CONDILLAC
273. Vie et œuvres de Condillac. — Né à Grenoble, Etienne Bonnot de Condillac, s’il faut en croire l’histoire, à l’âge de douze ans, ne Savait pas encore lire. C’est un mal d'yeux qui en fut la cause. L'abbé de Mably, son frère, l'emmena à Paris. Dans cette ville, Etienne reçut les ordres sacrés. Il. fut ensuite abbé de Mureaux, puis de Flux, près de Beaugency, Cependant, it n'exerça
Ha:
jamais les fonctions ecclésiastiques. Précepteur de Ferdinand, duc de Parme, ami intime de Diderot et de Rousseau, membre de l'Académie française, Condillac avait toutes les raisons de se produire à l'extérieur. Mais toujours il préféra la vie de retraite. 11 mourut en 1780 à l'abbaye de Flux.
Ses ouvrages sont: Essai sur l'origine des connaissances humaines: Traité des systèmes; Traité des sensations; Traité des animaux; Cours d’études pour l'instruction du Duc de Parme; Le Commerce et le Gouvernement considérés relativement lun à l'autre; Logique.
974. Caractères de la Philosophie de Condillac. 40 Sensualiste à outranct: continuateur de Locke, Condillac le dépasse de beaucoup. Selon lui, toutes nos idées ne sont que des sensations transformées. 2° Inconséquente avec elle-même: en effet, le point de départ de la philosophie de Condillac devait fatalement le conduire au plus grossier matérialisme. Mais, pour parler comme Cousin, “sa raison et les bienséances de son état” le retinrent sur la pente. Aussi bien se déclare-t-il franchement spiritualiste. 3° Avide de simplification : c’est ce parti pris de vouloir tout simplifier qui a porté ce philosophe à commettre des confusions regrettables, par exemple, confusion de la sensation avec la connaissance proprement dite, de l’idée avec l'image, etc.
275. Doctrines de Condillac. — Toute la doctrine de Condillac est exposée dans son Traité des sensations et est généralement connue SCus le nom de Sensation transformée. Nous allons expliquer brièvement cette théorie.
Condillac enseigne que “toutes nos connaissances et toutes nos facultés viennent des sens ou, Pour parler plus clairement, des sensations ”. Et Pour nous faire comprendre le comment de ce phénomène, il a imaginé l'hypothèse aussi étrange qu'originale de l'homme-statuc.
Supposons une statue intérieurement organisée comme nous, dont l'intelligence n'a encore reçu aucune espèce d'idées, et qui est empêchée d’avoir des sensations à cause de l'enveloppe de marbre qui la recouvre. 11 commence par se demander quelles seraient les connaisances de cet homme-statue si, faisant disparaitre une partie de l'enveloppe de marbre, il avait l'usage d’un seul sens, celui de lodorat, par exemple. Alors, dit Condillac, “ les connaissances de notre statue ne peuvent s'étendre qu’à des odeurs”, Et de cette unique sensation de l'odeur, par voie de génération et de transformation, il déduit l'existence de l'âme et de ses facultés. Celles-ci, il les divise en intellectuelles et en affectives. Les facultés intellectuelles, qu’il ramène à une faculté générale appelée entendement, sont l’attention, la mémoire, la comparaison, le jugement, la réflexion, l'imagination, le raisonnement. A leur tour, les facultés affectives ramenées à une seule qui est la volonté, s'appellent le plaisir ou la peine, le désir ou l’aversion, l'amour ou la haine, l’espérance ou la crainte... Et ainsi, se posant toujours la même question: à quoi se bornerait la connaissance de notre homme-statue s’il avait en plus l’usage du sens de l’ouïe, de la vue, du goût... il conclut
que “la sensation enveloppe toutes les facultés de l'me”, ou mieux, que toutes nos connaissances n'ont qu’une seule et même source : la sensation; où bien, elles ne sont que des sensations transformées.
Cette conclusion dépasse celle de Locke qui admettait la réflexion comme une des sources de nos connaissances. Plus fidèle à l'enseignement du philosophe anglais dans son Essai sur l'origine des connaissances humaines, Condillac s’en sépare dans le Traité des sensations. Aussi bien l'homme-statue s'identifie avec la première sensation qu'il éprouve. “ Si nous lui présentons une rose, dit-il, elle sera, par rapport à nous, une statue qui sent une rose; mais, par rapport à elle, elle ne sera que l'odeur de cette fleur”, c'est-à-dire, odeur de rose. J1 en est de même pour les autres sensations. La conséquence est la négation de la substantialité du moi, qui devient une collection de sensations. Le philosophe français s’occupe beaucoup de la question du langage. Il en admet l'origine artificielle et conventionnelle. Pour lui, les idées abstraites ne sont que des dénorr.inations: c’est du nominaliste outré ; l’entendement et la volonté sont simplement des signes, ja science n'est qu'une langue bien faite, l'art de raisonner n’est que l’art de parler...
276. Appréciation. — Le tort de Condillac est d’avoir mis à la base de son système une hypothèse qui est loin d’être scientifique. Au lieu d'étudier l’homme tel qu'il est, il suppose un être fictif. une statue, intérieurement organisée comme nous. C’est le cas de dire qu’il n'observe pas, mais qu’il suppose.
“Il est, dit Cousin, la démonstration personnelle de cette vérité, que l'empirisme n'est pas, de tous les systèmes, celui qui. se soucie le plus de l'expérience !.”” Dans sa philosophie règne la plus grande confusion; sensation et idée, désir et volonté, sont, pour lui, identiques. Et, tout naturellement, il détruit la personnalité humaine en ramenant la substance à une collection de phénomènes, et il nie la liberté en enseignant que toute Connaissance est une sensation transformée, Tout de même, on doit dire que Condiac a été heureusement illogique. Les principes posés par lui aboutissent nécessairement au matérialisme: et d'ailleurs, ils y conduisirent d'autres philosophes de l'époque. Lui, au contraire, fut toujours franchement shiritualiste. Au point de vue des “bienséances de son état ” — comme dit Cousin — c'est un illogisme qui l'honore ; mais en stricte Philo- Sophie, cette inconséquence n'a rien de glorieux. 277. Philosophes matérialistes, — Les doctrines sensualistes de Condillac donnèrent naissance à une école appelée Ecole matérialiste, dont les chefs furent Diderot ( 1713-1784), auteur des Pensées thilosophiques; La Mettrie (1709-1751), Helvetius (1715-1771), et le Baron d'Holbach (1723-1780). Tous ces écrivains allèrent aux extrêmes conséquences du sensualisme, c'est-à-dire au plus vulgaire matérialisme. Et parmi eux, le plus tristement célèbre, est le Baron d’Holbach qui fut cyniquement athée et insulteur de toutes croyances religieuses,
RE St SA ER
278. Voltaire (1694-1778) par ses Lettres philosophiques scandaleuses et impies, tient une des premières places parmi les philosophes du XVII: siècle, pour qui, la science était synonyme d'irréligion. 11 est partisan de la philosophie de Locke ; toutefois, contre le philosophe anglais, il combat la morale de l'intérêt. Il croit à l'existence de Dieu, à la spiritualité de l’âme et au libre arbitre, mais il nie la Providence. En philosophie, il représente l'école rationaliste. Il ne dut son succès qu'à ses talents littéraires et à cette verve impie qui séduisit un trop grand nombre de lecteurs de cette époque.
279. Montesquieu (1689-1755) fut un des plus célèbres représentants de l'école économiste au XVIIIe siècle. Son principal ouvrage L'esprit des Lois eut une influence très considérable. IL définit les lois : ‘“ les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ”. Et donc, tous les êtres ont leurs lois. Ces lois, découlant de la constitution des êtres, s'appellent lois de la nature et existent avant toutes les lois positives, religieuses ou morales, civiles ou politiques. Il y a, en effet, sans les lois humaines, quelque chose de bon ou de mauvais. C'est ce qu’enseigne Montesquieu. “ Dire qu'il n’y a rien de juste et d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle tous les rayons n'étaient pas égaux.” Une de ces lois de la nature porte l’homme à vivre en une société dont les lois ne sont pas conventionnelles, mais reposent Sur les rapports nécessaires des choses. Une étude mûrement réfléchie
des différentes formes de gouvernement l'amène à donner ses préférences à la monarchie représentative dont il emprunte le type à l'Angleterre. On peut reprocher à Montesquieu de ne voir dans les lois qu'un rapport nécesaire et de ne pas faire assez cas de la liberté morale dans leur genèse et leur application. Il s'est plutôt attaché à décrire ce qui est que ce qui devrait être. On doit reconnaitre cependant qu'il a préparé les voies à d'importantes réformes sociales, notamment à l'abolition de l'esclavage, à la révision du code pénal et à la répartition de l'impôt.
280. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778).—Ce sont certainement les théories philosophiques de Rousseau qui, depuis cent cinquante ans, ont eu le plus d'influence sur la destinée des peuples. Le principe fondamental de la philosophie de Jean-Jacques est que l’homme naturellement bon ct heureux devient misérable ct dépraré lorsqu'il vit en société avec ses semblables. D'où il conclut que l'homme vivant aujourd'hui est un individu gâté formant partie d’un tout ou de la société qui est la cause de son malheur. Voilà pourquoi il prêche la restauration de l'individu dans son Emile et celle de la société dans son Contrat social. L'enfant, selon lui, doit être élevé en dehors de l'influence de toute société et d'une manière conforme à la nature: et partant, il faut développer chez lui la partie bhysique, instinctive, et ne pas lui parler de religion hositive, mais lui faire voir seulement le Dieu connu dans la nature, jusqu'à sa quinzième ou
seizième année. À cet âge, il fera son choix. Quant au contrat social, sa thèse principale est que la société n'est pas naturelle à l'homme, mais repose sur un pacte ou convention née du besoin de se protéger, besoin éprouvé par les êtres humains vivant à l’état de nature pure: Par ce contrat, les hommes libres et égaux créent un pouvoir collectif et s'engagent à lui soumettre leur volonté individuelle. Pour le sociétaire, cette aliénation de sa volonté n'est pas un esclavage: il n'obéit qu'à lui-même, par cela qu'il veut que la volonté générale soit respectée. Cette volonté générale, collection des volontés. particulières, arbitre suprême, inaliénable, absolu, égal pour tous, tout puissant, se manifeste par la loi, que le peuple est toujours maître de changer. Les tristes résultats auxquels a donné lieu la théorie purement hypothétique du contrat social, sont une preuve amplement suffisante de sa fausseté. Pour ce qui est du système d'éducation prôné dans l'Emile, disons seulement qu'à l'âge de quinze ou seize ans, le jeune homme aura déjà une formation qu'il sera difficile de changer. Ce n'est pas alors qu'on pourra lui parler de religion et de Jésus- Christ. Il répondra que, si toutes res choses, dans ‘histoire, ont l'importance qu'on eur veut donner, ses éducateurs qui avaient pour but de lui enseigner au moins le nécessaire, l'en auraient certainement instruit. ; 281. Quelques autres. — Quesnay (1694-1774).
fondateur de l'école économique dite des Physiocrates. Il part de ce principe faux: le sol est
l'unique source de la richesse. Turgot (1727-1781) et Condorcet (1743-1794), tous les deux, par des
ouvrages diversement appréciés, se sont placés au Premier rang des économistes de leur siècle.
LA PHILOSOPHIE EN ANGLETERRE