CHAPITRE
Nouvelles destinées de la philosophie d'Aristote.
Lefebvre d'Étaples. — Leonico Tomœo. — Pomponace. — André Césalpin. — Ltilher. — Mélanchlon , etc.
La restauration des lettres trouva parmi dous la condition d'Aristote bien différente de celle de Platon ; elle influa aussi d'une manière bien différente sur la destinée de la philosophie du premier.
Elle trouva Aristote en possession de tous les honneurs du triomphe, d'un triomphe absolu, universel, non contesté, prolongé depuis plusieurs siècles. C'était en son nom, du moins, que toutes les sciences étaient enseignées; c'était en vertu de son autorité que toutes les questions étaient décidées. Qu'avait-il donc à attendre de la grande révolution qui renouvela les études littéraires? d'être cependant véritablement connu. Telle fut en effet la destinée singulière de cette philosophie, qu'elle finit par où elle eût dû commencer; que, dénaturée longtemps, elle usurpa l'empire, et , restituée à son vrai caractère , elle perdit bientôt le pouvoir et peut-être l'estime elle-même qui lui était due.
L'Aristote des écoles, bien loin d'être l'Aristote primitif, l'Aristote d'Athènes, n'était plus même celui qu'avaient éclairé les premiers commentateurs grecs : c'était un Aristote moderne, formé par Tamalgame de commentaires récents, spécialement empruntés aux Arabes; c'était surtout l'Aristote de Cordoue , c'était Averroës donnant ses propres opinions au nom du fondateur du Lycée , ou les confondant du moins avec la doctrine de celui-ci. Comment faire la séparation ? comment retrouver et mettre en lumière l'aristotélisme original et légitime dans toute sa pureté? 11 fallait remonter aux sources ; il fallait retrouver, rétablir les textes ; il fallait mettre en regard les écrits des anciens qui pouvaient en faire obtenir une interprétation fidèle. Une telle entreprise demandait de grandes richesses littéraires ; elle exigeait d'immenses travaux. Les textes étaient obscurs par eux-mêmes , souvent transposés, altérés , interrompus. De nombreuses recherches dans les manuscrits , une connaissance approfondie de la langue grecque, une étude persévérante des commentateurs fidèles, une critique exercée et judicieuse, pouvaient seules rendre, avec une entière sécurité, la véritable intelligence de cette vaste doctrine exposée dans les nombreux écrits du Stagyrite. Cette entreprise occupa le xvr siècle, ce siècle de l'érudition, l'occupa tout entier, absorba les veilles des plus infatigables savants , et cependant elle ne put être complètement ache-
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vée ; elle attend encore aujourd'hui quelques efforts pour avoir atteint son but. Sans doute le tableau de ces longues fatigues appartient plus à l'histoire littéraire qu'à l'histoire philosophique; cependant, parmi les circonstances qui accompagnèrent l'exécution de cette difficile entreprise, nous découvrons quelques phénomènes qui appartiennent à l'histoire de l'esprit humain et qui ne sont pas sans intérêt pour faire connaître la marche qu'il a suivie.
Déjà Théodore Gaza, Georges de Trébizonde, Georges Scholarius, avaient ouvert la carrière , soit en célébrant le fondateur du Lycée, dont ils avaient dès leur jeunesse étudié les ouvrages originaux, soit en commençant à traduire quelques écrits des sages de l'antiquité. Georges Scholarius avait même publié des introductions au traité de Porphyre sur les notions universelles, aux Prédicamcnts d'Aristote et au livre de V Inierpréiaûon.
Mais si l'honneur d'avoir ressuscité le platonisme appartient à l'Italie , la France réclame celui d'avoir vu éclore dans son sein les importants travaux qui rétablirent Aristote dans sa pureté primitive. Cette gloire appartient à Lefebvre d'Élaples, et certes elle ne paraît pas médiocre, lorsqu'on considère par quelles fatigues il acheta le rang qu'il occupa parmi les érudits de son temps. Né pauvre dans un village de Picardie, mais animé d'un zèle ardent pour l'étude, il sentit, par l'une de ces heureuses inspirations qui
créent les hommes supérieurs, qu'il fallait aller puiser la lumière à des sources nouvelles et s'élancer au delà de l'étroite sphère dans laquelle l'enseignement était encore renfermé au sein de sa patrie. Une généreuse émulation lui fit concevoir la pensée de faire participer la France aux conquêtes qui enrichissaient et illustraient l'Italie. Dans ce dessein, il visita cette terre classique de la littérature, alors si féconde en esprits distingués ; il parcourut aussi l'Asie, pénétra même en Afrique, rechercha enfin dans toute l'Europe le commerce des hommes éminents par leurs connaissances. Ce fut par ses soins infatigables qu'Aristote se montra enfin aux regards surpris de ceux qui depuis si longtemps croyaient le suivre : Aristote sortit de ses mains orné en même temps que restauré. Mais Lefebvre eut le bon esprit de présenter ce grand maître comme un modèle, au lieu de prétendre encore l'imposer comme une autorité ; et lui-même, en expliquant le texte qu'il livrait au public, donnait l'exemple de cette juste liberté; il montrait de quelle manière Aristote devait être consulté , étudié , et non obéi : exemple malheureusement trop mal compris de ceux auxquels il était offert.
Lefebvre d'Étaples avait cultivé avec soin les sciences mathématiques , les considérant , ainsi que Platon, comme la meilleure préparation à la philosophie. Il justifia lui-même cette opinion à quelques égards, car c'est s ms doute à de graves
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études qu*il fut en pariie redevable de l'esprit méthodique et de la clarté qui caractérisent ses écrits. D'aussi vastes travaux, d'aussi sérieuses études, ne l'empêchèrent point de se nourrir du commerce des belles-lettres; il leur demanda même de venir au secours de la philosophie, pour l'arracher aux formes barbares dans lesquelles elle était captive et qui convenaient si bien aux intérêts d'une ignorance présomptueuse. On a dit de lui qu'il fut pour Paris ce que Cicéron avait été pour Rome ; qu'il enseigna à la France à réconcilier l'art oratoire avec la science de la sagesse (1). Sans s'être créé une doctrine propre en philosophie, il acquit la réputation d'un vrai et grand philosophe, parce qu'il avait préparé du moins les progrès de la science en même temps qu'étendu son empire et rendu ses leçons plus accessibles. Il devint l'ornement, non-seulement de son pays, mais de son âge. Il eut le bonheur rare à cette époque de travailler à régénérer les études, sans éprouver les persécutions que suscitaient alors à tous les promoteurs des améliorations les préjugés établis et l'intérêt des hommes en possession de l'enseignement. Quoique suspect, comme la plupart des hommes qui s'eflbrçaient de provoquer le progrès des connaissances, d'adhérer aux opinions religieuses des réfor-
(1) V. Paul .love, Ménage, Pope Blounl, Winipheliiig, etc.
mes, quoique engagé dans quelques discussions politiques qui lui attirèrent des ennemis, quoique en butte aux animosités de la Sorbonne et des ordres monastiques , il jouit constamment de la protection de François I". Il trouva un asile honorable auprès de la reine Marguerite de Navarre dont il avait mérité la bienveillance. Il y acheva en paix cette vie dont le cours égala presque un siècle et qui fut tout entière remplie par une infatigable activité, tout entière consacrée aux intérêts de la science.
L'université de Paris ne tarda point cependant à profiter des trésors qui lui étaient offerts 5 elle s'appropria ce nouvel Aristote qui venait de lui être rendu. L'étude du texte de ce philosophe devint l'objet principal de son enseignement, ou, pour mieux dire, le cadre général dans lequel tout l'enseignement vint se distribuer. Lorsqu'en 45521e cardinal d'Estouville réforma l'université de Paris, il interdit d'une manière expresse d'admettre aux thèses tout élève qui n'aurait pas étudié avec soin les ouvrages originaux du Stagyrite. Le statut contient même une longue énumération de ces écrits , dans laquelle on remarque l'omission de celui qui porte pour titre: De plujsicoaudiiu. En 1601 l'université éprouva une nouvelle réforme : l'article 38 des statuts alors adoptés assigna deux années entières à l'étude des ouvrages d'Aristote; les articles 89 à /i2 réglèrent l'ordre suivant lequel ils devaient être enseignés.
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L'Italie savante ne négligea point cependant de cultiver le nouveau champ que lui oiïVail Tctude des textes originaux d'Aristote. LeonicoTomœo lui rendit à cet égard un service du même genre que celui dont la France était redevable à Lefebvre d'Étaples. Né à Venise, en 15/1.7, d'un père épirote, Tomœo avait étudié les lettres grecques sous la direction de Démétrius Ghalcondile ; il traduisit Aristote, Proclus et d'autres philosophes grecs avec élégance et fidélité. Il voulut, dit Paul Jove, délivrer la philosophie des formes barbares de l'école, des vaines subtilités et de tout l'appareil d'une argumentation sophistique. Pour y parvenir, il jugea que le moyen le plus sûr était de substituer aux commentaires des Arabes et des barbares les doctrines antiques tirées des sources les plus pures. Ce fut dans cet esprit que pendant deux ans il enseigna le texte original d'Aristote à Pavie, où ses leçons furent accueillies avec de vifs applaudissements. Leonico ne rendit pas un moindre service à la philosophie en cherchant à la réconcilier avec le bon goût, en l'invitant à reprendre un langage plus digne d'elle que celui de l'école. Érasme le loue avec raison de ce qu'il s'était exercé à imiter les formes que Platon et Cicéron avaient adoptées pour l'exposition de la science. Dans ses dix dialogues, il essaya de joindre l'exemple au précepte, et se montra nourri en effet de la lecture des bons modèles (1). Pendant qu'il
(1) V. Fabricius, Bibl. lat. tned., t. IV, p. 788.
mettait Aristote en lumière, il se plaisait aussi à cultiver les traditions de l'Académie. Impartial et modeste, étranger à cet esprit de dispute qui tenait lieu trop souvent alors de zèle pour la vérité, il ne mérita pas moins d'estime par ses vertus privées qu'il n'obtint de suffrages par son érudition vaste et choisie.
A la suite de Leonico, nous voyons paraître sur la scène un homme singulier qui, avec bien moins de titres à la considération de son siècle, attira cependant bien plus fortement l'attention, et qui agita même vivement les esprits : c'est le célèbre Pomponace. Disciple de Chalcondile, comme Leonico, Pomponace n'avait ni l'instruction ni l'élégance de ce dernier; il n'avait étudié que dans les sources secondaires ; il avait conservé la langue de l'école , il avait aussi puisé à cette source l'ardeur de la controverse ; il se distingua surtout par un rare talent pour la polémique. La petitesse extraordinaire de sa taille donnait encore plus d'éclat aux triomphes qu'il remportait dans les champs de la dialectique. Pourvu d'une chaire à l'université de Mantoue , il se chargea d'enseigner à la fois Aristote et Averroës ; mais , au lieu d'expliquer l'un par l'autre , il voulut au contraire délivrer le premier des entraves que lui avait imposées le second, déchirer enfin le voile qui avait caché aux regards le vrai fondateur du Lycée. Celait certes une entreprise hardie au milieu de cette Italie qui était alors presque tout entière
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averroïste, en présence de ces vieux professeurs accoutumés à proclamer comme des oracles les opinions du philosophe de Cordoue. Le plus illustre, le plus redoutable d'entre eux, le Goliath de l'école, fut terrassé, dit-on, par Peretto (1), dans une lutte solennelle.
Mais une entreprise plus hardie encore, et qui causa bien plus de scandale, fut celle que tenta Pompon ace lorsque , pour la première fois après tant de siècles, il voulut opérer le divorce entre la philosophie et la théologie, alors si étroitement entrelacées, et rendre à la première un caractère entièrement profane. Pendant que les modernes restaurateurs du platonisme s'étudiaient à identifier cette doctrine avec les dogmes chrétiens, Pomponace osa au contraire séparer entièrement la doctrine d'Aristote de ces mêmes dogmes dont on l'avait en quelque sorte constitué le dépositaire ; Pomponace osa plus encore, il se mit en contradiction ouverte avec eux.
Cette question si haute et si importante de l'immortalité de l'âme , dans laquelle les platoniciens modernes avaient cherché leur point de vue dominant pour identifier la philosophie et la religion , fut précisément aussi celle qui fournit à Pomponace l'occasion de prononcer entre elles une séparation inattendue. Pomponace entreprit
(1) Celait le nom qu'on donnait à Pierre Pomponace à cause de sa taille de nain.
d'établir non-seulement qn'Aristote n'avait point admis la croyance de l'immortalité de l'âme telle que la religion l'enseigne, mais que cette croyance était même essentiellement contraire à toute la doctrine de ce philosophe. Pomponace n'avait garde de prétendre que dans la doctrine du Lycée l'âme humaine dût être anéantie à la mort; il reconnaissait et déclarait, au contraire, que la permanence du principe pensant après la dissolution du corps en est un corollaire inséparable : il faut bien entendre ce qu'il a fait dire à Aristote, ce qu'il a voulu dire lui-même.
C'est relativement au principe de l'obligation morale que Pomponace , suivant les traces d'Aristote , a envisagé et discuté la question de l'immortalité de l'àme. Fonder le devoir sur la crainte de la peine, sur l'attente de la rémunération même au delà du tombeau , c'est lui donner un motif intéressé , c'est dès lors dénaturer entièrement son essence , selon le fondateur du Lycée et le professeur de Mantoue. Le devoir a un principe plus pur et plus éclairé ; il est obligatoire par sa propre nature. « Tout code pénal, dit Pomponace, soit dans cette vie, soit au delà de la vie , n'est institué que pour les homtnes qui ne sont pas capables d'embrasser la vertu pour elle-même (1). » Tel est le fondementdel'éthi-
(1) De immortalïtate animœ, c. XV, p. 102.
que d'Aristote , restituée à son vrai caractère." Jusqu'ici elle pourrait se concilier avec les saines idées religieuses; elle a même un degré d'élévation qui rivalise avec la morale même de Platon. MaisPomponace, d'après son maître, refuse à la substance pensante qui survit au delà du tombeau la conscience d'elle-même, et dès lors on est fondé à lui demander en quoi consiste l'identité sur laquelle il fait reposer sa permanence.
Pomponace eut bien soin , au reste , de prévenir et de répéter qu'en professant une telle opinion il raisonnait en philosophe et non en chrétien ; qu'à ce dernier titre il admettait avec une aveugle soumission le dogme tel qu'il était enseigné; que ce dogme était tout entier dans le domaine de la révélation et ne pouvait être établi que par sa seule autorité. Les esprits ne pouvaient être encore disposés à accueillir favorablement une semblable distinction; peut-être même ne pouvait-on guère alors juger impartialement le principe sur lequel Aristote avait fondé son éthique, et que Pomponace avait voulu mettre en lumière. On put aussi, on parut ne pas le croire très sincère. L'ouvrage fut brûlé à Venise, dénoncé au concile de Latran. Le concile de Bénévent , en 1513, frappa du même anathème et l'opinion de la mortalité de l'âme, et l'hypothèse d'Averroës sur l'unité et l'entendement universel. Cependant la personne du philosophe man-
toiian et ses écrits , entourés de la bienveillance du cardinal Bembo, protégés par Léon X, échappèrent aux persécutions et aux censures. Léon X se contenta de commander à Augustin Nifo de réfuter le novateur, ce qui était plus sage , plus juste et plus utile que de le proscrire. Le cardinal Contarini , qui , ainsi que Nifo, avait été disciple de Pomponace, devint comme lui l'adversaire de son maître. Pomponace , à son tour, répliqua à l'un et à l'autre.
La psychologie, dans les idées de Pomponace, était le pivot de la philosophie entière : « De même que la destinée qui attend l'àme dans l'avenir dépend essentiellement de la nature qui la constitue , de même aussi, dans la doctrine péripatéticienne, à la nature de l'âme se lie le mode de connaissance. Or, les substances pensantes peuvent être rangées sous trois catégories, suivant qu'elles sont plus ou moins séparées de la matière , et il y a pour elles trois modes gradués et divers de connaissances, qui correspondent à ces trois états. Il y a des intelligences entièrement séparées de la matière et qui n'ont aucun besoin de l'assistance du corps, ni comme objet , ni comme sujet : telles sont les pures intelligences célestes du système péripatéticien. 11 y a au contraire des substances qui , pour connaître, ont besoin de s'aider à la fois du corps et comme objet et comme svjet; elles sont placées au dernier rang : ce sont celles qui respirent dans
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les animaux. Les connaissances qu'elles obtiennent, ne sont excitées que par des objets corporels, ne représentent que des choses particulières , sont reçues dans les sens , et sont donc en partie matérielles; elles participent cependant aussi , en tant qu'elles connaissent , à une sorte d'immatérialité. Entre ces deux extrêmes, il y a nécessairement un terme moyen, puisque , ainsi que l'a prononcé Aristote , la nature procède toujours graduellement et par ordre : ce terme moyen sera l'entendement humain , qui cherchera son objet dans les corps , mais qui ne s'appuiera point sur le corps comme son sujet; il participera à la fois et des animaux et des pures intelligences. Il réside sans doute dans le corps , puisqu'il y exerce ses opérations, mais il n'y est point extensivement répandu ; c'est pourquoi il peut réfléchir sur lui-même , raisonner, concevoir les notions universelles , ce qui est hors de la portée des facultés organiques. L'essence de l'entendement, en tant que puissance cognitive, ne dépend ni de la quantité, ni de la matière, et leur secours ne lui est pas nécessaire pour concevoir. Toutefois, comme il est joint aux sens , comme il ne connaît jamais sans la présence d'une image, ainsi que l'enseigne encore Aristote, il ne peut connaître l'universel d'une manière absolue. Il le voit toujours dans le particulier, et c'est ce que chacun peut vérifier par sa propre expérience ; dans chaque notion abstraite , notre
esprit se compose une sorte de figure corporelle ; c'est seulement par une seconde opération , indirecte et réfléchie, qu'il se replie sur lui-même, combine et raisonne (1).» Tel est le fondement sur lequel le philosophe de Mantoue établit le péripatéticisme. On voit combien cette doctrine est loin, à ses yeux, de se confondre avec le matérialisme proprement dit, combien même elle lui est contraire, quoique, à certains égards, elle puisse avoir quelques conséquences analogues.
Pomponace s'environna des mêmes précautions , en établissant les mêmes distinctions , lorsqu'il osa encore, au nomd'Aristote, faire prononcer la philosophie profane sur la possibilité des événements extraordinaires, etsoutenir que tous les faits qui paraissent merveilleux ne peuvent être que le résultat de l'action des causes naturelles. 11 y frappait à la fois , du même coup et par les mêmes armes, et les enchantements de la magie et les miracles, mais en se hâtant de déclarer qu'en exposant ces maximes il ne faisait que déduire les conséquences rigoureuses de la philosophie d'Aristote ; que, d'ailleurs, dans sa manière de voir personnelle, fidèle et soumis à l'autorité de l'Église, il en adoptait aveuglément toutes les traditions. On est surpris, en voyant Pomponace proclamer une telle maxime sur l'immuable constance des
(1) De immorlalilt' animœ, c. IX.
lois générales de la nature , de l'entendre ensuite reprocher sévèrement à Averroës et à Pic de la Mirandole d'avoir rejeté l'astrologie. Mais si cette contradiction ne peut se justifier, elle s'explique en quelque manière : « La Divinité, ditil, n'agit point sur notre monde sublunaire d'une manière immédiate et directe ; elle en a confié le gouvernement aux intelligences célestes qui animent les astres : or, les influences qui émanent de ces intelligences peuvent, d'après certains desseins , produire de temps en temps des phénomènes qui sortent ainsi de l'ordre accoutumé; mais les phénomènes dont il s'agit, produits de la sorte par les mêmes causes, ne sont point contraires aux lois générales conçues dans leur plus grande généralité (1). » A la faveur de cette théorie , le professeur de Mantoue donne un libre cours à sa propre crédulité, et, dans le fait, ne se gène point pour admettre, avec la confiance la plus fcicile, un grand noml)re d'apparitions et de prodiges.
Dans ses cinq livres sur le destin , le libre arbitre et la •prédestination , Pomponace embrassa encore d'une manière purement philosophique des matières dont la théologie s'était alors généralement réservé la possession exclusive, et il ne craignit pas, sur des sujets aussi graves et aussi dé-
;i) De Incanlttltombua , p. 20, 107, 110,251,303, 1)21, etc.
licats, d'opiner encore, comme philosophe, d'une manière contraire aux dogmes reçus. Il combattit à la fois et les platoniciens et saint Thomas , qui, bien que zélé péripatéticien, avait emprunté à saint Augustin quelques idées platoniciennes dans cet ordre particulier de spéculations. Aux armes du raisonnement Pomponace joint quelquefois les traits de la satire. Lui-même incline au système des stoïciens (1). 11 ne se donne point la peine de nous faire comprendre comment ce qui serait vrai dans le domaine de la raison serait faux d'après les lumières de la révélation , et réciproquement. Il eût mieux compris lui-même les intérêts de la vérité et les eût mieux servis si, au lieu de supposer en effet l'existence d'une contradiction répétée entre ces deux ordres de convictions, et la possibilité de leur être cependant à la fois fidèle, même dans ce cas, il eût cherché à marquer les limites de leurs territoires respectifs. Mais il prépara du moins cette séparation qu'il ne sut pas accomplir lui-même ; il en fit sentir le besoin, entrevoir la possibilité, et, quelque imparfaite qu'ait été sa tentative, on ne peut lui refuser le mérite d'avoir, l'un des premiers, essayé de soustraire la philosophie aux entraves qu'elle avait si longtemps subies, en la replaçant au rang d'une science indépendante.
(1) Defalo, etc., 1. H, c. 1; 1. V, e. G.
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Quelque téméraire que fût jugé l'enseignement de Pomponace, il sortit de lui une école remarquable par le nombre et le mérite de ceux qui la composèrent. A leur tête nous voyons le cardinal Hercule de Gonzague , si zélé pour la gloire de son maître , qu'il fit transporter les dépouilles mortelles de Pomponace dans les sépultures de sa propre famille. Parmi eux nous comptons Speroni, le bénédictin Théophile Folengo , auteur des Macawniques et de VOrlandino , Jérôme Frascator, l'évêque de Nocera , Paul Jove, qui, après avoir célébré avec de pompeux éloges le nom du restaurateur d'Aristote , l'accusa ensuite avec amertume de corrompre la jeunesse. Le professeur de Mantoue trouva dans l'un de ses disciples un véritable successeur, moins célèbre que lui, mais plus savant, le Napolitain Simon Porzio (ou Porta), qui enseigna à Pise la philosophie péripatéticienne. Versé dans l'étude des langues anciennes, Porzio éclaira le texte d'Aristote par ses travaux philologiques ; livré à l'étude des sciences naturelles, il commenta quelques écrits d'Aristote relatifs à cet ordre de connaissances; il commenta aussi le Traité sur Came , qui appelle en effet tant d'utiles commentaires. 11 reproduisit, relativement à l'immortalité du principe pensant, les mêmes opinions que le professeur de Mantoue, et s'attira les mêmes reproches. Lazare Bonamico, enfin , concourut avec Porzio à dégager le péripatéticisme des formes scolastiques. Mais les
deux savants qui firent le plus d'honneur à l'école de Pomponace furent Sepulveda et Jules-César Scaliger. Le premier , né à Cordoue , après s'être enrichi dans les universités d'Italie des trésors de la littérature ancienne, reporta le véritable Aristote aux mêmes lieux qui avaient vu naître Averroës, publia quelques traductions des originaux grecs du Stagyrite , et enseigna à la Péninsule le premier exemple de l'alliance entre la philosophie et les belles lettres. Le second, qui se plaça au premier rang des érudits de son siècle, embrassa les textes aristotéliques dans la vaste étendue de ses recherches; nous le verrons bientôt figurer aussi parmi les adversaires de Jérôme Cardan (1).
Le cardinal Contarini, quoique adversaire du péripatéticien de Mantoue , n'en professa pas moins, comme celui-ci , un culte sincère pour le fondateur du Lycée, ou plutôt ce fut le zèle même de ce culte qui l'excita en partie à écarter d' Aristote la défaveur que tendaient à lui attirer les interprétations de Pomponace. Augustin Nifo prétendit aussi rester fidèle à Aristote, quoiqu'il persistât dans plusieurs opinions d' Averroës, notamment dans celle qui était relative à l'entendement unique et universel. Il est douloureux d'apprendre que ce môme Mfo, ardent défenseur de l'iin-
(I) ErfirilfiliiDit'a de i^ubiUllale.
mortalité de l'àme, porta jusqu'à l'excès la dépravation des mœurs, et de voir ses livres souillés par les tableaux les plus obscènes. Naudé veut l'excuser, et nous alilige plus vivement encore en accusant le siècle lui-môme par une longue énumération des savants qui , compatriotes et contemporains de cet écrivain, oirraient avec lui cette triste ressemblance (1).
Parmi les péripatéticiens les plus distingués qui, i)ondant le cours du xvi' siècle, s'exercèrent tour à tour à épurer, éclaircir les textes d'Aristole, l'histoire littéraire signale encore le Milanais Antoine-Marie Conti , qui prit le nom de Marc- Antoine Majoragio, qui associa l'étude et l'enseignement de l'art oratoire aux travaux philosophiques, et qui essaya d'introduire la dialectique péripatéticiemie dans le domaine de l'éloquence; le Vénitien Daniel Barbaro, dont la famille a donné tant de sujets à la république des lettres, eL (jui , au rapport de l'historien de Thou , déclarait que s'il n'était chrétien, il jurerait sur les paroles d'Aristole; le Toscan Pierre Vettori, que Cosme de Médicis chargea d'enseigner à Pise la philosophie morale en même temps que la littérature grecque et latine , que Scaliger a traité avec dédain, mais qui a mérité les éloges de de Thou, et auquel le savant Huet a rendu ce témoignage
(1) V. son jiigoment sur Augu^lin Mfo, en lôlc de ses œuvres morales.
qu'eu expliquant Aristole il semblait s'être dépouillé de lui-même pour se transformer dans son auteur ; les deux Piccolomini de Sienne (Alexandre et François) , qui, appartenant à une famille illustre par le rang, s'illustrènnt euxmêmes par leurs connaissances ; dont le premier enseigna à la fois l'art oratoire , la morale , la philosophie naturelle , les mathématiques , unit étroitement entre elles ces deux dernières branches de connaissances, et pour la première fois fit entendre une interprétation d'Aristote dans la langue vulgaire; dont le second fut tour à tour l'ornement des universités de Pérouse et dePavie, et remplit aussi divers emplois publics. François Piccolomini engagea contre Zabarella une controverse assez curieuse sur la méthode qui convient à la philosophie morale : il soutenait que celle branche de la philosophie doit être enseiguée par la méthode synthétique, d'après ce motif que, suivant Aristote, il faut suivre la marche de la nature qui procède du simple au composé. Zabarella répondait par l'exemple d'Aristote luimême qui, dans les Éthiques à Nicomaque, a suivi la voie analytique : « L'homme, d'ailleurs, njou- » tait-il, ne conjiaît point la nature suivant le «même ordre par lequel elle procède, mais sui- » vaut l'ordre précisément inverse ; aussi Aristote » a-t-il distingué avec soin ce qui est te premier en » soi et le premier pour noire connaissance , en pres- «crivant de commencer par ce qui nous est le
132 iiiST. coMP. nr.s syst. de piiir..
» plus connu.» Piccolomini dérogeait en elTel aux maximes du Stagyrite , mais il avait consulté et goûlé Platon ; il s'était flatté de pouvoir concilier la philosophie morale de ce sage avec celle d'Aristote,etil avait cherché à éclairer l'une par l'autre. On cite avec éloge les ouvrages qu'il écrivit lui-même sur cette science qui fut le but principal et constant de ses travaux.
Jacques Zabarella , que nous venons de citer , enseigna à l'université de Padoue la logique, la physique et la morale d'Aristote , mais s'acquit surtout une grande renommée par la manière dont il traita le premier de ces trois sujets dans ses écrits. Les règles qu'il institua pour la méthode furent considérées comme son principal mérite. Il rejeta la démonstration de l'existence de Dieu, qu'Aristote avait établie sur la nécessité d'un premier moteur (1). Il était très versé dans l'élude des mathématiques; on ajoute qu'il ne s'était pas moins occupé de celle de l'astrologie.
On pourrait prolonger encore beaucoup la nomenclature des savants qui coopérèrent successivement à la restauration du péripatéticisme ; citer les trois Strozzi , Mazoni qui essaya, comme le dernier Piccolomini , de remettre en accord les fondateurs de l'Académie et du Lycée; les jurisconsultes Hubert Giffen et Jules Paccio ; Fran-
(1) De inventione primi nioloris, Francfort, 1618.
çois Vimercati de Milan qui , appelé en France par François I", enseigna pendant vingt ans les lettres grecques et latines à l'université de Paris, étonnée sans doute d'entendre pour la première fois Aristote dans sa langue originale , ce même Aristote dont elle se croyait l'interprète, pour lequel elle avait institué un culte dont elle prétendait exercer le suprême sacerdoce ; et tant d'autres savants dont les noms méritent sans doute d'être conservés dans les annales de l'histoire littéraire , mais qui n'ont que faiblement concouru aux progrès réels de la science. Bornonsnous à faire mention du petit nombre de ceux qui ont joint quelques vues neuves et utiles aux recherches de l'érudition.
André Césalpin , médecin célèbre que le pape Clément VllI fixa auprès de lui en cette qualité, et qu'il chargea d'enseigner la médecine à Rome dans le collège de la Sapience, était né en 1519 à Arezzo, petite ville privilégiée qui a eu le bonheur de donner le jour à tant d'hommes distingués. Il se mit peu en peine de rencontrer, en exposant les doctrines aristotéliques , des opinions hétérodoxes : « Je laisse, disait-il, aux théologiens le » soin de lever les difficultés, et je me borne au sim- » pie rôle de commentateur. » Césalpin prétendait et croyait sans doute commenter en effet le Stagyrite ; mais il a donné une grande extension aux théories métaphysiques de son modèle, ou plutôt, en prenant avec lui pour point de départ des no-
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lions abstraites et mal déterminées, il s'est trouvé conduit à créer sur le système général des êtres une théorie étrangère au péripatéticisme original, et qui se rapproche à quelques égards de celle des stoïciens. Il ne se borne pas, comme Averroës, à supposer un entendement unique qui se communique à tous les hommes; il n'admet qu'une seule substance, substance immatérielle, spirituelle, qui n'est autre que l'âme du monde, que la divinité elle-même , dont toutes les âmes ne sont que les effusions ou les parties, et qui, suivant la matière variée des sujets , produit l'apparence des divers êtres animés. Trois maximes qui servaient de base à la doctrine aristotélique deviennent aussi le fondement de la théorie de Césalpin : « Dans la science de la nature, on doit » procéder du général an particulier ; on doit com- » prendre dans cette notion du général les plus «hauts principes, qui ne peuvent être obtenus ni «par l'induction, ni par la définition, méthodes » que la philosophie ne peut employer en tant « qu'elle est la science des principes. Les notions » de Vêire , de V existence, de la substance, et par consé- » quent leurs modes, tels que Vidcntifc, la diversité, nVuniié, la jnultiplicilé , sont au-dessus de toute «explication et doivent être reçues comme des » principes. » Il en conclut qu'au delà du monde animé et de ses parties il n'y a aucune substance : « La substance ne peut être que la forme ou la malitière, ou leur composé. Or, la /orme estévidem-
»ment la première substance et ce qui en donne »le caractère à la matière. Mais le principe de la «forme esl l'intelligence ou l'âme répandue dans «l'univers; les corps par eux-mêmes ne peuvent » donc être considérés comme des substances ; ils » ne participent à cette condition qu'autant qu'ils » participent aussi à cette âme et qu'ils lui servent «d'organes. Maintenant une substance unique » préside à un univers unique ; tous les divers gen- »res de substances apparentes ou subordonnées »se forment de celle-là par l'addition ou le re- » tranchement de quelque accident ; elles s'en dis- » tinguent seulement en ce qu'elles sont multiples »à raison de leur mélange avec la matière, tandis » que la substance première , la seule absolue , » simple, pure, la seule véritablement digne de ce » nom, n'est absolument que la /orme ou Vacie lui- » même. Son essence consiste dans une sorte de «possession d'elle-même {receptio qitœdam sut ip- T>sius, non alterius) ; en elle le sujet pensant et l'ob- ))jet de la pensée sont identiques. » Tels étaient les efforts de Gésalpin pour déduire d'un principe réel la diversité des êtres et rappeler à l'unité le système de l'univers; tel était ce panthéisme associé à l'idéalisme, qu'il prêta au fondateur du Lycée, ou qu'il voulut introduire sous l'autorité de son nom (1), Gésalpin rejetait d'ailleurs la dis-
(1) V. les deux ouvrages d'André Gésalpin : QiiœsHonum peripak'ticarum, l.V ; Dwiiwnum invesUjario i)t'iipalclu(i,\eu\sc,it)do.
linction de la substance et des accidents; il considérait, avec assez de raison, l'usage des prédicaments comme stérile pour les démonstrations et pour les sciences positives , il y apercevait seulement quelque utilité pour les controverses logiques. Ses écrits furent publiés en Italie sans y exciter aucun orage. Il obtint en Allemagne une grande considération. Son rival Nie. Taurellus déclare que ses maximes avaient dans cette contrée plus d'autorité encore que les oracles d'Apollon chez les Grecs ; Samuel Parker estime qu'il a découvert mieux qu'aucun commentateur les vraies intentions d'Aristote (1) , et plusieurs savants inclinent à le compter parmi les plus grands génies des temps modernes.
César Cremonini enseigna à Ferrare dans le même esprit que Pomponace, s'attira les mêmes soupçons et les mômes reproches. Il suivit essentiellement, comme Pomponace, dans l'explication d'Aristote , les traces d'Alexandre d'Aphrodisée , et réfuta la célèbre hypothèse d'Averroës. La plupart de ses écrits roulent sur la philosophie naturelle du Stagyrite ; il a laissé aussi trois traités sur les sens externes , sur les sens internes , sur ce qu'il appelle la facilita appellaiive, e1 des questions psijciwlofjiciues (2).
(1^ Disputalio de Deo , p. Ci.
(2) Illustres qiueslloncs de anima.
PHILOSOPHIE MOnERNi:. ClîAP. IIL 137
La réformation de Luther exerça en Allemagne une influence considérable sur la destinée de la doctrine aristotélique. 11 semble d'abord que la même révolution qui ébranlait l'autorité de l'Église romaine dût menacer aussi l'empire exercé par Aristote. Luther avait rempli quelque temps une chaire de philosophie aristotélico-philosophique qui lui avait été confiée par Frédéric, électeur de Saxe. Mais lorsqu'il se fut décidé à entreprendre le grand ouvrage de la rénovation religieuse , il pensa , comme il le déclare luimême, <t qu'il était impossible de réformer l'Église, » si l'on ne déracinait et ne renouvelait entière- » ment, avec les canons et les décrétâtes, la théonlogie scolastique, la philosophie et la logique, «c'est-à-dire l'enseignement reçu, tout entier et «tel qu'il existait alors (1).» Il reprochait aux scolastiques d'avoir introduit la philosophie profane dans le sein de la théologie ; il accusait lepéripatéticisme d'avoir porté dans cette alliance un grand nombre d'erreurs funestes. La morale d' Aristote, ses opinions sur la nature, sur les attributs de la divinité , sur les rapports qui existent entre elle et les êtres créés, avaient surtout, aux yeux de Luther, causé ces altérations : il opposait à ces doctrines nouvelles, nées, suivant lui, de ce mélange adultère, les textes de l'Écriture et la
(1) V. les lettres de Luther : epist. ad Jodocum, \, 10.
doctrine des premiers Pères de l'Église ; il accusait également Arislote d'avoir, par ses maximes sur le libre arbitre , donné à l'homme une confiance excessive dans ses propres forces, d'avoir entraîné l'homme à s'enorgueillir des facultés qu'il tient de la nature. Il condamnait les subtilités de la dialectique, comme plus propres à éloigner l'esprit des vérités divines qu'à leur en faciliter l'intelligence. Souvent même Luther parut exprimer les préventions les plus décidées contre toute espèce de philosophie qui se fonde sur les seules déductions de la raison. Quelquesuns de ses disciples (1) ont pensé, il est vrai, qu'on ne devait pas prendre dans un sens rigoureusement absolu ces condamnations prononcées parle réformateur contre la philosophie profane; qu'en expliquant Luther par lui-même on devait entendre qu'il avait voulu proscrire l'abus seul, et non la science elle-même. On vit cependant plusieurs des premiers auteurs de la réformation, dans l'ardeur de leur zèle contre les opinions dominantes et contre l'enseignement établi, dans les exagérations d'une rigidité qui ne pouvait assez proscrire toutes les idées mondaines, aller jusqu'à vouloir bannir en quelque sorte toutes les études libérales.
(1) V. Mélanchton, Vie de Luther. — SeckendorfT, Hist. lutherana , 1. 1 , § 8. — Heumann , Acta philos., vol. U , p. 579. — Isaac Frocreunius, Vmdiciœ Liitheri (Slrasbourg, iGI7j, etc.
L'Église romaine, au contraire, protégea la philosophie qu'elle avait adoptée, comme elle défendit les institutions établies. 11 arriva de là qu'A.ristote fut appelé à jouer un rôle dans les controverses religieuses. Avoir manqué de respect envers les doctrines du philosophe fut, aux yeux de l'université de Paris, l'un des crimes de Luther, et elle frappa de ses censures, en 1521 , cette espèce de rébellion, avec d'autres erreurs du novateur (1). L'historien du concile de Trente, Fra Paolo, nous apprend qu'on considérait alors les intérêts de la doctrine aristotélique comme liés à la cause des dogmes orthodoxes. L'un des théologiens les plus célèbres de ce concile , Melchior Camus, convient que saint Augustin a accordé la prééminence à Platon ; mais il déclare que le jugement de saint Thomas, qui a revendiqué au contraire la supériorité pour Aristote, prévaut maintenant parmi les hommes éclairés (A). L'évèque de Caserte, Mirandole, Jérôme Dandini, et une foule d'autres docteurs, jugent l'apologie d' Aristote nécessaire à la défense de l'enseignement religieux (2).
Mélanchton se laissa d'abord entraîner aux préventions qui dominaient chez ses coreligionnaires contre la doctrine aristotélique; mais la prudence
(i) Delaunoy, De varia Arislotelis forliinâ, c. 12, p. 121 . (2) ll/id., c. 19, p. 255, 258, etc.
140 IIIST. COMP. DES SYST. DE PIIIL.
et la modération de sou esprit le ramenèrent à d'autres idées. 11 jugea que c'était une entreprise trop audacieuse que de vouloir à la fois réformer les institutions religieuses et ébranler le crédit du philosophe qui régnait dans les écoles. 11 pensa que c'était assez faire que de séparer ces deux causes ; il crut aussi qu'on atteindrait mieux le but en opposant aux traditions scolastiques le véritable Aristote rétabli dans sa pureté. 11 estimait d'ailleurs que la rigueur et la précision des méthodes aristotéliques, l'abondance des ressources qu'elles offraient à l'argumentation , étaient un secours trop utile pour qu'on pût le négliger dans l'intérêt de la cause à laquelle il s'était dévoué (1). Enfin, l'illustration qu'obtenaient alors, en Italie, tant de savants distingués, la gloire dont jouissait en France un Lefebvre d'Étaples , par leurs efforts pour restituer le vrai sens du Stagyrite, excitaient aussi son émulation. Il voulait faire participer l'Allemagne à ces honorables travaux : versé dans les études littéraires et passionné pour les modèles de l'antiquité, il s'était proposé de dissiper la barbarie qui enveloppait encore les écoles de sa patrie; il avait publié, dans ce dessein, son ouvrage sur la correction des études; il s'était livré avec OEcolampade à la lecture assidue des auteurs grecs; il avait écrit un traité pour
(I) De HlUilale philost'pli'Ke, l. I, |). 334.
recommander leur bel idiome et en faciliter l'intelligence. Mélanchton comptait au nombre de ses amis plusieurs des restaurateurs des lettres, entre autres les deux cardinaux Pierre Bembo et Jacques Sadolet, qui admiraient également l'élégance de son esprit et son érudition. Il voulut donc rallier la philosophie aux traditions de la belle littérature. Il eût été capable sans doute de faire un choix judicieux parmi les trésors que les anciens sages avaient légués à la postérité ; il s'exprima même plus d'une fois comme s'il eût senti tout le fruit qu'on eût pu se promettre d'un éclectisme judicieux (1). Cependant il posa en principe qu'il fallait adopter une secte. 11 repoussa celle des stoïciens , celle des épicuriens et la nouvelle Académie , comme trop contraires à l'intérêt des bonnes mœurs et à l'esprit de l'Évangile (2). Les deux vies de Platon et d'Aristote qu'il a tracées montrent qu'il avait cherché à comparer leurs mérites avec assez d'impartialité. 11 ne refuse point son admiration aux nobles et généreuses maximes de la morale platonicienne , aux pensées sublimes de l'auteur du Phédon et du Timee sur la nature de la divinité et la destinée de l'homme; mais il se plaint du vague extrême, de l'incertitude de Pia-
{i) De studiis corrigendis, t. I. — Dedamatio, p. 506, (2) De utUilate philos. — Dcdamullo, l. I, p. 33'J.
142 IITST. COMP. DES SYST. DE PTTIL.
ton, qui semble abandonner l'esprit à lui-même dans des espaces indéterminés; il trouve Aristote plus utile pour les jeunes gens , en ce qu'il donne des notions positives et exactes, circonscrit les questions , pose les limites, institue les disciplines, conduit par des méthodes rigides, et prononce affirmativement ce qu'on doit penser ; en sorte qu'Aristote, à ses yeux, en s'emparant de la doctrine de Platon, l'avait du moins transmise complète, corrigée, explicite, mise en ordre et soumise à une sévère économie (1). Ce fut donc à Aristote qu'il donna définitivement la préférence : « Je recherche, dit-il, une philosophie fondée sur »une solide instruction, et non ce vain jargon qui «cache le vide des choses. C'est pourquoi j'ai dit » qu'il faut choisir le genre de philosophie qui prèle »le moins à l'abus des subtilités sophistiques, ce- » lui qui observe la meilleure méthode : telle est » celle d' Aristote. Toutefois , celui qui le prend » pour guide peut aussi faire quelques emprunts à » d'autres auteurs (2). » Mélanchlon rejeta, au surplus, sans hésiter, toutes celles des opinions du Stagyrite qui étaient opposées à la révélation. Il se créa, pour expliquer ce grand maître, une méthode particulière qui a reçu le nom de méthode philippiqiw (â). 11 s'attachait peu aux expres-
(1) Vita Platonis, t. II, p. 370. — Vila ArlstoteUs, ibid., p. 351.
(2) De ulilitale philos. — Derlam., t.l,\).dS3.
(3) Du prénom de Philippe que portait Mélanchlon.
siens littérales de son auteur; il puisait librement dans ses écrits ce qui lui paraissait le plus utile ; il développait et commentait sa doctrine dans une forme oratoire, académique; il s'attachait de préférence aux vues d'une application pratique, à ce qui pouvait former dans l'art de parler et d'écrire, épurer les mœurs et former le jugement (1). Cette méthode , après avoir obtenu un succès brillant et presque universel en Allemagne, trouva plus tard des détracteurs. On lui reprocha de détourner les élèves de l'étude des textes originaux ; on lui imputa surtout d'avoir favorisé les nombreuses dissidences qui s'élevèrent dans le sein des Églises protestantes , parce qu'elle avait prêté des armes aux partis qui les divisaient; elle tomba par la suite dans le discrédit. Dans ses Commentaires sur l'âme, Mélanchton a pris à la fois pour guides Aristote et Galien ; mais il témoigne que les connaissances humaines sur cette matière lui paraissent renfermées dans d'étroites limites. «Nous ne connaissons point, dit-il, » la nature de Tàme , et pendant le cours de cette «vie nous entrevoyons à peine le secret de ses «merveilleuses opérations (2).» Mélanchton a abordé franchement la question relative à l'o-
(1) V. la préface des Éthiques d'Arislole, avec la parapliraso do Mclaiiclilon publiée par J. Mouaviu^, l-eipzig, 13j6.
(2) De rtuiiiiâ, dédicace.
1/|/4 IIIST. COMP. DES SYST. DU. PIIIL.
rigine de nos connaissances , et l'a résolue en admettant « certains principes que la nature elle- »même a donnés à l'homme dès sa naissance, «comme autant d'instruments de sa raison : tels ))Sont les nombres dans les arts, la connaissance » de l'ordre et de la proportion , les principes de >; la logique , de la géométrie , de la physique et de » la morale. » Dans le nombre des principes physiques, il cite ceux-ci : « Tout est ou n'est pas ; une » partie des natures est vivante , l'autre sans vie ; » une partie brute, l'autre intelligente. — Tout ce » qui naît , naît d'une cause quelconque ; l'effet v n'est pas supérieur à la cause. — Le corps est en- » fermé dans certaines formes ; un corps ne peut » être plusieurs corps , ni être à la fois dans plu- » sieurs lieux [suivant la marche ordinaire de la nature), » — Dieu est une intelligence douée d'une puis- >) sance infinie. » On voit qu'il associe ici certaines lois générales, données par l'expérience, avec des axiomes d'identité. — Dans le nombre des principes moraux , il place les suivants : « Nous nais- » sons pour la connaissance de Dieu. — Il faut aimer » la vérité, observer les promesses, éviter de nuire » à qui que ce soit (1). » « La loi morale , dit-il en- » core, est la sagesse éternelle et immuable, la rô- » gle de la justice en Dieu même ; elle a été mani- » festée aux hommes dans la création, et plusieurs
(1) De atiiniû, p. 207.
PHILOSOPFnE MODERNE. CHAP. II F. 1Z|5
» fois renouvelée et promulguée par la voix divine , » afin de nous faire connaître que Dieu est , et ce » qu'il est ; elle oblige toutes les créatures raison- » nables ; elle les invite à se conformer aux mo- » dèles qu'elle leur présente. Le bon moral est B Dieu même ; il est la volonté de Dieu , toujours » dirigée vers ce qui est juste. Le bon , l'honnête , » dans l'homme, est une action ou une habitude » qui s'accorde avec cette règle annoncée par la » loi divine, gravée dans le cœur de l'homme, et » reproduite par la révélation. On a coutume de » dire : Le bon est l'accord des actes et des habi- » tudes avec le jugement d'une raison saine ; mais » il faut savoir que ce jugement d'une raison » saine n'est lui-même que l'accord avec le type » qui réside dans l'intelligence divine (1). » On voit que Mélanchton se rapproche ici beaucoup de Platon , particulièrement en ce qui concerne la nature et la source des notions morales.
L'exemple de Mélanchton décida la fortune d'Aristote dans les académies protestantes, et ce fut dans leur sein que la philosophie , durant le xvr siècle , fut généralement enseignée avec le plus de pureté. Toutes les chaires lui furent exclusivement consacrées. Un grand nombre de savants professeurs, pendant le cours de ce siècle, y rivalisèrent de zèle pour répandre la lumière sur ces
0) Plitlosophia iiioralis, \VilUMibcii,', 15S9, p. 4, 24, 28, 30. I. 10
IZlf) IITST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
textes vénérés. Dans leur nomljre on distingue Simon Simonius, Pliilippe Scherbius, Ernest Sonner, Michel Piccart, Christophe Scheible, Cornélius Martini, Daniel Stahl, Jac. Schegk, Conrad Hornejus, Chrétien Dreyer, Hermann Conring, Melchior Zeidler, etc. La plupart d'entre eux adoptèrent l'opinion de Mélanchton sur les principes innés. « 11 y a dans notre entendement, dit Tho- » masius , certaines connaissances innées , comme » celles des premiers principes; elles y résident » seulement d'une manière virtuelle. J'estime donc » que certaines espaces inieUujibles sont innées dans » notre esprit, sans avoir passé par les sens ; c'est » ainsi que Dieu , qui certainement n'est point » accessible aux sens, est présent à notre entendement (1). )> On abandonnait donc à peu près Aris tote sur la question fondamentale du principe des connaissances humaines. Du reste, on continuait à employer pour la philosophie première ou la métaphysique ce que Thomasius appelle le Lexique philosophique d'Aristote^ c'est-à-dire ses définitions et ses nomenclatures, et comme méthode sa logique , qui , dans la pensée d' Aristote lui-même, était moins une portion de la philosophie qu'un instrument disposé pour son usage (2) .
Cependant les vives agressions de La Ramée
(1) J. TlimunsH physica, 1, p. 284.
(2) /(/., ISislor. metnphijsUœ, § IG.
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. UI. ihl
produisirent , comme il devait être , un effet plus étendu, plus puissant, dans les pays protestants que chez les catholiques ; elles détachèrent quelques esprits , en ébranlèrent d'autres. Genève exigea d'Arminius qu'il renonçât à enseigner d'après la méthode de ce novateur, ou qu'il quittât la ville. Les synodes des Églises réformées, malgré la forme impérieuse et souvent la dureté intolérante de leurs décrets, avaient un pouvoir moins absolu pour prévenir de libres discussions. L'influence fâcheuse que l'on attribua à la méthode philippique, et, au commencement du xvir siècle, la singulière réaction qui, à la suite des conférences de Ratisbonne , ramena une partie des théologiens protestants à la métaphysique, à l'ontologie et à la dialectique de la vieille scolastique, affaiblirent considérablement l'empire que l'Aristote renouvelé s'était acquis en Allemagne. Il conserva seulement quelques partisans éclairés dans les universités. Le savant Jacques Thomasius fut le plus illustre et presque le dernier d'entre eux ; il soutint , non sans mérite et sans gloire , cette cause alors presque abandonnée , et sur laquelle , par l'une de ces vicissitudes trop fréquentes dans l'histoire de l'esprit humain, des exagérations contraires répandaient, après un triomphe si prolongé , une défaveur excessive.
L'effet immédiat de la restauration des lettres fut donc, non de détrôner Aristote, mais d'affer-
mir au contraire pendant plus de deux siècles l'empire d'Aristote, en le fondant sur de nouvelles bases, et en donnant à cet empire un titre bien plus légitime. Délivré du nombreux cortège des Arabes, dégagé du voile épais des commentaires trop souvent infidèles, rendu à lui-même, se montrant à un siècle érudit dans sa forme première et vénérable , s'exprimant dans sa propre langue, la plus belle des langues, plein de concision, procédant avec un ordre parfait et constant, embrassant à la fois toutes les branches des connaissances humaines, répandant sur toutes avec profusion des définitions, des principes, les soumettant toutes à des classifications régulières, Aristote devait obtenir par l'estime, par la conviction, par l'admiration même, cette autorité qu'il avait due trop longtemps à la seule habitude. 11 convenait éminemment au siècle de l'érudition laborieuse; il offrait une matière inépuisable au genre d'investigations qui étaient alors l'objet de tant de veilles, et plus il demandait de savantes fatigues à ceux qui venaient l'étudier, plus il s'accréditait à leurs yeux par les sueurs mêmes qu'il leur avait coûtées.
Aussi longtemps que l'instruction consistait, non à penser d'après soi-même, mais à apprendre ce que d'autres avaient pensé, et à étudier la nature dans les livres , aussi longtemps qu'elle conservait une forme essentiellement didactique, Aristote semblait devoir suffire à tous les besoins
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. III. l/l9
des esprits; il devait toujours mieux convenir aux formes dont la science était revêtue. A une époque où tout se décidait par l'autorité , quelle autorité plus imposante pouvait s'offrir, dans aucun pays , dans aucun siècle, pour commander la vénération des hommes?
Serait-il vrai, comme l'ont pensé quelques historiens de la philosophie, que l'extrême corruption des mœurs qui régnait à l'époque que nous embrassons concourut aussi à environner de quelque faveur le nom d'Aristote, parce que sa doctrine semblait conduire à une morale relâchée? Serait-il vrai encore que les opinions d'Aristote sur la providence , que son silence sur l'immortalité de l'âme, flattèrent même secrètement les dispositions qui portaient un grand nombre d'esprits à l'incrédulité? Ces suppositions ne sont peutêtre pas dénuées de quelque fondement; la première surtout pourrait se justifier, jusqu'à un certain point, par ce que nous connaissons de l'état de la société dans le temps dont il s'agit. Ces soupçons cependant ne peuvent être accueillis qu'avec une extrême défiance ; l'esprit de parti peut les avoir plus ou moins accrédités ; il a pro bablement exagéré, par divers motifs, l'influence pernicieuse attribuée aux écrits d'Aristote.
Il est curieux de voir comment un empire si solidement établi a pu cependant être tellement renversé , qu'aujourd'hui la philosophie d'Aristote est presque tombée dans un complet et
injuste oubli. Cette énorme puissance sera attaquée de tous les côtés à la fois ; elle le sera par des agressions ouvertes, directes, et par des entreprises qui la mineront dans ses bases. Pendant deux siècles, toutes les discussions philosophiques ne sont en quelque sorte qu'une guerre générale et prolongée contre le péripatéticisme. Les uns lui opposent les autres systèmes de l'antiquité, successivement remis en lumière; d'au^ très tentent de lui substituer des créations nouvelles et originales. Ceux-ci critiquent les métho^ des qu'on lui emprunte ; ceux-là s'efforcent de le renverser dans les fondements mêm^s sur lesquels il repose.
NOTE A
Un passage de ce théologien expose si bien l'état de la question, telle qu'elle était alors agitée, et les opinions du temps, qu'il pourra paraître curieux d'en rapporter quelques exprès^ sions : « Les plus savants, dit- il [De locis thtolog. , I. X, e. 5), sont partagés sur la question de savoir à qui il faut assigner le premier rang entre les philosophes. Les uns adoptent le jugement de saint Augustin , les autres celui de saint Thomas : car le premier met Platon au-dessus de tous, le second y place Aristote. Chacun préfère la doctrine à laquelle il a été accoutumé dès sa jeunesse. Saint Augustin se fonde sur ce que les platoniciens se trouvent mieux que tous les autres en accord avec la doctrine chrétienne. Suivant saint Clément d'Alexandrie, Platon emprunta sa philosophie aux Hébreux. Mais, dit saint Thomas, la doctrine des péripatéticiens concorde beaucoup avec les dogmes chrétiens. Saint Clément d'Alexandrie
PHItOSOPHlE MODERNE. CHAP. III. 151
rapporte aussi, au livre cinquième des Stromates,qu'Anstobule a prouvé dans plusieurs écrits que la philosophie péripatétique est dérivée de la loi mosaïque et des prophètes. L'opinion de saint Thomas a obtenu l'assentiment général depuis plusieurs siècles. Les écrits de Platon sont lus à peine par quelques oisifs dans d'obscures retraites, tandis que le nom d'Aristote retentit dans toutes les académies aux applaudissements de l'univers. On est donc généralement d'accord à reconnaître Aristote pour le philosophe suprême et législateur, et c'est à bon droit que nous nous attachons à lui. Tous les philosophes de l'école ont donné un tel assentiment à saint Tlîomas , que Platon n'occupe aucune place dans les écoles de théologie , tellement Aristote s'en est emparé. Aristote suffit pour rendre un homme parfaitement instruit dans les trois branches de la philosophie. Si quelqu'un objecte qu'Aristote n'a obtenu le suffrage des théologiens que dans un siècle misérable, tandis que Platon a obtenu le suffrage du bel âge de l'Église, qu'il apprenne que l'école d'Aristote florissait à Alexandrie lorsque cette ville était fréquentée par les docteurs apostoliques. 11 ne faut cependant mépriser ni le jugement de saint Augustin, ni celui de saint Thomas ; mais le second doit prévaloir, toutefois avec modération. Il y aurait du danger à suivre aveuglément Aristote sur des points à l'égard desquels le vulgaire des théologiens ne soupçonne pas qu'il a pu errer : tels sont l'éternité du monde , le nombre prédéterminé des âmes, etc. »
On sait que Luther et Calvin ûiisaient profession de suivre fidèlement la doctrine de saint Augustin , et que le premier sujet des dissidences qui s'élevèrent entre eux et les catholiques romains roula essentiellement sur la prédestination et la grâce. La morale d'Aristote était à leurs yeux trop molle , trop facile, trop mondaine. Plus tard, ce sont aussi les jansénistes, ou ceux qu'on a qualifiés de ce nom, qui, particulièrement en France, ont essentiellement concouru à renverser le rèane d'Aristote.