LA PHILOSOPHIE PATR ISTIQUE
118. Caractères généraux de la Philosophie patristique. — La philosophie des pères de l'Eglise est 1° subsidiaire : elle n’est pas l'objet premier, immédiat que voulaient atteindre les savants ecclésiastiques dans leurs études. Tout préoccupés de défendre la foi, de la préserver de l’hérésie, les Pères de l'Eglise ne se livraient à la pure spéculation philosophique qu’incidemment, secondairement, en
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tant qu'elle pouvait rendre service au dogme. Et c'est pourquoi 2° la philosophie patristique manque d'unité. En effet, employée, utilisée pour les besoins et les circonstances, elle présente un tout peu uniforme. Elle est plutôt une série de solutions données aux différents problèmes que faisaient surgir les situations si complexes où se trouvait parfois l'Église. Et donc, elle n'est pas une synthèse coordonnée comme la synthèse scolastique, par exemple. 3° Elle est tributaire des travaux des philosophes paiens, notamment des néo-platoniciens, de Platon et d'Aristote. Elle subit l'influence des idées grecques. Et cette influence se voit surtout dans la forme des écrits des Pères, bien que le fond soit souvent nouveau.
Les Pères Grecs
119. Caractère distinctif des Pères Grecs.— Les Pères grecs aiment surtout les questions spéculatives. C’est une tendance du génie grec. Ainsi, le dogme a leurs préférences, ils s'appliquent à bien l'établir. Et lorsqu'occasionnellement, ils abordent la philosophie, ce sont les problèmes métaphysiques, les vérités rationnelles qui les attirent.
120. Saint Justin (103-168) naquit en Palestine. Vers l'âge de trente-trois ans il embrassa le christianisme, parce que l'Evangile seul pouvait lui procurer ce bonheur stable, ces croyances solides que son grand cœur et sa haute intelligence avaient en vain demandés à tous les systèmes, et surtout au
platonisme. Au service de sa foi — qu'il scella de son sang — il sut mettre ses Connaissances philosophiques. Extérieurement. il continua de vivre comme par le passé, * promenant d'une ville à l'autre son manteau court et sa parole indépendante * ”, Il est l'auteur d'une célèbre Apologie de la foi chrétienne. Son Dialogue avec le juif Tryphon nous montre bien qu'il était parfaitement au courant de toute la philosophie ancienne. Sans aller jusqu'aux négatiors du fidéisme, il fait voir, dans ses écrits, combien la raison humaine est bornée et faillible. Les contradictions nombreuses des philoso- PE lui en sont la preuve.
121. Clément d'Alexandrie (vers 21 5), né à Athènes ou à Alexandrie, comme saint Justin, était aussi un converti du platonisme. I1 montra toujours beaucoup d'estime pour la philosophie ancienne. Successeur de saint Panthène à l’école catéchétique d'Alexandrie, il en continua les traditions avec éclat, et en poursuivit le but avec succès. Cette école de catéchèses se proposait de défendre la foi contre les attaques de ses ennemis en formant des chrétiens plus instruits et plus saints que les autres. On y enseignait la gnosce orthodoxe, c'est-à-dire une connaissance du bien qui en entrainait l'amour et la pratique. La guose, dans la vie morale, constituait un degré supérieur à la foi. Pour Clément, le simple croyant est le serziteur de Dieu, tandis que le
1. L, Duchesne, Histoire ancienne de l'Eglise, t. I, ch. XII, p. 205, 2ème éd., 1906,
gnostique chrétien est son ami. Les gnostiques formaient une élite, une classe supérieure à celle des simples croyants.
Les principaux ouvrages de Clément d’'Alexandrie sont les Stromates, l'Exhortation aux Grecs et le Pédagogue.
122. Origène naquit à Alexandrie en 185, et mourut à Tyr vers 255. Ses principaux ouvrages sont le livre des Principes et la Réfutation de Celse. On a dit de lui qu'il était chrétien dans ses relations sociales, et grec dans sa conception du monde et de Dieu. C'est avouer que la philosophie païenne a exercé une grande influence sur Origène. On trouve dans ses écrits les traces de Philon, les réminiscences de Platon, d’Aristote et de Zénon; on y rencontre du néo-platonisme, voire des théories gnostiques. Moins prudent que saint Justin et Clément d'Alexandrie dans l'usage des systèmes anciens, il a lancé des hypothèses hardies qui furent vertement critiquées et désavouées. Malgré ses louables intentions — s'il faut en croire certains auteurs — Origène n'a pas moins compromis la vérité chrétienne qu’il ne l’a défendue.
Cependant, il faut savoir gré à Clément d'Alexandrie et à Origène d’avoir mis en lumière contre le panthéisme moniste la thèse de la transcendance divine. Tls ont aussi enseigné la création du monde, c'est-à-dire sa production er nihilo par un acte libre de Dieu, la spiritualité de l'âne et la liberté.
123. Quelques autres. — Parmi les Pères grecs dont les ouvrages traitent de philosophie, on peut
nommer encore : Tatien, qui ne suivit pas à la lettre les exemples de son maitre Justin, car il se montra très virulent contre la philosophie païenne, et devint un fervent adepte de l'hérésie des gnostiques ; Athénagore, auteur d'une Apologie adressée aux empereurs Marc-Aurèle et Commode ; saint Irénée qui, dans son livre, la Réfutation de la fausse science, se montra un redoutable adversaire des Gnostiques.
Les autres Pères grecs furent avant tout théologiens. Ce sont saint Athanase (296-273), évêque
‘Alexandrie, qui défendit la divinité de J.-C. contre l'arianisme ; saint Basile le Grand (329-370), évêque de Césarée, en Cappadoce, très versé dans les lettres sacrées et profanes: saint Grégoire de Nazianze
(325-380), ami de saint Basile; saint Grégoire de Nysse (330-306), frère de saint Basile, adversaire aussi de l'arianisme : saint Jean Chrysostôme (347- 407), archevêque de Constantinople; saint Cyrille d'Alexandrie qui combattit le nestorianisme ; Denys l’Aréopagite, mystique assez obscur : saint Jean Damascène, adversaire des iconoclastes.
Les Pères Latins
124. Caractère distinctif des Pères latins, — Autant les Pères grecs aimaient les questions alstraites et spéculatives, autant ceux de l'Eglise latine estimaient les problèmes d'ordre pratique, Aussi bien, les questions de morale les attirent davantage. Les plus célèbres sont Tertullien et surtout saint
Augustin qui, sous plusieurs rapports, ressemblent aux Pères grecs et dont les doctrines philosophiques forment un ensemble bien distinct et bien coordonné.
125. Tertullien de Carthage (155-220), paien de naissance, arrivé à l’âge mür, embrassa le christianisme. C'est l'héroïsme des martyrs qui le convertit Au témoignage de saint Jérôme, il devint prêtre. Vers l'an 207, il tomba dans l'hérésie de Montan et mourut sans s'être rétracté: c'est du moins l'opinion générale. Ses principaux ouvrages sont De Anima, Libri duo ad nationes, De I[dolatria, Apologcticum. 1 fut porté aux excès en toutes choses ; c'est un des traits caractéristiques de son génie, Il critique tout : la littérature ancienne aussi bien que la philosophie et la science. Sa morale est
d'un rigorisiie outré. Quant à l'âme, il enseigne qu’elle a été engendrée comme le corps, par voie de génération. A la vérité, il était “un homme d'une profonde érudition, mais il avait plus de mémoire que de jugement, plus de pénétration et plus d'étendue d'imagination, que de pénétration et d'étendue d'esprit! ”.