalauréat et de l'inscription à l’Université Laval — ont mis dans leur programme des leçons d'Histoire de la Philosophie. Et, comme nous, le professeur chargé de cette classe est astreint à l'ennuyeuse besogne de dicter aux élèves ce qui fait l'objet de son enseignement. Aussi bien — n'est-ce pas sotte prétention de le dire ? — c’est pour remédier à cette situation, qu'après les avoir revues, corrigées, augmentées, nous avons réuni en un volume, sous le titre d'Histoire de la Philosophie les notes qui ont fait la matière de notre cours depuis bientôt cinq ans.
Nous ne dirons pas que cette Histoire vient
«combler une lacune»... seulement, nous espérons qu’elle sera de quelque utilité à nos collègues, à nos élèves, aux étudiants des écoles normales et des écoles commerciales supérieures, aux jeunes filles des couvents, voire aux laïcs instruits — et ils sont nombreux — soucieux de se renseigner sur les problèmes si intéressants de la Philosophie, mais que les occupations journalières détournent des spéculations métaphysiques ou embêchent de consulter les énormes in-folios où, en détail, sont exposées les graves questions concernant Dieu, l'âme humaine et le monde.
C’est dire que notre manuel est nécessairement incomplet. Ecrivant pour des élèves et pour ceux qui n’ont pas le loisir de se mettre au courant de toute la littérature philosophique, nous avons visé avant tout, à faire une œuvre de vulgarisation.
Certes, les écrits de ce genre ne manquent pas; et, parmi eux, il y en a d'excellents. Tout de même, au point de vue où nous nous sommes blacé, nous croyons qu'ils ne répondent pas tout à fait aux besoins de notre classe étudiante et de notre public instruit. Généralement les Histoires de la Philosophie sont trop longues pour un cours Secondaire. Quelques-unes, sans mériter ce rebroche, ont un langage par trop technique, un exposé par trop scientifique : autant de choses de nature à rebuter ceux qui ne veulent pas devenir spécialistes en la matière.
Au surplus, ce manucl ne peut pas et ne doit pas remplacer le Traité de philosophie suivi dans nos maisons d'éducation affiliées à l'Université Laval. Car, il ne faut pas oublier que la philosophie probrement dite est différente de l'histoire de la philosophie: celle-ci Suppose celle-là. Et cette remarque nous amène à signaler, en passant, une tendance, en certains milieux, à remplacer la vraie science par l'histoire. Aujourd’hui on disserte sur toutes les doctrines, on expose très au long les systèmes par lesquels, depuis l'antiquité jusqu’à nos jours, les philosophes ont tour à tour essavé de résoudre les grands problèmes de la certitude Ë on multiplie les lectures; bref, suivant l'expression consacrée, on étudie les questions par le dehors. Que cette manière d'enseigner aît des charmes, personne ne le contestera. En effet, on aime toujours le plus facile ; et parcourir toutes les théories, sans trop les approfondir, offre l'attrait du
nouveau, partant, est plus intéressant. Mais la conséquence toute naturelle de cette méthode, est que l'enseignement de la Philosophie, ainsi réduit à une simple nomenclature de noms et d'écoles, dégénère en un pur éclectisme qui tôt ou tard, inévitablement, conduit au pire scepticisme. Et donc, logiquement, l'histoire de la bhilosophie vient après un cours complet de Philosophie, lequel à bour but de fournir à l'intelligence des principes, des thèses fondamentales qui la rendent capable de résoudre les objections, de se prononcer sur la valeur des diverses doctrines et de voir sur quelles bases fragiles des bhilosophes, même de grand nom, ont construit l'édifice de leurs systèmes. D'autre part, bien que la bhilosophie soit distincte de son histoire, l'une cependant n'exclut pas lautre. Et ici, il Y & encore un excès à éviter : il s’est rencontré des bhilosophes pour qui l'histoire de la philosophie ne Drésentait aucune utilité. Descartes et Malebranche, en effet, se sont peu bréoccupés en matière bhilosophique de ce qui avait été dit avant eux, et les opinions de leurs devanciers n'ont jamais eu le don de les émouvoir outre mesure. Contentons-nous d'affirmer que Sur ce point — comme sur bien d’autres d'ailleurs — les deux grands bhilosophes français se sont étrangement trompés. Cela importe peu, il est vrai, selon le mot de Malebranche, qu'Aristote Cait cru à l'immortalité de l'âme » ; toutefois, ce qui importe, et beaucoup, c’est de connaître les raisons sur lesquelles le Stagirite appuie sa
croyance. Or, ces raisons, l'histoire de la philo- Sophie a précisément Pour fin de les énumérer et d'en faire la critique.
Et pour ne pas répéter tout ce que nous disons lus loin au sujet de l'importance de l'histoire de la philosophie en général, qu'il suffise d’énoncer brièvement quelques avantages que les élèves pourront retirer de cette étude.
Dans nos séminaires et n0S collèges classiques, on le sait déjà, la Philosophie enseignée est celle d'Aristote, de saint Thomas, Philosophie vulgairarement appelée scolastique. Et deux années durant, les deux dernières du cours, les étudiants sont initiés aux secrets de la Philosophie traditionnelle. Des professeurs compétents et avertis, aYant en vue non seulement la Préparation aux examens, mais aussi la formation de leurs élèves, se faisant un devoir de Conscience d'enseigner Comme probable ce qui est probable et comme certain ce qui est certain, devant un auditoire avide de vérité, exposent cette large et puissante Synthèse scolastique, gloire du moyen âge, à laquelle, de nos jours, reviennent les meilleurs esprits.
Mais, il faut l'avouer, à part la Philosophie scolastique, de par le monde de la pensée, il existe d'autres systèmes en vogue. Est-ce à dire que les élèves de ? enseignement secondaire doivent connaître à fond toutes ces théories? Non, ce serait là un procédé qui sortirait du cadre de leur cours. Cependant, une étude Comparative des doctrines.
quoique sommaire, ne peut que leur être utile. En effet, une fois en possession de la philosophie thomiste, s'ils suivent un cours d'histoire de la bhilosophie où le professeur aura soin de leur faire voir les grandes lignes des différentes théories qui méritent une attention spéciale, de donner à chaque philosophe sa part de mérite et de montrer, avec scrupule, comment les plus nobles intelligences, souvent de bonne foi, se sont trompées, nos jeunes gens concevront une estime plus grande pour la philosophie qu'on leur aura ‘apprise, parce que ce parallèle — on ne peut le contester sera de nature à les convaincre de la supériorité des doctrines scolastiques sur toutes les autres. Bien plus, cet exposé historique leur démontrera, qu'après tout, en philosophie, l'essentiel est désormais fixé, que cette science, contrairement aux autres sans cesse susceptibles de progrès, se tourne à peu près toujours dans le même cercle, qu'on verra rarement des philosophes comparables à Aristote et à saint Thomas, et enfin, que tous les systèmes actuels, à beu d’exceptions près, sont la reproduction des vieilles théories de l'antiquité. Et ainsi, une fois \ sortie des collèges, notre jeunesse pourra mieux répondre à ces hâbleurs qui se targuent d’être au courant des idées nouvelles et sont toujours prêts à jeter la pierre à nos institutions religieuses sous prétexte qu’elles ne donnent pas un enseignement philosophique assez moderne.
Pour toutes ces raisons nous nous sommes
décidé à «livrer au public» cette petite Histoire de la Philosophie.
Notre entreprise aura-t-elle lhumble succès que nous lui souhaitons ? L'avenir le dira.
Quoi qu'il en soit, nous aurons la conscience d’avoir essayé de faire notre part — toute minime qu’elle est — dans ce grand mouvement de restauration philosophique si Opportunément inaugurée bar Léon XIII et si sagement continuée par Pie X.
Avant de finir, nous tenons à remercier tout particulièrement Mgr L.-A. Paquet qui a bien voulu revoir notre manuscrit. En bhilosophe averti, le distingué commentateur de la Somme, nous a fait de précieuses suggestions dont nous lui savons gré. À
Et aussi nous recevrons en bonne part les observations qu'auront l’amabilité de nous faire nos collègues dans l'enseignement. Notre ouvrage west pas sans lacunes, et nous serons toujours heureux qu'on nous fournisse l’occasion et l'avantage de le perfectionner.
ARTHUR ROBERT, pp
Les