CHAPITRE YI
Tenlalives faites pour réformer les mélliocles extérieures el accessoires de la philosophie, — Du style philosophique.
Atifje Politien. — Pierre-Paul Verfjerio. — Jovio Pontano. — Laurent Valla. — Rodolphe Agricola. — Machiavel. — Jean Boléro. — Badin. Érasme. — Lattis Vives. — Mario NizzoU. — La Ramée. — Rabelais.
Pendant que l'étude de l'antiquité, ranimée parles travaux de l'érudition, préparait et commençait la restauration de la philosophie, en offrant d'admirables modèles aux méditations de l'esprit humain, un autre genre d'influence, moins direct en apparence, mais non moins salutaire, contribuait progressivement à favoriser cet heureux résultat. La renaissance du goût, la culture des belles lettres, en ornant l'esprit, ramenaient laraison au sentiment du vrai si étroitement associé à celui du beau; elles lui faisaient retrouver, dans la nature elle-même, un autre modèle^ le premier et le plus parfait de tous, modèle aussi instructif pour la philosophie que pour les arts. Par son alliance avec la littérature, la pliilosophie devait tendre à se dépouiller des formes 'surannées et gothiques qu'elle avait reçues de la barbarie du moyen âge ; en changeant ses méthodes
extérieures, elle tendait à changer aussi ses formes essentielles; car il y a entre les unes et les autres un rapport plus étroit qu'on ne le suppose. En apprenant à écrire avec élégance et clarté, on s'instruisait à penser avec justesse. Les traditions scolastiques , les progrès de la littérature supposaient un certain retour de l'esprit sur luimême, un art plus ingénieux dans l'analyse et la coordination des idées ; ils se liaient, d'ailleurs, avec la culture des diverses branches de la philosophie morale qui offrent à l'éloquence son aliment naturel, et particulièrement avec celles de l'histoire, des sciences politiques, avec cette espèce de morale qu'on pourrait appeler mondaine, qui consiste dans la connaissance des hommes et l'étude des affections de l'âme.
Il est donc aussi instructif que curieux d'observer, en nous reportant à l'époque de la restauration des lettres , comment une rénovation , qui , dans l'origine , semblait ne toucher que les abords et les dehors des sciences philosophiques, pénétra graduellement jusque dans leur sanctuaire; comment, en s'appliquant à régénérer l'art d'exposer la vérité, on se disposa à rechercher les règles de celui qui enseigne à la découvrir. Ce sont les préceptes du premier de ces deux arts que nous désignons ici sous le nom de méthodes extérieures de la philosophie, comme nous donnons au second celui de méthodes essentielles oi\ intrinsèques.
Plus tard nous verrons la philosophie réagir à
son tour sur la laogue et sur la littérature ; plus tard nous aurons occasion d'observer comment la même influence des lettres sur la philosophie, en dépassant son but, produisit, à quelques égards, un effet contraire, et fit redescendre de sa région naturelle et légitime cette même science qu'elle avait si heureusement concouru à y faire remonter.
Les services rendus à la philosophie par cette première classe de réformateurs peuvent être rapportés à deux chefs principaux. Le premier, et celui qui s'est offert le plus immédiatement, a eu pour objet le mode de transmission des vérités philosophiques, ou le style dans lequel elles ont été exposées. Le second a eu pour objet la direction que se sont choisie les recherches philosophiques et le genre de résultats auxquels elles ont aspiré.
Le style philosophique, quoiqu'il dilfère à plusieurs égards du style oratoire et poétique, a toutefois, en commun avec eux, certains caractères, tels que ceux qu'a si bien définis Leibniz, la clarté, la vérité, l'élégance. Ces trois qualités fondamentales étaient précisément celles dont se trouvait complètement dépourvu le jargon des écoles, obscur, vide de sens, choquant le goût et l'oreille elle-même : rappelées dans le champ de la littérature par l'étude des classiques de l'antiquité, elles reconquirent peu à peu le domaine des sciences philosophiques. « Dès le commencement
» de la restauration des lettres, dit Leibniz (1), «les savants tonnèrent contre les scolastiques; ils » provoquèrent à l'envi et avec ardeur ladestruc- »tion du langage barbare des philosophes vulgai- )>res; mais un petit nombre seulement entreprit » ce difficile ouvrage. » Quelques-uns y ont contribué par leurs préceptes, d'autres par leurs exemples.
C'était déjà une grande innovation dans les destinées de la philosophie que de l'appeler à chercher un résultat, à se créer une direction. Car, à l'exception des secours, peut-être plus funestes qu'utiles, apportés par les traditions scolastiques à la théologie, elles ne roulaient que sur des spéculations oiseuses, ou ne servaient qu'à entretenir de vaines disputes. Il fallait cependant, avant tout, demander à la science quelque utilité usuelle et positive, et ce besoin fut encore l'un des bienfaits de la restauration des lettres. Car l'alliance qui s'établit entre la littérature et la philosophie fit ambitionner à celle-ci l'enivrante popularité qu'obtenait celle-là; pendant que la première cherchait à plaire, la seconde dut chercher au moins à intéresser; elle ne put intéresser qu'en promettant quelques résultats liés au bonheur des hommes. La philosophie, d'ailleurs, en sortant de l'enceinte des écoles, en se montrant
(1) Dissertation préliminaire à l'ouvrage de Mario Nizzoli, p. Su.
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aux regards du public, dut consulter les besoins de la société au milieu de laquelle elle entrait pour la première fois. En rendant ses maximes intelligibles, comme son langage, elle se soumit à l'opinion générale, elle reconnut l'autorité du bon sens. Dès lors elle dut se recommander par des applications et prendre part au commerce des choses humaines. Réciproquement aussi , en s'étudiant à obtenir des résultats d'une utilité générale et pratique, la philosophie fut contrainte de se rendre plus intelligible, de se mettre à la portée de tous, et de prêter quelques charmes aux vérités qu'elle voulait populariser. Le mérite d'avoir rendu à la philosophie l'un ou l'autre de ces deux genres de services peut signaler plus particulièrement quelques-uns des écrivains du xv* et du xvi'' siècle; cependant presque tous ont bien mérité d'elle sous ce double titre à la fois, quoique dans des proportions diflerentes, et rien ne prouve mieux combien, en efiet, ces deux améliorations étaient étroitement liées entre elles.
On ne peut trop rappeler que cette révolution eut pour véritables auteurs et, sous ce double rapport, avant l'époque ordinairement assignée à la restauration des lettres, et Pétrarque et Boccace; que l'un et l'autre la préparèrent d'autant plus efficacement, que, bien que nourris de la lecture des auteurs classiques, ils écrivirent tous deux dans la langue vulgaire; que tous deux ils cultivèrent, chacun à leur manière, la nhiloso-
pliie morale, à laquelle il appartenait de restaurer l'art oratoire, et qui est l'introduction naturelle au grand art de la méditation. Boccace eut particulièrement le mérite, qui manqua trop souvent à Pétrarque, de revenir à ce naturel qui semblerait devoirêtre le premier etleplus facilecaractère des productions de l'esprit, et qui n'en est pas moins le dernier terme de la perfection. Ce naturel, devenu alors si nouveau, si inconnu, était peut-être aussi le moyen le plus nécessaire pour ramener les esprits dans de meilleures voies, pour faire revivre le bon goût, et donner à la raison humaine de salutaires leçons. Le Décaméron rappelle trop aujourd'hui à certains critiques le souvenir de quelques scènes licencieuses dont la description était plutôt le tort du siècle que celui de l'auteur , et qui ne sont qu'un accident dans cet ouvrage. Les juges impartiaux reconnaîtront dans plusieurs de ses récits qui décèlent le vrai philosophe , c'est-à-dire l'observateur du cœur humain, ils reconnaîtront une peinture fidèle et délicate des mœurs et de l'état de la société, et souvent des mouvements d'une éloquence qui émeut toutes les affections de l'âme : c'est ce qui nous frappe, en particulier, dans la description de la peste de Florence , dans la Griselidiset dans la nouvelle de Titus et de Chrysippe. Ces contes, transportés dans toutes les langues, devenus promptement populaires, jouissant d'un succès immense que leur auteur même était
bien loin de prévoir, signalèrent, par ce succès même, le besoin général des esprits, ouvrirent à la littérature une carrière nouvelle, en lui enseignant à redevenir la peinture véridique et l'expression naïve du sentiment et de la pensée.
Ange Politien , qui rendit à la poésie italienne la force et les vives couleurs dont l'avait douée Pétrarque, qui offrit au Tasse et à l'Arioste le modèle du style épique dans la langue vulgaire (1) , Politien , à qui l'admiration des classiques de l'antiquité inspira le vœu de devenir leur premier émule parmi les modernes , fonda , dans le beau siècle des Médicis , la nouvelle alliance de la littérature et de la philosophie. Il associa ces deux genres d'études ; il assista Marsile Ficin et Pic de la Mirandole dans la restauration du platonisme. Nous devons rappeler ici qu'il traduisit du grec un traité d'Alexandre d'Aphrodisée , l'Enchiridion d'Épictète et le Charmide de Platon (2). A peu près vers le même temps , Arétin Leonardo Bruni , qu'il ne faut pas confondre avec l' Arctin si tristement célèbre, Leonardo Bruni qui parut avec un si grand éclat sur la scène de la littérature italienne , s'était occupé de traduire Xénophon , Platon , Aristote , avait popularisé la lecture des livres moraux de ce dernier , avait
{]) Gingupné, Hist. lUt. d'Italie, ch. XXII, t. ÏII, p. 522. (2j FaLriciiis, PAN. hit. ined., t. I, p. 263. Ces travaux île Politien ont l'cliappé à rexacliliule ordinaire de Gingneiié.
232 IIIST. CUMP. DliS S\'ST. \)L FHII.
commenté ses traités économiques et publié une introduction à sa morale (1).
Deux hommes qui n'auraient dû être que des rivaux, et qui, par un tort trop ordinaire dans le siècle où ils vécurent , furent d'implacables ennemis , qui se créèrent tous deux des adversaires nombreux par la violence et l'arrogance de leur caractère , le Pogge et François Philelphe, rivalisèrent du moins dans l'ardeur avec laquelle ils cultivèrent la littérature ancienne et la philosophie morale ; tous deux écrivirent un banquet sur le modèle de celui de Platon. Si l'un et l'autre étaient peu capables de réhai3ililer, par leur vie privée, la noble science de la sagesse, tous deux la rappelaient cependant , par leurs écrits, dans les voies socratiques. Tel fut aussi , et avec une bien plus heureuse influence , le service que lui rendit Pierre-Paul Vergerio par son traité des Mœurs honnêtes (2) , ouvrage entièrement nouveau pour son temps, qui mériterait d'être encore connu du nôtre, et qui eut alors un succès si prodigieux qu'on l'enseignait pubhquement dans les écoles (3). 11 y conduit son élève, par une méthode excellente , à la connaissance de tous les préceptes propres à régler les mœurs ; il y déploie une connaissance profonde de la nature
(1) Venise, ISriO.
(i) Ue iiif/cnnix >norU)iis , Yo.whc, 1">05.
(3) Gingiiené, Hisl. lilU'r. (rilttlic, ch. XXII, t. lil, y. 431.
PHILOSOPHIE .MCDERNE. CHAP. M. 233
humaine ; la philosophie s'y dépouille de toute ostentation, s'y dirige essentiellement vers la pratique , et y devient un guide pour enseigner à bien vivre ; elle s'appuie sur l'expérience , sur l'histoire, sur les sciences naturelles elles-mêmes. • Ces sciences, dit-il , conviennent aux besoins et » aux facultés de l'esprit humain ; elles nous ap- » prennent à connaître les causes et les effets par » l'étude des phénomènes qui se produisent dans «les êtres animés et inanimés. »
Jovio Pontano , le disciple du Panormilain , qui eut, après sou maître , la gloire de faire revivre dans toute leur pureté les muses latines, qui fut à la fois poète , historien , critique , astronome ou astrologue, composa plusieurs traités de philosophie morale et des dialogues. On a dit de lui qu'il ne reçut d'aucun instituteur les leçons de l'art poétique ni celles de la philosophie , mais qu'il acquit une grande habileté dans l'une et dans l'autre par la seule force de son génie et par une lecture assidue (1). C'est à cette cause qu'il fut redevable sans doute de cette manière fran che , libre , consciencieuse , de cette rectitude d'idées, qui recommandent ses écrits moraux.
Laurent Valla soutint aussi contre le Pogge , contre Georges de Trébizonde et d'autres savants de son temps , cette lutte déplorable d'invectives
(1) Bahhazar Boniface, Hist. hidirr., 1. XV, c. 3. — Baiilot, Jugement des savants, t. II, part. I, p. 9o.
2'6k HIST. COMP. DES SYST. DE Pllir,.
grossières par laquelle tant de gens de lettres dégradaient alors leur honorable profession. Son humeur caustique trouva du moins, pour s'exercer, un ample et juste sujet dans la censure de la philosophie des écoles. Rien n'égale la sévérité des reproches dont Laurent Valla accable l'ignorance et la barbarie qui occupaient alors les chaires publiques sous le manteau du pédantisme. Érasme déclare que , « par son zèle infatigable , » ses nombreux travaux , ses constantes sueurs , » Valla a refoulé les ténèbres qui obscurcissaient » l'horizon intellectuel , fait sortir les lettres de la » tombe où elles étaient presque ensevelies, rendu » à l'Italie l'ancien éclat de l'éloquence, et enseigné » aux savants à s'imposer désormais un langage «plus circonspect (1). y Dans ses trois livres sur la dialectique , il critique , avec autant de vigueur que de justesse , l'art frivole des scolastiques ; il entreprend même de rectifier, en la simplifiant , la dialectique d'Aristote. C'est ainsi , par exemple , qu'il veut réduire à trois les dix prédicaments de ce philosophe. Aussi Jacques Carpentier en a-t-il pris prétexte pour accuser La Ramée d'avoir beaucoup emprunté à Valla. Les anciens euxmêmes ne trouvèrent point toujours grâce aux yeux de ce savant si acrimonieux. Il fut un chaud partisan de Quintilien ; mais il réprimanda aniére-
(1) Ei>}sl., 1. V1I,7.
ment Aristote 5 il eut même la confiance de déclamer contre le père de l'éloquence latine. Il avait une telle idée de lui-même, qu'à ses yeux il n'y avait qu'une seule logique, la logique laurentienne , c'està-dire la sienne (1). Mais, ainsi que Vives l'avait déjà observé , ce censeur ardent , téméraire et précipité lui-même dans ses jugements, a été plus habile à signaler les erreurs de ses contemporains qu'à y porter un vrai remède. 11 n'a rien su proposer qui ait mérité d'être conservé.
Rodolphe Agricola fut le Politien de l'Allemagiie. Érasme ne trouve point d'expressions assez fortes pour composer son éloge , et Leibniz confirme cet illustre suffrage de toute son autorité. Il cultivait à la fois, et avec le même succès, les langues grecque et latine , l'art oratoire , la poésie, la jurisprudence, la musique et les beauxarts. Il fonda dans la Germanie l'alliance jusqu'alors inconnue de la littérature et de la philosophie , car il s'était adonné aussi à cette science , et il excellait particulièrement dans la dialectique , quoiqu'il se bornât à faire connaître les textes purs d' Aristote , ce qui était beaucoup pour la fin du quinzième siècle. Son traité du libre arbitre est écrit dans la forme du dialogue, à l'exemple de Platon et de Cicéron (2). Il a obtenu les éloges
{]] Ponlanus, De serin., I. IV, c. 6.
(2) Strasbourg, 1522.
236 HiST. COMP. DKS SYST. DE PHIL.
de Leibniz. La Ramée dit de lui : * Rodolphe » Agricola , le premier de tous , après les beaux «temps de la Grèce et de l'Italie, renouvela cet «heureux emploi de la logique telle qu'elle était » pratiquée chez les anciens , en enseignant à la «jeunesse à puiser dans les orateurs et les poètes «non-seulement les leçons de l'art de bien dire et »de s'exprimer avec élégance, mais aussi celles » de l'art de penser et de raisonner avec jus- » tesse (1). »
Nous devrions sans doute replacer ici au premier rang , parmi les savants qui ont préparé la réconciliation de l'art de penser avec l'art de parler , quelques-uns des restaurateurs du péripatéticisme, spécialement Lefebvre d'Étaples en France, Leonico Tomœo en Italie, Mélanchton en Allemagne , si déjà nous n'avions rappelé le premier titre qui recommande leur mémoire à notre reconnaissance et à notre estime.
La nomenclature des écrivains qui contribuèrent, dans le cours du seizième et du dix-septième siècle , au renouvellement de cette antique alliance, par l'influence de leurs propres exemples, ferait, d'ailleurs, reparaître sous nos yeux les érudits les plus distingués de cette période de temps; car, ainsi que nous l'avons plusieurs fois remarqué, l'étude de la philosophie, à cette époque, était or-
(I) Oral, de coujinigciidd eloqucnlid cinn l'hilosophià.
dinairement associée aux travaux de rérudition , à la culture des belles lettres , à celle des sciences positives, telles qu'elles existaient alors. Ce tableau appartient plus à l'histoire littéraire qu'à l'histoire philosophique. Nous devons nous borner ici à ceux de ces écrivains qui ont véritablement accéléré les progrès de la raison humaine en perfectionnant les instruments mis à son usage.
En retrouvant les modèles classiques de la Grèce et de Rome, que les efforts de Plutarque, du Pogge, et de tant d'autres investigateurs , que la munificence de Nicolas V, de plusieurs autres pontifes et princes, contribuèrent, en même temps que l'ai-rivée des Grecs fugitifs , à faire connaître à l'Occident , la littérature sembla négliger assez longtemps de s'exercer dans les langues modernes. La plupart des écrivains de cette époque cherchaient dans la culture des idiomes de l'antiquité les sentiers de la gloire , et ceux-là mêmes qui consentaient à employer leur langue maternelle étaient entraînés , par la direction générale des idées et par le goût dominant, à devenir plutôt les copistes des anciens que des auteurs originaux. Ils ne comprenaient point encore que la littérature n'est elle-même qu'un instrument, comme le langage , qu'elle doit servir d'organe aux connaissances positives, prêter son secours aux intérêts généraux de la société. Ainsi se perpétuait une sorte de littérature érudite , mais artificielle et par cela même imparfaite, peu
238 nisT. GOMP. DES SYST. DE miL.
favorable aux productions spontanées du génie , peu propre à exciter l'esprit d'observation et à seconder les travaux de la méditation solitaire. L'Italie cependant commença encore ici à donner d'illustres exemples ; une littérature nationale se forma de bonne heure dans son sein ; elle en fut redevable à ceux de ses écrivains qui traitèrent de l'histoire et qui abordèrent l'étude des sciences politiques.
Un homme qui ne se livra point lui-même à la culture des sciences philosophiques , auquel l'activité de sa vie extérieure ne permit guère d'approfondir l'étude des doctrines spéculatives , mais qui vécut au milieu des philosophes les plus distingués de son temps, qui fut l'un des principaux ornements de l'Académie florentine , contribua peut-être, plus qu'aucun autre écrivain du siècle des Médicis, à ramener la littérature sur des objets d'un intérêt général , à donner aux leçons de l'histoire et aux fruits de l'observation la forme la plus accessible , la plus familière à tous les esprits , et à préparer ainsi , quoique d'une manière indirecte, la double réforme qu'invoquaient les méthodes extérieures de la philosophie. Peutêtre même , sous quelques rapports , servit-il en cela d'autant mieux la philosophie, qu'il ne s'était pas occupé ex professa des doctrines spéculatives , et que la carrière à laquelle il avait été appelé l'avait mis dans la nécessité d'étudier beaucoup la réalité des applications. On comprend que nous
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voulons parler du secrétaire et de rtiistorien de la république de Florence.
Au système politique de Machiavel (en supposîint du moins que Machiavel eût, en effet, un tel système) se rattachent aussi des questions de la plus haute importance pour la philosophie , des questions véritablement vitales ; car ces questions ne concernent rien moins que l'origine , la réalité et l'utilité des notions morales, dans leurs rapports avec les intérêts généraux de la société et le gouvernement des affaires humaines. L'historien de la philosophie peut faire remonter à Machiavel la naissance d'une sorte de scepticisme moral du même genre que celui que Hobbes a plus tard voulu introduire dans les sciences politiques; il peut aussi absoudre de ce reproche le secrétaire de la république florentine. Les doutes qui subsistent à cet égard, la renommée dont Machiavel a joui, l'admiration qu'il a excitée, qu'il excite encore dans quelques esprits, l'école qu'il a formée, l'influence qu'il a exercée, celle qui lui a été prêtée, doivent faire considérer l'apparition de cet homme extraordinaire comme un phénomène curieux qui appartient aussi à l'histoire des sciences philosophiques.
Machiavel n'était point demeuré étranger à ces sciences, ni même au nouvel essor qu'elles prenaient de son temps. 11 vivait dans le commerce intime des restaurateurs du platonisme;
2/40 lïlST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
cependant, quoiqu'il prît part à leurs entretiens, que lui-même les eût souvent pour auditeurs dans les jardins Ruccellai, non-seulement il n'adopta rien, dans ses écrits, des maximes de Platon sur les sciences politiques, mais ses Idées parurent suivre une marche diamétralement opposée à celles de ce philosophe. On ne saurait peut-être imaginer un contraste plus absolu que celui qui existe entre les théories du fondateur de l'Académie et les vues du secrétaire de la république de Florence, comme il serait difficile aussi de concevoir deux esprits d'un caractère plus opposé. Si l'un a voulu concevoir la société humaine telle qu'elle doit être, l'autre n'a voulu la voir que dans le fait; Machiavel ne s'inquiète point de la poursuite de l'idéal ; nul homme ne s'est plus attaché à la réalité positive.
Mais il est facile de reconnaître que Machiavel avait beaucoup étudié Aristote, qu'il s'était même pénétré de l'esprit de ce sage. On le voit bien à la manière dont il procède , aux aspects sous lesquels il considère les institutions politiques. C'est d'après Aristote qu'il définit, caractérise et classe ces institutions ; c'est Aristote qui reparaît presque vivant dans plusieurs passages du premier discours sur les Décades de Tite-Live. Cependant Machiavel n'a emprunté à Aristote que des nomenclatures , que de simples instruments ; il ne lui a point demandé des principes et des doctrines.
Mais, dans ses écrits sur la politique, Machiavel a-t-il prétendu en effet établir des principes et poser une doctrine? a-t-il du moins entendu professer que la politique n'admet point une doctrine fondée sur des principes?
La politique peut être considérée comme une science ou comme un art. Sous le premier de ces deux aspects, elle détermine le but auquel on doit tendre dans le gouvernement des États et la conduite des afiaires humaines; sous le second^ quel que soit le but qu'on s'est choisi, elle indique les moyens propres à l'atteindre. Sous le premier de ces deux rapports , elle s'occupe principalement des institutions, elle médite les intérèls généraux delà société ; sous le second, elle s'occupe principaiement de ce qu'on appelle les affaires, elle étudie les hommes, les circonstances. Machiavel n'a, dans ses écrits du moins , envisagé la politique qu'au second de ces deux points de vue, que comme un théâtre offert à l'habileté. 11 a prétendu exposer l'art, sans se préoccuper do la science , et voilà pourquoi il a paru ne tenir aucun compte des doctrines et des principes.
Loin de nous la pensée de l'approuver d'avoir voulu introduire un tel divorce! C'est, au contraire, une erreur et, ce qui est bien plus, un véritable tort. Mais , à nos yeux , ce tort est le seul qu'on puisse justement lui reprocher. Jamais surtout il ne songea à transporter dans la science les idées qu'il émit sur les procédés de l'art. 1. ifi
2li2 niST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
Non-seulement Machiavel ne songea point à établir une doctrine, non-seulement il ne prétendit point nier l'existence d'une doctrine politique liée à la morale, mais on ne saurait révoquer en doute qu'il n'eût lui-même des opinions arrêtées, une conviction profonde sur certaines questions doctrinales, qu'il ne crût à des devoirs politiques, à des devoirs réels de la société envers ses membres, et des membres, soit envers la société, soit entre eux. Certes , il le montra assez par son énergique attachement à la constitution républicaine , par le zèle et la fidélité avec lesquels il servit son pays, par les sacrifices qu'il fit à la cause qu'il avait crue la meilleure. Mais, en écrivant le livre du Prince, il pensa que cet ordre de considérations était hors de son sujet. Il partit de cette supposition qu'il s'agissait pour le prince d'occuper le pouvoir, de s'y maintenir à tout prix ; il partit de cette supposition comme d'un fait, sans la juger, et chercha les moyens par lesquels un tel but pouvait être atteint. Il crut pouvoir traiter de l'art de la politique, comme ceux qui écrivent sur la stratégie traitent de l'art militaire, enseignant la manière d'obtenir la victoire, sans s'informer de la justice ou de l'injustice de la cause pour laquelle on fait la guerre (A). /- 2'^C
Machiavel a donc commis une erreur capitale en séparant ce qui de sa nature est inséparable. Il a prêté à la politique, considérée comme art, un but qui ne lui est point permis et que, par consé-
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quent, on doit s'interdire de poursuivre, même eu ne le considérant que comme une hypothèse. L'art se dénature, se dégrade, dès qu'il se sépare de la science, dès qu'il devient indifférent au choix du but. Machiavel a eu le tort de supposer qu'il puisse y avoir pour le prince un autre intérêt que le bonheur de la société dont la conservation lui est confiée ; il a eu le tort de supposer que le pouvoir, simple instrument destiné à être employé pour l'utilité sociale, doive être recherché, conservé pour lui-même et d'une manière absolue. En fournissant au prince et au pouvoir des moyens de suivre avec succès une aussi coupable direction, il s'est rendu complice, en quelque sorte, de l'attentat qui peut être exécuté avecles armes qu'il a fournies.
L'hypothèse dans laquelle Machiavel s'était placé n'était, au reste, rien moins qu'arbitraire. Il ne faisait qu'admettre ce qu'il avait généralement sous les yeux. C'est donc réellement le fait môme qu'il a pris pour point de départ ; et c'est pourquoi ce point de départ se présente à lui d'une manière si naturelle, pourquoi un système de conduite, qui nous cause aujourd'hui une si juste et si profonde horreur, est exposé par lui avec une sorte de candeur naïve et ne paraît même lui causer aucune espèce de surprise. Il racontait ; il était un peintre tristement exact, a U » a tracé, dit le grand Bacon, non les règles de ce » que les hommes doivent faire, mais le tableau de
2i!|ù HIST. COMP. DES SYST. DE PIHL.
»ce qu'ils font ou du moins de ce qu'ils faisaient » sous ses yeux (1). » Ce peu de mois de Bacon explique, avec autant de justesse que de profondeur et de concision, tout Machiavel et son livre.
Rien n'est moins philosophique , sans doute, que ce divorce entre l'art et la théorie , surtout dans un ordre de choses qui se lie si intimementà tout ce qu'il y a pour les hommes de plus sacré et de plus utile. Platon avait fondé la politique sur la morale, et la morale sur les lois éternelles du bon et du juste. Mais s'il avait erré en appliquant ces notions à une société tout idéale, ce n'était pas pour avoir pris son point de vue de trop haut. Aristote, en admettant aussi et l'alliance de la politique avec la morale, et les lois immuables qui constituent celle-ci, avait appliqué ces notions à l'histoire, à l'éiat réel de la société, aux institutions sur lesquelles elle repose. Aux yeux de Machiavel, la société n'est plus que le théâtre d'événements en quelque sorte matériels et mécaniques, où l'on aperçoit la combinaison des intérêts, la complication des affaires, le jeu des passions, l'action des forces, le triomphe de l'habileté ; les lois de la morale , les règles d'une obligation quelconque , la notion même du devoir, n'occupent aucune place pour lui dans le tableau. Par-là, il s'est non-seulement
(1) De auymetit. scient., 1. VII, c. 2,
pnir.osoPtriF moderne, chap. \r. 2/15
privé de toute théorie générale , de toute conception normale, mais même de vues de quelque étendue. Par-là , il s'est rabaissé au rôle de praticien, quel que soit l'admirable talent qu'il ait déployé dans l'exposition de cette portion subalterne de l'art. Se reléguant lui-même dans la région la plus inférieure de la politique , il a étrangement restreint son horizon, quoiqu'il ait observé, dans cet horizon, avec une incroyable sagacité, tout ce qui l'entourait. 11 a oublié que la politique était le grand art qui, par des moyens généraux, tend au bonheur des hommes, ou plutôt il n'a pas même interrogé In société sur les conditions de son existence, sur la fin qui lui est proposée.
Mais, en écartant de cette manière de procéder l'abus qu'en a fait Machiavel, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'elle a exercé une influence utile , ({noique indirecte , et surtout entièrement nouvelle, sur la marche des sciences philosophiques. Les études accréditées depuis plusieurs siècles avaient un caractère presque entièrement oiseux et stérile, et les travaux de l'esprit semblaient plutôt des jeux destinés à exercer sa subtilité que des opérations applicables à quelque objet positif. Les amis de Machiavel , en réhabilitant les recherches de l'érudition , en ressuscitant le platonisme, s'étaient renfermés euxmêmes dans une sphère essentiellement spéculative. Machiavel , tout en se jetant dans l'excès contraire, a enseigné à étudier les choses réelles,
246 HIST. COAIP. DES SYST. I)K l'IilL.
à mettre les connaissances en action, en les transportant sur la scène des affaires humaines. Il a su combiner ses lectures avec ses observations, le passé avec le présent. L'histoire, entre ses mains , a acquis une fécondité et une valeur qui lui étaient jusqu'alors inconnues , par les résultats qu'elle a fournis à la pratique. On pourrait même dire que Machiavel a déjà essayé , dans le domaine de ce genre d'applications, la méthode inductive que Bacon et ses disciples ont plus tard introduite dans l'interprétation de la nature. C'est surtout dans les discours sur les Décades de Tite- Live que le génie de Machiavel a révélé ce grand art qui consiste , si l'on peut dire ainsi, dans Vinterpréiaiion de l'histoire. C'est avec une surprise continuelle qu'on voit, dans ses mains, les faits se rapprocher, se combiner, se transformer, l'expérience des siècles anciens se plier à l'instruction des temps modernes , nous ouvrir même les prévisions de l'avenir. Ce sont toujours les ressorts cachés que Machiavel s'efforce de dégager au travers des circonstances apparentes. Dans tous les événements il aperçoit des effets dont il cherche à démêler les causes; dans chaque cause il découvre la source d'une longue suite d'effets au devant desquels il se dirige; il étudie ces causes dans les diverses combinaisons qu'elles peuvent recevoir, et veut savoir comment elles se modifient les unes par les autres.
On a dit que Machiavel a été le créateur des
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sciences politiques dans les temps modernes. Personne , à nos yeux , ne mérite moins ce titre , si l'on considère ces sciences sous le point de vue doctrinal ; mais si on les envisage relativement aux méthodes instrumentales, ce titre peut, en effet, être justement réclamé en faveur du secrétaire de la république florentine. On ne peut méconnaître que , sous ce rapport , il a servi de guide aux écrivains les plus distingués qui ont traité l'histoire à la fin du siècle dernier, qu'il leur a légué des matériaux autant que des exemples : tous n'ont pas avoué peut-être les services dont ils lui étaient redevables.
Si, dans Machiavel, les leçons de l'histoire deviennent vivantes et animées, elles deviennent aussi lumineuses , familières même. 11 a puissamment contribué à remettre en honneur la langue vulgaire. Il a offert, par la pureté et l'élégante simplicité de son style , un modèle de l'art d'écrire, tel qu'il peut être appliqué aux sujets graves et profonds. Il s'entretient avec son lecteur, l'associe à la marche de ses propres idées, le rend juge de ses opinions; il fait plus qu'instruire, il fait penser, mais sans demander aucun effort.
Il n'y a eu sans doute , dans les temps modernes, qu'un trop grand nombre d'hommes publics qui ont puisé dans l'arsenal préparé par Machiavel les armes propres à servir leurs ambitieux desseins ; mais nous ne voyons pas qu'aucun
2Zl8 HISÏ. COMP. DLS SYST. DE PII IL.
d'eux ait fait parade des maximes qu'ils mettaient en pratique ; c'eût même été nuire à leurs projets que de faire un tel aveu. Aussi peut-on dire que Machiavel n'a pas eu d'école, comme il n'a pas eu de système proprement dit, relativement à la prétendue doctrine qui lui a été généralement attribuée. Il a eu cependant une école , mais une école qui a su s'attacher à celles de ses directions qui étaient véritablement utiles , une école qui n'a point été sans éclat, sans mérite. Le silence même qu'il avait eu le tort de garder sur les plus nobles rapports des sciences politiques a bientôt fait naître le besoin de réparer une omission si condamnable. L'indignation qui plus tard s'est emparée de ceux qui ont cru voir dans ses écrits l'apologie d'une politique tout immorale a servi encore la cause de la vérité, en appelant d'énergiques défenseurs au soutien des principes sacrés qui soumettent la politique nuK lois immuables de la justice. Ceux qui ont suivi ses traces , ceux qui l'ont complété , ceux qui ont voulu le réfuter , ont également concouru aux progrès de cette branche si essentielle de nos connaissances. C'est à l'influence de Machiavel qu'il faut principalement attribuer cette émulation qui bientôt , en Italie , se dirigea vers l'élude des institutions sociales, A Venise, une académie se forma dans le but spécial d'étudier et de comparer les constitutions des quatre républiques italiennes. Morosini, Sa])ellico, Davantino, le car-
PUlLOSOPlllli MODEUNE. CIIAl'. \l. 249
dinal Contarini , examinèrent et préconisèrent successivement la constitution vénitienne ; le Florentin Giannotti traita tour à tour de cette constitution et de celle de Florence; Foglielta, de celle de Gènes; Erizzo , s'élevant à des vues plus générales, tenta d'exposer les causes des progrès et de la décadence des gouvernements; Cavalcanti, dans ses Discours sur les républiques, résuma Platon , Aristote et Polybe ; Strozzi essaya de suppléer les neuvième et dixième livres de la Politique d' Aristote. Ces publicistes revenaient à la manière de voir des anciens, et, quoique la plupart se fussent particulièrement attachés aux institutions locales et contemporaines , ils reconnaissaient et proclamaient plus ou moins l'intégrité des principes de la science.
Ce mérite appartint surtout, dans un degré éminent, un Vénitien Paul Paruta. Si ses Discours politiques rappellent la manière de Machiavel , et traitent à peu près le même sujet , ils respirent un esprit bien différent. En étudiant les destinées de Rome et de la Grèce, de Venise et de l'Italie moderne, Paruta juge en honnête homme et en sage. Ses trois livres De la perfection de la vie politique sont l'apologie de la liberté fondée sur les lois, et celle de la vertu comme compagne nécessaire de la liberté.
Scipion Ammirato voulut faire sur Tacite un travail semblable à celui que Machiavel avait fait sur Tite-Live; s'il n'eut pas le même talent, il
n'encourut pas les mêmes reproches : il suffisait, pour en être garanti , d'avoir pris un semblable texte : le commentateur de Tacite ne pouvait rester indifférent au juste et à l'injuste.
Enfin, Jean Botero, Piémontais, dans ses traités de la Sagesse royale , des Causes de la grandeur des États, dans ses Relations universelles, dans sa Raison d'État, et dans ses autres écrits, attaqua directement le scepticisme ou l'indifférence systématique de l'école de Machiavel. Il entreprit de ramener la politique à l'esprit du christianisme, et par conséquent aux règles d'une vertu sincère et pure; on lui doit la justice qu'il est resté fidèle à ce noble et généreux dessein , qu'il s'est montré digne de l'accomplir. Comme écrivain , il ne peut être comparé à Machiavel ; comme publiciste , il marche quelquefois son égal , il s'élève quelquefois au-dessus de lui, et du moins il a toujours sur lui l'avantage d'inspirer de nobles sentiments en répandant les lumières , et de fonder l'habileté sur la probité. Les conseils qu'il donne ne sont pas seulement utiles , ils sont louables. Botero, au seizième siècle, proposait les bases de l'équilibre politique; ecclésiastique, il recommandait la tolérance; diplomate, il recommandait la bonne foi. Il a fondé la science de l'économie publique, un siècle et demi avant l'époque où elle devait se constituer comme une science spéciale.
Les sciences politiques avaient déjà pris en Itn-
PHILOSOPHIE .MODEMNE. CHAP. YI. 251
lie un essor considérable , lorsque Bodin vint à son tour les signaler à l'attention de la France. Si le traité de la République a obtenu en Angleterre , dans le nord de l'Europe , et surtout en France, une si grande renommée , il faut l'attribuer sans doute à ce que les travaux des publicistes italiens étaient à peine connus hors de leur patrie (B). Bodin leur est aussi inférieur dans l'art d'employer les exemples de l'histoire et les trésors de l'érudition que sous le rapport de l'étendue et de la solidité des connaissances. En faisant naître de la constitution de la famille la formation des gouvernements politiques, en cherchant dans celle-là le modèle de ceux-ci , Bodin a saisi une idée brillante et féconde , développée depuis par des écrivains récents. Il a tenté quelques excursions nouvelles dans la recherche des principes fondamentaux en cherchant à définir la souveraineté et ce qu'il appelle le pouvoir absolu , en essayant de déterminer la nature et le caractère des lois. Mais , plus jurisconsulte que philosophe , il n'a fait qu'ébaucher ces grands sujets , il a plutôt interrogé les exemples que les principes. Deux traits suffisent pour faire juger combien peu il avait su élever les sciences politiques à leur véritable hauteur. Il incline à partie ger l'opinion d'Aristote en faveur de l'esclavage, il tente même de la justifier; il entreprend également l'apologie des lois romaines dans le pouvoir de vie et de mort qu'elles confèrent au père sur
ses enfants. On trouve sans doute quelques vues dans son célèbre traité; mais, pour procurer des lecteurs à cet ouvrage, il a fallu le refaire à diverses reprises, sous toutes les formes; il manque entièrement de méthode. Le Tlwâtre de (a nature, composé aussi par Bodin , atteste son ignorance en physique , comme sa Démonomank accuse la fausseté de son jugement.
Par cela même , au reste , que les travaux des publicistes italiens n'étaient point connus au delà des Alpes , Bodin a rendu au nord de l'Europe un service du même genre que celui dont l'Italie était redevable aux premiers. 11 a, dans nos contrées , rouvert pour l'esprit Immain une carrière aussi noble que féconde, trop longtemps oubliée, une carrière où la philosophie devait , un jour, se rencontrer avec les études historiques, avec l'examen des institutions sociales. Il a , sinon exactement résolu, du moins posé et fait remarquer des problèmes dont la solution complète ne pouvait être obtenue que par les secours de la philosophie ; il a ainsi secondé cet appel qui a invité la philosophie à descendre dans le domaine des applications réelles , à s'occuper du bonheur des hommes; il a fait sentir, par l'impuissance même de ses propres efforts , combien de son temps la philosophie était encore peu capable de remplir une aussi honorable mission. L'impulsion générale qu'il donna sous ce rapport aux esprits dirigea dès lors les méditations vers un but
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. Vf. 'J53
aussi important, et prépara les utiles travaux que le siècle suivant vit éclore.
L'étude des sciences politiques, après avoir joui quelque temps en Italie d'une si grande faveur, après y avoir déjà donné le jour à des productions d'un mérite réel, lorsqu'elle promettait encore d'abondantes moissons, sembla bientôt après tomber dans un oubli presque complet. Les causes qui la découragèrent sont trop connues pour avoir besoin d'être rappelées ici. La société, dans ce beau pays, ne retira aucun fruit des méditations des hommes instruits et sages qui s'étaient occupés avec tant de zèle des institutions établies pour son bonheur. Chose à jamais remarquable ! les princes qui avaient secondé avec une ardeur si empressée, si unanime, le premier réveil de la littérature et des arts, qui n'avaient eu ni assez de trésors pour former des collections de tous genres, ni assez d'honneurs pour récompenser le génie, lorsque la littérature et les arts n'apportaient cependant encore à la société humaine qu'une sorte d'ornement, se refroidirent tout-àcoup au moment où les progrès de l'esprit humain amenaient un genre de travaux qui devait récompenser leur généreuse sollicitude , en contribuant à la félicité réelle de la famille humaine. On eût dit qu'ils n'avaient demandé aux nobles ouvrages de l'intelligence que de brillants, mais frivoles plaisirs. Ils repoussaient, ou dédaignaient du moins ces ouvrages, dès qu'ils commençaient
25/j HIST. GOMP. DES SYSï. DE PIIIL.
ù y apercevoir une ulilité positive et d'importants services. La raison humaine recueillit seule, dans sa marche silencieuse, mais progressive, les résultats des travaux que nous venons de rappeler; elle s'exerça à étendre le domaine de la pensée, à diriger ses recherches vers des objets d'un intérêt plus général et plus véritable.
A la suite de ces écrivains dont l'influence a préparé la réformation des éludes philosophiques d'une manière indirecte, quoique efficace, qui ont enseigné par leurs exemples à mieux penser et à mieux dire, se présentent maintenant de véritables réformateurs qui ont abordé la philosophie elle-même, l'ont saisie dans son enseignement, ont attaqué ouvertement les formes dont elle s'était entourée, ont voulu lui faire revêtir un nouveau costume. On aurait peine à concevoir tout le courage dont ils eurentbesoin, les orages qu'ils excitèrent, si l'on ne se rappelait que les hommes tiennent souvent plus fortement aux mots qu'aux choses, qu'on change plus facilement d'idées que d'habitudes, et que d'ailleurs l'existence même de la philosophie scolastique était intimement liée aux formes dont elle s'était environnée.
Deux illustres amis se montrent à la tête de ces réformateurs qui, en essayant de bannir la barbarie des écoles, préludaient à la restauration des principes de la science -, tous deux également distingués par l'étendue de leurs connaissances, leur habileté dans la critique, l'élégance de leur style
et leur talent dans l'art d'employer la satire, arme nécessaire sans doute pour attaquer le pédantisme au sein de son vieil empire : ce sont Érasme et Louis Vives. L'un et l'autre étaient aussi étroitement liés avec le savant Bude. Ce triumvirat littéraire, puissant de toutes les forces de l'érudition et du talent, a obtenu une juste célébrité ; il fut comme le foyer duquel se répandirent sur la France, l'Espagne et le nord de l'Europe, les leçons du goût, de l'érudition, et les traditions classiques.
Érasme , le savant le plus universel de son siècle , distingué entre tous les érudits , non-seulement par l'étendue, mais par le choix de son érudition et l'usage qu'il en sut faire, Érasme avait visité l'Italie sous le pontificat de Jules H, avait parcouru l'Europe entière , entretenant un commerce assidu avec tous les hommes distingués de son temps, recherché par les princes , quoique fuyant l'éclat et la distraction des cours , et dédaignant les faveurs de la fortune. Témoin impartial des controverses religieuses qui agitaient son siècle, il avait su, en étudiant les anciens , consulter en eux les modèles du beau, en même temps que les sources de l'instruction, former. son style à leur école, associer la culture des belles lettres à une érudition profonde ; il avait su unir la modération à l'indépendance des idées. La philosophie occupa aussi une place dans ses innnenses travaux; il s'appli-
qua moins à en approfondir les doctrines qu'à en rendre le langage élégant, naturel et simple, qu'à lui donner la bonne littérature pour compagne et pour organe. En méditant les ouvrages des anciens et s'efforçant de ramener son siècle à l'imitation de leurs exemples, il rappela que chez eux la sagesse n'était point l'ennemie des grâces. Ses Colloques remirent en honneur les formes du dialogue. Mais il condamna en même temps avec force cette aveugle imitation qui s'asservit à copier les anciens, au lieu de s'approprier leurs vues, au lieu de les prendre pour guides avec une liberté généreuse, au lieu de les consulter pour les juger, de les rectifier au besoin : nouvel écart produit, dans le siècle de l'érudition, par le zèle môme qu'inspirait l'étude des modèles. Dans cet Éloge tle la folie, si piquant, si original, qui fut pour son auteur l'ouvrage de quelques jours, qu'il écrivit en se jouant, il n'épargne aucun travers des conditions diverses, aucune manie, aucun préjugé, même le plus accrédité. S'il ne fait point grâce aux erreurs doctrinales des philosophes de l'antiquité, et surtout à la superstition qui adoptait servilement leurs arrêts, s'il blâme cette fausse timidité qui n'ose s'éloigner des routes battues (1), il n'a garde aussi de faire grâce aux erreurs des modernes, à la frivolité, à
(1) KiicomiiiDi morur, oâ. Ho l()i'-2, p. 17, 48, 82, etc.
la Stérilité, à l'obscurité de leurs discussions et de leurs théories, à la barbarie du langage de l'école. Voyez quelridiculeil verse sur «les dialecti- «ciens et les sophistes, armés du triple syllogisme » et prêts à disserter sur quelque sujet que ce soit; » sur ces philosophes orgueilleux qui croient pos- »séder seuls la sagesse, qui construisent les monades, et prétendent expliquer à leur gré les cau- B ses des phénomènes les plus inexplicables, sans «pouvoir s'entendre entre eux; qui prétendent «tout savoir, ignorant tout et s'ignorant surtout » eux-mêmes ; qui prétendent voir et connaître les «idées, les universaux, les formes séparées, les «matières premières, les quiddités, les eccéités, » les formalités et tant d'autres objets que l'œil du » lynx ne pourrait discerner. » Voyez comme il se rit « de ces prétendus initiés qui méprisent le «profane vulgaire, lors(|ue, par des figures mysté- « rieuses, par des caractères disposés dans un cer- » tain ordre , ils prétendent révéler une science » occulte en ne faisant qu'épaissir les ténèbres. » Voyez avec quel respect affecté il parle de « ces «théologiens irritables et susceptibles, prêts à di- «riger l'accusation d'hérésie contre toutes les » tentatives de la raison humaine ; qui , comme «s'ils étaient élevés au troisième ciel, jettent un « regard de pitié sur les faibles et misérables mor- » tels , déployant l'appareil immense de défini- *tions magistrales, de conclusions, de corollai- «res, de propositions implicites et explicites, e-.i- I. iî
7> ployant ces distinctions savantes pour trancher »le nœud de toutes les difficultés, prodiguant les » termes nouveaux, comme autant de signes magi- » ques, expliquant comment le monde a été formé, »et tant d'autres profonds mystères, résolvant » toutes les graves questions agitées par les théo- » logiens du temps. « Voyez avec quels traits satiriques il caractérise rapidement les diverses sectes de scolastiques s' efforçant à l'envi de rendre plus subtiles encore les subtilités les plus oiseuses , et traçant un labyrinthe inextricable pour l'esprit humain (1). Quelquefois, vous le prendriez pour un sceptique, vous croiriez qu'il fait le procès i\ toutes les connaissances et à tous les arts, en l'entendant leur reprocher d'avoir détourné la raison humaine des leçons de la nature et de cet instinct qui devait la conduire à la vérité, en le voyant placer l'ignorance bien au-dessus de la fausse science (^2j. Aussi, quoique Erasme ait constamment joui de la faveur des pontifes romains, il n'a pu se soustraire aux violentes animosités du pédantisme , et sa modération elle-même, ainsi qu'il arrive souvent, lui a été imputée à crime.
17 Espagnol Louis Yivès s'était familiarisé, dans runiversité de Paris, avec tous les mystères de la scolastique ; il s'était d'abord rangé au nombre
(I) Encom'ium inoriœ , p. MO à 119.
(f?) llnd., p. G-2.
de leurs apologistes et des adversaires de la saine littérature. L'amitié d'Erasme et ses propres réflexioDS le désabusèrent ; il devint alors l'un des censeurs les plus sévères des écarts auxquels il s'était associé dès sa jeunesse. 11 les attaqua d'une manière directe et sérieuse dans ses traités raélliodiques, et il dévoua sa vie entière à cette courageuse entreprise. Ses trois livres sur les causes <U' la corruption des arts embrassent un sujet grand et utile ; ceux qui prendront la peine de les lire rendront à l'auteur cette justice qu'il y a fait preuve d'un bon esprit , d'une critique judicieuse et d'une étude approfondie des anciens. Vives y remonte à l'origine même des arts et des sciences; il assigne les causes de leur naissance, de leurs progrès, les obstacles qui en ont arrêté le développement ; il découvre dans la nature de l'esprit humain , dans sa faiblesse et sa présomption, les premières et inévitables sources des erreurs ; il observe l'influence de ces erreurs primitives au travers des âges : les ouvrages des anciens , déjà imparfaits , souvent obscurs, mal étudiés, mal compris, devenant comme autant d'oracles , malgré les contradictions qu'ils renferment; les textes dénaturés, les commentateurs préférés aux originaux; l'esprit de secte s'emparant des traditions , fermant l'accès aux discussions impartiales ; les stériles débats des écoles, les prévention;} aveugles des diverses factions, les accusations d'hérésie que se
prodiguent et se renvoient réciproquement les thomistes, lesscotistes, les oukamistes, etc.; toutes les circonstances extérieures de ce vaste tableau que présentait la décadence de l'esprit humain pendant une longue suite de siècles , sont retracées par lui avec une sévère fidélité (1). «La « dialectique étant l'instrument général des con- » naissances, les vices dont elle s'est trouvée em- »preinte ont enveloppé toutes ses applications. «Elle a reçu d'Aristote, son créateur, des règles » et des nomenclatures en partie inexactes, en par- » tie arbitraires ; Aristote , dans ses analyses , n'a «pas su distinguer avec précision ce qui appar- » tient réellement à la nature, et ce qui n'appar- » tient qu'aux opérations de la pensée. Ces règles » sont insuffisantes pour former le jugement ; elles » sont inintelligibles pour la jeunesse qui fré- » quente les écoles. La logique et la métaphysi- »que se sont confondues l'une avec l'autre; on »n'a pas su poser leurs limites respectives. On » a étudié la morale dans les livres, au lieu d'en «consulter les oracles dans le sanctuaire de la «conscience; on l'a livrée aux argumentations, » au lieu de la cultiver par la méditr.tion ; on a » substitué le frivole appareil des distinctions sco-
(1) Joh. Lud. Vivi's opéra, Dasil., 1555, in-P', l. 1. — De caasls corrupt. art., 1. I, p. 325.
PHILOSOPHIE MODEP.NE. CIIAP. VI. 261
» lastiques à l'antique simplicité des maximes dés «sages (1). »
Les trois livres de Vives sur la Pliilosopliie première ont essentiellement pour but d'exposer quels doivent être l'objet , le mode et la forme de l'enseignement. Les conseils qu'il donne sur le choix et l'emploi des livres, sur les qualités que doit réu nir le maître, les dispositions que doivent apporter les disciples , sur la direction des exercices , l'esprit qui doit y présider, sur la manière de se préparer à l'étude et de bien étudier, sont pleins de sagesse et de prudence ; ce sont plutôt les avis d'un littérateur, d'un érudit, d'un critique, que les vues d'un philosophe. Cependant il y traite aussi de la classification , des rapports et de la coordination des connaissances et des arts ; on y trouve sur les méthodes essentielles de la philosophie quelques aperçus dont le mérite ressort davantage encore, si l'on considère à quelle école il avait été formé, et le siècle dans lequel il écrivait. « Toute notre connaissance, dit-il (2), est » comme une sorte d'intuition par laquelle notre » esprit contemple les faits ; s'il considère et re- » cherche une fin , s'il y rapporte certaines rè- » gles générales, c'est un art. Dans l'origine, cette
(1) De cansis corrupt. art., 1. III et V.
(2) De philosophiâ cliristianâ, sen de irarSendis dhciplinis, I. I^ p.iS'JeUiU.
262 HIST. COMP. DES SYST. DE l'HlL.
» double expérience, née de l'admiration produite «par la nouveauté, était recueillie pour l'usage » de la vie. De quelques observations particulières, » l'esprit déduisait certains résultats généraux qui, » confirmés et complétés par des observations nour » velles, étaient tenus pour certains, et qui, trans- » mis des uns aux autres, se trouvaient accrus par » des travaux successifs. Tout ce qui est mainte- »nant dans les arts a été d'abord dans la nature, » de même que les pierres précieuses sont cnscve • » lies dans le sable ; ce que le regard inattentif de »la foule ne savait pas apercevoir fut découvert «par des yeux plus perçants. On donna le titre » d'inventeurs aux premiers observateurs de l'ex- «périence, montrant en cela qu'ils n'avaient pas »créé ce qui n'existait pas, mais découvert ce qui » était caché. On défère encore ce titre à ceux qui » des expériences acquises ont déduit des maximes » dogmatiques , à ceux qui ont rassemblé des ob- » servations éparses, mis en ordre des choses con- » fuses, ou qui ont répandu la lumière sur ce qui » était obscur. C'est ainsi que l'expérience s'est «convertie en art : mais son témoignage est in- » certain et téméraire , si elle n'est gouvernée par »la raison, comme on le voit lorsque l'observa- » teur néglige les circonstances de la chose, du «lieu, du temps, etc.; et, de même que la terre «est douée d'une puissance féconde pour pro- » duire les diverses plantes , de même notre âme » a reçu de la nature une certaine disposition en
» vertu de laquelle la volonté tend aux. biens les » plus manifestes, et l'entendement aux vérités les » plus évidentes. Aristote a donné à cette disposi- » tion le nom de faculté ; Platon y a vu des semences; » d'autres y ont reconnu des anticlpaiions , ou des «avertissements gravés dans notre âme par la na- »ture elle-même... Tel est donc l'ordre que nous » établirons entre les connaissances, pour l'utilité » de ceux qui se livrent à leur étude: ils connaîtront » ou contempleront d'abord ce premier aspect de la » nature, qui appartient entièrement aux sens ; leur B esprit pénétrera ensuite dans les secrets ressorls » de ce grand ouvrage ; c'est en cela que consiste »la philosophie première. A l'aide de ces deux «méthodes, le sage recherchera les causes exté- » Heures qui sont les plus voisines de nos regards; » il deviendra investigateur. Il s'élèvera ensuite à ^> cette région intellectuelle , ce domaine des es- » prits qui échappe à nos sens extérieurs. De tous » ces matériaux il recueillera une moisson abon- » dante de faits ; ce ne sera pas une simple expo- » sition , ce sera une explication véritable qui em- » brassera aussi l'action des causes. » « L'esprit hu- » main, dit-il élégamment ailleurs (1), s'élève sans » doute au-dessus des sens , mais en s'appuyant » sur eux. »
On voit que Vives n'eût pas été incapable d'en-
(1) De iiliHos. citrisl., 1. IV, \i. ioi.
264 HIST. COMP. DtS SYST. DE PHIL.
treprendre la restauration de la philosophie dans ses bases fondamentales. Il revient souvent à ces maximes : il insiste sur la nécessité de rendre aussi complètes que possible ces expériences dont le résumé compose les vérités universelles^ sur le danger des observations précipitées, sur les erreurs auxquelles on s'expose en généralisant avec trop de légèreté, sur l'utilité du concours et de l'accord des hommes instruits pour former de l'ensemble de leurs recherches un trésor commun. C'est sur l'utilité des applications qu'il mesure le mérite et le prix des connaissances; il relègue dans le nombre des curiosités oiseuses les spéculations qui ne peuvent se résoudre en résultats pratiques pour le bien-être physique de l'homme ou son perfectionnement moral. Toujours il rappelle son élève aux instructions de la nature.
L'école plaçait la philosophie première dans l'exploration des essences : Vives, qui la fait résider dans l'exploration des ressorts de la nature réelle, ne voit dans la distinction de la substance et des accidents, de la matière et de la forme, rien qui s'applique à l'ordre des phénomènes positifs, qui puisse en éclairer les causes (1). « Nous ne «connaissons point l'essence par elle-même, » mais par les rapports que les sens en peuvent
(1) De pr'imd iihilosophiû, I. I, p. 528.
«saisir, c'est à dire par les effets qu'elle reçoit ou » qu'elle produit. Toutefois, cette appréciation est «difficile, parce que nous ne pouvons assez bien «démêler d'où naît l'action, et quelle en est la » nature (1). Comme il nous suffit souvent de con- » sidérer dans les individus ce qu'ils ont de com- » mun , et qu'il serait trop long de les parcourir » tous en particulier, nous les distribuons en es- «pèces et en genres, en suivant l'ordre des ana- «logies, pour les embrasser dans un même coup » d'œil. La définition a pour objet de rappeler sous «quel titre nous les avons rangés, et quels sont » les caractères propres de ce genre ou de celle » espèce. L'exposition, qui se compose des circon- » stances accessoires ou accidentelles , est moins • une définition proprement dite qu'une expfi- » cation, une description, mais qui éclaire la dé- « finition elle-même ('i). ->
Il n'y a, aux yeux de Vives, aucune règle pour discerner le vrai du faux , dont la certitude et la généralité conviennent également à toutes les applications de nos connaissances ; il donne à chaque genre d'applications une règle puisée dans la matière qui est propre à ce genre. 11 en propose cependant une, mais qui ne peut être employée, ajoute-t-il , qu'après avoir connu les cho-
(1) De explanalione cujusque esseutue , p. 584,583.
(2) md.,i>. 586,587.
266 IIIST. COMP. DES SYST. DE PIIIL.
ses elles-mêmes ; elle consiste en celle formule : «Toute proposition est vraie, si elle exprime la » chose qui existe réellement , » règle , il faut l'avouer, qui n'est pas d'un grand secours à la raison, car il reste à savoir quelle est la réalité de la chose, et c'est en cela précisément que gît la difficulté. En général , Vives ne présente sur la recherche du vrai , sur l'appréciation des probabilités, sur l'art du raisonnement, sur celui de la démonstration , aucune vue profonde et qui soit précisément neuve; mais il recueille les maximes les plus utiles, les plus sensées, des philosophes antérieurs ; il les expose avec clarté, avec simplicité ; il les accompagne d'un heureux choix d'exemples. Il réduit à dix-huit formules toutes les règles du syllogisme, et les dépouille de l'obscurité dont l'école les avait enveloppées. Il recommande sans cesse de ne négliger l'investigation d'aucun détail, d'aucune circonstance ; de faire , dans l'examen d'un sujet, un inventaire exact et complet de tous les éléments qui. le composent, d'avoir égard à toutes les modifications qu'il peut recevoir ; recommandation qui renferme , il est vrai , la substance presque entière d'une bonne logique. Il apprécie avec impartialité, avec justesse, les travaux des sages de l'antiquité ; il préconise particulièrement ceux d'Aristote dont il a fait une étude approfondie et qu'il semble ne pas perdre de vue un seul instant ; il indique les guides les plus sûrs , donne des conseils sur la manière de
PHILOSOPHIE MODERINE. CHAP. YI. 267
les consulter avec fruit. Il insiste surtout et constamment sur le bon çmploi du langage , sur la nécessité d'éviter les équivoques, sur les conditions que doit réunir le langage philosophique ; il en donne lui-même ordinairement l'exemple. Erasme, juge compétent, lui rend ce témoignage et le place, comme écrivain , au-dessus de presque tous leurs contemporains (1). Si Vives n'a pas tenté de réformer la philosophie et de reconstruire par lui-même l'édifice, nul du moins, avant les grands réformateurs, n'a mieux fait sentir la nécessité d'exécuter ce grand ouvrage; nul n'a poursuivi avec plus de zèle, de persévérance , de méthode , la fausse philosophie du temps et les abus qu'elle avait introduits dans toutes les régions de la science, sans cependant s'écarter jamais de cette modération, de cette gravité, de cette sagesse, qui conviennent à un bon esprit et à un ami de la vérité. Le recueil de ses œuvres renferme un grand nombre d'écrits polémiques dirigés vers ce but, et dans le nombre se recommande particulièrement celui qu'il a composé contre les pseudo-dialecticiens. On lit aussi avec intérêt son traité sur les origines de la philosophie, les sectes qu'elle a produites et les mérites qui lui appartiennent (C).
Mario Nizzoli a obtenu et mérité l'honneur
(1) L. XIX, epibt. iOl.
d'avoir Leibniz pour éditeur (1). Il a fourni à ce dernier le texte d'une dissertation préliminaire qui peut être considérée elle-même comme un excellent traité sur le style philosophique , ainsi que des notes critiques dont l'ensemble formerait comme un second traité sur la philosophie ellemême. Ces notes ne sont point indifférentes pour faire connaître l'esprit de la doctrine de l'illustre éditeur. La circonstance qui conduisit Nizzoli à tenter sa réforme en explique parfaitement l'esprit et le but. Admirateur passionné de Cicéron , Nizzoli s'engagea dans une violente querelle contre Majoraggio , professeur de rhétorique à Milan et zélé cicéronien lui-même , mais qui , en critiquant avec exagération le livre des Paradoxes , avait semblé flétrir l'un des fleurons de la couronne de l'orateur romain. Nizzoli consacra neuf années à rédiger ses observations sur Cicéron , observations qui , reproduites ou imitées plusieurs fois sous des noms divers , sont encore l'un des plus précieux monuments qui aient été élevés en l'honneur du père de l'éloquence latine. Tout pénétré de l'esprit de cet orateur philosophe , Nizzoli ne pouvait voir qu'avec indignation la science de la sagesse livrée aux stériles arguties de l'école ; il voulut lui rendre le costume cicé-
(1) Francfort, 1670. Le même ouvrage avait été publié pour la première fois eu 1553.
ronien, et cette pensée lui inspira son ouvrage sur les vrais principes et la vraie manière de philosopher (1). C'est une espèce de logique nouvelle directement opposée à celle de l'école, et à laquelle son auteur a rattaché la philosophie entière. On est frappé de l'analogie qui règne entre ses vues et celles de Condillac ; le premier, comme le second, a reporté en quelque sorte dans les lois du langage les principes mêmes de la science.
Le tableau des principes qui , suivant Nizzoli , doivent présider à l'investigation de la vérité, fera juger le point de vue sous lequel il considérait la philosophie. Celui auquel il assigne le premier rang , c'est la connaissance des langues grecque et latine ; le second, celle des règles de la gi'ammaire et de la rhétorique ; le troisième , la lecture des meilleurs auteurs grecs et latins , et l'intelligence de leurs locutions ordinaires. Il donne, comme on voit , le nom de principes à des moyens purement secondaires de se perfectionner dans l'étude. 11 ajoute : « la vraie indépendance dans nia manière de sentir et de juger de toutes cho- » ses. » Mais il revient de nouveau à ses maximes favorites ; il recommande à celui qui désire philosopher avec rectitude de ne point s'écarter du langage communément reçu parmi les savants , d'éviter l'obscurité et une diction trop
(1) Public à Pralalboino en i533.
concise. 11 termine par où il aurait dû commencer peut-être , en exigeant que son disciple « ne » traite point des questions oiseuses, n'introduise » en philosophie aucun axiome nouveau , inusité , » n'en admette aucun même proposé par d'autres , » à moins d'y être conduit par un juste motif et »une nécessité impérieuse (1). » Aux nomenclatures logiques instituées par Aristote il substitue celles que fournit la grammaire générale , quoiqu'en les exposant d'une manière assez incomplète, telles que la distinction des noms substantifs et adjectifs, propres et appellatifs, simples et collectifs. Conformément à ses maximes , il entreprend de faire voir que les pseudo -philosophes ont mal saisi la véritable acception des termes fondamentaux : (jenre^ espèce, différence; qu'ils oui aussi mal connu l'art de diviser que celui de définir; qu'il n'y a ni dix prédicaments , comme l'a supposé Aristote, ni trois, suivant la réduction de Laurent Yalla ; mais qu'ils se réduisent à un seul genre suprême , celui des choses. Il propose luimême une sorte d'arbre généalogique procédant du général au particulier, et divisé d'après la classification naturelle des êtres. 11 repousse également l'ancienne division des sciences et des arts en trois grandes branches : la physique, l'éthique et la logique. Il en propose une nouvelle , moins
(I) De refis principiis et verâ ratiove philosophandi, ele,, 1. I, c. 1.
heureuse saus doute. Il y accorde le premier degré à la philosophie et à l'art oratoire qu'il considère comme les deux grandes souches primitives, mais étroitement unies entre elles , et en remarquant toutefois avec justesse qu'une grande partie des sciences spéciales et des arts se rattache à la fois à plusieurs des branches de connaissances les plus générales. Il reproche surtout aux pseudo-philosophes d'avoir trop méconnu la dignité et l'importance de l'art oratoire qui préside à tout emploi du langage. Il recommande de distinguer avec soin les sens propres et les sens figurés, et d'être fidèle à la véritable acception des termes ; il recommande aussi de ne point confondre les noms avec les choses ; il veut qu'on ne s'attache qu'aux vrais genres , qu'aux espèces réelles (1). La dialectique , suivant lui, n'appartient ni aux sciences , ni aux arts ; telle qu'elle est conçue et adoptée, on ne saurait y voir qu'une conception fausse et parasite , car, « la logique » ne consiste , dit-il , que dans l'art de bien discou- »rir. w Leibniz loue, avec raison, Nizzoli d'avoir compris l'étroite sympathie qui existe entre l'éloquence et la logique ; mais il le blâme , non moins justement, d'avoir réduit la seconde aux exercices qui sont du domaine de la première. La métaphysique est encore moins épargnée par Nizzoli :
(l) Uevi'fis piinc'ipiis, elc, !. iV, f. 8.
« Elle est en partie fausse , en partie inutile ; elle » doit même être rayée du tableau des sciences. » Car Nizzoli a adopté le nominalisme dans toute sa rigueur et toute sa pureté : « La métaphysique «manque de matière et de sujet réel, puisqu'elle » ne roule que sur les universaux , qui sont eux- » mêmes sans réalité. En vain prétend -elle être » nécessaire pour déterminer les notions les plus » générales ; elle ne fait en cela qu'usurper les «fonctions des grammairiens et des lexicogra- » plies, puisqu'il ne s'agit que de définir la valeur » des termes. En vain s'arroge-t-elle la prérogative » de fournir des principes à toutes les autres con- » naissances ; c'est la logique seule qui jouit de » cette prérogative , et la logique suflit pour les «armer des instruments communs dont elles ont «besoin (1). »
La valeur des termes généraux , suivant Nizzoli , résulte, non de l'abstraction qui détache des individus compris dans le genre les caractères qui leur sont communs , mais de la réunion de ces mêmes individus dans un tout collectif (2). En d'autres termes , il n'admet le terme universel que comme un terme concret , et non comme un terme abstrait ; c'est là son idée dominante : aussi fonde-t-il sur l'énumération exacte et complète des parties qui composent le tout la véri-
(1) De veris princ'iplis, etc., 1. 111, c. G.
(2) Ilnd.,\. 111,0.7.
table méthode de philosopher. On reconnaît encore ici, à peu près, l'espèce d'analyse tant recommandée par Condillac.
On comprend que l'arrêt porté par Nizzoli contre la métaphysique ne pouvait être confirmé par Leibniz ; aussi ce dernier réclame-t-il avec énergie les droits de la science suprême , soit dans les annotations dont il a accompagné le texte de Nizzoli , soit dans l'introduction qu'il a mise en tête de l'ouvrage. On ne saurait sans doute approuver Nizzoli, ni lorsqu'il laisse à la grammaire le soin de déterminer les notions universelles, ni lorsqu'il considère ces notions comme simplement collectives ; mais on conçoit comment les abus dont il était témoin ont pu lui inspirer d'aussi fortes préventions contre les théories dont ils étaient nés , et l'on ne peut s'étonner de lui entendre demander quels fruits la métaphysique a produits , quelle découverte lui est due , quelles lumières elle a répandues sur les autres connaissances.
L'art oratoire, tel que Nizzoli l'a conçu, embrasse la logique, la grammaire, et même tous les arts, comme toutes les sciences, parce qu'il préside aux définitions : il est l'instrument universel. C'est pour lui que Nizzoli revendique les domaines envahis, à ce qu'il pense, par la dialectique et la métaphysique (1). Il l'investit du droit de
(1) Dever'ts priiiciptis, etc., 1. 111, o. 8 et 9^
27/i niST. COMP. DES SYST. de PHIL.
fournir seul les vraies et utiles argumentations, de fonder seul les démonstrations légitimes, de conduire seul aux découvertes. Le raisonnement déduit par la voie synthétique ne prouve rien, puisqu'il ne roule au fond que sur une tautologie, établissant le même par le même (1). Il faut voir avec quelle indignation notre auteur s'élève contre le nouveau vocabulaire que les scolastiques avaient substitué à l'élégance et à la pureté de la langue d'Athènes! « Que dirai-je, s'écrie-t-il, » de cette immensité de termes barbares et inouïs «jusqu'à ce jour, dont les dialecticiens latins ont «souillé la philosophie, par leur ignorance des » choses autant que par leur inhabileté dans l'art » de parler? Quel est celui qui a un peu fréquenté «les écoles de ces phibsopliâtres , qui n'ait en- » tendu cent fois parler des potentialités, des quid- » dites, des entités, des eccéités, des universali- » tés, des formalités, des matérialités, et de mille » autres termes semblables ? Demandez-leur le » sens des expressions simples, et vous subirez la » peine d'une question aussi insensée (2). » Aucun des maîtres les plus révérés de l'école n'est excepté de ses véhémentes critiques; saint Thomas d'Aquin lui-môme est fort maltraité. Leibniz reproche, non sans fondement, à Nizzoli , l'exagération de ces censures et le ton injurieux qui
{i) De verts pr'incipiis, etc., 1. IV, c. 1 h ;i. (2) 11)1(1., 1. IV, c. 8.
les accompagne trop souvent; mais il reconnaît en même temps que ce tort était excusable, inévitable peut-être; il ajoute que cet excès de sévérité pouvait aussi être nécessaire pour réprimer l'arrogance et l'intolérance des pédants du siècle. Nizzoli est moins excusable dans ses déclamations assez fréquentes contre les anciens. On a droit de s'étonner surtout qu'il ait fait retomber sur Aristote lui-même un grand nombre d'accusations qui ne pouvaient s'adresser qu'aux péripatéticiens modernes. Comment concilier, d'ailleurs, un blàrae aussi universel avec le respect qu'il prescrit pour les auteurs de l'antiquité, avec l'éloignement qu'il témoigne pour toute innovation en philosophie ?
Nizzoli avait senti la nécessité de restaurer la science. Mais ses regards semblent s'être arrêtés au portique de l'édifice, alors même qu'il croyait en visiter le sanctuaire. En un mot, conformément à son propre système, il se montre plutôt rhéteur et grammairien que philosophe; au lieu de se borner à rétablir l'alliance trop méconnue de l'art de penser avec l'art de parler , il eut le tort de vouloir conduire le second à envahir, par une injuste usurpation, le territoire du premier (D).
Quoique l'infortuné La Ramée ait prétendu faire revivre la méthode même de Socrate, on ne peut rapporter également qu'aux méthodes extérieures la réforme qu'il a tentée avec tant d'ardeur et si peu de succès. Ses vues présentent avec col-
276 HIST, C.OMP. DES SYST. DE PHTL.
les de Marco Nizzoli une frappante analogie ; La Ramée a seulement donné aux siennes une forme systématique, ou plutôt didactique, qui manque aux écrits du commentateur de Cicéron. La vie entière de La Ramée, comme celle d'un grand nombre des savants de ce temps, est étroitement liée à la direction que suivirent ses études ; les circonstances de cette vie, comme le caractère et la destinée de ses écrits, nous font également connaître quel était l'esprit de son siècle. Né dan s le sein de la ;pauvreté, en 1515, il étudia avec ardeur les langues grecque et latine, la philosophie, les ouvrages d'Aristote; il cultiva spécialement la logique et les mathématiques. Dans la thèse qu'il soutint pour obtenir les degrés de maître es arts, il osa prendre pour texte la proposition suivante : « Rien de ce qu'Aristote a avancé n'est vrai; » il osa la soutenir pendant une journée entière. Quel que fût le scandale qu'excita une telle témérité, il dévoua sa vie à justifier, à commenter l'assertion qu'il avait proclamée, et qui fut en quelque sorte sa constante devise. 11 est curieux de l'entendre lui-même exposer avec candeur et simplicité par quel ordre de réflexions il fut amené à se délivrer, comme il dit , des ténèbres d'Aristote ; comment, « après avoir consacré trois ans et de- )> mi, suivant les règlements académiques, à con- » naître et méditer la philosophie d'Aristote, il v chercha quel emploi il en pourrait faire , et « reconnut avec une extrême surprise, avec une
» extrême douleur, qu'il n'en était pas devenu plus » sage, et qu'il était inhabile à appliquer cette phi- » losophie dans aucune branche des connaissances » ou des arts ; comment alors il s'exerça, pendant » quatre autres années, à consulter les orateurs et » les poètes , suivant l'usage établi qui consistait » plutôt à disputer sur les préceptes qu'à en décou- » vrir l'usage ; comment il compulsa l'énorme re- » cueil des traités de logique écrits dans toutes les » langues anciennes, et commença seulement à con- » cevoir une lueur d'espérance quand il eut ouvert » le livre de Galien sur les maximesd'Hippocrateet » de Platon. Excité plutôt que satisfait, il lut alors » les Dialogues de Platon lui-même, et se vit dans » le port du salut. Pénétré d'admiration pour la « méthode de Socrate, il se demanda : Ne pourrais- ))je aussi socratiscr? Ce fut alors qu'il comprit Ci- » céron et Quintillen, et leurs lumineux préceptes «sur l'invention et la disposition. 11 secoua donc » à jamais le joug du Stagyrite (1). » Mais l'université de Paris ne put voir une telle rébellion avec indiflerence. Le procès intenté à La Ramée pour avoir méconnu l'autorité du grand maître devint une affaire d'État. L'autorité royale intervint, avec toute sa puissance, pour venger Aristote offensé. Launoi nous a conservé tous les dé-
fi) Animadversiones aristoteUc(e, 1. IV.
tails de cette remarquable procédure (1): nous y lisons la délibération de l'université et les lettres patentes de François I", sous la date du 10 mars 1543, qui condamnent et suppriment les ImiHut'ions dialectiques et les Animadversions aristotéliques de La Ramée, qui lui interdisent à lui-même d'enseigner à l'avenir la doctrine qui y est contenue. Le parti vainqueur se livra aux transports de la joie, et célébra son triomphe par des représentations dramatiques du genre populaire et grossier qui était alors usité ; il accabla le vaincu d'outrages. Parmi les plus fougueux adversaires de La Ramée, se signalèrent le Portugais Govea, Perion, Jacques Charpentier et Galland. La Ramée, privé de sa chaire, expulsé de Paris, y fut rappelé plus tard par Henri II et par la faveur du cardinal de Lorraine auquel il dédia ces mêmes livres naguère si coupables. Chargé d'enseigner l'éloquence au Collège de France, il fut de nouveau accusé et poursuivi parla Sorbonne, pour avoir associé l'éloquence à la philosophie, et pour d'autres causes futiles (E). Bientôt son penchant pour la réforme religieuse lui suscita de nouveaux ennemis, l'exposa à de nouveaux dangers. Sa bibliothèque à l'hôtel de Presle fut brûlée. Dès lors, on le voit errer en Italie, en Suisse, en Allemagne, ne pouvant obtenir de chaire dans les pays catholiques.
(1) De varia AmtoteUs furtiinà, c. 13.
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. Xï. 279
comme suspect d'hérésie, ne pouvant en occuper chez les protestants , comme rebelle envers Aristote, quoique d'ailleurs recherché et honoré par les vrais savants dans les unes et les autres contrées. Enfin, il revient malheureusement se fixer à Paris, où il estassassiné, dans l'épouvantable nuit de la Saint-Barthélémy , par ce même Jacques Charpentier qui avait été son antagoniste dans les controverses académiques, et qui crut pouvoir laver ainsi dans le sang l'injure faite à Aristote, s'il ne voulut pas plutôt satisfaire ses propres ressentiments. La Ramée, auquel on ne reproche qu'une vanité assez ordinaire aux savants de cette époque, était d'ailleurs d'un caractère doux et modéré ; on loue son intégrité et la pureté de ses mœurs.
La Ramée manquait de profondeur et n'était pas capable d'entreprendre la rénovation de la philosophie dans ses principes fondamentaux; mais il était fort instruit, homme de goût et d'imagination ; il avait surtout de la netteté dans l'esprit. Il s'appliqua de préférence à la logique , comme à l'instrument général des connaissances. Son idée fondamentale, idée d'ailleurs judicieuse, consistait à regarder l'art de la dialectique comme l'image de ce qu'il appelle la dialectique naturelle (1); il voulut donc la rappeler à son type
(1) l'elri liumi dialccticiv instU., clc, Basic, 1o7j, \). liG.