‹ Histoire de la philosophie moderneChapitre 4 sur 24 · ARTHUR COLLIER · texte numérisé non relu

ARTHUR COLLIER

Éléments de sou développement philosophique. — Les phénomènes sont certains.-7-Doutesélevés sur Texistence des corps hors de nous. •Le monde sensible ou matériel n'est pas indépendant de nous, ni extérieur à nous, il n'existe que dans l'esprit. — La connaissance est passive en nous. Dieu produit en nous Tordre des idées. — Contre les qualités sensibles des choses extérieures.— Contre les qualités primordiales de la matière.— Contradictions entre l'infinité et la limitation, la divisibilité InGnie et la divisibilité finie de Tunivers. —Contradictions dans le concept du mouvement. — La création de l'univers est eu contradiction avec sa matérialité. — Prééminence de Tàme. La substance est ^universel par rapport aux accidents particuliers.— L'idée de la substance est toute relative, dans les degrés moyens du général. Dieu est la substance universelle de toutes choses. -Vues théologiques.

La vie de cet homme s'est écoulée dans une profonde obscurilé. Ses écrits mêmes passèrent à peu près inaperçus, et ils seraient presque perdus dans l'oubli > si des travaux trè&récents n'avaient ramené l'attention sur son nom et sur ses doctrines (1). Il était né en

(\ ) Je me sers des ouvrages suivants : Mémoires sur la vie et les écrits du rév. Arthur Collier, par Robert Benson. 1837. Traités métaphysiques, par des philosophes anglais du dix-huitiéme siècle. Publication préparée par feu Samuel Parr. Lond. 1837. Ce recueil contient de Collier l^Ie Clavis universalis, ou Nouvelle recherche sur la vérité du monde extérieur, contenant une démonstration de la nonexistence ou de l'impossibilité de ce monde. 2° Spécimen de vraie philosophi&!, dans un discours sur le premier chapitre et le premier verset de la Genèse. Le recueil contient en outre un extrait de la Logologie. Les mémoires donnent quelques autres morceaux tirés des papiers posthumes de Collier.

1680 à Sieeple-Longford, près de Salisbury. Sa famille possédait en ce lieu le patronat de la care, dont ses membres exerçaient depuis longues années héré* ditairement les fonctions. Arthur, Tainé des enfants, avait été élevé dans cette intention, et, son père ayant été enlevé par une mort prématurée, il revêtit eu effet ces fonctions, dès que Tâge le lui permit» 11 les conserva pareillement jusqu'à sa mort, en 1732.

Il avait la réputation d'un honnête homme, d'un fidèle adhérent de Tépiscopat; mais il était en même temps attaéhé à la tolérance, attachement qui lui était nécessaire d'ailleurs, car il nourrissait lui-même à plusieurs égards des opinions dissidentes. Il ne parait pas s'être toujours montré aussi ferme dans la pratique qu'en théorie ; les convictions philosophiques, qui lui étaient clières, le détournèrent des voies de l'opinion commune pour laquelle il avait et professait un profond mépris. Le monde croupit dans le mal; quiconque cherche la vérité, doit se résoudre à se voir rejeté par le monde (1 ). Toutes les concessions que Collier croyait devoir faire, c'est que dans la vie commune il faut se conformer au langage des hommes, langage qui ne contient pas sans doute la vérité, mais qui est pourtant une création de Dieu, avantageuse pour le train commun de la vie pratique (2). Ses vues philosophiques s'étaient fixées de bonne heure ; dans sa Clef unis^ersellej publiée en 1713, il les communiquait au public, et il y avait déjà dix ans qu'il en était en possession. Par les papiers

(4) cr. répigrapbe de U Clw)i$ univênalii; Mémoires, p. 134. (t) Clao. Univ., p. 91, iqq.

COLLIER. 4f

qa^il a laissés on voit qu'il s'était fait aussi de fort bonne heure son système théologique, fort «difTérent sur plusieurs points de la dogmatique établie (1). La philosophie régnante des cartésiens, la philosophie mécanique de la nature, la doctrine de Malebranche l'avaient scandalisé (2). On reconnaît, au langage qu'il emploie, l'influence de la doctrine de Lqcke sur lui ; toutefois le mépris, dont il faisait profession pour le sens commun, était bien él.oigné de s'accorder avec celte doctrine. 11 regardait sa philosophie comme une nouveauté radicale; Berkeley était le seul qu'il reconnût pour attaché à la même foi, encore n'était-ce que sur quelques points (3). Une complète révolution philosophique ne pouvait manquer de résulter de ses principes ; mais la réaliser était une œuvre qu'il considérait comme supérieure à ses forces (4). 11 n'a pas laissé cependant de la préparer et d'y travailler. Dans les écrits qu'il a publiés peu d'années avant sa mort, savoir VEssai d'une vraie philosophie et la Logo* logiey il a tracé une ^esquisse de ses convictions phi* losophiques, et il regardait cette esquisse comme une introduction à Fœuvre de la vie, qui devait être un Corps de la science chrétienne (5). Cette esquisse incomplète montre qiie Collier disposait tout en vue de la connaissance de Dieu, dont il espérait être mis en

(\) La dissert, théologique, dans les Mémoires, p. 191, sq., est de Tannée 1709. ,

(2) Clav. tim't;., p. 14; 27; Speoim. de vr, phitos.j p. 126.

(3) Mém., p. S2 ; 37 ; Specim,^ p. 1 1 4.

(4) Clav. univ,, p. 90, sq.

(5) Spécimen, averties.

4 s LIVRE QUATRIÈIIB. » CHAPITRE I.

possession par la raison et i^r la révélation . Il se propose d^édifier son système de théologie par des moyens bien plus simples que les scolastiques, et en se tenant bien plus près de la sainte Ecriture. 11 compte pour cela sur une plus profonde interprétation de l'Ecriture, à la lumière de principes philosophiques (1). Il vise à une combinaison de la foi et de la raison ; il n^admet pas de mystères impénétrables (2) ; il repousse avec force Topinion que la foi doit être assise sur le scepticisme ; il n'admet pas non plus de contradiction dans les vérités de foi (3).

Quant au principe de ses recherches, Collier prend pour point de départ les suppositions du sensualisme. Les phénomènes Bont notre premier fondement ; où il n*y a pas de phénomène, nous n'avons pas à admettre non plus de réalité. Une chose peut être sans doute, sans apparaître ; mais nous n'en avons pas connaissance (4). De là, Collier prétend conduire ses démonstrations par voie d'induction (5), et il soutient l'évidence de toutes les perceptions, qu'elles reposent, soit sur les sens, soit sur l'imagination, soit sur l'entendement. Tout objet de la sensation ;5xiste comme tel ; de ce qui nous apparaît, nous ne pouvons nier qu'il apparaisse (6). Mais il ne suit pas de la perception sensible

r4) lb.»p. 106.

(5) LogoL, p. 138.

(3) Clav, Univ., p. 55.

(4) Ib., p. 41, sq. C'est one mailme^ans U science qoe «eident est ratio non entls qaam «pparentls.»

(6) Ib.. p. 10.

(6) Mém,, p. 39; Clav, timo., p. 4. Cest, à mes yeai, an principe premier qae loot ce qui est vf, est.

da phénomène, que ce qui nous apparaît intérieurement existe anssi hors de nous, ni que son existence absolue soit hors de doute. Nous sommes obligés de convenir que cela nous paraît être quelque chose de réel ; mais il faut dans le phénomène distinguer Tapparence de la vérité, et les démonstrations de Collier tendent, dès ce moment, à renverser la croyance commune d'un monde extérieur, que nos sensations nous feraient connaître (1).

Ses démonstrations ne sont pas précisément des plus savantes; elles trahissent une certaine maladresse dans l'expression, de l'inhabileté» à traiter des questions scientifiques générales; et ce qui rend cette inhabileté particulièrement frappante, c'est que, tout en considérant du reste toutes les propriétés sensibles des choses, ces démonstrations se rapportent cependant d'une manière presque exclusive à ce que les choses ont de visible. 11 suffira de passer rapidement en vue les questions qu'il agite, pour caractériser son scepticisme relativement à l'existence du monde extérieur.

Opposé au dualisme de son temps, Collier combat la doctrine qui admet Texistence de deux sortes de choses, l'esprit et le corps (2). H ne prétend pas nier l'existence des corps en général, ni même contester que les corps puissent être appelés des choses dans le sens le plus étendu ; loin de là, Collier accorde sans peine la réalité du monde corporel ou du monde visi*

(4) n»., p. 42, sqq.; Clav. univ., p. 9.

(S; Clav. Univ., p. A%.

ble ; ce qu'il nie, c^èst que celte réalité soit extérieure à Pesprit ; le monde n*est qu'un accident de l'esprit. Par là Collier n'entend pas du reste que le monde sensible n'existe que dans l'esprit de l'individu pensant ; on peut dire qu'il est hors de moi, en ce sens que les autres hommes ou esprits le voient et le sentent de la même manière que moi (1 ) ; mais ce qui est faux , c'est d'attribuer au corps ou à la matière, comme à une substance existant pour soi, une réalité hors du monde des esprits. En d'autres termes^ Collier nie la substantialité de la matière (2). De là cette proposition par laquelle il fprmule aussitôt sa doctrine, savoir, que par le monde extérieur , dont il nie l'existence, il entend le monde corporel en tant qu'être compl^ en soi, absolu et indépendant (3). Le premier caractère de sa doctrine est d'être purement négative, et dirigée contre les idées matérialistes, qu'il voyait gagner rapidement autour de lui, et selon lesquelles la matière serait une essence complète en soi ; il oppose à ces idées son propre idéalisme, c'est-à-dire qu'il soutient que le monde sensible ou matériel n'a pas d'existence indépendante de l'esprit ou extérieure à lui, mais existe uniquement dans l'esprit (4).

(4) Ib., p. 6.

CS} Mém., p. 3t ; S6; 48: Clav. nniv., p. 9.

(3) Clav, univ.t p. f , sq. Par monde fcnlends ce qu*0D entend ordinairement par lei mots de corps, étendue, espace, matière, quantité, etc. Et maintenant il ne me reste plus que reiplication du mot eilérienr. Par ce mot, en général, fentends ce qui est entendu d'ordinaire par les mots d'absolu, exisUnt par soi-même, indépendant, etc.

(4) Mim.^ p. 36; Ciav. univ., p. 5; 7. Toute ia matière qui eiiste eilste dans resprlt, ou dependamment de r esprit.

La démonstration, qu'il donne de ce principe, relève de la doctrine de Locke, particulièrement en ce que Collier prend pour point de départ une recherche de Torigine de nos représentations, et en ce qu'il considère la faculté de connaître comme marquée d'un caractère absolument passif, et opposée par conséquent au caractère de la volonté. Ce contraste est ac* centué avec une très-grande force, et le principe actif^ qui détermine notre entendement, est cherché dans la volonté de Dieu. Dieu produit les idées dans l'esprit humain; leur ordre est indépendant de cet esprit (1). Ainsi les représentations, que nous trouvons en nous, sont regardées comme quelque chose, dont l'existence en nous n'est pas douteuse, mais ne peut aucunement être rapportée à notre esprit comme à sa cause. Or, elles semblent bien nous attester la réalité d'un monde extérieur; mais c'est une apparence trompeuse. Pour établir ce points Collier ne dédaigne pas d'invoquer les exemples d'illusions sensibles, donnés par les sceptiques. 11 s'en sert pour combattre les doctrines de Locke sur l'évidence sensible (2) . Nous

(4) Clav, univ.f p. 5, sqq. Je dis cela afin de.tne meUre en garde contre l'imputaUon de regarder l'esprit comme cause de ses propres idées ou des objets de ses perceptions ; ou de peur qu*on ne s*imagioAt par une méprise que, d*aprés moi, la matière dépend quant k son existence de la volonté humaine ou de celle d'une créature quelconque. Par esprit J'entends cette partie, ou cet acte, ou cette faculté de l'Ame, distinguée par le nom de faculté intellectuelle ou perceptire, h l'exclusion de cette autre partie qu'on distingue sous le nom de volonté... Dieu donne aux créatures pensantes des sensations, ordonnées comme si elles existaient.

(2j Ib., p. 10 ; Mém.t p. 21, sq.

46 UVRB QUÀTRIÈBIE. ^ CHAPITRE I.

n'avons pas besoin de reproduire ces exemples. II nous suffira de signaler l'insistance particulière avec laquelle Collier appuie sur ce qu'on ne saurait indiquer d'autre différence entre T imagination et la perception sensible, que la vivacité sapérieure de la dernière. Si donc la sensation n'est qu'une imagination plus vive, si d'autre part l'imagination n'est qu'en nous, nous sommes fondés à admettre que toutes les sensations ne sont aussi qu'en nous(1). Et dans le fait, rien ne peut être présent à l'esprit sans être en lui, et par conséquent s'il est hors de lui. La visibilité des choses vues constitue tout leur être ; mais elles ne sont visibles que pour nous et en nous (2). Ici réside l'argument capital qu'en raison de sa théorie de la connaissance Collier peut invoquer contre l'existence du monde extérieur; seulement cet argument est, selon lui, trop simple pour frapper tous les esprits par son évidence ; c'est pourquoi Collier s'efforce de l'étayer par d'autres considérations. Toutes nos sensations attestent uniquement leur propre existence, et, comme elles n'existent que dans notre àme, elles n'attestent qu'une réalité interne, et nullement une réalité externe.

(4) dav. unw., p. Il, iq.; Mim.,p. 37.

{%) Oav. univ,, p. 25. Un objet qu*on «ABrine élre extérieur à Tetprit oa à la fSieoUé Tisaelle, peat-il lear être préfent?... T^es objett doDt DOtu parlons sont supposés élre flsibles ; et tout ce que nous m- ▼ons d'eux, ou bien leur existence, e*est qu'ils sont visibles ou tus. 8*11 en est ainsi, ils existent en tant que fisibles, ou, en d'autres termes, leur Tisiblillé constitue leur existence. Cela détruit par conséquent toute distinction quelconque entre leur être et leur Tlsibllité, l'un et Tantre étant Identifiés; et éTidemment cela détroit en même temps reilériorité de cm obftU.

Ces résultats, auxquels Collier aboutît, s'accordent jusqu'à un certain point avec la doctrine de Descartes, qui niaitrexistencedesqualités sensibles danslesobjets corporels et hors de l'âme ; mais Collier fait ressortir ce qu'il y a d'étrange à soutenir, comme le fait la doctrine cartésienne, que les accidents des corps, les qualités sensibles n'existent que dans Tâme, et à admettre en même temps que les substances mêmes, que les corps existent hors derâme(l). Il semble pourtant que le support se trouve nécessairement là même où les accidents sont supportés. Parvenu à ce point, Collier attaque Tidéé de la matière. Le doute, énoncé par Locke sur les modes dérivés de Télre, est poussé plus loin et dirigé contre les modes primordiaux, dont on s'était efforcé de maintenir Texislence hors de l'âme. Collier combat ici les doctrines des péripatéticiens et celles des cartésiens. Quant aux premiers, il les attaque par l'ironie plutôt qu'il ne leur oppose des arguments détaillés; il déclare leurs définitions de la matière la meilleure preuve de sa non-existence, une démonstration parfaite qu'elle n'est ni visible ni capable d'aucun prédicat; il faut bien qu'elle soit quelque chose, mais on ne peut pas dire ce qu'elle est; on y attache l'idée indéterminée de l'existence en général, tout en la distinguant bien pourtant de l'idée de Dieu, de l'être universel (2).' On pourrait dire, en effet, que l'idée péripatéticienne de la matière était

(1) Ib., p. 14, sq. DiroDS-nous que les sujets des accidents existent hors de l*âme et les accidents au dedans ?

(î) Ib., p. 28;71,sq.

depuis longtemps déjà écartée par les théories de la physique moderne, qui, au lieu de voir dans la ma* tière le sujet, sans forme et sans détermination, du devenir, n'y voyaient plus que le sujet indéterminé de Texistence étendue ou corporelle. Mais à son tour cette nouvelleidéedelamatièresoulève, aux yeux de Collier, de nouvelles objections. Il cherche à faire éclater les contradictions, où Ton s'embarrasse, en admettant un monde étendu hors de Dieu et hors de l'âme (1). D'une part les philosophes, qui soutiennent la doctrine du monde étendu, établissent que ce monde est

infini, puisqu'il s'étend hors de nous, c'est-à-dire, absolument sans limites imaginables ; d'autre part ces philosophes enseignent que le monde est fini, puisqu'il est créé, et que par conséquent il n*est pas absolu (2). Collier s'abstient de déduire en détail les raisons qui militent en faveur de ces deux doctrines contraires; il les siïppose connues. Il en est de même d'une autre contradiction, qu'il aperçoit entre la conception delà divisibilité infinie de l'être étendu, et celle de sa divisibilité finie. La matière extérieure, conçue comme créature, est indubitablement finie, et n'a point par

(4) La comparaison de ces contradicUons avec les anllnomles de U raison pare de Kantse présentera d'elle-même.

(5) Clav» univ,, p. 46, sqq. D*on côté on'a prouvé, en pariani de ridée de l'être extérieur du monde, qu'il est infini ; de Tautre, on a prouvé, en partant de sa qualité de créature, quMI est fini. Les deux thèses le supposent également extérieur, également créé. En même temps aucune des deilx parties ne prétend répondre aux argumenta de la partie adverse opposés aux siens, mais prétend seulement Justifier sa propre thèse directement. Et cependant Tune et l'autre soutiennent que dire qu'un monde extérieur est en même temps fini et infini revient à dire qu'il n'existe pu de monde extérieor.

conséquent de parties infinies en nonabre; conçue comme extérieure et absolue, elle doit être de toute nécessité considérée comme infinie et comme embrassant un nombre infini de parties (I). Enfin Collier ajoute encore un troisième argument de même nature, et dirigé, comme les arguments précités, contre les théories mécaniques en vogue de son temps. L'hypothèse d^un monde extérieur étendu conduit à cette contradiction, qued^un côté on admet dans le monde le mouvement, et qu'on est obligé de le nier de l'autre. L'idée de la non-existence du mouvement dans le monde est rejetée comme une assertion absurde ; dès là que le monde est supposé [créé, on ne peut nier que Dieu ait la puissance de le mouvoir. Mais le mouvement du monde est impossible, lorsqu'on suppose que le monde existe extérieurement, c'est-à-dire d'une manière absolue. Ceci s'applique à la fois et au tout et aux différentes parties : au tout, puisque l'infini ne peut être mû; aux parties prises séparément, puisqu'elles sont infinies en nombre, et que l'inGui ne peut être parcouru dans iin temps fini (2). Ces arguments contre la possibilité du mouvement manifestent plus fortement que tous les autres l'idée de Collier, qu'un infini (et l'infini est toujours pris par lui dans le sens d'indéfini) ne saurait exister réellement (3).

(4) Ib., p. 50, sq. Une matière extérieure^ en tant que créature, est évidemment finie, et. eb tant qu'extérieure, n^est pas moins évidemment infinie, quant au nombre de ses parties ou à la divisibililé de sa substance, et cependant II ne peut rien être imaginé de plus absurde qu*ane telle divisibilité.

(2) Ib., p. 58, sqq.

(3) Ib., p. 60, sqq.

10 UVRE QUATRIÈME. — OIÂPITRE I.

Dans le cours de la discussion qu'il soutient contre Texistence de la matière hors de nous, Collier part toujours de cette supposition, que si la matièreexistait, elle serait nécessairement créée. Ce principe théologique est le fondement sur lequel portent toutes ses idées. Ainsi Collier ne saurait avoir à discuter qu'avec les philosophes qui ne contestent pas la création du monde. Dieu et r univers sont donc admis l'un et l'autre par hypothèse, et cette double hypothèse fournit à Collier ses arguments les plus forts. Si le monde était admis comme étendu, Dieu serait nécessairement étendu avec lui, puisque Dieu est nécessairement présent partout; or cette idée d'un Dieu étendu est absurde, et l'admettre serait précisément renverser Tidée d'un monde existant hors de Dieu. Car si Dieu était infiniment étendu, où trou venons-nous place pour un monde extérieur ? Deux étendues infinies peuvent-elles donc coexister (1)? Un monde indépendant est une idée inconciliable avec celle de la dépendance de toutes choâes à regard de la volonté de Dieu. Ici Collier invoque spécialement la doctrine cartésienne, selon laquelle les choses ne durent que par suite d'une création continue (2).

Engagé dans celte direction théologique. Collier ne peut évidemment soutenir une doctrine idéaliste qui

(1) Ib., p. 71. Cirai Oîea etl étaDda,el par coDiéqaeDt» eomoie il •n faut bien cooTenir, InfiDimeni éteodo, où trooTeroDs-DOos place pour OD noDde eitérlenrr Deoi éteDdoet infloiet peoTeDlreilet codifier r

(t) Ib., p. 66»iqq. ,

se cooleDterait de trouver uniquement dans I*àme humaine le fondement de tous les phénomènes et de toute matière. Cette conception d'un idéalisme subjectif, selon le nom attaché de nos jours à cette théorie, irait .directement contre les principes de Collier. II attribue sans doute à l'âme humaine une existence plus haute que celle de la matière; mais.il ne la considère pas comme le fondement dernier de la matière. Selon lui, sa prééminence consiste d'abord en ce qu'elle contient en elle la matière, et renferme bien plus que ne peut renfermer la matière, car celle-ci est incapable de penser (1); elle consiste en second lieu en ce que Tâme est plus rapprochée du centre de toutes choses que ne l'est le monde matériel, et ce dernier titre de supériorité indique assez clairement que Tâme doit, d'après Collier, être conçue dans son rapport avec Dieu (2). Les idées, qu'il s'est faites sur ce point, reposent sur le rapport depuis longtemps étudié de la substance et de l'accident, et aboutissent à un résultat, qui semble fort analogue à la doctrine de Spinosa. Il faut bien distinguer Wm^ de l'autre la substance et l'accident; la substance de la chose est une tout autre idée que la chose même (3); la substance est ce que nous devons considérer comme le principe des accidents. Il faut distinguer déplus des accidents permanents, qui

(1) Spécimen, p. 118. sq.

(2) Ib., p. 123. On trouve le! un IraU qui Indique combien II s'éloigne de la philosophie antérieure; c^est le débat qu'il élève contre les (ioctrines du microcosme et de la simplicité de rame.

(3) Ib., p, 120. sq. La substance de chaque objet est une chose différente de l'objet même, et d'une tout autre etipéce.

sont dans 4a substance, el des accidents variables qui sont rattachés à la substance (1 ) ; quant à celle-ci, elle est regardée comme Tuniversel, embrassant la pluralité des accidents. Il faut observer l'influence des idées nominalistes de Collier sur cette doctrine : en effet, pressé par la distinction qu'il fait entre les choses ou accidents etleurprincipe universel, il met laplusgrande importance à établir que la définition ne doit déterminer que les différences des choses, et ne peut admettre en elle l'universel (2). Ensuite la distinction de la substance et de Taccident est conçue de telle sorte, que, dans l'échelle qui monte du particulier à Tuniversel, cette distinction n'a plus, quant aux degrés intermédiaires, qu'une signification relative. Elle forme la base de la hiérarchie des choses ; ce qui est substance pour l'une est accident pour l'autre, puisque l'accident ne subsiste que dans une chose ou par rapport à une chose, et qu'il ne trouve que dans la substance son support général. Supposez le portrait duo homme peint sur une toile; la figure de l'homme peint est un accident de la couleur, celle-ci est la substance de l'image, mais est un accident par rapporta la substance de la toile. Mais cette subordination des accidents à l'égard des substances a nécessairement ses limites. Il faut en définitive admettre une substance universelle de toutes choses, fondement de tous les accidents, et cette substance est Dieu, ou le fils de Dieu,

(I) Ib., p. 109, fq.

(î) Ib., p. 118.

le principe suprême dans lequel toutes choses sont créées, Tunique substance dans un sens absolu; toutes les créatures n^en sont que les accidents (1). Dieu est l'être universel, l'être en soi, sans aucune particularité (2) ; nul être particulier ne peut avoir Texistence qu'en lui. Toutes choses sont donc liées à Dieu, non pas immédiatement, mais par une série plus ou moins grande d'intermédiaires, et de là aussi leur degré plus ou moins élevé de perfection ; plus une chose est éloignée de la substance première, plus elle est imparfaite; plus elle en est proche, et plus elle a de perfection (3). •

Collier se proposait de fonder sur cette doctrine un système complet de théologie, et dans ce système il avait pour objet principal une théodicée. Les fragments que nous possédons de ce système, suffisent à peine pour nous donner une idée de l'ensemble; tout ce que nous voyons, c'est que Collier tend à concevoir toute existence des créatures comme une existence dans la substance de Dieu, et à séparer cependant

(1) Ib., p. 119. Qu'y a-t-il de plus familièrement connu parmi les liommes que la distinction de la substance et des accidents? Ou bien qu'y a-t-il de plus aisé à observer à chaque instant que ce fait, savoir, que ce qui est accident par rapport à une substance peut être substance par rapport k un autre accident? Et peut«on mieux parler en ce cas que de dire que, si loin qu*on puisse étendre cet enchaînement de substances, 11 n*y a Jamais là qu'une seule substance, c'est-à-dire la première? Ib., p. 117. Quoiqu'une des créatures de Dieu puisse être relativement considérée comme la substance d*une autre, cependant •cette créature et toutes les autres ensemble ne sont que des accidents au regard du Fils de Dieu.

(2) Mém., p. 191. Je ne regarde pas Dieu comme un être particulier, je crois qu'il est Tétre même, tout être, l'être universel.

(a) Spéeim., p. 108, êq.; 122; Mém., p. 57.

Si UVRE QUATRIÈME. - ^APITRE I.

jusqu'à un certain point Pêlre des créatures de l'être de Dieiv Le fils de Dieu n'est lui-même qu'en Dieu (1 ), comme toutes les créatures, et cette doctrine attira sur Collier Taccusation d'arianisme. Le moyen par lequel Collier songe à séparer d'une certaine manière les créatures et Dieu, consiste à distinguer l'entendement de Dieu d*avec sa volonté; celle-ci est, aux yeux de Collier, la matière de laquelle tout se compose, tandis que les idées subsistantes dans Teniendement divin fournissent les formes distinctives des choses créées (2;. Il fallait que Dieu produisit les choses parliculièréfe, les esprits particuliers, par une volonté particulière, qu'il a suscitée en lui-mèipe(3). Or la volonté est transmise aussi aux créatures, qui par conséquent pouvaient pécher, et par leur péché déchoir de la vie bienheureuse. Mais elles peuvent ensuite atteindre par leur obéissance passive à une plus haute vertu que celle qui pouvait résulter de Tétat d'innocence. Telle est la conduite, par laquelle Dieu sait tirer les plus grands biens des pins grands maux (4). Toutes ces idées sont contenues dans une simple esquisse, où manquent malheureusement les anneaux qui en feraient comprendre l'enchaînemeut . Il est fort présumable que Collier avait cherché ces

(1) Spéeim.^ p. 116. Toule eifslence créée est une eiistenee en ane autre, et non simplement une existence. LogoL, p. 150. Une distinction est à faire entre IMeu existant, et Dieu existant dans le premier.

(t) Mém,, p. 192.

(3) Ib., p. 193.

(i) lb.,p. 195; 197.

anneaux; mais, dans les écrits qu'il a composés, son but se réduit, à écarter Tidée de la matière, qui ne saurait sous aucun rapport être conçue comme un être complet en lui-même et indépendant de Dieu. Il s'ensuit pareillement que les êtres spirituels sont, malgré la volonté propre dont elles sont douées, considérées simplement comme des choses dans l'être universel de Dieu, comme des accidents dans la substance universelle, soutenues par des cercles plus petits et régulièrement superposés les uns aux autres, comme par des lois générales. Combattre et renverser le matérialisme, telle était, selon Collier, la première base d'une théologie exacte; il avait reconnu dans la doctrine d'une matière indépendante et agissante par ses propres énergies le plus grand ennemi du christianisme. Les moyens, par lesquels il la combattit, étaient toutefois très- insuffisants. Admettre, comme il le faisait, que les idées de substance et d'accident désignent un rapport, qu'on peut suivre à travers les dilîérenls degrés ou cercles de l'être, était un aperçu capable de recevoir déplus amples développements; ajoutons qu'il les réclamait impérieusement, pour conduire à une conception intelligible des choses de l'univers. Les idées nominalistes, auxquelles Collier était attaché, étaient-elles propres à lui fournir ces développements, c'est ce qu'on peut mettre en question; mais il n'a point tenté de donner à ses idées l'extension requise, c'est du moins ce qu'on voit par la direction théologique, où son esprit s'était engagé. Lorsqu'il invoque à Tappui de ses idées sur le rapport de la substance et

de Taccident des pbéuomèaes naturels, le portrait peint sur toile, l'image reflétée dans le miroir, ou d'autres encore, lorsqu'il représente une image rapportée à une autre et celle-ci à une troisième, tout cela suppose une longue série d'accidents apparaissant dans des substances, qui sont à leur tour accidents d'autres substances, et pour établir cette conception il faudrait qu'on nous produisit une série de phénomènes naturels, dans laquelle l'un eût Tautre pour support. Mais Collier est resté étranger à ces recherches, qui constituent la science moderne. Au lieu de s'y livrer, il s'est jeté sans délai dans les spéculations théologiques ; et, après nous avoir exposé que nos représentations du monde matériel n'existent que dans notre âme, comme une image dans un miroir, il énonce aussitôt l'idée, que ces images c'est Dieu qui les a créées dans l'âme humaine et dans l'âme des anges. Il laisse là très-vite son échelle des existences, et n'y songe plus. Le monde est immédiatement dans l'âme, médiatement dans le Verbe ou le Fils de Dieu, parce que l'âme est immédiatement en lui. Le monde visible est dans l'esprit, l'esprit en Christ, Christ en Dieu (1). Evidemment il fallait une participation plus attentive aux efforts de la philosophie moderne pour que des idées, aussi éloignées de ses tendances, de: vinssenti au moins jusqu'à un certain point, inlelli* gibles.

(4) ^éeim., p. 116, sq.; Mém», p. 55.

Page 1