CHAPITRE PREMIER
l'idéausme.
On peut affirmer, sans craindre d'être démenti, que la philosophie moderne avait atteint l'apogée de son développement dans les doctrines que nous venons d'étudier. Il n'a point paru de systèmes aussi vastes et empreints d'une aussi puissante originalité, que ceux que nous avons mentionnés, jusqu'à l'époque deKant. Le dix-huitième se décernait lui-même le titre de siècle de la philosophie ; cependant il a montré peu de génie et d'invention philosophique, jusque dans ses dix dernières années ; il ne s'arrogeait ce titre, que parce qu^il se flattait d'avoir triomphé des préjugés théologiques. Les productions de cette époque ne laissent pas toutefois
de fixer aujourd'hui notre attention, parce que les conséquenœs, tirées alors de principes connus^ ont dissous la philosophie moderne, et lui ont fait subir une transformation, d^où est sortie la dernière philosophie. Ces productions contiennent de graves, de profonds enseignements. Elles mirent un terme aux conceptions dualistes, qui avaient en réalité servi de base à la modération, à la largeur de vues, à la multiplicité do recherches, par lesquelles se distingue la philosophie moderne, ^histoire de cette philosophie présente dans sa marche Tallure et la physionomie complète de la civilisation moderne. Nous pouvons d'avance nous attendre à y voir le rationalisme et le sensualisme, le spiritualisme et le matérialisme s'y montrer aux prises et déployer dans cette lutte de plus en jplus de force. Mais la lutte devait avoir un dénoûment, dùt-il n'être que provisoire ; il était aisé de prévoir lequel des adversaires remporterait la victoire. Le rationalisme moderne, qui s'était appuyé principalement sur la nécessité des idées mathématiques, ne pouvait se dissimuler à la longue, que les théories mathématiques ont pour but la mesure des phénomènes, et servent par conséquent à la connaissance sensible. Il s^ ensuivait nécessairement une pente générale au sensualisme. A la vérité le sensualisme moderne présentait à son origine une tendance très-subjective, il se montrait appliquée la connaissance du moi, à l'observation interne, il inclinait au scepticisme ; il était à penser que oe caractère ferait sentir pendant un certain temps ses effets, et qu'il conduirait à des conséquences
UIDÉALISME. 7
plas décidées; mais le sensualisme moderne s'était également montré, dès son début, enclin au matérialisme, tandis que le rationalisme donnait un rôle privilégié à la connaissance de la vie spirituelle; on s'était accoutumé à accorder une même valeur à Télément sensible et matériel ; on pouvait prévoir que tous les scrupulesdu scepticisme disparaîtraient devant lebesoin d'une conclusion positive sur la réalité des choses, et déjà s'annonçait de loin le jour où, des hésitations prolongées du dualisme, sortirait une alliance du scepticisme et du rationalisme. Ce jour, les doctrines d'un Gassendi, d'un Hobbes l'avaient prédit depuis longtemps. Pour qu'une telle alliance se formât, il fallait sans doute que les principes, la méthode, les conséquences se missent en harmonie ; il fallait aussi recourir à des hypothèses, qui dépassaient de beaucoup l'horizon du sensualisme. Elle requérait également un accord des doctrines avec les croyances morales des peuples modernes, avec les fondements historiques de notre civilisation; les doctrines alliées devaient nécessairement s'efforcer, avec l'ardeur de la haine et du fanatisme, de renverser les idées religieuses de la foule, et par suite il ne pouvfiit manquer de s'élever à côté d'elles une opinion plus modérée reposant sur les incertitudes dualistes, et pénétrée d'un esprit éclectique; néanmoins nous pouvons considérer ce matérialisme sensualiste comme le terme extrême de la direction naturaliste, dans laquelle avait marché la philosophie moderne. De nouveaux et vigoureux développements des systèmes philosophiques opposés n'étouffèrent pas les voix, qui
8 UVRB QUATRIÈME. — CHAPITRE I.
s'élevaient pour ériger la loi de nature en loi des mœurs et en divinité. Les faibles réclamations d'opinions éparses et de systèmes éclectiques ne peuvent nous empêcher d'apercevoir dansPalliance du sensualisme et du matérialisme le mouvement progressif de la philosophie de cette époque.
Cependant, avant d'entrer dans Tétude de ce mouvement, nous allons observer les dernières suites des tendances décidément subjectives de la philosophie, qui étaient nées du principe cartésien, ets^étaient propagées dans le sein du sensualisme aussi bien que du rationalisme. Nous apercevons ces suites principalement chez les Anglais ; elles se manifestent à la fois dans l'idéalisme et dans le sensualisme, et le premier contribue à développer le second et à le pousser dans la voie du scepticisme le plus résolu.
Dès le commencement du dix-huitième siècle, tandis que Locke vivait encore, tandis que Leibnitz et Shaftesbury représentaient eux-mêmes leurs doctrines, il s'était formé chez les Anglais un ensemble dUdées idéalistes, qui reposaient en partie sur le sensualisme de Locke, en combattant toutefois d'une manière absolue les conséquences de la philosophie moderne. Ces idées empruntaient leurs raisons à la théologie chrétienne, et témoignent avec assez de force combien il s'en fallait encore que la philosophie fût absoluipent détachée du dogme chrétien. Nous le» trouvons chez deux hommes, qui s'étaient formés indépendamment Tun de Tautre, et qui les exposèrent dans leurs écrits presque en même temps. L'un^
Arthur Collier, fait, il est vrai, mention de iWtre, qui est Georges Berkeley ; cependant sa doctrine est celle que nous devons étudier la première, parce qu'elle est moins développée que celle de Berkeley, et parce qu'elle a exercé une influence moins étendue sur les doctrines subséquentes.