CHAPITRE II
Résurrection des doctrines grecques ; école platonicienne en Italie.
G. Gemistus Pléthon. — Georges de Trébizonde. — Bessarion. — Marsile Ficin. — Jean Pic de la Mirandole. — J. -François Pic de la Girandole. — Scipiou Agnelli. — Patricius, etc.
L'Italie, qui, dans les temps modernes , eut la noble prérogative de voir la première ranimer dans son sein le goût et la culture des lettres , fut aussi la première qui donna l'exemple de la rénovation des sciences, de la restauration philosophique, trois grands phénomènes qui se lièrent étroitement entre eux. L'école italienne , dans son essor brillant, mais trop passager, se présente successivement à nous sous deux différents aspects , d'abord comme la restauratrice des doctrines antiques , ensuite comme la mère des créations hardies qui furent les premiers essais des nouvelles doctrines originales. Si , sous le premier rapport, ses travaux semblent appartenir plus spécialement à l'érudition philologique, ils méritent cependant un grand intérêt en nous appelant à observer comment les études littéraires et le commerce des plus illustres génies de l'antiquité contribuèrent à rectifier les idées sur les matières les plus sérieuses, à éveiller les méditations des penseurs , à exciter l'amour de la vérité, et
à seconder l'éducation de la raison humaine. Quelle était donc la singulière puissance de ces conceptions produites sur le sol heureux de la Grèce, qui, après avoir dans la Grèce elle-même répandu un si vif éclat , après avoir éclairé tour à tour et l'Egypte et l'empire romain , devaient encore , dans les siècles modernes , devenir nos institutrices , enflammer notre émulation , nous servir de modèles même dans nos plus libres investigations, et se montrer capables d'inspirer encore la science , alors même qu'elles renonçaient à la régir !
Les traditions philosophiques de l'antiquité n'étaient pas demeurées entièrement inconnues au moyen âge ; le platonisme , en particulier , n'était point, à beaucoup près, tombé dans un oubli aussi absolu qu'on le suppose communément. Si ces traditions ne s'étaient point conservées sous leur forme et dans leur langage primitifs , elles s'étaient perpétuées du moins , en partie , à l'aide des intermédiaires, des commentateurs. Le moyen âge en retrouvait les fragments dans les ouvrages de quelques écrivains de Rome, tels que Cicéron , de plusieurs Pères de l'Église latine, de saint Augustin surtout, et plus encore dans Ceux des auteurs arabes , qui furent longtemps le canal principal pour la transmission des connaissances. Les écrits seuls de l'illustre Boèce, dernier présent du siècle qui précéda la barbarie, eussent suffi pour rappeler, à quelques égards, et
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l'esprit qui respirait dans l'Académie et les coutumes observées dans le Lycée. Mais ces traditions n'étaient parvenues au moyen âge que mutilées et défigurées. Aristote, quoique son autorité semblât régner despotiquement dans les écoles , quoique rien ne fût enseigné qu'en son nom , n'eût pu se reconnaître lui-même dans cette philosophie qu'on lui prêtait. C'était dans les prétendus écrits de saint Denis l'Aréopagite qu'on avait cru étudier Platon ; le platonisme , ranimé au xn' siècle par Hugues et Richard de Saint-Victor, par Alain de Lille , s'était combiné en même temps avec le péripatéticisme des Arabes. Du reste , les deux grands princes de la philosophie grecque avaient à peu près seuls survécu ; les autres doctrines grecques, rejelées et condanmées en général par les auteurs ecclésiastiques, n'étaient guère que l'objet de préventions aussi aveugles que défavorables ; les stoïciens et les épicuriens étaient à peu près confondus dans le même anathème ; le pyrrhonisme surtout n'avait plus conservé d'adeptes , et jamais on n'avait moins songé à douter que lorsqu'on avait été si loin du vrai et si pauvre de savoir réel.
Ce qui avait manqué au moyen âge, c'était la possession des originaux , c'était la possibilité de les étudier dans leur propre idiome, c'était la critique nécessaire pour les séparer des ouvrages apocryphes, pour en rectifier, en bien étudier les textes; comme une condition préalable, il fallait J. 4
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aussi que la culture des lettres grecques acquît un certain degré de faveur. Déjà, au xiv' siècle, un moine calabrais de l'ordre de saint Basile, Bernard Barlaam, avait tenté de réveiller en Italie le goût de cette belle littérature, lorsqu'il y reparut, envoyé auprès de Benoît XII par l'empereur Andronic. Platon, Aristote, Euclide lui étaient familiers ; Pétrarque , qu'il rencontra à Avignon , Boccace , qu'il avait fréquenté dans sa patrie , puisèrent dans ses entretiens. Vers la fin du même siècle, Emmanuel Ghrysoloras, portant à Richard II, en Angleterre, un message de Jean Paléologue, s'arrêta à Florence, y ouvrit un enseignement public de la langue d'Athènes, don précieux dont la patrie du Dante était bien digne, et qui cependant lui fut trop tôt ravi par les intrigues de Nicolas Nicolo. A l'école de Ghrysoloras se formèrent Léonard d'Arezzo , Fr. Barbaro , Fr. Philelphe, Guarini, Poggio, et d'autres érudits ou littérateurs, que l'Italie vit avec joie et surprise donner le signal à ces études nouvelles. Elles trouvèrent des protecteurs dans JeanGaleas, Cosme de Médicis, Nicolas V. François Philelphe avait, du reste, visité lui-même Gonstantinople ; il traduisit quelques fragments d' Aristote , fit connaître Hippocrate, Xénophon, Plutarque. Jean Argyropulo , auquel Cosme de Médicis confia l'éducation de Pierre son fils et de Laurent son neveu, traduisit également en latin les traités d' Aristote sur la logique, la physique et la morale.
Ange Politien , son disciple , poète , rhéteur , philologue, expliqua les écrits du Stagyrite, traduisit Épictète et le Charmides de Platon. Théodore Gaza continua les travaux d'Argyropulo. Démétrius Chalcondyle , émule de Politien, cédant le théâtre de la Toscane à un rival plus accrédité , vint chercher à Milan un semblable triomphe. Le patriarche d'Aquilée ,.Hermolaûs Barbaro, répandit cette heureuse émulation sur plusieurs points de l'Italie. A ces noms justement célèbres les lettres reconnaissantes associent ceux des deux Lascaris , Constantin et Jean , et de Marc Mazurus, dont les veilles laborieuses exécutèrent le premier code grammatical de la plus belle des langues. Marc Mazurus, Cretois d'origine, contribua efficacement, par son infatigable activité, à la publication des précieuses éditions des Aide. Jean Lascaris forma la riche bibliothèque de Florence ; il passa les Alpes, fit briller sur la France le flambeau qui éclairait l'Italie; accueilli par Charles YIII, Louis XII et François I", il créa aussi une bibliothèque à Paris et y ouvrit une école de langue grecque. Ainsi, on commençait à se porter avec ardeur vers cette littérature classique ; elle devenait plus accessible ; les moyens de la cultiver se multipliaient. Tout était favorablement disposé , lorsque les Grecs réfugiés se montrèrent et répandirent avec abondance les trésors dont ils étaient dépositaires.
Pour bien juger ce qui dut résulter de cette
apparition relativement aux études philosophiques en Italie, nous devons nous transporter un moment à Bysance même et observer quelle était cette école qui émigra sur nos rivages. Rappelons-nous que depuis longtemps il n'existait plus, chez les Grecs modernes, de philosophie originale ; on n'en concevait pas même l'idée , on n'eût pas supposé qu'il restât quelque espace au delà des limites posées par les premiers maîtres. Justement glorieux de l'héritage qui leur avait été légué par leurs ancêtres , mais ne comprenant pas que le vrai moyen d'en jouir était de le faire fructifier, les Grecs modernes s'entretenaient dans l'inaction par la circonstance même qui eût dû les exciter à agir ; ils se reposaient dans l'admiration ; ils se constituaient les gardiens du riche dépôt; ils lisaient, relisaient, expliquaient et commentaient. La philosophie n'était point pour eux la recherche de la vérité ; elle était un culte pour les philosophes d'Athènes : leur vénération se concentrait presque exclusivement sur les deux grands fondateurs de l'Académie et du Lycée. Les commentaires avaient plutôt pour objet l'interprétation des textes que l'examen des doctrines ; les controverses n'étaient guère qu'une émulation d'apologies. Les apologies elles-mêmes ou les critiques semblaient s'adresser plus encore aux personnages qu'aux systèmes; on interrogeait la vie des deux philosophes, on discutait le mérite littéraire de leurs écrits , on
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revendiquait surtout en leur faveur ou bien on leur contestait le bonheur de concorder avec les dogmes tliéologiques. Si l'on cherchait à les concilier, c'était sans aspirer à les juger. Des deux princes de la philosophie antique , Aristote était celui qui avait obtenu des admirateurs moins nombreux et moins passionnés ; mais du moins sa doctrine s'était maintenue dans une plus pure intégrité , précisément peut-être parce qu'il avait été plus négligé. Sous ce double rapport, la doctrine d' Aristote, chez les Grecs modernes, ofifrait un contraste frappant avec le sort qu'il avait éprouvé chez les Arabes et chez les scolastiques du moyen âge. Platon , dont le nom continuait à être célébré avec enthousiasme , après avoir subi dans les écoles successives des Plotin et des Syrianus une transformation considérable, avait vu confirmer par les écrivains ecclésiastiques son alliance avec les doctrines mystiques, et c'était dans ce nouvel esprit qu'il avait présidé à l'enseignement des Psellus, les derniers organes de cette longue et brillante tradition.
Transportés en Italie, les Grecs fugitifs y continuèrent leurs travaux accoutumés. Ce fut donc en devenant le théâtre du grand débat relatif à la prééminence d' Aristote et de Platon que l'Italie préluda à ses nouvelles études philosophiques. Georges Gemistus Pléthon et Georges de Trébizonde parurent les premiers sur la scène, l'un avec son Traité de la différence entre les philosophie s
pkilonirinme et aristotélique (1), l'autre avec sa Comparaison de Platon et d'Aristole. Il était, certes, difficile d'offrir un plus beau sujet à l'attention de l'Italie parmi tous ceux que pouvait fournir l'étude de la philosophie ancienne. Mais ce sujet fut bien loin d'être traité par les deux écrivains avec la gravité, l'impartialité, la profondeur qu'il demandait. Chacun d'eux déguisa sous un titre impartial en apparence une apologie exclusive de l'un des deux princes de la philosophie grecque. Ils embrassèrent les deux partis contraires avec une égale chaleur.
Passionné pour le fondateur de l'Académie, Georges Gemistus avait pris le surnom de Pléthon, pour rappeler le culte auquel il s'était voué, par une analogie avec le nom de celui qui en était l'objet. Mais le platonisme ne formait à ses yeux qu'un seul et même corps avec les traditions orientales et les doctrines attribuées àZoroastre ; il résuma en douze articles la substance de ce système ainsi combiné: «L'âme humaine con- » serve avec les dieux une étroite consanguinité, » participe dans le ciel à la prérogative de leur B existence éternelle, descend dans les corps mor- «tels pour entretenir l'harmonie de l'univers, en » fondant la corrélation de l'humanité avec la na-
(1) Imprimé en grec à Venise, 15i0; — en lalin à Bâie, 1374, d'après la traduction de Georges Chartamisas.
» ture divine. Le lien qui unit l'une à l'autre est »la tendance de la première au souverain bien, » au bien moral, comme à son but. Le sage qui » veut accomplir cette destinée doit donc triom- » pher de ses penchants, obéir seulement aux in- » spirations de l'esprit universel qui gouverne les » génies du ciel et de la terre. Car les astres, » l'homme, les animaux eux-mêmes, ont leurs gé- »nies particuliers, génies dont chacun ne se mêle » point aux espèces qui lui sont étrangères (1).» Dans ce système, la psychologie, la théologie, la morale, étaient non-seulemeiit étroitement alliées, mais identifiées en quelque sorte. Le même esprit dicta encore à Pléthon son Traité des quatre vertus (2), où, en rangeant toutes les vertus sous les quatre catégories de la prudence, de la justice, de la force et de la modération, il les fonde sur l'imitation de la divinité. Dans ses trois livres sur la législation et les lois, il mêla les maximes des stoïciens à la morale de l'école platonicienne; mais ce dernier écrit excita une grande rumeur. En faisant revivre la théologie de Zoroastre et de Platon, en prêtant, d'après l'exemple des néoplatoniciens et des philosophes qui aux premiers
(1) Résumé des doctrines des sectateurs de Zoroastre et des platoniciens, publié en grec à Wittemberg, 1710; en grec et en lalin, par Fabricius , Bibl. grœca, t. XIV, p. 137.
(2) Publié en grec et en latin , Bàle, t5o2.
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siècles de notre ère clierchèrent à porter le mysticisme dans la religion païenne , en prêtant aux allégories de la mythologie ancienne des explications tirées des idées religieuses les plus élevées et les plus pures, il parut avoir fait un mélange adultère des profanes jeux du paganisme avec les vérités chrétiennes. Quoique Pléthoneût assisté aux conciles convoqués pour la réunion des deux Églises, il fut presque traité comme un ennemi de toutes deux; le patriarche Gennadius (Georges Scholarius) condamna l'ouvrage et le fit brûler publiquement. On doit remarquer cependant que Gennadius était rangé sous les bannières philosophiques opposées à celles de Pléthon, qu'il était sectateur d'Aristote, et l'on peut supposer qu'il voulut venger, sans le savoir peut-être, autant son philosophe favori que la cause des dogmes chrétiens, ou que peut-être il ne regretta pas de trouver dans celle-ci un moyen de servir les intérêts de l'autre. Pléthon, en effet , avait beaucoup injurié Aristote , plus encore qu'il n'avait essayé de le combattre ; il avait décrié le caractère personnel du grand philosophe, il avait tenté de rabaisser dans de vagues déclamations le mérite de ses ouvrages. Quelle que fût cependant l'aveugle passion qui sembla présidera ses critiques, lui-même rendit en d'autres moments un hommage au Stagyrite en commentant ses Catégories et ses Analeptiques , ainsi que l'Isagoguc de Porphyre. Dans ses trois livres sur la législation,
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il avait emprunté les vues d'Aristote sur la philosophie naturelle (1).
L'ouvrage de Georges de Trébizonde était divisé en trois parties : dans le titre de la première, Georges promettait la comparaison des doctrines des deux philosophes, mais s'arrêtait à leur surface, sans en pénétrer l'essence; dans la seconde , il s'efforçait de réclamer pour les opinions d'Aristote la conformité avec les dogmes du christianisme, et de verser sur celles de Platon leblâme d'une entière incompatibilité avec ces mêmes dogmes, ce qui était alors le point essentiel de la controverse ; dans la troisième, enfin, il attaquait à son tour le caractère personnel du fondateur de l'Académie avec autant de violence que d'injustice (2). Telle est du moins l'idée que nous nous formons de l'écrit de Georges de Trébizonde par la réfutation du cardinal Bessarion, qui peut seule aujourd'hui nous le faire connaître (A).
Le cardinal Bessarion , par les dignités ecclésiastiques dont il était revêtu , la considération dont il jouissait, protégea la cause de Platon non moins efficacement que par ses ouvrages. 11 la servit avec les armes de la raison et de la science;
{\) Y. Allalius, de Georgiis, dans la Bibl. grecque de Fybriciu?, t. X, p. 749.
(2) lii'ssariouis cardinaUs Mceni.., in calumu'ialorein PlalonÏ!:, libri IV. — Venise, Aide, 1503. — Lib 1, c. 1.
un esprit de modération et de sagesse respire dans la réfutation qu'il a opposée au fougueux péripatéticien ; il admire et célèbre dans Platon l'éclat des talents littéraires, l'étendue des connaissances scientifiques, la pureté des théories morales , l'élévation des vues théologiques ; il cherche à établir que les principes de Platon sur la nature sont les mômes que ceux d'Aristote, qu'ils sont même, à quelques égards, plus exacts. En revendiquant à son tour pour la philosophie platonicienne la prérogative d'être plus conforme à l'esprit du christianisme, il s'entoure des Pères de l'Église, qui ont si souvent invoqué eux-mêmes le témoignage du fondateur de l'Académie; il fait ressortir plusieurs analogies intéressantes et curieuses ; il aime surtout à rappeler et les preuves que Platon a établies en faveur de l'immortalité de l'âme, et la notion que Platon s'est formée de Tàme comme d'un principe spontané et éternel de mouvement. Quant à la concordance qu'on a cru apercevoir entre le péripatéticisme et les doctrines chrétiennes,, elle n'a été obtenue, aux yeux de Bessarion, qu'à l'aide des altérations introduites dans le premier par les Pères de l'Église latine.
Bessarion combattit la célèbre hypothèse d'Averroës sur l'âme universelle et admit avec les platoniciens quatre espèces d'âmes : celles qui respirent dans les astres , dans les génies , dans les hommes, dans les animaux. La diversité
des principes établis par Aristote et par Platon sur les opérations de l'art et sur celles de la nature avait excité entre Pléthon et Georges de Trébizonde un débat dans lequel Bessarion intervint avec le dessein de concilier les opinions des deux grands philosophes. Il n'admit point qu'il puisse y avoir de but là où il n'y a pas d'intention ; mais, en distinguant l'action réfléchie de la production mécanique ( agere et fœere ) , il pensa qu' Aristote et Platon n'avaient point différé précisément sur le caractère de ces deux notions , qu'ils s'étaient séparés seulement sur l'explication transcendentale qu'elles peuvent recevoir , qu' Aristote avait également attribué à la nature et à l'art cette double manière d'opérer, qu'on ne devait pas prendre à la rigueur les maximes du Stagyrite sur ce sujet, et qu'il y avait attaché lui-même une valeur moins absolue que celle qu'on leur avait prêtée. Le cardinal commenta la théorie de ce philosophe sur les causes finales. Si le plus souvent il aperçut avec sagacité, détermina avec précision les limites qui séparaient les deux systèmes de philosophie , il fut moins heureux lorsqu'il voulut en établir les assimilations; comme tous les platoniciens récents, c'était Platon qu'il prenait ordinairement pour guide, et, placé dans ce point de vue, il se flattait de découvrir des concordances qu'eût moins facilement admises le platonisme primitif.
Deux nouveaux athlètes s'élevèrent en faveur
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du Lycée : ce furent Théodore Gaza et Gennadius (Georges Scholarius). Michel Apostolius prit les armes contre le premier^ et, assailli à son tour par Andronicus Calcestus, parut avouer sa défaite; mais Pléthon reparut sur la scène pour soutenir encore la cause de l'Académie. Bessarion, conservant dans sa prédilection pour cette dernière école une rare impartialité , réprima à la fois les exagérations d' Apostolius et celles de Pléthon luimême.
L'Italie considérait avec curiosité cette controverse nouvelle pour elle et digne en effet d'une attention bien sérieuse. Quelle était, dans la disposition actuelle des esprits, à l'époque où le génie des arts venait de se réveiller avec tant d'éclat, où les lettres se ranimaient, où les idées se mettaient en mouvement, quelle était celle des deux philophies rivales qui devait se présenter avec plus d'attraits et conquérir le plus de suffrages? C'était celle sans doute qui se montrait la plus nouvelle, qui se prêtait davantage à l'exaltation de l'enthousiasme , dont le caractère poétique s'alliait plus étroitement à toutes les images du beau ; c'était celle , en un mot, qui , pleine de vie , de chaleur et de verve, convenait si bien à cette époque d'adolescence intellectuelle. La patrie de Michel-Ange, que le génie des arts et celui de la littérature semblaient s'être complu à choisir pour leur principal théâtre, fut aussi celui où s'opéra la résurrection des théories de Platon ; il reparut alors,
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comme jadis , environné du cortège entier des muses. Les jardins de Ruccellai rappelèrent les jardins d'Academus ; là se réunissaient, sous les auspices des Médicis , tout ce que la moderne Athènes renfermait d'hommes distingués par leurs lumières et leurs talents; là, dans de doctes entretiens, la philosophie était associée à l'histoire, à la morale, aux belles-lettres, à la politique elle-même. Dans ces nobles exercices, jusqu'alors inconnus à notre Europe, régnaient une liberté, une intimité, respirait un esprit de vie, trop peu connus peut-être aujourd'hui de nos réunions académiques, au milieu de la régularité et de la solennité de leurs séances. Ce fut alors, ce fut au sein de cette académie que se montra Pléthon , favorablement accueilli par Cosme de Médicis, son fondateur. La présence de Pléthon fut sans doute le signal qui détermina la direction des esprits vers la brillante doctrine dont il était l'apologiste. Quelle admiration ne durent pas exciter les écrits de ce philosophe, où tant de grâce s'unissait à tant de majesté, où tant de nobles vérités se confondaient avec une vague mais séduisante recherche de l'idéal , où l'harmonie de la pensée se trouvait, dans la plus belle des langues, si bien soutenue par l'harmonie des expressions ! La grande ombre de Platon sembla apparaître au milieu de ces nouveaux disciples ; sa doctrine ne fut plus seulement un enseignement, elle devint une sorte d'inspiration; lu vé-
nération dont il fut entouré eut le caractère d'un véritable culte. L'enthousiasme que ses leçons avaient excité au sein de l'Athènes antique s'accroissait maintenant et de tant d'hommages successivement rendus à sa mémoire, et de toute l'autorité attachée à des traditions qui avaient traversé les siècles , et de la consécration que le platonisme avait obtenue par son alliance avec la théologie chrétienne, et même de l'exaltation du mysticisme religieux. On croyait remonter par lui à la sagesse primitive ; les noms de Pythagore, de Zoroastre, d'Orphée, d'Hermès, associés à celui de Platon , l'entouraient encore d'un vague mais puissant prestige. On eût dit que dans les murs de Florence se célébrait une fête solennelle autour des plus beaux monuments de l'antiquité rendus à l'admiration des modernes, qu'elle se célébrait en l'honneur du philosophe qui avait donné à la première des sciences un caractère tout ensemble si poétique et si moral.
Marsile Ficin , qui fut l'âme de l'académie florentine , nous représente dans ses nombreux écrits le système entier de ce platonisme moderne dont il fut Vinstaurateur. Il préside à la nouvelle école philosophique de l'Italie , il nous en marque la direction , il nous en révèle l'esprit; il est donc d'un grand intérêt de jeter un regard sur la marche de ses études , sur le caractère de ses travaux. Dès sa jeunesse, MarsUe Ficin
se livra avec passion aux lettres grecques et chercha la philosophie sous les formes de la poésie ; il avait traduit l'Argonautique , ainsi que les hymnes attribuées à Orphée , à Homère , celles deProclus; il avait essayé de commenter Lucrèce; mais il livra aux flammes ces premières ébauches. Bientôt il conçut la gigantesque entreprise de traduire en entier Platon et Plotin, en joignant à sa traduction des épi tomes et des arguments. 11 traduisit encore les écrits attribués soit à Mercure Trismégiste , soit à saint Denis l'Aréopagite ; les vers dorés et les symboles de Pythagore ; divers fragments de Speusippe, de Xénocrate, d'Athénagore ; divers écrits de" Porphyre , d'Iamblique , de Proclus, d'Alcinoùs, de Psellus, tâche immense, et dont les difficultés étaient encore singulièrement accrues à une époque où la langue grecque était encore si peu familière , où la critique était encore si peu exercée , où les manuscrits se produisaient pour la première fois.
On ne pouvait attendre ni de la disposition d'esprit de Marsile Ficin , ni des études qui avaient absorbé sa vie, qu'il modifiât, par ses propres conceptions, la doctrine platonicienne, ni même qu'il osât concevoir la pensée d'une réforme. C'était assez pour lui d'avoir revêtu la dignité de grand-prêtre dans le culte rendu au fondateur de l'Académie , et d'avoir rempli avec toute l'activité et le dévouement dont il était capable les fonc-
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lions d'un semblable sacerdoce. On ne pouvait attendre non plus de Marsile Ficin qu'il séparât le platonisme primitif et orthodoxe de l'amalgame qui était venu s'y joindre depuis le nr siècle de notre ère. Pouvait-il ne pas saisir avec respect cette grande chaîne d'or dont les derniers anneaux arrivaient jusqu'à lui, dont les premiers se rattachaient au berceau môme de la science , ou plutôt se perdaient dans l'origine des temps? Pouvait-il reconnaître Platon autrement que dans le cortège des sages qui lui avaient servi de précurseurs, des commentateurs qui, en interprétant sa doctiine, lui avaient imprimé un caractère si exalté? Les guides qu'il avait choisis ne lui permettaient pas de supposer qu'il pût y avoir en effet un autre Platon que celui des Plotin et des Proclus.
Toutefois, en adoptant ce système en quelque sorte inévitable, Marsile Ficin se plaça dans un point de vue qui lui était propre, qui mérite rattention de l'historien , et qui est d'un véritable intérêt pour le philosophe. Ce point de vue était celui où la psychologie se trouve en contact avec la religion ; c'est ce qui se manifeste déjà par le titre seul de l'ouvrage dans lequel ce système était exposé : La théologie platonique. L'immortalité de l'âme fut comme le centre de toutes les considérations qui occupèrent sa pensée. Le système entier des êtres gravitait à ses yeux autour de la psychologie ; la nature de l'àme et ses facultés
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s'expliquaient par son origine et sa destination future ; il appelait l'avenir à éclairer le présent ; il étudiait la créature intelligente dans ses rapports avec l'intelligence créatrice , et l'univers entier dans les opérations de l'intelligence.
Un jour, aux calendes de mars , Marsile Ficin se trouvait réuni, chez son ami Jean Cavalcanti, avec trois de leurs amis communs, Landini , Nuthio et Vespucci. Ils résumaient dans un entretien philosophique et comparaient entre elles les opinions des anciens sur la nature de l'àme ; ces opinions leur parurent pouvoir être rangées sous cinq chefs principaux. «Les uns se sont représenté l'àme humaine comme une sorte de substance très légère et très subtile , ignée suivant Démocrite, Leucippe et Hipparque ; aérienne, selon Anaximène , Diogène d'Apollonie ; liquide , aux yeux d'Hippias; terreuse, à ceux d'Hésiode et de Pronapide; ou bien encore composée soit de feu et d'air dans l'hypothèse d'Épicure et de Boëce , soit de terre et d'eau douce dans celle de Xénophane, substance qui s'introduit dans les organes de notre corps grossier. D'autres philosophes lui attribuent une nature distincte du corps, la considèrent comme une qualiié éparse et disséminée dans une matière déliée, telle que la chaleur : on prête cette opinion à Zenon de Gittium, à Cléanthe, à Antipater, à Posidonius. D'autres envisagent l'àme comme un principe plus pur encore, comme une espèce de point lu-
cide résidant dans un organe principal, tel que le cœur ou le cerveau, et gouvernant de là les autres organes : c'est ce que pensent Ghrysippe, Archelaûs, Héraclide de Pont. D'autres se représentent ce principe comme plus libre encore, comme n'étant attaché à aucun organe particulier, mais étant à la fois présent dans le corps entier, sans en être affranchi : c'est le sentiment de Xénophane de Colophonie , d'Asclépiade , d'Aristoxène, de Critolaûs, aux yeux desquels l'âme est une certaine force active ou l'harmonie des organes corporels. D'autres enfin reconnaissent dans l'âme quelque chose de divin, un principe Indivisible, présent tout entier dans chaque partie du corps, produit par l'auteur incorporel, de telle manière que, sans être engendré ni alimenté par le corps, il ne dépend que de la seule énergie de l'agent suprême: c'est ce que nous enseignent les théologiens de l'antiquité, les Zoroastre, les Hermès, les Orphée, les Aglaophême, les Pythagore, les Platon ; et l'historien de la nature , Aristote lui-même , a suivi sur ce point leurs vestiges à beaucoup d'égards. Ce dernier système, ajoute l'un des interlocuteurs, Jean Cavalcanti, fut reconnu comme le seul admissible dans l'entretien que nous eûmes, l'un de ces derniers jours, chez le célèbre orateur de Venise, Bernard Bembo, où se trouvaient réunis plusieurs de nos amis et plusieurs péripatéliciens très distingués ; elle est aussi celle de notre Pierre Léon de Spoleto, qui a
concilié d'une manière si brillante les doctrines de Platon et d'Aristote.
« Mais il y a des philosophes vulgaires qui prêtent à l'âme une nature matérielle et adoptent l'une des quatre premières hypothèses, entraînés moins par quelques raisonnements captieux que par une longue et malheureuse habitude. En effet, l'âme agit sur le corps, elle agit par le corps, elle agit aussi par elle-même. Elle agit sur le corps quand elle le nourrit par cette vertu que les péripatéticiens appellent végétatrice et les platoniciens naturelle; elle agit par le corps en recevant les sensations et reproduisant leurs images; elle opère par elle-même lorsque s'isolant, soit de ces impressions extérieures, soit même du sens intérieur dans lequel ces impressions se réunissent, elle recherche et découvre, à l'aide de sa seule et propre énergie, ce qui est incorporel, genre d'opération auquel nous réservons le nom àUnteUUjence. Mais ces trois ordres de fonctions se développent successivement pendant le cours de la vie ; la dernière ne se produit guère que chez les adultes ; encore est-il, sous ce rapport, beaucoup d'adultes qui ne sont que de véritables enfants. Or, soit que l'homme consulte l'activité organique qui l'anime, soit qu'il interroge les sens extérieurs , ou le sens intérieur lui-même , il est porté à se représenter le principe pensant sous une forme matérielle, par les analogies tirées de ces trois phénomènes ; car le sens intérieur lui-même
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ne vit que des alimenls adininibtrés par les sens externes (1). »
En lisant ce passage de Marsile Ficin, nous nous trouvons , pour ainsi dire , transportés au sein de l'Académie florentine , nous assistons aux conférences dont elle était le théâtre, nous voyons quels étaient l'esprit et le caractère des recherches qui occupaient les esprits, et nous nous formons, il faut le dire, un noble et intéressant tableau de cette résurrection de la philosophie parmi ses nouveaux adeptes. Le Platon florentin expose tour à tour le mode suivant lequel s'exerce chacun des trois ordres de fonctions qu'il vient de distinguer. Il ne néglige rien pour mettre en lumière la distinction de l'âme et du corps, ce point fondamental de la doctrine platonicienne ; «Les corps s'excluent les uns les autres; leurs parties sont distinctes, quoique juxtaposées ; elles ne forment point un véritable tout : l'âme est la source de la vie , si elle n'est pas la vie elle-même. » Il revendique avec raison , dans le phénomène luimême de la sensation, une participation active en faveur du principe intelligent qui est présent tout entier dans chaque sens : c'est ce principe qui individualise l'image en la rapportant à une substance. «L'entendement ne peut concevoir une chose, s'il ne s'élève préalablement à cette forme
(1) Marsiin Ficini Florentini opéra, Paris, i^Ai. —Theologia Platonica; de immorialilale animorum, 1. VI, c. i.
universelle que nous appelons l'espèce intelligible, qui appartient au domaine de la science, qui est une, indivisible, et par conséquent immatérielle. A la différence du corps , auquel il est seulement donné d'envelopper les objets et de saisir leurs contours, l'intelligence les reçoit en elle-même; l'action du corps tend au composé, celle de l'intelligence au simple; celle du corps est finie, celle de l'intelligence illimitée. La faculté la plus importante de l'intelligence est la puissance qu'elle a de se replier sur elle-même; plus elle se sépare du corps et mieux elle atteint à sa perfection ; la'liberté est son essence; une foule de signes attestent qu'elle agit indépendamment du corps; elle s'unit à un objet immuable; elle saisit les espèces absolues et les raisons éternelles des choses. »
Investie de si hautes prérogatives , appelée à une si éminente destinée , comment l'àme consent-elle à languir dans l'exercice des fonctions subalternes? Dans d'éloquentes allocutions, Ficin l'invite à se dégager de l'enveloppe terrestre, à se retrouver, à se reconnaître elle-même au delà des confins de la matière. Les progrès de l'esprit seront, à ses yeux, en raison du perfectionnement moral; l'un et l'autre dépendront de cet effort par lequel l'àme se détachera des sens pour s'élever à la pure contemplation des vérités célestes, et les exercices de la piété se confondront avec les méditations de la science.
Marsile Ficin n'a pas employé moins de dix-neuf genres d'argumentations pour établir contre les épicuriens l'existence des notions innées. Il y trouve l'occasion de reproduire sous des formes variées le système de la génération des idées, tel qu'il est conçu par son école. « La sensation elle-même, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, n'est pas le produit unique de l'impression des objets extérieurs ; elle présente aussi un caractère d'activité spontanée. Les objets externes excitent en nous , par leur présence , le réveil de ces formes inhérentes à l'esprit, qui viennent s'imprimer sur la sensation et se développer dans le jugement. Le sens intérieur, élaborant ces premiers matériaux , divise, compose et transforme; mais l'entendement, s' élevant au-dessus des objets particuliers, institue les règles universelles; partant non du multiple , mais du simple, il descend en composant , remonte en analysant, et se replie sur lui-même pour discerner le vrai. L'imagination active (faculté à laquelle les platoniciens donnent, comme on sait, le nom de fantasie), différant en cela de l'imagination passive, ne reçoit pas du dehors les images dont elle se nourrit; elle les produit de son propre fonds. Mais les notions universelles sont d'un ordre bien plus relevé encore ; elles ne naissent pas des images ; elles portent un caractère d'unité qui ne peut dériver que d'une cause spirituelle. Comment la notion dliumanité, par exemple, serait-elle le pro-
duit d'une généralisation tirée des individus? Elle représente tous les individus humains sans exception, et cependant nous n'avons pu en observer qu'un petit nombre. Ces notions sont donc le fruit de l'entendement seul. Or, tout ce qui naît, provient d'une semence : l'âme, étant une, ne peut être le germe de tant de produits variés ; les types lui en sont donc fournis ; où les trouve-t-elle ? Dans les idées éternelles. Ces notions se produisent souvent d'une manière toute spontanée et comme par un instinct naturel. Si l'intelligence divine, dans laquelle réside la plénitude des idées, crée l'âme par sa propre essence, elle la crée aussi remplie des mêmes exemplaires... Une démonstration est d'autant plus parfaite qu'elle remonte à des principes plus généraux ; elle n'est complète qu'autant qu'elle peut se fonder sur des causes universelles. Au surplus, les notions innées dans l'âme ne sont point elles-mêmes des causes ; elles supposent l'existence de ces causes dans l'intelligence divine et créatrice ; là résident ces formes éternelles et productrices, dont notre âme n'obtient que les contre -épreuves qu'elle applique par une sorte d'imitation , lorsqu'elle établit la démonstration des effets. Quand nous cherchons le vrai , comment pourrions-nous le reconnaître, s'il n'y avait certains principes lumineux par eux-mêmes, antérieurs à tous raisonnements, et qui, assis dans la nature même de notre âme, sont la source nécessaire de toute connais-
72 TIIST. COMP. DES SYST. DE PIllL.
sance? Les sens qui perçoivent les accidents les perçoivent à l'aide des /ormes accidentelles; l'intelligence qui s'empare des essences ne peut les saisir que par les fonnes essentielles; c'est à l'aide des secondes qu'elle rectifie les illusions produites par les premières. Placée entre la région divine et la région matérielle, participant de toutes deux, leur servant de lien , l'âme touche à la première par les notions, à la seconde par les sens. La pure intelligence voit les objets en elle-même ; les sens ne les voient qu'au dehors. L'âme, qui jouit de cette double faculté, voit donc les formes, non-seulement au dehors, mais dans son intérieur. Les notions ne naissent pas dans l'opération de l'esprit , elles ne font que s'y manifester ; c'est pourquoi ce qu'Aristote appelle leur production n'est, aux yeux de Platon, que leur irradiation ou leur réveil. Enfin, l'âme aspire, dès l'âge le plus tendre, au vrai, au bon, à l'honnête, à l'utile ; elle les connaît donc, elle en porte donc l'idéal dans son propre sein. Dans le beau , nous distinguons la beauté de ce qui n'est que la matière; cette beauté est une, simple, éternelle, incorporelle. L'adolescent encore enveloppé d'ignorance, l'homme grossier luimême , quoiqu'ils n'aient jamais songé aux idées essentielles , reconnaissent cependant aussi cette même beauté, dès qu'elle leur est offerte dans un objet; ils la rapportent donc à un exemplaire dont ils ne doivent la notion ni à l'enseignement d'autrui , ni à leur propre étude. Une foule d'autres
signes ou phénomènes intellectuels qui se produisent dans notre expérience journalière confirment encore cette vérité (1). »
Il nous semble difficile de présenter sous un jour plus spécieux ces raisonnements qui, ensevelis dans un livre presque oublié , ont été reproduits en entier, sous mille formes, par les partisans de Descartes et de Leibnilz.
On voit pourquoi, dans le langage des platoniciens, l'opération par laquelle l'esprit arrive à la connaissance s'appelle V ascension de Came. Lorsque Y imagination active , excitée, par exemple , à l'occasion d'un homme présent à notre vue, se compose une image humaine, la forme de la notion de Vliumaniic , qui sommeillait ensevelie dans les réduits les plus cachés de l'àme, excitée à son tour, se produit toute brillante, et constitue le type de la conception ou de la raison de la chose, type qu'elle avait déjà érigé, mais seulement dans une sorte de vertu habituelle. Cet acte est comme l'embryon de l'intelligence. Dans l'exemple dont il s'agit , la conception se rapporte à Vidée de riiomme, comme la cire qui a reçu l'empreinte d'un sceau se rapporte à cet exemplaire. Tel est le rapport sur lequel se fonde la vraie intelligence. Si l'àme, dans le cours de cette première opéra-
(1) Theologia plalonica, 1. XI, c, 3, 4, d; 1. XII, c. 1; 1. XIII, c. I à 4.
lU HIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
tion , ne démêle point encore d'une manière distincte la cause première de laquelle l'idée émane , elle en possède cependant une notion implicite et comme enveloppée. Il lui suffira ensuite de persévérer dans la contemplation pour dégager , pour obtenir dans tout son éclat cette céleste lumière. Marsile a soin de rappeler que ces vues de Platon se retrouvent dans saint Jean l'Évangéliste (1).
Dans ce système , la logique et la morale sont comme identifiées ; l'une et l'autre ensemble se confondent avec la théologie. Vun, le vrai, le bon, sont un seul et même principe ; ils constituent l'absolue simplicité qui est la perfection suprême; ils sont les attributs de l'être des êtres, et de ce caractère essentiel dérivent en lui toutes les autres perfections. En Dieu, la vérité est identique avec la vue du vrai ; il est , suivant l'expression de Plotin , la connaissance même , dans laquelle l'objet connu ne se distingue point du sujet qui connaît. Le bon est au-dessus de la raison ; il est le terme auquel tous les êtres aspirent. La connaissance ne suffît point à l'âme ; il faut qu'elle connaisse le bon en tant que bon. Le bien suprême est uni à la plus entière liberté (2).
(1) Theologia platonîca, 1. XII, c. 2 et 3.
(2) Ibid., 1. III et XI.
Le contraste de Viin et du muliiple, sur lequel s'étaient tant exercés les pythagoriciens , est aussi pour Marsile la clé de la théorie des êtres. Avec Plotin , il se plaît à parcourir la double échelle , l'une ascendante, l'autre descendante. La divinité siège au sommet ; l'âme humaine occupe le médium ; la nature inerte est reléguée au degré inférieur. L'échelle ascendante exprime le progrès des êtres vers la connaissance et la perfection , leur tendance au but suprême. L'échelle descendante représente l'action des causes. La connaissance est comme une image de la création ; l'âme est comme le canal de l'opération , par lequel le suprême auteur agit sur le monde visible. Touchant aux choses incorporelles, elle régit les corps , elle pénètre tout , elle est le lien universel, le centre de la nature , la chaîne de l'univers, et comme l'expression du système entier de la création dont elle est aussi la plus admirable merveille (1).
En rendant à l'Italie la doctrine platonicienne dans tout son ensemble et sous la dernière forme qu'elle avait reçue, Plotin avait eu un mérite assez rare parmi les écrivains de cette école , un mérite qui ne se mesure pas seulement sur la difficulté de l'entreprise , mais encore sur une utilité très réelle, celui de chercher à entourer de démonstra-
(1) Theologia platonica, 1. I, IIj III et IV.
76 mST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
lions régulières une doctrine qui semblait se fonder presque exclusivement sur la contemplation et attendre ses succès de l'exaltation de l'esprit. Éclairer par des observations positives une théorie qui pouvait se perdre dans le vague des spéculations, c'était une chose hardie sans doute ; c'était aussi un véritable service rendu à la science. En travaillant pour la cause d'un système et d'une école , Marsile donnait aux controverses une direction plus sérieuse ; il ouvrait d'avance la voie aux réformes, aux découvertes nouvelles ; il explorait avec un soin diligent un grand nombre de phénomènes psychologiques. Nous venons d'en voir un exemple fort remarquable dans l'argumentation de Marsile Ficin sur les idées innées, dans laquelle, au travers d'inductions précipitées , on reconnaît plus d'une observation judicieuse et pleine de sagacité. En général , il s'est livré avec une singulière persévérance à l'investigation de tous les faits qui servent à marquer la limite entre l'esprit et la matière , à mettre en évidence l'empire que l'àme exerce sur les organes du corps, à montrer l'énergie des forces qui appartiennent à ce foyer d'activité intérieure , et qui , en se répandant sur la nature entière , l'envahissent par une sorte de conquête intellectuelle.
Marsile fait souvent usage de la terminologie d'Aristote, et ne refuse jamais d'accepter celles des vues de ce philosophe qui peuvent expliquer
OU déterminer celles de Platon ; niiils il a rejeté dans son principe fondamental la théorie aristotélique sur la génération des connaissances ; il a réfuté avec chaleur celle des épicuriens et des stoïciens. A. cette époque , la philosophie d'Averroës , répandue en France , en Italie , aussi bien qu'en Espagne, jouissait d'un crédit considérable ; elle avait ses chaires et ses professeurs en titre; l'Aristote de Cordoue régnait en son nom propre, aussi bien qu'avec toute l'autorité de l'Aristote d'Athènes. Marsile Ficin attaqua courageusement cette philosophie au milieu de son triomphe. Pour renverser cette célèbre hypothèse d'Averroës qui n'accordait à l'humanité entière qu'un seul entendement éternel , universel , disséminé dans tous les esprits , il s'aida du témoignage d'Aristote lui-même , d'après ses textes originaux, d'après de plus fidèles commentateurs , tels qu'Alexandre d'Aphrodisée et Themistius. Il réfuta également cette seconde hypothèse, liée à la précédente, qui tendait à constituer comme deux principes réellement distincts V entendement actif et V entendement passif, simple capacité virluelle. Mais il s'empara de l'opinion d'Avicenne, qui considère l'entendement comme une forme incorporelle du corps , opinion dans laquelle il trouvait un complément des siennes propres. « Cette forme , sans se mêler au corps , sans même être en contact avec lui, sans y être ni contenue ni enfermée , le pénètre de son
78 niST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
essence , lui applique la puissance dont elle est douée. »
Le grand mystère de l'union de l'âme avec le corps était, comme on voit, pour Marsile, le problème central auquel se rattachaient tous les problèmes principaux de la philosophie ; aussi n'en est-il aucun qu'il ait exploré avec plus de constance et d'ardeur. Marsile était médecin , et fit servir ses études physiologiques à seconder ses études philosophiques. 11 nous a laissé sur le régime de la santé des conseils salutaires dans un traité spécial ; à la suite on en trouve un autre sur la vie acquise par les voies célestes, destiné sans doute à offrir aussi à l'âme un régime digne d'elle , mais où Marsile , abandonnant l'esprit d'observation qui l'avait éclairé dans le premier, ne prenant plus que Plotin pour guide, se livre sans réserve aux spéculations mystiques.
C'est dans les lettres de Marsile Ficin que l'on découvre à quel point le Platon florentin était pénétré, nourri de son modèle. Tantôt, comme dans les deux premières lettres du second livre, il retrace en abrégé les principes de la psychologie platonicienne ; tantôt, comme dans deux lettres du livre quatrième , il cherche à caractériser la philosophie de Platon , en rappelant les principaux traits de sa vie. C'est encore Platon qu'il a l'intention de mettre en scène dans ses deux traités allégoriques sur le soleil et sur la lumière , adressés à Laurent-le-Magnifique. Notre Platon ,
tel est le titre qu'il donne toujours à ce sage que ses amis et lui avaient pris pour guide, et qu'ils ne cessaient de célébrer.
L'alliance de la religion et de la philosophie fut le but constant des travaux de Marsile Ficin. Sans doute il ne jugea pas toujours sainement des moyens de la fonder; mais s'il se trompa, ce fut en quelque sorte pour avoir voulu la rendre trop intime et pour avoir confondu quelquefois les attributions de ces deux puissances ; du moins ne pouvait-il se proposer un but plus noble tout ensemble et plus légitime (1).
Les lettres de Marsile Ficin renferment de nombreuses indications sur l'histoire de la philosophie contemporaine , et nous apprennent que la science de la sagesse était cultivée alors avec une ardeur qu'on ne soupçonne peut-être pas aujourd'hui, et qu'aujourd'hui peut-être on n'égale pas. Dans ces lettres et dans l'histoire littéraire du temps , nous voyons figurer divers personnages dont les travaux ne nous sont pas parvenus, qui peut-être , au reste , cultivèrent seulement la science pour leur propre compte. Dans cette nouvelle école platonicienne dont Marsile était l'âme, nous voyons figurer l'arétin Benoît Accolti, Jean Cavalcanti, Antoine Calderini, Michel Mercato, et surtout François Gataneo Jacetti ou Diacetti. Les réunions de l'Académie florentine , quelque
(1) De christianà religkme, proœmium; episl., passim.
80 HIST. COMP. Dl'S SYST. DE PHIL.
temps suspendues, furent bientôt rétablies par Laurent-le-Magnifique. Laurent, s'associant luimême aux nobles exercices de ces savants qu'il comblait de ses bienfaits, mais dont il s'honorait surtout d'être le disciple, l'émule et l'ami, venait s'instruire au milieu d'eux. Laurent , dès ses jeunes années, s'était nourri de l'étude de Platon ; n'était-ce pas à l'école de Platon qu'il avait puisé cette élévation, cette libéralité , cet amour des lettres , ce sentiment délicat et vif de tous les genres de beau, qui lui valurent l'honneur d'exercer une sorte de magistrature bienveillante et féconde dans l'empire de la littérature et des arts?
Dans le recueil des lettres de Marsile Ficin, on en trouve plusieurs de Laurent lui-même, qui respirent l'amitié la plus tendre pour le philosophe. C'est pour répondre aux invitations de Laurent que Marsile traite souvept diverses questions de philosophie. Dans le premier livre, nous aimons à lire une lettre sur la loi et la justice; c'est un sage qui s'adresse à un magistrat citoyen. Une autre de ces lettres nous fait assister à un entretien que Marsile et Laurent eurent ensemble à Gareggio sur la grande question du bonheur. Laurent avait soutenu que la volonté a plus de part encore que l'intelligence au bonheur, et Marsile s'était rendu à son opinion ; il fut convenu que le premier l'exposerait en prose, et le second en vers : tous deux tinrent parole , et nous de-
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. II. gl
vons à cette circonstance le poème éloquent et gracieux dans lequel l'illustre auteur a fait revivre les plus belles maximes de la morale platonicienne : juste hommage rendu par les muses reconnaissantes au philosophe qui les avait si souvent inspirées , heureuse traduction qui rendait à des doctrines toutes poétiques leur langue naturelle, celle de la poésie elle-même ! Fuyant les orages de la vie publique, aspirant à la paix et à la liberté des champs , Médicis a quitté la ville. Arrivé dans un vallon ombragé et solitaire, il s'assied au pied d'un laurier et s'y entretient avec un simple berger. 11 envie à ce berger l'indépendance et la félicité goûtées loin des discordes civiles. « Ici, dit-il , le plus heureux est celui qui » fait le plus de bien. » Le poète est venu chercher la félicité terrestre, la plus vraie félicité que puisse procurer la sagesse humaine. Le berger le détrompe, lui fait voir combien ce bonheur est imparfait, mélangé. Marsile survient, et Platon parle par sa bouche. Il introduit Laurent à de plus hautes régions : là règne cette volupté parfaite et sublime réservée à la connaissance, à l'amour de l'Être suprême et infini. Une invocation à l'auteur de toutes choses , où la lyre du poète , pour emprunter les paroles de Ficin, semble animée d'un enthousiasme divin, couronne l'ouvrage.
En lisant le poème de Laurent de Médicis , la pensée se reporte involontairement au souvenir de l'inforlui]é Boëce ; elle est frappée d'un con-
traste douloureux, et se trouve conduite cependant à un rapprochement bien remarquable. Dans leurs destinées si diverses , ces deux hommes se rencontrent au foyer de la même doctrine. Boëce au dernier degré de la décadence, Médicis à la première aurore de la rénovation, saluent également le génie de la morale platonicienne. Boëce, que la fortune semblait n'avoir comblé de ses dons que pour lui faire ensuite ressentir plus vivement la rigueur de ses coups , Boëce , qui , dans les fers , voit se préparer pour lui un supplice cruel, trouve dans cette morale de sublimes consolations, et devient à son tour le consolateur de ceux qui souffrent. Médicis , au comble des prospérités, découvre dans les mêmes principes le secret d' une félicité plus vraie que celle que peuvent donner toutes les faveurs de la fortune , et veut enseigner lui-même aux hommes le néant des grandeurs dont il est revêtu. Mais quelle distance, d'ailleurs, de l'un à l'autre ! La philosophie n'était pour Laurent qu'un noble délassement et l'ornement peu commun d'une vie brillante ; dans Boëce , elle fut l'aliment de l'héroïsme.
Platon inspira encore, dans la moderne Athènes, la muse d'un second poète, celle de Jérôme Beweni. La canzone de ce citoyen de Florence roule sur l'un des plus beaux et des plus riches sujets qui aient occupé l'Académie, sur un sujet que son fondateur a tant ennobli, dont son école a su faire sortir tant de fécondité , sur Vamourt sur l'amour tel
qu'en effet Platon l' avait conçu , comme un principe de vie et de lumière. Ce poème , quoique sévèrement jugé par un critique récent d'une grande autorité (1), ne manque ni d'élégance, ni de clarté. Il a été commenté par le prince Jean Pic delà Mirandole, et ce commentaire en prose italienne est, si nous ne nous trompons, le premier exemple d'un ouvrage philosophique moderne écrit en langue vulgaire. « L'amour des platoniciens est la re- » cherche du bien suprême ; il est donc aussi le » principe de la lumière , car la vraie manière de «posséder les choses, c'est de les connaître. » Le commentateur, en distinguant trois modes d'être, l'un causal, l'autre /orme/, le dernier participé, s'efforce d'expliquer par cette distinction quelques points de la doctrine platonicienne ; il y cherche en particulier des solutions pour la théorie des idées, théorie qui est à la fois, suivant lui, la plus utile et la plus difficile de toutes celles dont la philosophie se compose, et qu'il se plaint de trouver obscurcie par les platoniciens grecs. D'après ce système, les idées existeraient dans la divinité comme dans leur cause, dans les anges selon la forme, dans l'âme raisonnable d'après la participation (2). Il est curieux de suivre dans ce commentaire les interprétations imaginées par les pla-
(1) Glnguené, Hist. littéraire d'Italie, t. III, p. 370.
(2) Johannis Pici opéra, t. I, p. 496, 500.
su HTST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
toniciens pour rendre compte de la mythologie des Grecs par la théologie mystique de leur école.
11 était dans la destinée de Platon d'avoir alors en Italie des princes pour disciples et pour interprètes. Digne ami de Laurent, Jean Pic, prince de la Mirandole et de la Concorde , étonna son siècle par l'étendue de son savoir , par ses succès prématurés. On a souvent cité les prodiges de sa mémoire ; on a célébré cette facilité inépuisable d'improvisation scientifique qui, dès ses plus jeunes ans , avait fait de ce prince un véritable phénomène dans l'histoire littéraire. Mais ce qu'on a moins remarqué , et ce qui est à nos yeux un titre d'un ordre supérieur, Jean Pic mérite par ses rares vertus le respect de la postérité; peu d'hommes ont été enflammés au même degré de l'amour du vrai, du bon et du beau. Il n'avait pas encore quinze ans lorsque, étudiant à l'université de Bologne, il conçut un profond dégoût pour les traditions scolastiques ; il invoqua la philosophie comme le seul guide qui devait l'introduire dans le grand mystère des causes. Il parcourut l'Italie et la France, recherchant partout le commerce des savants ; il explora avec une insatiable activité les écrits des philosophes de tous les pays et de tous les âges , grecs, romains, arabes, juifs, scolastiques , et , pour les consulter dans les originaux, il se familiarisa avec les langues de l'antiquité et celles de l'Orient.
Avide de gloire, alors, autant que de connaissances, il vint à Rome et offrit de soutenir publiquement ces neuf cents thèses si célèbres que nous possédons encore et qui embrassent tout ensemble la théologie, la dialectique, les mathématiques, la physique, en un mot toutes les choses divines et humaines. Nous remarquons qu'il devait y faire connaître Hermès Trismégiste, les théologiens chaldéens, Pythagore, Platon , Aristote, Ammonius, Themistius, Plotin , Porphyre, Jamblique , Syrianus , Proclus, Avicenne , Alfarabi, Averroës, Avempace, d'autres philosophes arabes ou juifs inconnus de nos jours, Albert-le-Grand, saint Thomas d'Aquin, Henri de Gand, .Egidius Colonna, enfin l'auteur du fameux livre des Causes^ auquel il donne le nom dWbucati Avena. Promettant de rendre compte aussi de ses opinions personnelles, il annonce qu'il réconciliera entre eux nonseulement Platon et Aristote, mais tous les autres . docteurs; il s'engage à concilier saint Thomas et Duns Scot sur tous leurs différends , et en particulier sur l'objet de l'entendement et sur la question de savoir si la notion la plus universelle est celle que nous saisissons la première dans la connaissance de l'objet matériel. Dans le nombre de ces thèses , il en est une conçue en ces termes : « Il ne mérite point le titre de philosophe, celui » qui doute que l'unité résulte plus essentiellement »de l'intelligence et de l'intelligible que de la » matière et de ses formes. » Dans une antre, Jean
Pic s'exprime ainsi : « La raison se comporte dans » la connaissance des qualités substantielles et de la «quantité formelle comme le sens commun dans » celle des qualités accidentelles et de la quantité ma- » térielle. » Toutefois il se prépare à combattre Platon « lorsque ce philosophe prétend que nous » voyons dans la lumière des idées ce que nous » connaissons et comprenons journellement. » Il expliquera l'allégorie d'Orphée représentant l'Amour privé de la vue par la doctrine des platoniciens qui place l'amour au-dessus de l'intelligence (1). Ces thèses, toutes empreintes encore des formes de l'école, respiraient en même temps, par un contraste singulier, un penchant marqué pour les doctrines cabalistiques ; une partie d'entre elles scandalisa les théologiens ; plus d'une, par sa hardiesse, dut blesser aussi les docteurs du temps; treize furent accusées d'hérésie. Pic entreprit son apologie : l'une des propositions qu'il eut à justifier était cette maxime de Plotin, que « l'âme ne conçoit actuellement et » distinctement qu'elle seule.» Pic l'expliqua en la limitant à ce qu'il appelle « la conception se- » crête, directe et permanente, qui a lieu sans le » secours de l'imagination et des sens (2). » Il faut au reste rendre justice à Jean Pic : il eut le bon es-
(1) Johan. Pici opéra, Basil., 1601, t. I, p. 43 à 76.
(2) Ibid., iMd., p. 155.
PHILOSOPHIE iMODERxNE. CHAP. II. 87
prit de reconnaître lui-même tout ce qu'il y avait d'ambitieux, de présomptueux, dans cette ostentation d'une érudition immense sans doute, mais nécessairement bien superficielle et bien indigeste ; il condamna cet écart de sa jeunesse. L'histoire littéraire et philosophique doit cependant en conserver le souvenir , non pas tant encore à cause de sa singularité que comme peignant l'esprit du temps, l'ardeur qui portait alors aux études , le caractère même de ces études et les matières sur lesquelles elles s'exerçaient.
Plus tard , Jean Pic renonça aux grandeurs du monde, abdiqua le pouvoir, distribua ses trésors aux pauvres. Par un sacrifice plus difficile peutêtre, il renonça même à l'ambition de la gloire; il jeta au feu ses premiers écrits; il se dévoua exclusivement à servir la cause des A'érités clirétiennes et à la pratique des vertus qui en sont lu digne application ; il se retira dans la solitude pour se livrer exclusivement aux méditations religieuses; il mourut en lA9/i, à Pise, âgé de 32 ans. Combien n'eût-on pas pu attendre de l'ardeur pour la science et de la générosité des sentiments qui animaient cet intéressant jeune homme, si le temps lui eût été accordé, s'il eût connu la véritable manière d'étudier , et s'il eût su régler l'exercice de ses facultés ?
Jean Pic avait travaillé toute sa vie à un traité sur la concordance de Platon et d'Aristote, traité qu'il n'a cependant point achevé et qui n'a jamais
88 lUbT. COSIP. DES SYST. DE PHIL.
VU le jour (1). Il avait étudié les langues orientales et s'était flatté de découvrir, dans quelques écrits récents dont ces langues renfermaient le dépôt, le secret de la légitime doctrine de Zoroastre, ébauchée dans les célèbres oracles chaldaïques (2). Il avait rassemblé à grands frais une collection d'ouvrages cabalistiques ; il avait cru y retrouver non-seulement la religion de Moïse, mais celle de Jésus-Christ. « J'y ai lu, dit-il, les mêmes choses »que nous lisons chaque jour dans saint Denis » et saint Paul , dans saint Jérôme et dans saint » Augustin; vous croiriez entendre, ajoute-t-il, et t Pythagore et Platon , dont les maximes sont si «bien en accord avec la foi chrétienne, que notre » saint Augustin rend à Dieu d'immenses actions » de grâces de ce que les livres des platoniciens «sont tombés dans sesmains(3). »C'està peu près le même sujet que Jean Pic a ébauché dans son traité de la dignité humaine; il y tente de fonder une concordance entre les opinions des anciens théologiens du paganisme et les doctrines chrétiennes. La philosophie était, à ses yeux, l'introductrice qui devait mener à la religion et à la théologie , en replaçant l'homme en harmonie avec lui-même et avec l'univers, et lui rendant ainsi cette paix parfaite et intérieure que trou-
(1) Joh. Pici opéra, Epist. ad Germanum, t. 1, p. 278.
(2) INd., Epist. ad Ficinum, p. 249.
(3) Ibid., Apolofjia, p. 110, 116.
blent l'ignorance , le désordre des sentiments et celui des idées. Il proclamait la dignité de la philosophie. « Elle trouve en elle-même , disaitil, la récompense de ses efforts; elle établit pour condition première l'esprit de recherche, l'indépendance de la raison, l'affranchissement de tout joug autre que le joug salutaire de la foi (1).» C'est ainsi qu'en donnant à la religion un caractère philosophique, il voulait aussi environner la philosophie d'une sanction religieuse, la recommander à son siècle en la lui rendant respectable, en la liant aux plus nobles intérêts de l'humanité. Le platonisme lui apparaissait comme un vaste commentaire de l'Évangile , et reprenait le rang que lui avaient assigné les premiers Pères de l'Église.
C'est encore sans doute la même pensée dominante qui a dicté à Jean Pic son Heptaple, traité dans lequel il prétend expliquer, par une allégorie tirée des théories platoniciennes , la création telle qu'elle est décrite dans la Genèse.
L'un et Yêire sont-ils identiques? sont-ils distincts? Cette question a beaucoup occupé, partagé l'Académie et le Lycée. Laurent de Médicis avait soutenu contre Politien la doctrine de l'identité. Jean Pic, à son tour, défend la seconde contre Faventin ; mais il s'efforce en même temps de con
(1) Joh. Pici opéra , De hominis dignilalet t. I, p. 210, 212.
cilier sur ce point Platon et Aristote. « La notion de Yêlre suppose toujours quelque chose de concret, dit-il, tandis que celle de Vun peut ne s'appliquer qu'à une simple abstraction. Lorsque Platon assigne à Vun un rang supérieur à celui de Vôire^ c'est en tant que Y être n'existe pas par lui-même (1). »
Quoique le traité de Jean Pic de la Mirandole contre l'astrologie soit le plus remarquable de ses ouvrages, celui qui a mérité et obtenu le plus d'éloges , nous ne pouvons en faire mention ici que pour caractériser encore l'époque à laquelle il l'écrivait , en rappelant qu'il y avait alors du mérite et du courage dans une semblable entreprise.
Neveu du précédent , Jean-François Pic fut à la fois son successeur et dans la principauté dont il portait le nom, et dans la carrière d'études qu'il avait embrassée. 11 ne recueillit dans les honneurs terrestres qu'un bien funeste héritage. Dépouillé deux fois par son frère, Jean-François fut assassiné par son propre neveu. Mais il sut profiter avec avantage des exemples de son oncle; il continua ses travaux, imita ses vertus ; comme lui, il associa une haute piété aux recherches philosophiques ; la religion et la philosophie le consolaient dans ses revers. Ainsi, ces deux illustres platoniciens de l'école moderne, tous deux com-
(1) Joih. Pici operUf 1. 1, p. 160.
blés à leur naissance des faveurs de la fortune, apprirent également à s'éle^ner au-dessus d'elle, l'un en se dépouillant librement de ses dons, l'autre en supportant noblement ses rigueurs.
Si Jean-François déploya des talents moins extraordinaires et moins précoces que ceux de son oncle, il fit du moins un emploi plus prudent et plus réservé de ceux qui lui étaient échus en partage. Nous apprenons de lui qu'il avait composé un certain nombre d'ouvrages; il nous en a donné la liste, mais la plupart de ses écrits n'ont point vu le jour. Son traité sur l'étude de la philosophie divine et humaine nous découvre l'esprit qui animait ses travaux, le but qu'il s'y proposait. C'est par ses rapports avec cette philosophie religieuse à laquelle il donne le nom de divine, que Pic mesure l'utilité de la sagesse humaine. La sciçnce peut conduire à la contemplation de la divinité ; en cela consiste son mérite. L'enseignement de Platon sera donc une introduction à la doctrine chrétienne ; l'un s'éclairera par l'autre (1). Telle est encore la pensée qui préside à Vexajnen de la vanité de la doctrine des pdiens : on dirait, en lisant ce traité, que le prince philosophe s'est proposé d'imiter Sextus l'Empirique ; il se complaît à opposer entre elles les opinions des philosophes de l'an-
". (1) Johan. Franc. Pîci., De divinœ et Mmanœ pMlosopMœ studio, dans ses œuvres jointes à celles de son oncle, t. II, p. 3.
92 HIST. COMP. DES SYST. DE PHIf,.
tiquité ; il s'efforce d'en marquer l'insuffisance ; 11 s'attache avec un soin particulier à la critique d'Aristote ; mais , dans ce scepticisme apparent, il a voulu, comme il le déclare expressément luimême (1), précipiter la sagesse humaine du haut de ce trône qu'elle avait usurpé, pour faire triompher à sa place celle qui seule est légitime , celle dont la révélation est la source. Telle avait été aussi l'intention de plusieurs Pères de l'Église; telle a été plus récemment , telle est encore aujourd'hui celle de quelques écrivains ecclésiastiques. Mais, aux yeux de Jean-François Pic, Platon jouit d'une glorieuse exception; protégé par la doctrine chrétienne, dont il est considéré comme le précurseur, il trouve auprès d'elle un abri contre la proscription qui enveloppe tous les autres sages ; il est même associé aux honneurs du triomphe. La tliéorie des idces est spécialement défendue contre les nombreuses objections du Stagyrite par des argumentations non moins nombreuses , sinon justes et profondes. Le platonicien moderne a mieux réussi à faire ressortir l'incertitude et la confusion qui subsistent dans les diverses hypothèses imaginées par ses prédécesseurs pour expliquer le mode d'existence et le séjour de ces exemplaires éternels. Parmi les maximes des platoniciens, il en est une qui a été
(1) Examen doctrinœ vanitatis genlilium, 1. IV, c. 2.
empruntée avec empressement par nos auteurs ascétiques , et que Pic s'est plu à commenter : c'est celle qui fait consister dans la méditation de la mort l'essence de la philosophie. Il s'empare avec la même complaisance de cet autre point de vue des platoniciens , qui considère l'amour comme le principe universel des êtres et comme l'âme de la nature (1).
Le traité de Jean-François Pic sur l'imagination n'est pas sans quelque intérêt, comme tendant à ramener la philosophie à l'esprit d'observation et à l'utilité pratique. L'auteur y retrace, sinon d'une manière neuve, du moins avec assez d'exactitude et de sagesse, les principales lois qui régissent cette importante faculté , les fonctions qui lui sont propres , leur légitime emploi , leurs écarts, les moyens de prévenir ces écarts auxquels il attribue toutes les erreurs de l'entendement humain , ou du moins d'y porter remède.
On lit avec plus d'intérêt encore la controverse de Pic avec le Bembo sur le principe de l'imitation. Le célèbre secrétaire et favori de Léon X,qui avait concouru avec tant de zèle et de succès à remettre en honneur l'étude des modèles de l'antiquité, ne croyait pouvoir assez recommander de chercher en eux les règles absolues du beau , et de mar-
(1) Voyez son Traité sur la mort du Christ, adressé à Savonaro!e, t. II, p. 31.
cher fidèlement sur leurs traces. Le second prince de la Mirandole osa dès lors, en présence d'un tel apologiste, au milieu de l'enthousiasme général qu'excitaient les monuments immortels de la Grèce et de Rome, combattre l'excès de ce culte, signaler les dangers d'une imitation trop servile, appeler le génie à chercher ses modèles plus haut encore; il osa dire que s'il faut suivre l'exemple des anciens, c'est en remontant comme eux à la contemplation du type véritable, de celui qui réside dans la nature. Mais ce langage ne pouvait guère être alors généralement compris par les littérateurs ; il ne pouvait guère être mieux compris par les philosophes.
Comme son oncle , Jean - François Pic a traité la question de Vun et de Vêire, mais sans y répandre de nouvelles lumières ; comme son oncle, il a combattu le préjugé de l'astrologie par des arguments en bonne forme. Cependant, il est loin de rejeter toute espèce de divination ; il professe même expressément que l'esprit de l'homme peut obtenir une espèce de prénoiion, c'est-àdire une connaissance anticipée des faits à venir, connaissance qui, brillant de sa propre lumière, n'a besoin du secours d'aucun raisonnement, espèce de révélation habituelle, individuelle , qui ne peut être, du reste, qu'une faveur spéciale accordée par Dieu même (i).
(1) De rerum prœnotione libri très, p. 248.
La grande théorie platonicienne des idées trouva encore dans le comte Scipîon Agnelli un ardent apologiste contre les péripatéticiens et un zélé commentateur ; ou plutôt, cet écrivain, comme le remarque son éditeur Alexandre Andreasi, tenta de réconcilier sur ce sujet les vues des deux grands maîtres de la philosophie grecque. Morhoff nous apprend que de grands éloges furent décernés à l'ouvrage de Scipion Agnelli par plusieurs auteurs contemporains; lui-même applaudit à la justification tentée par le platonicien de Venise (1). L'objet que celui-ci s'était proposé excite une juste curiosité : il annonce qu'il traitera tour à tour et des inventeurs de cette célèbre théorie, et de cette théorie en elle-même, et de l'emploi qu'elle peut recevoir ; ce sont les trois titres qui se partagent sa dissertation. Toutefois, en la lisant , on est forcé de reconnaître qu'elle ne remplit guère l'attente que porteraient à concevoir de semblables témoignages et le plan d'après lequel elle était conçue.
La portion historique, ou du moins prétendue telle, repose ou sur des interprétations hasardées, ou sur des traditions incertaines, ou sur des ouvrages apocryphes. Agnelli voit la source première de l'hypothèse platonicienne dans le passage de la Genèse : Faisons L'homme à notre image;
(1) Polyhistor., t. Il, 1. 1, c. 1, p. i\.
96 mST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
il la retrouve dans les psaumes, dans l'Évangile selon saint Jean ; il la retrouve dans les théologiens de la plus haute antiquité, dans Hermès, Zoroastre, Orphée, Pythagore, Empédocle : «Saturne, par exemple, dans Orphée, n'est qu'un symbole du règne de la contemplation, et la raison en est qu'il a reçu le nom du repos. C'est pourquoi, ajoute l'auteur, le repos avait été aussi prescrit aux Hébreux pour le jour du sabbat. » Aussi n'hésite-t-il pas à penser que les anciens philosophes ont connu le Verbe divin , éclairés qu'ils étaient par une lumière supérieure.
Considérant cette théorie dans l'exposition qu'en a donnée le fondateur de l'Académie , Scipion Agnelli reproche à Aristote de l'avoir quelquefois mal comprise, surtout lorsque ce dernier suppose que , dans l'opinion de Platon , les idées auraient une existence propre. En effet, dit-il, PJaton, dans le Timée, n'attribue aux idées qu'un seul mode d'existence , celui dont elles jouissent au sein de l'intelligence divine, à laquelle elles servent comme autant d'exemplaires, et qui les contemple pour les réaliser. Aristote lui-même ne reconnaît-il pas la même vérité en d'autres termes, du moins quant à sa substance, lorsqu'il voit dans la divinité , non-seulement la fin de l'univers, mais sa cause efficiente (1) ? Après
(1) Dîsceptationes de idœis,\emtt, 1615, iii4», 1. I.
avoir essayé de rapprocher Platon et Aristoie, Scipion Agnelli tente aussi de réconcilier saint Thomas et Scot , ce qui est peut-être plus difficile.
Dans la portion dogmatique, la dissertation de Scipion Agnelli obscurcit peut-être la doctrine platonicienne, plus encore qu'elle ne réussit à l'éclairer, quoique la lumière sur un tel sujet ne pût être répandue avec trop d'abondance. Cette dissertation est malheureusement tout empreinte encore des formes de l'école. La troisième division, qui termine l'ouvrage et qui promettait d'être pratique , est sans doute celle qui eût été la plus neuve ; on eût aimé à apprendre quel etnploi utile la théorie des idées peut en effet recevoir, et c'eût été répondre encore à l'une des objections les plus graves qui s'élèvent contre elle. Mais l'auteur paraît avoir à peine supposé la grandeur, les difficultés delà question, et l'objet réel auquel sa solution devait tendre.
Grâce à l'impulsion donnée par ces illustres savants, l'Italie vit ériger alors quelques chaires destinées à l'enseignement de Platon , à côté de celles , plus nombreuses il est vrai , qui appartenaient à Aristote. Néanmoins , après le premier éclat jeté par l'Académie florentine , l'enseignement de Platon parut languir, et pendant un siècle nous ne retrouvons en Italie aucun talent de premier ordre qui se soit dévoué à cette cause, quoiqu'il restât encore tant à faire pour la ser-
98 HIST. COMP. DES SYST. DE PillL.
vir utilement, quand ce n'eût été que de montrer Platon tel qu'il est réellement. Au xvr siècle, à Ferrare, il s'élève encore un platonicien qui prête à cette cause l'appui d'un talent remarquable et d'une vaste érudition. En lui se termine la succession des nouveaux disciples de Platon produits par l'école d'Italie. Il ne paraît pas apercevoir les véritables besoins de la cause à laquelle il se dévoue ; il suit les traces de ses prédécesseurs, sans réparer leurs fautes. François Patrizzi, plus connu sous le nom latin de Patricius, était Dalmate ; mais pendant sept années il enseigna à Ferrare, où le duc Alphonse II lui avait confié une chaire de philosophie platonicienne. Le zèle qui l'animait pour l'acquisition des connaissances, les disgrâces qui accablèrent sa vie , les privations qui exercèrent son courage, doivent sans doute faire tempérer les reproches qu'on a adressés à son caractère. C'était encore le temps où l'érudition s'exerçait sur des manuscrits qu'on allait chercher au loin, avec de grandes fatigues et non sans périls. Les voyages que Patricius entreprit pour ces conquêtes scientifiques lui attirèrent de nombreux malheurs. Le généreux Mocenigo, archevêque de Chypre, l'arracha enfin à l'adversité. Montecatino , célèbre périi)atéticicn , jugea Patricius propre à coopérej* au rapprochement entre Platon et Arislolc , qui était l'objet de ses propres vœux; Patricius se moutra lul-mûnse disposé à seconder ce dessein. Ce in t daiis cette vue que
Montecalino le recommanda au duc Alphonse II ; ce fut aussi dans cette vue que Patrlcius annonça vouloir donner au public ses célèbres Discussions péripcuéiicimnes , dont le premier volume, contenant une histoire complète de la philosophie aristotélique, parut en ôlre le fidèle accomplissement. Mais , soit que le professeur de Ferrare eût d'abord déguisé ses véritables opinions pour obtenir la protection des péripatéticiens , soit que ses opinions eussent en effet changé , on le vit avec surprise, dans les volumes suivants, charger d'accusations la mémoire d'Aristote et faire ressortir l'incompatibiliLé de ces mômes doctrines dont il avait promis d'être le conciliateur. Toutefois, sa critique de la philosophie aristotélique n'est pas dépourvue de quelque mérite : « Quel » besoin, disait-il, quel besoin avait-on d'ériger » en principe des choses cette privaiion qui n'est » point un être en soi, et qui ne se révèle que par » accident? Qu'est-ce que cette forme à laquelle on » donne le titre de substance? Je n'entends qu'un » nom , je demande en vain qu'on me fasse con- » naître la chose; on ne m'olfre qu'une notion » vague que les sens ne peuvent saisir, que la » pensée même ne peut déterminer (1). » Patricius ne peut, certes, refuser le titre de philosophe à Aristote ; mais comment accorderait-il un sem-
(1) D'iscusslones pcr'iiiaU'ticv, t. IV, l. U, p. 37l).
blable honneur à ceux qui se traînent servilement sur les traces de leur maître ? « Le philosophe est » celui qui s'applique à rechercher la vérité et à » connaître les êtres tels qu'ils sont réellement. »
Les jugements de Patricius parurent cependant modifiés encore une fois , ou plutôt ils furent seulement mieux expliqués et remis en accord dans un petit traité intitulé : Aristoie exoiérique. Là, le professeur de Ferrare, en distinguant deux Aristote, en les opposant môme l'un à l'autre, réserve la sévérité de ses censures à la doctrine patente, mais honore, vante, célèbre la doctrine secrète, dans laquelle il se plaît à retrouver la fidèle émanation des théories de Platon.
Toutefois, le platonisme de Patricius n'est pas lui-même plus exact que celui des Ficin , des Pic de la Mirandole. Aristote s'étonne de devenir, dans ce nouvel interprète , l'organe d'une philosophie mystique, de la philosophie égyptienne (1). C'est encore Noé qui a sauvé le dépôt de la philosophie primitive ; Hermès l'a reçue de la bouche même de ce patriarche ; les prêtres de la Chaldée et de l'Arménie l'ont transmise à Zoroastre, à Abraham ; Orphée , Thaïes , Pythagore , Démocrite en ont doté la Grèce (2). Le syncrétisme le plus étendu se justifie par ces prétendues origines.
Patricius se distingue cependant des modernes
(1 ) Aristolelis philosophia mystica me œgyptiaca. (2) Ibid., t. 111,1.1, p. 292.
platoniciens, auxquels il succède, par le désir de se créer à lui-même une doctrine propre et originale , et déjà nous voyons se manifester en lui cette tendance qui devait succéder à la servile érudition, cette influence que l'enthousiasme platonique devait exercer sur les esprits doués de quelque talent inventif; et cette circonstance fait de l'apparition de cet auteur , à l'époque qui nous occupe, un phénomène qui mérite une attention particulière. Quelques écrivains ont voulu voir déjà en lui un précurseur de Gassendi et de Descartes. Il aspire à l'indépendance , il en donne le signal, a Nous repoussons avec horreur, dit-il^ du » domaine de l'esprit humain, et la violence et la » fraude. L'intelligence n'obéit qu'à la raison, » elle la suit librement. C'est par la raison aussi » que l'homme doit être conduit à Dieu. J'ai ap- » pliqué toutes mes forces, en prenant la raison » pour appui , à obtenir cette philosophie véritable » et divine (l). »
Néanmoins, dans ce' penseur original que nous attendons , nous ne trouvons encore que l'érudit dont toute la science n'est formée que d'emprunts. Son indépendance prétendue consiste à faire dans les idées des anciens un choix arbitraire, aveugle, irréfléchi, et à accumuler ainsi les élénients les
(1) Voyez la dédicace de sa Philosophie nouvelle au pripc Grôïoire XIV.
102 IIIST. COMP. DES SYST. DE PIIIL. "
plus hétérogènes , les plus incompatibles. Le fonds en est essentiellement tiré de Platon ; il met à contribution presque tous les anciens ; peut-être même dérobe-t-il quelques vues à son contemporain Telesio. De la sorte, aux hypothèses d'une philosophie matérielle il mêle les spéculations mystiques; aux monades, l'unité absolue de Plotin ; à la double échelle ascendante et descendante des néoplatoniciens il associe la grande maxime aristotélique qui fait dériver toutes les connaissances des sens : c'était confondre les deux pôles. On ne trouve rien de nouveau dans son ouvrage, excepté les mots. Se faisant sans doute illusion à lui-même, il a pris le néologisme pour une source de découvertes. Aussi, loin de répandre la lumière, il n'a fait qu'épaissir les ténèbres.
Patricius divise la philosophie en quatre branches, auxquelles il donne les noms de 'pcnmiujic , panarchîc , pmipsycliée et pcmcosmle. Elles se résument dans les quatre propositions suivantes : « 1° Toute lumière provient d'une lumière primitive qui est Dieu même; "l" Dieu est le plus haut principe des choses ; 3" Tout est peuplé d'âmes ; 4° Le monde entier est soumis à l'unité et à la coordination dans l'espace et la lumière qui constituent deux substances incorporelles.
» A l'unité répondent les monades; des monades dérivent les essences; des essences, les vies; des vies, les intelligences ; des intelligences, les esprits; des esprits, les diverses natures; des na-
tures, les propriétés ; des propriétés, les espèces; des espèces, les corps.
» Nos sens sont l'origine de nos connaissances , mais la raison en est le flambeau. A l'aide de la lumière solaire qui est l'image de Dieu même , l'esprit de rhom.rae est conduit à une autre lumière primitive : car il y a au-dessus de l'astre du jour une clarté incréée , éternelle.
» L'espace, la chaleur, la lumière, expliquent tout le système des êtres ; elles en sont le théâtre, la vie, la révélation (1). »
Partout, au lieu d'un véritable système, nous ne savons reconnaître dans cet ouvrage que la confusion d'idées ordinaire à ceux qui ont beaucoup lu sans être capables de juger ce qu'ils ont lu, ni même de s'en rendre un compte exact. Partout nous y apercevons l'abus des mots qui fait confondre les diverses acceptions des mêmes termes ei appliquer aux êtres concrets les termes qui expriment les simples vues abstraites de l'esprit, ou qui égare l'esprit par l'aveugle emploi des métaphores.
Nous ne pouvons donc accorder au professeur de Ferrare d'autre mérite que celui d'avoir excité les autres à exécuter ce qu'il avait eu le dessein d'accomplir, soit par un choix plus judicieux des
(1) Panaugia, 1. 1, § 1; 1. IX, § "20. -Panarclûa, 1 V, §2. Pancoswiff, l.I,§ 63; 1. IV, §79.
trésors de l'antiquité, soit par des créations plus réelles et mieux entendues. L'exemple même de ses écarts peut être utile pour faire sentir les inconvénients d'une érudition indigeste dans les recherches philosophiques.
Ceux des platoniciens modernes qui furent conduits par les théories de cette école aux diverses espèces de mysticisme trouveront bientôt leur place dans le tableau que nous dresserons des principales sectes mystiques récentes, en tant qu'elles ont pu s'allier aux écoles philosophiques. Pendant qu'une exaltation sans bornes conduisait ces adeptes d'un platonisme exagéré à prendre dans le système de Platon un point d'appui pour les plus hautes spéculations de l'ordre surnaturel , quelques autres , suivant en quelque sorte une direction inverse, tentèrent de faire descendre ce système dans l'ordre naturel et de l'introduire au sein de la physique. Un médecin bohémien , Marc de Kronland , professeur à l'université de Prague, ouvrit cette nouvelle carrière. Transportant dans le sein de l'univers sensible ces exemplaires dont Platon avait peuplé le règne des intelligibles , il prêta aux idées une existence réelle et positive ; il crut voir en elles les étincelles de cette vie qui anime tous les êtres ; il considéra les idées non-seulement comme les types d'après lesquels les choses sont formées , mais comme les germes eux-mêmes dans lesquels elles sont contenues et du sein desquels elles se
développent. Il soutient, il est vrai , que ses idées ne sont point celles de Platon ; et , en effet, loin de les supposer coéternelles à Dieu , il les fait dériver du créateur, les range dans le domaine de la création ; il en remplit le chaos : à la voix du suprême ordonnateur, ces idées se séparent, se disséminent, se fécondent ; elles vont se répandre , les unes dans les cieux , les autres sur la terre ; mais, après s'être ainsi dispersées, elles conservent encore entre elles une sorte de consanguinité ; elles exercent les unes sur les autres une influence réciproque (1). Nous verrons bientôt cette hypothèse se développer sous diverses formes dans les spéculations des mystiques, demander au spiritualisme la clef des phénomènes de la physiologie, et, si elle confond trop souvent deux régions essentiellement distinctes , rendre cependant peut-être quelque service à la science , en appelant l'attention sur les forces actives, sur les principes de vie qui respirent au sein de la nature sensible.
La nouvelle école platonicienne qui s'éleva en Italie, à l'époque de la restauration des lettres, fut certainement le phénomène le plus remarquable de l'histoire delà philosophie auxv** siècle. L'éclat qu'elle répandit fut brillant sans doute, mais passager. Cette école ne survécut guère à l'Aca-
(I) Idœanim operatricium idœa, etc., Prague, 4635. — Phiîosophia velus reslitula, i^irf., 1662.
106 HIST. COMP. DES SYST. DE PHlL.
demie florentine , au sein de laquelle elle était née. Plusieurs causes contribuèrent à la faire rapidement dispara ître« Les doctrines scolastiques conservaient une autorité absolue dans l'enseignement public, occupaient exclusivement toutes les chaires. La protection que la nouvelle école platonicienne avait cherchée dans les idées religieuses , la faveur qu'elle avait espéré en obtenir, ne furent guère qu'une douce illusion de ses chefs. La théologie, identifiée depuis longtemps avec le péripatéticisme, ne consentit point à l'alliance proposée , sollicitée avec tant d'ardeur. Léon X lui-même, quoique devant être porté par tant de motifs à jeter un regard de complaisance sur l'académie des Médicis, Léon X donna^ la préférence à Aristote. D'un autre côté, si le platonisme ressuscité, tel (pi'il se produisit alors, devait sourire aux âmes nourries d'une piété recueillie, méditative, exaltée, l'appel qu'elle faisait à l'enthousiasme moral ne {Touvait guère être entendu. Les mœurs du temps ne pouvaient sympathiser avec elle. Le siècle, le pays que Machiavel n'étonnait pas, dont il était le peintre fidèle, pouvaient- ils accueillir avec transport une doctrine dont le mérite et la beauté consistaient essentiellement dans son accord avec les sentiments les plus généreux et les plus élevés? Le platonisme, au lieu de rencontrer des appuis , semblait donc être repoussé de toutes parts , et par les professeurs , et par les théologiens , et par les gens du
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. Tl, lOl
monde. Lui-même négligea ce qui eût pu lui procurer de vrais succès , et par ses propres écarts accéléra aussi sa décadence. Né d'une érudition trop confuse et dépourvue de critique, il s'alimenta d'un enthousiasme sans règle et sans mesure. Il ne sut ni s'appuyer sur de solides fondements logiques, ni se diriger vers des applications utiles; il se berça de vagues spéculations, il se renferiiia dans une contemplation trop oiseuse. L'aveugle et imprudente confiance avec laquelle il s'appropria le syncrétisme des néoplatoniciens le précipita bientôt, par une pente inévitable, dans les exagérations d'un mysticisme qui désormais fut son résultat unique, et dont le tableau va se dérouler sous nos yeux. Tl se dénatura par l'effet de sa propre tendance ; il eut aussi trop souvent le tort de vouloir conserver une fidélité malheureuse aux formes et au langage barbare de l'école ; il se dépouilla ainsi en partie lui-même des charmes qui lui appartenaient, ou du moins il les voila sous des apparences bien propres à les faire méconnaître ; il acheva plus d'une fois aussi de corrompre, par la subtilité des distinctions, par l'abus des mots, ce qu'il y avait déjà de vicieux dans les notions dont il avait hérité. 11 ne pouvait être d'ailleurs dans la destinée des anciens systèmes de philosophie qui se reproduisaient à la restauration des lettres de se maintenir longtemps parmi les modernes tels que la tradition les avait conservés ; le mouvement imprimé à l'esprit hu-
main ne permettait pas cette fidélité durable qui eût rendu la science stationnaire. Le platonisme, moins que tout autre système, pouvait se promettre une fixité invariable , et certes c'était pour lui autant peut-être un mérite qu'un sujet de blâme. Si, d'un côté, ses principes étaient exposés à ressentir quelque mobilité et quelque incertitude par l'effet de la part trop considérable qu'il accordait à l'imagination dans les travaux de la raison, d'un autre côté l'éveil qu'il donnait à l'activité spontanée de l'entendement devait favoriser l'indépendance de la pensée.
Aussi , parmi les premiers auteurs des tentatives plus ou moins heureuses qui vont bientôt être hasardées pour introduire dans la philosophie des créations nouvelles, nous trouverons plus d'un disciple du platonisme, auquel l'influence du platonisme lui-même a imposé le besoin de l'originalité et fait espérer les succès de l'invention. Les fruits que le platonisme a produits par cette influence indirecte , cachée , mais puissante , ont été plus considérables que ceux qu'il eût pu attendre d'une paisible et constante docilité.
Nous devons savoir gré encore à l'école platonicienne d'Italie d'avoir opposé ses doctrines épurées à la corruption du siècle au milieu duquel elle se forma , d'avoir protesté avec courage contre le règne de la sensualité, quoiqu'on déplorant sans doute qu'en plaidant éloquemment la cause des mobiles désintéressés , elle ait placé les vues
qui doivent régir les actions humaines dans une sphère trop peu accessible à la plupart des hommes. Nous devons lui savoir gré d'avoir cherché dans la science un aliment pour l'âme , d'avoir rapporté essentiellement à la morale ses méditations habituelles, d'avoir étroitement associé la recherche de la vérité à l'amélioration des mœurs , d'avoir rendu ainsi à l'étude un noble et puissant intérêt, lorsque la philosophie accréditée n'était qu'un frivole et stérile exercice pour l'esprit, et d'avoir ainsi, du moins par le but qu'elle se proposait, rappelé la science de la sagesse à sa destination primitive, comme à sa dignité naturelle.
Enfin, en reconnaissant les secours de tout genre que l'école platonicienne d'Italie reçut de la restauration des lettres et des circonstances générales qui amenèrent cette grande révolution , n'est-il pas juste aussi de reconnaître que cette illustre école contribua à son tour, par une réaction salutciire, à seconder cette rénovation de tous les arts libéraux ? Les grandes pensées et les sentiments élevés ont plus de puissance pour éveiller le génie des arts que toutes les faveurs des princes. On ne saurait douter que le commerce d'idées nouvelles dont l'Académie florentine devint le centre, ne produisit des effets réels plus étendus encore, quoique moins apparents, que les encouragements donnés par les Médicis. Dans les jardins Ruccellai , sous les berceaux de lauriers
110 mST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
de Correggio , Platon, empruntant l'organe de Marsile, dut seconder dans le cœur de ses amis la noble ardeur qui les portait aux savantes études ; il dut, par cette poésie cachée qui respire dans ses doctrines , exciter l'esprit d'invention ; il dut ramener les méditations des artistes vers les types de l'idéal; il dut former le goût en l'exerçant à apprécier le prix du beau et les charmes de l'élégance. Les arts durent apprendre de lui ce qu'ils peuvent emprunter aux lumières de la raison; les lettres durent reconnaître aussi ce qui constitue leur plus vraie dignité. Cette chaleur d'enthousiasme, cette pureté de vues, cette singulière générosité de sentiments qui animait la philosophie nouvelle, devaient favoriser toutes les inspirations fécondes. Oui , Platon devait présider ù cette rénovation, en quelque sorte comme Apollon préside au concert des Muses. On ne l'a point assez remarqué , nous le pensons du moins : les circonstances extérieures frappent toujours plus vivement, dans l'ensemble d'un phénomène, que l'action des causes morales. Les services qu'a rendus l'école platonicienne d'Italie au xv' siècle n'ont point été assez appréciés. Cette école ellemême, ses travaux, ses doctrines, sont presque tombés dans l'oubli. 11 était temps de réparer enfin cette injustice , de réclamer pour cette école l'estime, la reconnaissance qui lui sont dues.
Plus tard, et vers la seconde moitié du xvif
siècle, nous verrons le platonisme renaître une seconde fois , mais par le concours d'autres causes , avec un autre caractère , et surtout plus fidèle à la vraie pensée de son auteur ; nous le verrons aussi porter des fruits plus utiles. Mais il paraît convenable d'attendre, pour développer ce second tableau , d'être arrivé à l'époque où se produisit le phénomène qui doit y être exposé , et d'avoir rendu compte des circonstances qui le préparèrent.
IlIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.