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et la modeler sur la nature. Il définit la logique : l'art (le h'ien discourir; définition qui marque assez qu'il ne sut pas plus que Vives et Nizzoli la distinguer avec précision de l'art oratoire. Aussi tous ses exemples sont-ils choisis de préférence parmi les orateurs et les poètes. Sa logique , du reste , quoique annoncée par lui comme nouvelle , quoique proposée par lui pour remplacer celle d'Aristote, n'est en partie que celle d'Aristote luimême simplifiée , traduite dans un langage plus familier, et à laquelle il a joint quelques notions empruntées aux stoïciens. Elle se recommande par la clarté; mais, ne scrutant aucune faculté de Fentendement, aucune opération de l'esprit, ne s' arrêtant qu'à la construction de la proposition , cette logique est plus grammaticale que philosophique. C'est ainsi que La Ramée réduit, par exemple, le domaine de l'invention à ce qu'il appelle V argument , c'est-à-dire le terme de la proposition simple. C'est ainsi qu'il assigne à la définition le premier rang dans les opérations logiques , la supposant toujours possible , et ne considère la description que comme une définition imparfaite. Plus occupé des expressions que des notions elles-mêmes, et du discours que de la pensée , il se borne à supposer des arguments conformes aux choses, sans déterminer comment cette conformité peut être garantie. En donnant à la proposition le caractère d'un jugement qui prononce qu'une chose est ou n'est pas, il n'exa-
mine point quel peut être le rapport du jugement à la réalité. Il fait jouer un rôle fréquent aux causes et aux effets , sans rechercher quel nœud unit les effets aux causes.
La Ramée reproche à Aristote d'avoir employé la méthode analytique, et donne une préférence absolue à la synthèse; il veut qu'on procède de ce qui est le plus universel et le plus clair (car il suppose ces deux conditions naturellement unies) à ce qui est le plus particulier et le plus obscur. Cependant ses célèbres divisions (dichotomiœ) sontelles autre chose qu'une analyse? Sa méthode reçut le nom de méthode causale, non qu'elle offrit aucun instrument pour l'investigation des causes, mais parce qu'elle plaçait dans les causes un moyen de définition et l'un des caractères qui déterminent la conformité de l'argument avec la chose. Bacon a traité avec sévérité cette logique superficielle. « Thomas d'Aquin, dit-il, Scot et «leurs disciples, conçurent une variété de cho- »ses dans un monde imaginaire; La Ramée, dans «le monde réel, n'a pu créer que la solitude et «l'absence de toute réalité (1). » Il estime cependant que les elforts de La Ramée pour ramener aux méthodes de distribution n'ont pas été sans quelque mérite.
La physique et la métaphysique d'Aristotetrou-
(I) Iiuiieliis nlulosoiii'.ki, l. 111, op., p. 462.
vèrent dans La Ramée un juge aussi inexorable que sa dialectique. La Ramée reprochait à la première qu'elle n'expliquait aucun phénomène et se perdait dans de vaines spéculations ; il reprochait à la seconde qu'elle se confondait avec la logique , accusation qui sans doute n'a que trop de fondement, mais qui ne retombe pas tout entière sur Aristote lui-même , puisqu'il est reconnu que les traités de métaphysique du Stagyrite sont en partie incomplets et en partie altérés par le mélange d'un grand nombre de morceaux détachés de ses autres écrits.
La Ramée avait un avantage sur l'enseignement de l'école : il était intelligible ; ses règles se prêtaient facilement à l'application ; ses exercices recevaient un agrément toujours nouveau et une sorte de vie de l'heureux choix d'exemples auquel il avait recours. Les persécutions dirigées contre lui l'empêchèrent pendant sa vie d'acquérir beaucoup de partisans ; mais la secte des ramistes se multiplia rapidement après sa mort en France , en Angleterre , en Allemagne et dans le nord de l'Europe. Elle ne s'étendit pas au delà des Alpes ni des Pyrénées, mais par deux causes contraires : en Italie, La Ramée avait été devancé, et les améliorations qu'il provoquait avaient trouvé déjà de nombreux et illustres promoteurs ; l'Espagne était encore trop arriérée pour pouvoir profiter des avis du philosophe français ; elle ne semblait prendre aucune part au mouvement
général qui agitait les esprits dans le reste de l'Europe. Parmi les apologistes de La Ramée, on distingue cet Omer Talon qui a tracé le récit de sa célèbre controverse contre l'université de Paris. Freigius, Fr. Patricius, enseignèrent la philosophie nouvelle en Suisse, à Dusseldorf. A leur exemple , plusieurs professeurs, plusieurs écrivains distingués, la préconisèrent dans les universités de l'Allemagne. Plus tard, le célèbre Milton publia en Angleterre une logique d'après la méthode de La Ramée (l); Wesenbeck l'introduisit même dans la jurisprudence. Mais s'il y eut de zélés ramistes, il y eut aussi des antiramistes, et il y en eut de très fougueux; les autorités académiques fulminèrent contre cette téméraire innovation ; celles de Leipzig et de Wittenberg allèrent jusqu'à la proscrire. Les débats prirent un caractère de violence et d'acharnement qu'on aurait peine à concevoir aujourd'hui. Enfin, des hommes plus modérés, témoins de ces disputes , essayèrent de concilier les deux partis-, il y eut des semi-ramistes qui se portèrent pour médiateurs. En Allemagne particulièrement , on tenta de combiner la méthode de La Ramée avec celle de Mélanchton. Fr. Beurhusius proposa ce ramisme mitigé, et eut à son tour
(I) Joh, Milloni artis lofjkœ pleitior instilulio , elc, Londres,
28^ niST. COMP. DES SYST. DE PIIIL.
plusieurs imitateurs. La philosophie , sans doute, ne recueillit guère d'avantages immédiats et directs de toutes ces querelles ; mais c'était beaucoup d'avoir pu faire comprendre à quelques hommes qu'elle pouvait s'accommoder avec l'éloquence, avec le goût des lettres, et surtout d'avoir inspiré le besoin et le désir d'y chercher, comme une condition principale , cette clarté qui en était depuis si longtemps bannie. La Ramée , sous ce rapport , a en quelque sorte pressenti l'un des grands principes de Descartes, celui qui, même après Descartes , a continué de présider à l'école française.
On pourrait citer encore un grand nombre d'écrivains qui, dans les xv* et xvf siècles, tentèrent, par de généreux efforts, de bannir la barbarie des études philosophiques : Paul Gorteri, Joachim Camerarius, Flavio Querenghi, auteur du traité sur l'éloquence du piiilosoplie, Fr. Florido Sabino, Uberto Foglieta, Erizzo, EryciusPuteanus (Henri Dupuy) , Gérard-Jean Vossius , etc. ; mais il faut dire que la plupart d'entre eux firent plutôt sentir toute la grandeur du mal qu'ils ne lui apportèrent le remède , et donnèrent plutôt des conseils que des exemples.
Ne doit-on pas ranger aussi parmi les promoteurs d'une réforme si nécessaire , mais si difficile , ce Rabelais , dont les satires ingénieuses et piquantes, prudemment déguisées sous le voile de la bouffonnerie, censuraient les abus, les pré-
jugés, les passions de son temps; qui tourna si plaisamment en ridicule le système d'éducation pratiqué par les pédants, et traça en se jouant, mais avec autant de justesse que de profondeur, les premiers linéaments d'un système d'instruction fondé sur la raison et conforme à la nature ; qui, prodiguant dans la harangue de Bragmardo (i) tous les termes de l'école, vengeait l'art oratoire de la dégradation à laquelle l'avait condamné le mélange adultère d'une fausse philosophie; qui, dans le catalogue des livres de la bibliothèque de Saint-Victor, peignait si naïvement l'état des sciences ; qui , dans la description des prodigesque la science opère au pays de la Qiùnicssence ou royaume de V Entéléchie , couvrait de ridicule cette philosophie elle-même, mettait en contraste ses folles prétentions et la vanité de ses moyens (F)? Lorsqu'on considère quelle était alors la puissance du despotisme qu'exerçait encore la scolastique , on reconnaît que les armes qu'il dirigea contre elle n'étaient pas moins opportunes que celles de la raison, et devaient peut-être avoir plus de succès, surtout en France. Rabelais fut le Lucien de son siècle.
(1) Gargantua y 1. V, c. 19.
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NOTE A. /l • ^-4 ^
Ou a beaucoup agité la question de savoir si Machiavel avait réellement approuvé et voulu recommander les odieuses combinaisons qu'il expose avec un sang-froid si inconcevable et en apparence si naturel, ou si, comme l'ont supposé quelques récents apologistes, il avait eu, au contraire, le secret dessein de rendre la tyrannie encore plus odieuse en dévoilant riiorrible secret des moyens par lesquels elle peut s'établir et se maintenir. Nous sommes convaincu que l'une et l'autre de ces deux pensées lui étaient également étrangères, etqu'ii eût été fort étonné de se les entendre prêter, si cette supposition eût été produite de son vivant. Ni l'une ni l'autre ne lui furent même attribuées pendant les premiers temps qui suivirent la publication de ses ouvrages, et ceux qui étaient à portée d'en recevoir les premières impressions, qui étaient le plus à même de juger ses véritables sentiments, ne songèrent ni à l'une ni à l'autre de ces deux interprétations. Il n'était pas nécessaire, en effet , d'y recourir ; il ne fallait voir dans les écrits de Machiavel que ce qu'il y avait réellement mis. En présentant le tableau des ressorts qu'emploie la tyrannie , il n'a point entendu la recommander, il n'a pas entendu la flétrir ; car il a voulu être seulement son peintre, et non son juge. Il lui a apporté malheureusement ses conseils, mais non son suffrage; il l'a considérée dans l'exécution , non dans son titre.
En l'envisageant sous ce point de vue , qui nous paraît êtie celui d'une exacte impartialité , dans lequel nous confirment la connaissance de son caractère , l'histoire de sa vie , les circonstances de son temps , l'étude approfondie de ses écrits , nous comprenons comment cet écrivain a pu obtenir un si grand nombre d'admirateurs , comment il en conserve encore parmi des hommes fort estimables , comment il en a obtenu surtout dans son siècle et dans son pays ; comment ensuite il a soulevé contre lui une indignation si vive et si générale,
comment son nom , par le plus cruel affront que la mémoire d'un homme ait jamais éprouvé , a pu devenir dans nos langues un terme employé à désii^ner l'un des systèmes les plus funestes à l'humanité. On conçoit également comment le même écrivain a pu tout ensemble offrir de funestes secours aux ennemis de la société, et préparer efficacement le progrès des sciences qui ont le bonheur de la société pour objet. Car ceux qui n'ont vu en lui que le peintre, l'artiste, ont été subjugués par la puissance merveilleuse de ce talent sans égal ; ceux qui ont aperçu la tendance que pouvaient avoir ses écrits à faire séparer, dans la réalite, la politique de la morale, comme il les avait séparées dans ses tableaux, qui lui ont supposé des intentions conformes à cette tendance, n'ont pu le considérer qu'avec horreur. Les oppresseurs du genre humain ont pu le consulter, comme les scélérats étudient quelquefois l'action des poisons dans les ouvrages des chimistes. Les promoteurs des sciences politiques lui ont emprunté d'excellentes méthodes d'investigation et ont appris de lui à interroger les faits.
NOTE B
Bodin était néen 1530, Botero en 1540. Podin mourut en 1596, Botero en 1617. Le second a donc pu profiter des ouvrages du premier. Mais Botero s'était instruit surtout dans ses nombreux voyages, dans les négociations diplomatiques auxquelles il avait pris part. Il montre une bien plus grande indépendance dans ses jugements ; il possède des connaissances bien plus vastes , plus sûres et plus variées.
Nous avons à M. Salli, continuateur de Ginguené, l'obligation de connaître les publicistes italiens du dixième siècle, qui avaient été négligés par Tiraboschi lui-même. (V. son appendice au chapitre 3 du livre xxxii de V Histoire littéraire d'Italie^ t. S.)
Si Ginguené, dans ses jugements sur le Dante , le Tasse, i'Arioste, Boccace , s'est élevé, aux yeux des Italiens eu\-
mêmes, au talent du peintre le plus fidèle et du critique le plus habile , il a réussi également, dans le livre xxxii de son ouvrage , à faire connaître Machiavel avec une rare sagacité , une impartialité scrupuleuse , et à apprécier avec une égale justesse ses mérites et ses torts.
NOTE C
Nous avons donné quelque étendue à l'exposition des services qu'a rendus Vives , parce que nous n'avons trouvé nulle part un résumé de ses travaux, qui nous paraissent cependant mériter d'être tirés de l'oubli. C'est, d'ailleurs, le seul philosophe espagnol qui puisse être cité comme ayant contribué à la restauration de la science. Le P. Rapin a été peu juste envers lui ; mais il n'était pas un juge impartial. Morhoff a discerné tout ce que les écrits de Vives renferment de fructueux ; Brucker a souscrit aux éloges de Morhoff , mais il a négligé de les justifier , pendant qu'il s'étend avec tant de complaisance sur des systèmes complètement stériles.
NOTE D
Dans son excellente Histoire littéraire d'Italie , Ginguené parle un peu légèrement de l'ouvrage de Nizzoli contre les pseudo-philosophes (t, vu, p. 460) ; mais l'idée qu'il donne de cet ouvrage montre qu'il n'avait point eu occasion de le consulter. Il suppose que le livre de Nizzoli était dirigé contre les opinions et les sectateurs d'Aristote, et que Nizzoli lui-même a proposé d'autres opinions , c'est-à-dire qu'il le considère comme un ouvrage dogmatique ; ce n'est , au contraire, qu'un traité purement didactique, relatif à l'art de traiter les matières philosophiques. En admettant avec Ginguené que Leibniz lui-même n'a pu tirer ce livre de l'oubli , nous pensons , après l'avoir lu attentivement , que le tort n'en appartient ni à l'auteur ni à l'éditeur, et que cet oubli provient seulement de ce que des écrivains plus modernes que Nizzoli ont répété dans les langues usuelles ce que Nizzoli , avant eux ,
avait dit en latin. Le public n'a guère été tenté d'aller rechercher aussi loin ce qu'il trouvait à sa portée. D'ailleurs, l'ouvrage de Nizzoli tirait des circonstances dans lesquelles il fut composé un mérite qui a cessé avec le dix-huitième siècle , où les maximes qu'il professait sont devenues populaires. Leibniz n'a-t-il pas concouru à leur faire obtenir cette popularité par la nouvelle édition qu'il a donnée du livre de Nizzoli?
ZSOTE E.
Orner Talon , dans une lettre au cardinal de Lorraine , présente un récit assez intéressant de ce débat célèbre qui eut lieu à l'université au sujet des ouvrages de La Ramee. Parmi les nouveaux crimes que la Sorbonne lui imputa pendant qu'il occupait la chaire d'éloquence à laquelle il avait été appelé par Henri II , se trouvait celui d'avoir tenté de changer la prononciation de l'alphabet latin et d'avoir voulu prononcer le q comme un k.
Lorsqu'il sollicita la faveur d'enseigner à Genève, il essuya un refus, motivé sur ce que « les règlements ne permettaient » pas de s'écarter le moins du monde de la doctrine d'Aristote , » en expliquant soit la logique, soit les autres sciences. » Tel est le témoignage de Théodore de Bèze (v. ses lettres 34 et 36).
NOTE F
Janotus de Bragmardo dit, en parlant des cloches de Notre- Dame, que les habitants de Boursault en Brie « les vouloyent » achapter pour la substantifique qualité de la complexion » élémentaire qui est introniflquée en la terrestérité de leur
«nature quidditative , etc. » Plus loin: Ego sic argu-
menlabor: Omnis clocha clochabilis in cloclierio clochanclo, clochas facit clochabiliter clochantes^ etc. Bragmardo s'indigne cju'on ne lui réponde point in modo ei figura; il emporte le drap , sicut suppositum parlât apposifum , etc. Toute cette harangue est une caricature de la plaidoirie des orateurs de l'époque.
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