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CHAPITRE VïlI

Pienoiivellenient du scepticisme.

Jérôme Hirnhaijm. — Montaigne. — Charron. — Lamothe le Yayer. — Sanchez.

On eût pu supposer qu'à la suite de la renaissance des nombreux systèmes de l'antiquité , la comparaison qui s'établirait entre eux, la lutte qui s'ouvrirait entre la philosophie ancienne et les traditions scolastiques, porteraient certains esprits à remettre en question la possibilité de fonder en effet une philosophie légitime, et que du sein de tant de contradictions naîtrait quelque disposition au doute. On eût pu présumer, du moins, que l'érudition seule, qui avait ramené sur la scène toutes les sectes de la Grèce, ferait aussi reparaître celle de Pyrrhon qui semblait en former le cortège naturel. 11 n'en fut point ainsi, et le scepticisme qui, chez les Grecs, nes'étaitmontré qu'à la suite des systèmes dogmatiques, ne fut pas moins lent à se produire chez les modernes. 11 ne s'annonça pas même d'abord d'une manière ouverte et franche ; il ne s'arma point d'un appareil logique ; il ne pénétra point dans les profon-

deurs de la science ; il ne fit, dans les premiers temps, qu'en effleurer la surface ; souvent même, s'il essaya d'ébranler l'édifice des vérités scientifiques, s'il contesta à la raison ses prérogatives, ce ne fut point dans le dessein d'introduire le doute absolu; ce fut, au contraire, pour chercher à asseoir un autre ordre de vérités sur un autre ordre de fondements.

A dater de l'époque de la restauration des lettres, tous les hommes qui cultivaient l'étude de la philosophie se rangèrent d'abord sous deux bannières principales : les uns demeurèrent fidèles à l'enseignement de l'âge précédent , les autres s'élancèrent avec ardeur vers l'étude des modèles de l'antiquité. Le principe même qui retenait les premiers enchaînés aux maximes reçues prévenait en eux toute disposition au scepticisme. Les autres ne faisaient que substituer une autorité de leur choix à celle des traditions, et le culte de l'admiration au joug de l'habitude. Ceux mêmes qui sentaient palpiter en eux le besoin de créations nouvelles, en recouvrant une sorte de jeunesse intellectuelle, obéissaient aussi aux penchants naturels à cette heureuse disposition ; ils avaient foi à cette vérité qu'ils recherchaient avec ardeur.

L'esprit de secte, qui exerçait à cette époque un assez grand empire , en inspirant aux zélateurs d'un parti le besoin de détruire la doctrine contraire, les portait à affermir d'aulant

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plus celle qu'ils voulaient faire prévaloir. On ne contestait que pour mieux affirmer. Et de même qu'un éclectisme libre et raisonné ne put alors se faire jour, une critique générale des systèmes reçus eût réuni contre son auteur les hommes qui professaient les opinions de tout genre.

Aussi le premier renouvellement du scepticisme moderne n'est -il point sorti des causes qui auraient semblé devoir le produire. Chose remarquable ! dans quelques esprits , il est dérivé de l'exagération même du dogmatisme ; chez d'autres, il a été l'effet lent de la réformation qui s'introduisait dans les méthodes extérieures de la science. Jusqu'au siècle dernier, il n'a point pris iin caractère systématique et transcendental, il n'a point emprunté à la philosophie elle-même les armes qu'il a dirigées contre elle.

D'un côté, comme nous avons eu déjà occasion de le faire voir, quelques mystiques, dans le mouvement d'une exaltation sans bornes, se croyant en possession d'une intuition immédiate par la seule puissance des exercices contemplatifs, pensèrent pouvoir trouver dans l'anéantissement de tous les droits de la raison humaine un nouveau moyen de confirmer les hautes prérogatives dont ils se regardaient comme investis; ils contraignaient ainsi leurs adeptes à se réfugier dans l'initiation , comme dans la seule voie qui pût conduire à la vérité. Ils aimaient sans doute aussi, quoique sans se l'avouer, à se délivrer d'un

32/i IIIST. COMP. DES SYST. DE PIIII..

censeur importun, et à faire disparaître toutes les barrières qui eussent empêché leurs excursions dans des régions interdites à notre nature.

Quelques hommes, animés d'un zèle malentendu pour les intérêts religieux, et préoccupés de cette fausse idée que les droits de la raison sont en opposition avec l'autorité de la foi, supposèrent qu'ils ne pouvaient assez déprimer ceuxlà, pour assurer le triomphe de celle-ci. Ils reproduisirent les reproches faits par quelques-uns des Pères de l'Église à la philosophie profane ; ils furent favorisés, il faut le dire, dans celte manière de voir, par l'imprudence avec laquelle les scolastiques avaient confondu les théories philosophiques et les dogmes de la religion positive.

D'un autre côté, à mesure que le goût et la culture des lettres se répandaient davantage dans toutes les classes de la société , que le public se trouvait de la sorte admis à prendre quelque part au commun dépôt des lumières, que divers écrivains rendaient progressivement à la science un langage plus élégant et plus poli, que la clarté devenait tout ensemble et un besoin général et un moyen aussi naturel que facile de juger les doctrines, ces doctrines, sortant des ténèbres qui les avaient jusqu'alors environnées, cessant d'être exploitées comme un monopole par un petit nombre de docteurs, se trouvaient progressivement déférées au tribunal du public. Ce public, qui n'avait pu subir les longues et difliciles pré-

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parations de l'école, ne pouvait accueillir avec beaucoup de faveur ce qu'il lui était impossible de savoir; il devait donc se trouver dans son sein plus d'un homme qui, placé subitement en présence de tant de systèmes, n'ayant ni la capacité, ni le loisir, ni la volonté de les approfondir, jugeât plus simple et plus facile de les rejeter en masse. C'était, si l'on peut dire ainsi, le scepticisme de l'ennui et du dégoût , plus que celui de l'analyse philosophique. Aux arrêts du bon goût se joignirent bientôt aussi ceux du bon sens. A mesure qu'on commençait à apprécier le mérite des applications, lorsqu'on eut aperçu, par quelques heureux exemples, les vues qui pouvaient être empruntées à la philosophie morale pour servir les intérêts généraux delà société, ou pour se diriger dans la pratique habituelle de la vie ; lorsque , par les premiers essais des expériences tentées dans le domaine des sciences physiques, on entrevit tout ce qu'on pouvait attendre de l'investigation des faits , on se trouva naturellement disposé à accuser la vanité des prétendues connaissances enseignées avec tant d'appareil, en les voyant aussi éloignées du monde réel parleurs résultats que parleurs bases.

A la tête des sceptiques de la première classe devrait figurer sans doute ce môme Cornélius Agrippa qui a déjà joué un si grand rôle parmi les mystiques , si ses déclamations contre la raison humaine n'avaient pas été plutôt l'effet d'une

326 IlIST. COiMP. DES SYST. DE PHIL.

sorte de boutade passa jrère que celui d'un système réfléchi et déterminé. La plupart des théosophes, sans s'associer aux violentes exagérations d' Agrippa , éprouvèrent pour les lumières naturelles un éloignement plus ou moins prononcé.

Un siècle environ après Agrippa , l'Allemagne vit paraître dans Jérôme Hirnliaym un autre antagoniste des droits de la raison humaine, mais plus sincère, plus constant dans son agression. Ce ne fut point aux traditions cabbalistiques qu'Hirnhaym voulut immoler les prérogatives de la raison ; il voulut seulement procurer un plus libre essor aux élans d'une piété ascétique. Il ne céda point aux impressions passagères du mécontentement ; il redouta seulement les profanes recherches de la curiosité humaine comme un obstacle à ses méditations contemplatives ; il ne fit que développer davantage et suivre avec une rigueur trop scrupuleuse quelques maximes fréquemment répétées par les auteurs mystiques et par l'auteur de V Imitation, entre autres.

L'abbé de Sihon (1) ne porta point dans ses censures la violence et l'aigreur qui avaient si justement décrédité les diatribes d'Agrippa. Mais il crut ne pouvoir assez humilier l'orgueil de la raison humaine en lui arrachant « ce prétendu trésor des

(1) Ilirnhayni était abbé de Tordre des Prénioulrés , visiteur général de son ordre en Duiiènie el en Moravie.

» sciences dont elle se glorifie avec autant d'insolence que de folie, en la délivrant de cette philo- » Sophie mortelle et périssable qui ne sert qu'à en- »flersavanité(l).»Ilpréconisarignorance, comme la préparation au culte intérieur et la condition nécessaire à son exercice. « Il serait mille fois » plus salutaire, s'écrie-t-il, de fuir l'étude comme »une peste, pour se réfugier exclusivement dans » la prière et les pratiques de la dévotion (2). » Il puisa abondamment dans le vaste arsenal où Agrippa avait déposé l'attirail des instruments du scepticisme; mais il sut encore se créer de nouvelles armes ; il vit le principe de tous les écarts dans ce désir de savoir si naturel à l'homme : de là, suivant lui, non-seulement les égarements de l'esprit, mais l'altération de la santé, la perte de la gaîté , les chagrins, l'envie. Il s'en prend et à tous les savants et à tous les livres ; il censure la vie des uns, la doctrine contenue dans les autres. Partout où il aperçoit l'instruction , il croit apercevoir une influence funeste , un déluge de maux prêt à fondre sur l'humanité. Mais, et cette particularité est digne de remarque , les exemples sur lesquels il se fonde pour déprécier ainsi les travaux de l'esprit humain sont , en général, puisés dans l'histoire de la philosophie scolastique.

(i) D,' tijiho (icnerU hiniirini , elr., fraelalus irevh, Pniiî,iu\ 1076, in-4".

(2) Ibid.,[^. iol.

La certitude et l'évidence attribuées par les philosophes aux vérités métaphysiques n'existent aucunement pour lui; il n'est pas un seul axiome qui ait à ses yeux une autorité infaillible. La raison qu'il en donne, c'est qu'ils sont contredits par une autorité bien supérieure , celle de la foi (1).

On est surpris de voir l'abbé de Sihon établir en principe que toute certitude des connaissances intellectuelles repose sur l'expérience sensible, «puisqu'il n'y a rien dans l'entendement qui » n'ait été dans la sensation. » Mais cette maxime n'est elle-même pour lui qu'un moyen de confirmer son pyrrhonisme , la science étant ainsi corrompue dans sa source et n'ayant d'autre appui que le plus mensonger des témoignages. Telle est la rigueur de cet arrêt, qu'à l'en croire, « ce » n'est pas une certitude physique qui a convaincu » les apôtres du fait de la résurrection (2] . » A défaut de tout motif légitime de croyance tiré de nos facultés naturelles, le chanoine bohémien introduit un critérium d'un ordre supérieur, qui se suffit à lui-même et qui sufiît aussi à toutes les notions qui peuvent être utiles : c'est une lumière céleste, infuse, répandue dans notre âme dès notre naissance, créée même avec elle; lumière es-

(1) De (i/pho f/enerix hiinutn'i, etc., c. 3, p. 20.

(2) Ibki., c. 5, i). 50.

sentiellement différente de la raison, qui nous éclaire plus ou moins suivant que nous dirigeons plus ou moins vivement et constamment vers elle l'œil intérieur de l'âme ; c'est une opération surnaturelle et toute mystérieuse. Comment saurons-nous cependant que ce rayon divin brille en effet dans notre esprit ? Comment nous assurerons-nous que la fausse lueur de la raison ne se confond point avec lui ? Comment le discernerons-nous des illusions qui empruntent ses apparences? Hirnhaym se propose lui-même cette question fondamentale : il ne craint pas de répondre que nous n'avons aucun moyen d'obtenir cette garantie. Ainsi, nous ne pouvons pas même savoir quand nous jouissons d'un si beau privilège! Il craindrait d'accorder, même en cela, quelque pouvoir et quelque crédit au jugement de l'homme. Qu'est-ce qu'une illumination dont la réalité ne peut se manifester par aucun signe certain? Qu'est-ce qu'un guide dont la présence ne peut se faire reconnaître?

Parmi les théologiens qui, reproduisant les exagérations échappées à quelques Pères de l'Église, ou prenant à la rigueur dans les Pères des expressions hyperboliques, ont fait prévaloir les convictions de la foi sur les prérogatives de l'entendement humain, nul n'a occupé un rang aussi remarquable que le savant évêque d' Avranches ; il les représente en quelque sorte tous, et nous le choisirons, par ce motif, pour nous servir de type

dans l'exposition d'un genre de scepticisme entièrement spécial.

Venons à cette autre espèce de scepticisme qui, né à la suite de la restauration des lettres et lié à ses elTets généraux, est résulté des doutes inspirés par le bon sens pratique, par la rectitude de l'esprit, et même par un amour sincère de la vérité ; qui n'est point sorti du sein de la philosophie, mais qui a assailli la philosophie au moment où, sortant des écoles, elle s'est produite aux yeux du monde.

Pendant que les docteurs et les érudits du xvi" siècle rétablissaient, publiaient, commentaient les textes, recueillaient les traditions, célébraient et développaient les divers systèmes légués à l'esprit humain par les âges antérieurs , disputaient entre eux sur la prééminence réclamée en faveur des divers sages de l'antiquité, négligeant seulement , au milieu de leurs immenses recherches, deux sciences, celle de la nature, celle de l'homme, voici un auteur d'un ordre jusqu'alors inconnu, unique en son genre, même encore aujourd'hui, qui n'est point un savant et ne veut point l'être, qui se contente d'être lui-même, de s'étudier lui-même, et qui, par cela seul, devient l'auteur le plus habile peut-être à faire penser les autres. C'est un homme de beaucoup d'esprit et de beaucoup de sens, un homme du monde; c'est un gentilhomme qui a fait la guerre, qui a été mêlé aux affaires, qui a subi les orages d'un

siècle si agité. Il a eu pour maîtres les savants les plus distingués de son temps; mais il a eu le bonheur de ne point fréquenter les écoles publiques. Il a parcouru les auteurs classiques, mais pour orner, délasser son esprit, plutôt que pour régler ses opinions; il a cherché dans la lecture des anciens l'emploi de nobles loisirs, non le type de doctrines toutes faites. S'il écrit , ce n'est point pour étaler son savoir, pour enseigner des doctrines aux autres, ce n'est point même par l'ambition de la gloire : c'est pour descendre dans sa propre pensée , se rendre compte des faits qu'il a observés, des impressions qu'il a reçues; il s'interroge, il se reproduit dans un miroir fidèle; il s'entretient familièrement avec son lecteur, comme avec un ami ; il lui soumet ses réflexions avec une naïve candeur, bien loin de prétendre les lui imposer.

Quelle place donner à cet écrivain singulier, dans l'histoire de la philosophie ? Quel caractère assigner, non pas à son système, car il n'en a pas eu, mais à sa manière de penser? Quelle influence lui attribuer? Faut-il le classer au rang des sceptiques modernes , le considérer comme le rénovateur du scepticisme? Faut-il souscrire au jugement qu'ont porté de lui et Ménage et Bayle, aux sévères censures dont l'ont accablé les auteurs de VArt de penser, à l'arrêt du grand Pascal, de Pascal qui condamne avec tant d'amertume, dans cet auteur, des maximes moins dé-

courageanles sans doute pour la raison que celles qui sont sorties de sa propre plume? Ce penseur, plein lui-Qiême d'impartialité et de droiture, qui s'est livré à nous avec tant de candeuf , essayons de le j u ger avec des dispositions semblables à celles qui, quelque jugement que nous portions de ses opinions, l'honorent tant à nos yeux.

Montaigne, il est vrai, en approuvant en termes exprès les maximes des pyrrhoniens, celles des académiciens (1), semble s'être rangé luimême au nombre de leurs disciples; le premier, parmi les modernes, il a osé faire une semblable apologie. 11 paraît professer, en son propre nom, des maximes qui, dans leur généralité absolue, attaqueraient les principes fondamentaux des connaissances humaines. Tantôt il refuse à la fois toute autorité à la raison et à l'expérience. « La raison , dit-il , a tant de formes que » nous ne savons à laquelle prendre ; l'expérience » n'en a pas moins; la conséquence que nous vou- » Ions tirer de la ressemblance des événements est i> mal sûre , d'autant qu'ils sont toujours dissem- «blables; il n'est aucune qualité si universelle, »en cette image des choses, que la diversité et va- » riété (2). » Tantôt, pénétrant plus avant encore, il touche au grand problème de la relation du su-

(1) Essais, 1. II, c. 12.

(2) Ibid., 1. III, c. 8 et 13.

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jet qui perçoit à l'objet perçu , problème le plus important peut-être qui, de nos jours encore, soit agité par les philosophes. Montaigne semble n'admettre que des connaissances purement subjectives : « Que les choses, dit-il, ne se logent pas chez »nous en leur forme et en leur essence, et n'y «fassent leur entrée de leur force propre et natu- » relie, nous le voyons assez, parce que, s'il était » ainsi, nous le recevrions de même façon. Les su- »jets étrangers se rangent donc à notre merci; » ils logent chez nous comme il nous plaît. Or, si » de notre part nous recevions quelque chose sans » altérations, si les prises humaines étaient assez » capables et assez fortes pour saisir la vérité par » ses propres moyens, ces moyens étant communs » à tous les hommes, cette vérité se réitérerait de «main en main, de l'un à l'autre (1). » Hume et Kant ont-ils infirmé d'une manière plus expresse la certitude des connaissances objectives?

11 est cependant un premier ordre de vérités auxquelles Montaigne rend un sincère hommage, pour lesquelles même il professe le plus profond respect : ce sont celles qui appartiennent aux matières religieuses. J^'admiration qu'il témoigne pour l'ouvrage de Raymond de Sebonde, la peine qu'il a prise de traduire cet ouvrage, montrent assez combien ce genre de convictions avait de prix à ses yeux. 11 se fonde ex-

(I) Essais, \.U,c. 12.

clusivemeiit, il est vrai, sur l'autorité; il va même jusqu'à supposer souvent que l'autorité seule peut éclairer et guider l'homme dans tout ce qui appartient à la religion. En cela on peut voir autant de crainte encore sur les prérogatives de la raison humaine que de zèle pour les intérêts de la foi ; en cela on peut reconnaître un second genre de scepticisme analogue à celui dont les exemples se sont offerts il y a quelques instants et qui , de nos jours, se reproduit chez un écrivain trop célèbre.

Montaigne ne se défend même pas d'une certaine facilité à admettre la croyance aux faits les plus contraires aux lois de la nature (1) ; mais ici encore le scepticisme peut fort bien être d'intelligence avec la crédulité, en affaiblissant la confiance aux notions que la science peut offrir à l'esprit humain.

Il est un second ordre de vérités dont le philosophe péri gourdin ne se montre pas moins sincèrement, moins constamment pénétré : c'est celui qui appartient essentiellement au domaine des connaissances naturelles ; c'est celui dont le théâtre est dans notre propre intérieur. Déjà l'on vient de voir que , dans ses maximes les plus favorables au pyrrhonisme , Montaigne réserve la certitude des connaissances subjecti-

(1) Essnis, !. I, c. 2r; d 'l-i^; 1. Il, c. 1S, etc.

ves. Mais tout son livre n'est qu'une investigation assidue de cet ordre de phénomènes; il en est l'historien , le peintre. L'étude de soimême, voilà pour lui la science légitime, comme la science utile ; et à cette source, déjà, combien ne puise-t-il pas de convictions précieuses à luimême, à l'humanité! Il en fait jaillir ces vérités morales qui fondent nos devoirs, ces inspirations de la conscience qui prononce sur ce qui mérite l'éloge ou le blâme. Si l'esprit de Montaigne, enclin à la contradiction , se joue quelquefois à opposer entre eux les usages et les mœurs des différents siècles et des différentes nations, n'at-il pas pris soin de nous avertir combien l'éducation, l'imitation et l'habitude, altèrent en l'homme l'instinct sacré de la nature? Cet instinct, ne le reconnait-il pas , ne s'applaudit-il pas de le rencontrer, de le reconnaître? Ne le ressent-il pas lui-même avec une vivacité singulière? Ne le réveille-t-il pas au fond de nos cœurs avec une éloquence énergique? N'est-ce pas même à de tels sentiments qu'il doit cette élévation que nous admirons souvent dans sa pensée, cette chaleur qui anime souvent son discours? Quelle joie ne semble-t-il pas éprouver chaque fois qu'il peut fouler aux pieds les vils intérêts de l'égoïsme, et faire triompher la noble cause de l'honnête et du juste?

Si Montaigne se montre peu docile aux jugements des savants, et même peu confiant aux théories de la science, il est une autorité pour la-

336 lUST. COMP. DES SVST. DE PIIIL.

quelle il témoigne cependant un respect invariable, respect dont, il est vrai, les savants peut-être n'étaient pas disposés à lui savoir beaucoup de gré : cette autorité, c'est celle du bon sens. Il est l'homme des faits, il est l'homme de la pratique. Il redoute les déductions, mais les vérités intuitives ne le trouvent point rebelle ; il les saisit avec joie et ardeur. Il se défie des généralités; cependant, bien loin qu'un esprit aussi distingué confonde l'aveugle empirisme avec le sens commun reposant sur l'autorité des faits, l'empirisme est l'objet constant de ses justes censures; il a compris qu'il ne suffît pas de voir les faits , si l'on ne sait les coordonner, les interroger, les féconder. Il a donc compris aussi qu'il y a un art légitime de généraliser. « Notre âme, dit-il, s'élargit d'autant )) [)lus qu'elle se remplit (1). » 11 reconnaît dans le génie cette haute et belle prérogative de comparer les faits, pour en faire ressortir des applications utiles. Quel ju^te tribut d'éloges ne paie-til pas aux esprits éminents qui ont su nourrir ainsi leurs méditations et les rendre fructueuses! Cette prérogative, il est vrai, il la réserve en même temps au génie d'une manière exclusive, et cela nous explique pourquoi elle lui paraît avoir été si rarement exercée.

Sans doute, en tout cela, Montaigne est loin

(1) Essais, 1. 1, c. 24.

d'être d'accord avec lui-même , et c'est aussi l'opinion qu'on doit se former, non-seulemeot de son livre , mais du caractère même de son esprit. Lui-même nous désavouerait si nous voulions lui prêter une doctrine fixe et déterminée ; il ne cesse de nous répéter qu'il écrit suivant l'impression du moment , qu'il n'a qu'une science présente, non une science passée ou future , « qu'il viendra peut- »ôtre un temps où il en saura davantage (1).» Les vues se succèdent dans son esprit, plutôt qu'elles ne s'y combinent ; elles s'y succèdent même au hasard, en désordre ; elles le traversent, plus qu'elles ne s'y fixent. Montaigne ne gouverne pas son entendement; il en jouit. Il fuit toute méthode comme une gêne , erre suivant son caprice, va, vient, revient, traite tout autre sujet que celui qu'annonçait son titre, se laisse aller à toutes les excursions qui le séduisent. Et c'est à cet abandon même qu'il doit une partie des charmes qui nous captivent en le lisant ; il nous entraîne comme il se laisse entraîner. Faut -il le dire ? dans sa mobilité , ses variations , dans l'espèce de désordre et d'inconstance que trop souvent offre la marche de ses idées , nous retrouvons encore la nature, nous nous retrouvons nous-mêmes.

Voilà, au reste, le véritable tort de Montaigne, et nous ne devons ni le dissimuler, ni

(1) Essais, 1. I, c. -2i.

l'affaiblir. C'est cette mollesse d'un esprit d'ailleurs si capable et si digne de plus fortes et plus sérieuses études , c'est cette espèce d'indolence ou de légèreté qui , en lui , se sont refusées à approfondir les sujets qu'il traite, à rechercher les principes, à poursuivre les conséquences, à résoudre ses propres incertitudes. S'il a douté en apparence de toute doctrine , c'est qu'il s'est effrayé des fatigues qui eussent été nécessaires pour la bien asseoir. Ce qu'il y a de plus fâcheux que ses incertitudes , c'est la complaisance qu'il paraît y trouver. Il a traité la philosophie en homme du monde, et non en véritable sage; il s'est récréé, au lieu de chercher à s'instruire. C'est la conduite de son esprit qui mérite notre blâme, plutôt que ses opinions. « Les difficultés, s'il les » rencontre , il les laisse là , après avoir fait une » charge ou deux ; s'il s'y plantait, il s'y perdrait, » et le temps. J'ai , dit-il , un esprit primesaultier ; » ce que je ne vois pas de la première charge , »je le vois moins en m'y obstinant; je ne fais » rien sans gaîté , et la continuation et la con- » trainte trop ferme éblouit mon jugement , l'at- » triste et le lasse. «Aussi, et c'est encore lui qui nous le confesse, le dernier livre qu'il lit lui paraît toujours le plus fort; il trouve que tous ont successivement raison , quoiqu'ils se soient contredits tour à tour (1). Il se plaît d'ailleurs,

(1) Essais, 1. 11, c. 3.

et il nous l'avoue encore, il se plaît à voirie pour et le contre ; il trouve dans la contradiction une sorte de divertissement. La faute qu'il a commise n'en est, à nos yeux, que plus déplorable, parce que son exemple , par cela même , a dû être , de nos jours du moins , bien plus contagieux que ne pouvait l'être un faux système. S'il nous égare, c'est dans les routes les plus aimables ; s'il sympathise avec nous, c'est en flattant, en encourageant notre propre nonchalance , notre impatience trop ordinaire dans les exercices de la raison. Les esprits frivoles se croient autorisés par lui et avec lui à prononcer d'un seul mot sur les questions les plus relevées de la science , à les déclarer insolubles. Il a fait du doute un oreiller, comme il le dit lui-même, tandis qu'il en devait faire un aiguillon ; il a voulu goûter le repos , alors que seulement il venait de donner l'éveil.

Mais, pourêtre juste envers Montaigne, il faut se transporter au milieu des circonstances de son temps. Alors la contagion de son erreur était peu à craindre; alors tout ce qu'il a dit de vrai et d'utile , de nouveau et courageux môme pour son siècle, devait exercer de salutaires influences. S'il n'a pas eu un système, il est devenu une cause , une cause réelle et puissante , ce qui est plus difficile et plus rare.

Montaigne , d'abord , a enseigné à son siècle une grande chose , une chose qui était bien nécessaire : il lui a enseigné à désapprendre. Voilà,

il faut le dire , son vrai scepticisme, et celui qu'on lui a le moins pardonné, du moins de son temps. Lorsque tout , autour de lui , était prosterné devant l'autorité , il a proclamé avec franchise l'indépendance de la raison et invoqué la conviction individuelle. « Nous prenons en garde , dit-il , les » opinions et le savoir d' autrui , et puis c'est tout. » 11 faudrait les faire nôtres. Nous ne travaillons «qu'à remplir la mémoire et laissons l'entende- »ment et la conscience vides, en sorte que la » science passe de main en main , pour cette seule «fin d'en faire parade, d'en entretenir autrui, » sans que ceux qui l'étudient s'en nourrissent et » s'en alimentent ; on en devrait rapporter l'àme «pleine, on ne la rapporte que bouffie... Il ne » faut pas attacher le savoir à l'âme , il faut l'y in- » corporer ; il ne faut pas l'en arroser, il l'en faut » teindre (1).» Certes, en appelant ainsi la raison à rentrer en possession de ses droits, à exercer ses . propres forces, notre philosophe n'a garde de vouloir lui inspirer un funeste et aveugle orgueil. On l'a bien vu: il recommande tellement la défiance , que ses exemples , comme ses conseils , sont portés à cet égard jusqu'à l'exagération. Mais c'était un genre d'excès sans danger pour ses contemporains; c'était pour eux un bien utile avertissement. Quant à lui, « qui le surprendra d'igno-

(I) Essais. V. loul l'ailmirablo chapitre 24 du livre 1''',

PIHLOSOPHIE MODERNE. CIIAP. VllI. 341

«rance, il ne fera rien contre lui; , car à peine «répondrait-il à autrui de ses discours, qui n'en «répond pointa lui-même et n'en est point sa- » tisfait ; nulle proposition ne F étonne ; nulle «créance ne le blesse. La contradiction ne fait » que l'éveiller et l'exercer ; elle excite son atten- » tion , non sa colère ; son imagination se con- «tredit elle-même si souvent, que ce lui est «tout un qu'un autre le fasse; l'obstination et «l'ardeur d'opinion est à ses yeux la plus sûre «preuve de bêtise (1).» Voilà encore son scepticisme, son vrai scepticisme. C'est dans cet esprit qu'avec Socrate, il pose en principe « que la «reconnaissance de l'ignorance est l'un des plus «beaux et des plus sûrs témoignages du juge- » ment (2) . »

Ce qu'il blâme donc , ce n'est pas la science complète et convenablement mûrie, c'est « la té- » mérité de ces sentences hâtives qui se jettent «en toutes sortes d'écrits , notamment jeunes » écrits ; » ce sont surtout ces demi-savants auxquels il donne si plaisamment le nom de métis ^ «qui ont dédaigné le premier siège de l'igno- «rance des lettres, et n'ont pu atteindre l'autre, «celui des natures fortes et claires, enrichies «d'une large instruction de sciences utiles. »

(1) Essais, !. Il, c. 10; 1. 111, c. 8.

(2) lOid., l.^S c. 40.

Ces métis de la science lui paraissent aussi dangereux qu'ineptes et importuns : car « ceux-ci, » dit-il , troublent le monde (1) ; » réflexion qui ne manque ni de justesse, ni de profondeur.

Si Montaigne n'a point tenté d'ériger de nouveaux systèmes en philosophie , n'a-t-il pas mieux servi peut-être les intérêts de la philosophie en s'efforçant de rappeler les conditions préliminaires qui étaient indispensables , avant de fonder des systèmes nouveaux? Pouvait -il mieux la servir qu'en ranimant par ses exemples et par ses paroles l'amour de la vérité, cette passion noble et pure, qui aspire à la vérité pour elle-même , et à laquelle est réservé le privilège de l'obtenir en effet sans partage? Qu'on ne s'y trompe point, c'était par-là que la réformation devait commencer. Cette passion du vrai était trop peu connue de ceux mêmes dont elle eût dû être le mobile; on n'atteint pas un but, si on ne désire ardemment d'y parvenir. L'un des vices inhérents à la philosophie scolastique , c'est qu'elle semblait être destinée plutôt à exercer l'esprit qu'à satisfaire la raison , à rendre habile dans la discussion qu'à conduire à la recherche du vrai. Ce zèle ardent pour les études classiques , qui s'était réveillé d'une manière si admirable depuis la restauration des lettres , était lui-mêuie fort dif-

(!) E'^sais, 1. l^'', 0. 51 .

férent encore de ce que nous appelons l'amour de la vérité , de cette inspiration qui doit être le génie de la science de la sagesse. Le savoir que ce zèle s'efforçait d'obtenir par une émulation d'ailleurs si digne d'éloges s'adressait à la mémoire, plus qu'à l'entendement ; il consistait dans la connaissance des auteurs , et non dans celle des choses. C'est cette connaissance des choses, cette vérité qui consiste non dans les mots, mais dans les réalités, que notre philosophe poursuit, appelle du moins de tous ses vœux, qu'il nous fait aimer, désirer avec lui. Les doutes mêmes auxquels il s'arrête peuvent, dans des esprits élevés, donner encore à cette soif intellectuelle une nouvelle activité.

Il est une seconde disposition de l'int^'lligence qui se lie étroitement à la précédente, qui, avec la précédente, compose essentiellement les conditions nécessaires pour préparer à l'étude de la science de la sagesse , et que Montaigne n'a pas moins recommandée, inspirée par ses exemples, comme par ses conseils : c'est la bonne foi, c'est cette candeur vis-à-vis des autres et de soi-même, qui enseigne à se rendre un compte fidèle de sa pensée, qui donne au jugement une rectitude naturelle. Y eut-il jamais un philosophe qui porta plus loin cette sincérité , qui la rendit plus aimable ? Cette condition n'était -elle pas aussi trop rare dans un tùècle où le pédantisme, Fesprit de secte, la vanité du savoir exerçaient une si malheureuse

3Uh HIST. COMP. DES SYST. DM PMIL,

influence ;, où les querelles des savants, empreintes d'un caractère si injurieux et si violent , offraient trop souvent un si étrange scandale ?

C'était déjà beaucoup sans doute, de la part du philosophe périgourdin , d'initier ainsi son siècle à cette éducation philosophique, non moins importante que les méthodes, et sans laquelle l'étude elle-même ne peut porter de bons fruits. Ce n'était pas un moindre mérite d'avoir évoqué le bon sens depuis si longtemps banni des spéculations philosophiques , d'avoir opposé cette autorité immuable,, universelle , à toutes les puissantes autorités qui avaient usurpé l'empire de la raison. Par-là Montaigne ramenait la philosophie à retrouver ces premiers principes , véritablement dignes de ce nom , qu'elle avait si longtemps et si vainement cherchés dans des régions obscures, et s'il n'aspirait pas à la diriger, du moins il la remettait dans la bonne voie. Ne contribua-t-il point cependant, d'une manière plus directe encore, à la réformation de la science? S'il n'étendit pas la sphère des connaissances philosophiques, ne commença-t-il pas du moins à indiquer les vraies méthodes de procéder? Ne donnat-il pas de nouvelles et heureuses directions pour l'investigation de la vérité? Ne lui demandez point d'exposer ses méthodes dans la forme didactique; mais n'en a-t-il pas posé le principe, fait connaître l'esprit ? Ne les a-t-il pas souvent mises en œuvre? Ne rappelle~t-il pas constamment

PHILOSOPHIE MODEUNE. CllAP. VIII. 3Zl5

l'esprit humain aux deux sources originelles de ses connaissances , l'expérience et la réflexion ?

D'abord, avec quelle ardeur il se porte luimême à la recherche et à l'observation des faits ! Comme il s'en va , furetant , récoltant , piUoiiant partout, ainsi que l'abeille, pour nous servir de son expression ! Mais il a parfaitement compris aussi que « l'expérience n'est pas simplement «l'histoire des pratiques; que ce n'est pas assez » décompter les faits, qu'il faut les peser et assor- » tir, les avoir digérés et alambiqués , pour eu ti- »rer les raisons qu'ils portent. » 11 compare l'expérience à un concert dans lequel « on ouït une » harmonie en globe , l'assemblage et le fruit de » tous les instruments (1). » Il s'élève avec force contre les aveugles routines de l'empirisme ('2). On dirait qu'il a pressenti quelque chose des vues de Bacon.

Cette autre source de nos connaissances, si féconde et si négligée , cette source à laquelle Socrate voulut ramener la philosophie de son temps et à laquelle la philosophie de l'école, celle de l'érudition, n'avait pas moins besoin d'être rappelée, l'étude de soi-même , avec quelle persévérance notre auteur ne l'a-t-il pas recommandée, mise en pratique ! L'étude de soi-même est l'objet de son livre, et ce conseil peut résumer le livre :

(1) Essais, 1, 111, c. S.

3^6 niST. COMP. DES SYST. DE PHIL.

(' S'étudier lui-même plus qu'aucun autre sujet, » c'est sa métaphysique, c'est sa logique (1). S'il «étudie autre chose, c'est pour la coucher sur «lui, ou en lui, pour mieux dire; car il n'est, à » ses yeux , description pareille en difficulté à la «description de soi-même, ni certes en uti- »lité (2). » Cette étude , il est vrai, il la fait sans ordre ; il n'en tire point de résultats didactiques sur les facultés de l'âme , ni sur l'enchaînement des vérités qui se rattachent à cette origine intérieure. Toutefois, quelle abondante moisson de remarques judicieuses sur tous les secrets du cœur il recueille dans sa marche errante et vagabonde ! Que de sages indications sur le régime de l'esprit, sur la force de l'imagination (3), sur l'empire de l'habitude, sur les effets de l'exercice (4), sur l'influence des signes extérieurs (5), sur l'ordre à observer dans les discussions pour les rendre utiles, sur le danger des propositions universelles (6) !

Sans doute la philosophie ne conserve point, dans les écrits de Montaigne , le caractère de la science ; elle n'y connaît aucune coordination , aucune méthode ; elle ne s'y élève point aux doc-

(1) Essais, 1. 111, c. 13.

(2) IMcL, 1. n,c. 6.

(3) IbuL, 1. I, C.20.

(4) Ibid., 1. ll,c. 49.

(r)) //.';•//., i. III, c. H.

(G) lùul., 1, III, c. 8.

trines transcendentales. Les philosophes du temps devaient dédaigner un tel livre, et ne songèrent pas un instant à ranger son auteur parmi leurs collègues. Mais , si la philosophie abdique quelquesuns de ses titres et même quelques-uns de ses principaux mérites , elle acquiert dans Montaigne un genre de succès qui lui était alors inconnu ; elle devient mondaine, populaire, familière, accessible à tous, et, ce qui était plus rare et plus difficile encore , attrayante pour tous. Elle se montre à la clarté du grand jour, elle s'introduit dans nos pénates domestiques ; elle cesse peut-être d'être notre institutrice, mais elle devient notre compagne, notre confidente, notre amie, elle nous admet à un commerce aimable de confiance , elle entre dans tous nos intérêts privés. Montaigne le premier lui a appris à emprunter parmi nous l'idiome national ; il a créé sa propre langue ; il a donné à la nôtre un modèle inimitable. Son expression vive, franche, pittoresque, est toujours exacte; c'est la pensée qui se produit, s'échappe animée encore et toute vivante. Dans son originalité sans égale, il est toujours simple, parce qu'il est étranger à toute ostentation ; il est éminemment clair , parce qu'il s'applique à se bien entendre lui-même.

Montaigne apportait donc peut-être à sonsièclr, sous une foule de rapports, les leçons et les secours dont son siècle avait le plus besoin. Par cette raison même , il n'exerça aucune influence

3/|8 HIST. COMP. DES SYSï. DE l'IlIL.

sur l'enseignement alors établi. 11 avait peu de choses en commun avec ceux qui le dirigeaient. Mais on doit reconnaître en lui le véritable chef, le créateur de l'école française récente. 11 a donné à cette école la direction qu'elle a suivie; il lui a imprimé le caractère qui la distingue. Il a fait la moitié du chemin que Descartes a ensuite parcouru ; il a enseigné à Descartes à se dépouiller de la science artificielle , à puiser les premiers principes dans le sanctuaire de la conscience intime, à chercher dans la clarté la garantie du vrai. Pascal , sans le savoir et sans le vouloir, emprunte plus d'une fois son langage. Voltaire , comme lui, a voulu populariser la philosophie en se jouant avec elle. Condillac a développé plusieurs de ses maximes sur la conduite de l'esprit. Rousseau, sur ses traces, s'éloignant de toute autre école , n'a voulu s'instruire qu'à la seule école de la nature.

Montaigne trouva dans son ami Charron un continuateur animé des mêmes sentiments , partageant ses opinions, et qui semblait destiné à compléter l'ouvrage que Montaigne avait laissé incomplet. En effet , la même philosophie qui dans Montaigne est démembrée , éparse , qui se complaît dans les divagations, prend, dans le traité de la sagesse, une marche régulière, méthodique , didactique ; elle y revêt les formes sérieuses et solennelles de la science. Toutefois, cet ordre ne produit point ce qu'on serait fondé à en

PHTLOSOPHIL: MODEnNE. r.HAP. VIII. 3/»9

attendre. La philosophie de Charron a plus d'exactitude que de profondeur; elle est prudente , mais banale. Les vérités, en lui, se suivent et ne s'engendrent pas; les matières, dans son ouvrage, sont distribuées plutôt qu'enchaînées ; elles ne forment point une théorie systématique, mais un recueil et surtout un manuel. En achevant Montaigne, en le régularisant. Charron n'a plus son talent; en redisant les mêmes choses, il est loin d'y répandre le même charme. La longueur, la monotonie des développements , l'appareil même de l'ordre, fatiguent le lecteur mondain. Aussi Charron est-il aujourd'hui peu lu, est-il généralement oublié dans sa patrie. Les étrangers, plus justes, moins exigeants pour l'attrait des formes, continuent du moins à en faire l'objet de leurs éloges et de leurs études.

A voir débuter Charron , à le voir conclure , rien n'annonce en lui un sceptique. Disciple de Socrate, il fonde toute la philosophie sur la connaissance de soi-même, conmie il la rapporte tout entière à la morale pratique. L'homme est le grand phénomène qu'il a entrepris d'observer et de peindre ; l'amélioration de l'homme est le grand ouvrage qu'il se propose d'accomplir. Tout, dans Charron , respire une raison calme , prudente et modeste ; il n'est pas seulement religieux, il est pieux ; son langage , ordinairement froid et décoloré, s'anime lorsqu'il recommande le culte en esprit et en vérité. La vie de cet homme de

350 IllST. COMP. DES SYST. DE PHIL.

bien , cle ce philosophe pratique , éLtiit en cela conforme à ses maximes.

La psychologie de Charron , d'ailleurs assez superficielle et assez vulgaire , semblerait en partie puisée dans Platon, dans Aristote, dans Galien, «L'âme, dit-il, est la nature et la forme de tout » animal. » Il la représente « comme de soi toute sa- » vante, sans être apprise; il lui suffit, pour produire » ce qu'elle sait et bien exercer ses fonctions , de »ne point être empêchée, et que ses instruments » soient bien disposés. Non-seulement elle ne re- »çoit rien des sens, mais les sens reçoivent tout » d'elle (1). » Charron , il est vrai , ne distingue point dans leur origine les vérités de l'ordre moral et qui appartiennent à la réflexion, des connaissances relatives aux objets extérieurs ; les premières sont l'objet principal de ses considérations, et comme il y rattache ordinairement les secondes , il ne paraît pas supposer qu'elles aient un autre principe. « En l'âme a son siège la » vraie prud'homie. Le ressort de cette prud'homie, » c'est la loi de nature , c'est-à-dire l'équité et la » raison universelle qui luit et éclaire en un cha- «cun de nous; car cette lumière naturelle est un «éclair et rayon de la divinité, une défluxion et » dépendance de la loi éternelle et divine. Cette » loi d'équité et raison naturelle est perpétuelle

(1) Ve In saiiessf, 1. I, c. I.'i, !< 10, 11, 1:2.

PHILOSOPHIE MODERNE. GHAP. TIII. 351

«en nous, inviolable, universelle, constante, » égale , uniforme (1). » Il recommande donc « d'a- »voir un esprit universel, jetant sa vue et consi- )) dération sur tout l'univers. Il se faut présenter, » dit-il , comme en un tableau, cette grande image »de notre mère nature en son entière majesté... » Par-là on apprend à se connaître, n'admirer «rien, ne trouver rien nouveau, ni étrange, s'af- » fermir et résoudre partout (2). » Il est peu de moralistes modernes qui aient mieux relevé la dignité de la vertu , qui lui aient prêté des motifs plus désintéressés , un but plus noble et plus digne d'elle. Charron a recueilli le suc le plus pur des maximes professées par les sages de l'antiquité ; il en a rehaussé la valeur en les pénétrant de l'esprit du christianisme. Le mérite qui lui est essentiellement propre consiste dans le soin qu'il a mis à observer les rapports qui lient les mouvements de la volonté aux opérations de l'entendement, à démêler ainsi l'influence si étendue et si variée que les passions exercent sur nos jugements ; il a institué une sorte de logique morale , si l'on peut s'exprimer ainsi , celle qui est peut-être la moins connue , celle qui sans doute est plus utile que celle de l'école. Il décrit avec une attention particulière les dispositions nécessaires pour se préparer à l'examea de lavé-

(j) De la sagesse, I. II, c. 3, § I, (2) lùiU., 1. 11, c. i, § G.

352 HîST. COMP. DES SYST. DE PHtL.

rite; il ne prescrit pas seulement de s'affrancliir des opinions populaires, de se garantir de la présomption ; il veut surtout que l'esprit acquière la liberté de jugement, ce qui est, à ses yeux, la plus belle et la meilleure des conditions (1).

Gomment arrive-t-il ensuite que Charron , en professant des notions en apparence si positives , professe cependant un scepticisme fort large et clairement avoué ? On le comprendra en partie , si l'on se rappelle comment la nouvelle Académie est sortie du sein de l'école de Platon ; car il s'est passé dans notre philosophie quelque chose d'à peu près semblable. Platon a placé la vérité si haut, que, pour juger jusqu'à quel point l'homme peut y atteindre, il faut espérer beaucoup des forces humaines. Or^ Charron a été, en général, surtout frappé des infirmités de notre nature. S'il définit la nature de l'homme , les cinq caractères essentiels qu'il appelle à la constituer sont la vanité , la faiblesse, l'inconstance, la misère et la présomption (2). S'il définit l'esprit humain, c'est comme un principe « qui ne peut être sans agir, » qui se forge plutôt des sujets faux et fantasti- » ques , se pipant à son escient et allant contre sa «propre créance, que d'être sans agir. — L'agi- » tation est vraiment la vie de l'esprit et sa grâce; » mais elle doit venir ailleurs que de soi ; s'il va

(1) De la sagesse, 1. II, c. 1, § 2, li>; c. 2, § 1,2.

(2) De lu siigrssi', 1. 1, c. 1.

» tout seul, il ne fait que traîner et languir. L'es- » prit esl prompt , soudain , changeant , déréglé , » téméraire ; il poursuit ses entreprises sans ordre »et sans mesure; c'est un outil vagabond , mua- »ble, divers, contournable (1). » Sa fin, il est vrai, est la vérité ; il la cherche , mais il ne la peut acquérir : « car la vérité n'est pas un acquêt , ni » chose qui se laisse prendre et manier, et encore • moins posséder à l'esprit humain. Elle loge » dans le sein de Dieu ; c'est là son gîte et sa re- » traite; l'homme ne sait et n'entend rien à droit, » au pur et au vrai comme il faut , tournoyant «toujours et tâtonnant l'entour des apparences » qui se trouvent partout , aussi bien au faux qu'au «vrai (2). » D'où Charron conclut que la conduite de l'esprit consiste « à le brider et à le retenir ; ,» qu'il faut juger de toutes choses, n'épouser ni » ne s'obligera aucune , demeurer ouvert à tout. » Aussi adopte-t il dans toute leur étendue les maximes des pyrrhoniens. Si l'on redoute que cette hésitation ne dégénère en inaction , il se contentera de répondre avec les pyrrhoniens ; « qu'il ne » faut pas s'arrêter et demeurer court ; mais que » dans les actions externes et communes de la vie, » ot en tout ce qui est de l'usage ordinaire, il faut » s'accorder et accommoder avec le commun. »

(1) De la sagesse, 1. I, c, IC, § ."J à 10.

(2) Ibid., § 11.

35^ HIST. GOMP. DES SYST. DE PHTL.

Car « notre règle, dit-il, ne touche point le dehors )) et le faire, mais le dedans , le penser et le juger » interne. « Encore consent-il à ce « qu'on adhère » et se tienne à ce qui semble le plus vraiserabla- »ble, plus honnête, plus utile, plus commode; «mais que ce soit sans détermination, résolu- » Lion , affirmation aucune , ni condamnation des » autres avis et jugements contraires, ainsi se trou- » ver toujours prêt à recevoir mieux, s'il apparaît. » Et si l'on craint encore que ce doute philosophique ne nuise à la croyance religieuse, il se hâte d'assurer qu'il y est au contraire la meilleure introduction ; car « pour bien préparer notre àme à )) Dieu et à l'impression du saint esprit, il la faut i vider, nettoyer, dépouiller et mettre à nu de toute » opinion, créance, alfection, la rendre comme une «carte blanche (1). »

Charron remarque assez ingénieusement que «les dogmatistes et affirma tifs haïssent etcondam- » nent arrogamment cette règle de sagesse ( qui «consiste, suivant lui, dans le doute), aimant » mieux un affirmatif têtu et contraire à leur par- » ti, qu'un modeste et paisible qui surseoit son ju- » gement. » 11 les compare à ces femmes qui préfèrent la contradiction et l'injure à la froideur et au silence ('2).

Nous retrouvons encore à peu près la même couleur d'opinion, la même tournure d'esprit,

(1) De la sagesse , I. I! , c. 2, § o, (!.

dans La MollieleVayer,qui suivit de près Charron, mais qui, loin de rencontrer aucune prévention défavorable, jouit delà faveur du cardinal de Richelieu, fut successivement chargé de diriger l'éducation du duc d'Orléans, puis d'achever celle de Louis XIV. Naudé l'a appelé le Plularque de la France, Comme Charron, il s'était nourri de la substance de ce que l'antiquité nous a laissé de plus noble et de plus épuré sur la science de la sagesse. Comme lui, il reproduisait aussi dans sa vie et dans ses mœurs l'image des sages de l'antiquité. C'est assurément une circonstance assez singulière que de voir un philosophe de ce genre, et plus encore , un philosophe sceptique, donnant les dernières instructions à un prince tel que Louis XIV. Mais ce scepticisme académique et spéculatif, parce qu'il ne touchait en rien, d'un côté aux intérêts de la religion, de l'autre aux applications positives et aux affaires civiles, était considéré comme un objet de spéculation et de curiosité, aussi innocent en lui-même que l'étude des auteurs classiques de la Grèce et de Rome, quel que soit le contraste qu'ils offrent avec nos opinions, nos institutions et nos mœurs.

Il y a cette différence essentielle entre Charron et La Mothe le Vayer, que ce dernier, loin d'adopter le principe platonique sur l'origine de nos connaissances, professe ouvertement celui qui est comaum à Aristote, à Épicure, aux stoïciens, et déclare expiessémeiil que «nous ne pou-

3j0 HIST. CmiV. DES SYST. DE PIITL.

» VOUS rien connaître que par le ministère des » sens, qu'ils sont les portes de notre àme, où rien » n'entre que par leur moyen ; d'où il infère que » si l'on manque de quelqu'un, notre àme est né- » cessairement privée de beaucoup de connais- «sances.» Il s'appuie même, pour établir ce principe, sur l'exemple d'un aveugle-né qu'il avait eu occasion de rencontrer et qu'il avait observé assez superficiellement (l).Mais c'est précisément sur ce principe même qu'il se fonde pour ériger le doute en système ; car, après avoir déclaré combien le témoignage des sens est variable et incertain de sa nature, il ajoute que « ce qui suit la sensation » est encore déplus difficile caution, jusque-là que » la partie de notre esprit, qui doit rectifier toutes » les autres facultés, est souvent celle qui les dé- » prave; et comme les sens imposent la plupart du « temps à l'entendement , il ne leur est pas à son » tour plus fidèle. » Ce ne sont pas les sens externes seuls qui sont atteints par cette sentence ; c'est le sens interne lui-même (2). La Mothe le Vayer va jusqu'à répéter d'un ton presque sérieux l'éloge de la folie qui avait fourni à Érasme le texte d'une ingénieuse plaisanterie, jusqu'à prétendre que la raison nous est plus préjudiciable qu'utile, et que la sagesse mettrait dans le monde des con-

(1) Opuscule sceptique, l. Il de ses œuvres, \). 382. 393, é lili(jns (le 1654 et de 1662.— Lellrc 63, «T'frf., p. 681.

(2) Ibi(i.,\i. 385, 386.

fusions irréparables (1) . Il est vrai qu'il ne faut pas chercher dans cet académicien une grande force de logique ; c'est un esprit orné, poli, facile, qui se recommande par le choix et la variété de son érudition, plutôt que par aucune sorte de profondeur. Il pense, par exemple, avoir réduit au néant l'autorité de la raison humaine, quand il a supposé un homme qui, dès son enfance, serait abandonné seul dans les bois, et après avoir établi que cet homme ne serait point supérieur aux animaux qui l'entourent. On dirait quelquefois que La Mothe leVayeraréduit ces importantes questions au simple intérêt des exercices littéraires qui sont sans aucune conséquence pour la réalité de la vie. C'est un jeu de son esprit, mais un jeu qui lui paraît fort agréable, peut-être parce qu'il n'y attache pas d'autre importance : « Chère sceptique, s'écrie- » t-il, douce pâture de mon âme et l'unique port » de salut à un esprit qui aime le repos ! 0 pré- » cieuse Epor/jc /O sûre et agréable retraite d'esprit! » 0 inestimable antidote contre le présomptueux » sçavoir des pédans (2) ! » Il goûte la même volupté que Montaigne , mais il n'a pas la même excuse : sa philosophie a plus de gravité ; elle annonce surtout des recherches plus exactes. Il avait le goût de la méditation; il était digne de trouver

(1) Opitsc. scrpt., l. II, |). 3!^'i.

(2) IbkL, p. ;]8(i, 3!»0.

358 HIST. COMP. DES SYST. Ml PHIL.

dans le doute ce principe d'inquiétude qui le rend salutaire en excitant à la recherche du vrai.

Loin de se réfugier dans le sens commun, au milieu de l'incertitude des opinions systématiques, La Mothe le Vayer poursuit la conviction jusque dans ce dernier retranchement. « Ce prétendu » sens commun n'est vraisemblablement connu de » personne ; quand il le serait , ce ne serait pas à » dire qu'il fût le meilleur ; et enfin un homme » de jugement ne devrait pas regarder comme une » injure qu'on lui imputât de manquer de sens com- »mun (i)... M Proposition que La Mothe le Vayer développe, sinon avec beaucoup de logique, du moins d'une manière assez spirituelle et assez ingénieuse.

Ce caractère, qui semble propre au scepticisme de La Mothe le Yayer^ d'appartenir plutôt aux compositions littéraires, aux délassements de l'esprit, qu'à la philosophie scientifique, fait cependant place à quelque chose de plus réel , et le doute de l'académicien français se révèle avec une vérité et une candeur tout autrement digne d'attention dans ces Dialogues qu'il intitula du nomd'Oratius Tubero, et qu'il ne destina qu'à un petit nombre d'amis. Ces Dialogues, dans leur forme, sont une imitation assez fidèle des anciens ; il y a pris tour à tour pour modèles Platon, Cicé-

(Ij (>j,mc. scepL, l. !l, p. 3ti2.

ron , Lucien , Athénée. Le motif qu'il y donne pour ne point livrer cet écrit au public nous introduit dans le secret de ses pensées les plus intimes. Il y avoue ingénument « qu'il a une trop «grande propension à considérer la vie comme » n'étant qu'une fable, notre connaissance qu'une «ânerie, notre certitude que des contes, bref tout » ce monde comme n'étant qu'une farce et une co- » médie perpétuelle (1).» La même manière de penser se reproduit fréquemment dans ses Lettres (2). « L'homme est un animal si crédule, qu'il ne faut, » pour établir les plus grandes faussetés, qu'avoir » la hardiesse de les dire ou de les écrire. Le men- » songe ne manque jamais de sectateurs, parce » que , outre l'adresse de beaucoup de personnes »à le débiter, il semble que nous nous trahis- » sions nous-mêmes pour le recevoir (3). » Et ce n'est pas ici la condition du seul vulgaire, c'est celle du savant lui-même : « Nos doutes crois- »sent en proportion de notre science (4). » Il n'est pas de sujet auquel La Mothe le Vayer revienne plus souvent et avec une prédilection plus marquée. Il a beau néanmoins y revenir sans cesse, ce n'est jamais pour le considérer sous un point de vue qui ait rien de neuf ou de profond. Le premier dialogue d'Oratius Tubero, où il paraît

(1) Dialogues d'Oralius Tubero; IcUre de Tauleur , p. 57.

(2) T. H, lellres 63, 6A, 78, 8!, !00, \9Jt, 126, 138, li!j.

(3) IMd., lettre 78.

(4) llnd., lettre ÏVo.

o60 HIST. COMP. DES SYST. J)E PIIIL.

vouloir le traiter d'une manière plus méthodique, n'est qu'une sorte de résumé tiré de Sextus l'Empirique. Quelque part qu'il le ramène , il ne sort point de ces éternelles déclamations sur la diversité des jugements et des coutumes qui ont exercé les pyrrhoniens de tous les temps, ou de ces sentences dédaigneuses sur la faiblesse de l'esprit humain, par lesquelles les pyrrhoniens se dispensent d'explorer le principe de ses véritables forces. Tel est l'effet d'une certaine liberté d'esprit et d'une certaine étendue de connaissances qui suffisent pour poser les doutes, lorsqu'elles ne sont point accompagnées de l'énergie et de la vigueur intellectuelles nécessaires pour les résoudre.

Du reste , loin de déprécier la science , comme on pourrait s'y attendre, La Mothe le Vayer se prononce ouvertement contre la misologie ; il veut que le philosophe « s'enquête et s'in- » forme de tout , quoique sans s'attacher à rien , » pour ne pas prendre des phénomènes pour » des réalités, ni des apparences pour des ccr- » titudes ; » et il espère échapper à cette contradiction en offrant au philosophe l'espoir de la vraisemblance pour prix de ses efforts. Il n'est pas besoin de dire que La Mothe le Vayer, comme Charron et Montaigne , met à l'abii les doctrines religieuses, en professant une soumission absolue à l'autorité qui les enseigne , sans remarquer ici une seconde contradiction, puib-

PHILOSOPHIE MODEr.NE. CHAP. VIII. 361

que les droits de cette autorité doivent être, avant tout, établis par un raisonnement qui lui-même a besoin d'être placé hors des atteintes du doute. Suivant lui , la doctrine de Pyrrhon était, par ce motif, de toutes celles de l'antiquité, la plus favorable au christianisme (1) ; et, par une nouvelle contradiction, il ajoute encore quelque part « qu'il »ne faut pas traiter si injurieusement la raison » humaine que d'autres l'ont fait par un zèle peut- »être inconsidéré, puisque, la tenant de Dieu » aussi bien que la vraie religion , nous sommes » obligés de les respecter toutes deux comme filles »du ciel (2). » Telle est la destinée constante du scepticisme , de ne pouvoir rester en accord avec lui-même.

Aussi, le scepticisme de l'académicien français ne l'a-t-il pas empêché, non-seulement de tracer un abrégé de toutes les connaissances humaines les plus positives , et en particulier une logique , une physique, quoique trop imparfaite, et de disserter sur la viaiièrc et la forme , sur les causcsy etc. Il est vrai que ces traités sont composés pour l'éducation d'un prince. On est curieux d'y voir quelles auront été les dernières études de l'adolescence de Louis XIV; on eût attendu davantage des leçons d'un philosophe. Quelle dis-

(1) De la vertu des païens , t. 1''' de ses OMivres, p. Oo" , art. Pyrrhon.

(2) T. il, lettre yj.

tance entre* ces instructions et celles qui furent composées pour les deux dauphins, fils et petit -fils de ce prince! La Mothe le Vayer, qui, en travaillant pour le public, aspire à imiter Montaigne, ne sait offrir à son royal élève qu'un résumé assez clair, mais peu substantiel, d'Aristote. Une morale pure, un esprit de modération et de sagesse , forment le principal mérite de ces deux ordres d'écrits. On prétend que les nombreux opuscules de La Mothe le Vayer, dans la variété des sujets qu'ils ont embrassés, ont fourni des secours à des auteurs plus récents , qu'on y a souvent puisé sans les citer ; il se pourrait qu'on les ait d'autant moins cités qu'on y a puisé davantage. On doit, au surplus, savoir quelque gré à ceux qui nous ont conservé, en les reproduisant sous d'autres formes, les vues utiles qui sont éparses dans ces écrits ; car on ne serait guère tenté aujourd'hui d'aller les y chercher. Cette copie de Montaigne est pâle, froide , languissante , et ces opuscules détachés n'ont guère de piquant que leurs titres. Médiocre comme écrivain, superficiel comme philosophe, La Mothe le Yayer n'a guère eu que le mérite d'exposer clairement les idées des anciens, mérite qu'on ne saurait lui contester.

Il a eu deux disciples : Sorbière, le traducteur de Sextus l'Empirique, qui a montré son penchant pour les opinions exprimées dans le texte, et le chanoine toucher, auteur de l'His-

toire des académicieDS , le même qui a critiqué la recherche de la vérité par Malebranche.

On ne s'attendrait guère, sans doute, à découvrir dans ce siècle un sceptique au delà des Pyrénées. Le Portugais Sanchez termine cette première période du scepticisme moderne. Il précéda de quelques années La Mothe le Vayer ; mais l'ouvrage où il a exposé ses opinions n'a paru qu'après sa mort (1). On croit que ses parents étaient juifs ; il exerçait lui-même la médecine, et il acquit une si grande réputation dans cet art, qu'il fut appelé à l'enseigner ; on vante aussi son habileté dans les sciences mathématiques. 11 avait étudié en Italie et en France ; il enseigna à Toulouse. 11 y occupa aiissi pendant vingt-cinq ans une chaire de philosophie, et, ce qui est assez remarquable, il l'enseigna d'après les principes aristotéliques; c'était un sacrifice qu'il faisait à la prudence. Il s'en dédommagea par l'ouvrage posthume que nous venons de rappeler, ouvrage écrit avec talent, d'un style laconique , où il déploie une assez grande pénétration et des connaissances fort étendues. Le scepticisme qu'il y professe paraît aussi décidé qu'absolu; aucun moderne ne l'avait jusqu'alors exprimé avec une telle énergie ; en le lisant , on croit d'abord entendre Descartes : « Avide de sa-

(I) De niiillùm nohUi e! prïmu nniver^nli sch^nru) , quû nihil sciliir, Lyon, 1662.— Cet ouvrage a eu, depuis, plusieurs éditions.

o(Jh UIST. COMP. DES SYST. DE PIUL.

» voir, il s'était livré dès ses premières années à » la contemplation de la nature, dirigeant partout » ses recherches, interrogeant et les savants des » siècles passés et ses contemporains, ne trouvant /) rien qui pût le satisfaire , ne rencontrant que » l'ombre de la vérité, n'obtenant aucune règle » sûre pour la discerner. » Enfin, ilserephasur lui-môme, remettant tout en question, comme s'il n'eût jamais rien appris ; il commença par examiner, les choses en elles-mêmes , se demandant quelle est la vraie manière de savoir, remontant aux premiers principes. Ses méditations partent de ce point, que «plus il pense, plus il doute; «qu'il ne peut rien embrasser parfaitement (1).» Sanchez ne se borne pas à l'antique adage : Je ne sais qu'une seule chose , c'est que je ne sais lien ; il ajoute expressément qu'on ne sait rien^ et que personne au monde ne possède à cet égard un privilège sur lui. « Vous me répondrez , dit-il , » qu'en avançant cette proposition je me contredis » moi-même, puisqu'il faudra du moins la prouver ; )) mais , je vous préviens en déclarant que je suis «même hors d'état de soutenir cette preuve (2).» Toutefois, il annonçait en même temps que <; son » intention était de fonder, autant qu'il lui était /) possible, une science solide et facile tout ensem- »ble, une science délivrée de ces fictions et de

(1) V. la pri'f.icc de l'ouvrage cilé, \\. 5, (J. Ci) Und., |). i:{.

» ces chimères étrangères à la vérité réelle, qui » peuvent servir à étaler la subtilité de l'écrivain , » mais non à prouver une instruction positive. » 11 annonçait que, « se préparant à examiner la réalité » des choses, il exposerait dans un autre écrit si » l'homme peut obtenir quelque connaissance, et » comment il y parviendrait ; qu'il tracerait donc » la méthode légitime qui conduit à la science , «telle qu'elle est compatible avec la fragilité hu- » maine (1). » Ce dernier ouvrage ne nous est point parvenu, et nous ignorons si l'auteur l'a composé en effet.

On a présumé que Sanchez, frappé de l'insuffisance de la philosophie aristotélique , et comme fatigué du rôle qu'il avait rempli longtemps luimême en l'enseignant, s'était proposé seulement de renverser l'édifice de la fausse science. On remarque, en effet , que ses critiques s'adressent en général au présent, plutôt qu'elles ne désespèrent de l'avenir. On remarque qu'il attaque surtout avec véhémence l'attachement superstitieux de son siècle à la doctrine du Lycée. « On » recourt à Aristote; on le tourne, le retourne; i> on l'asseoit dans la mémoire ; on mesure l'in- » struction de chacun sur ce qu'il a appris d'Aris- » tote. Élevez- vous une question ? on se tait. » Hasardez-vous une objection? on crie au blas- » phème, on vous appelle sophiste. Oue faire, mal-

(Ij De mullinn nobili et prima universali scieiitiâ, etc., p. ISi

)) heureux que nous sommes ? Que ceux-là soient » abusés , qui veulent l'être ! Ce n'est point pour » eux que j'écris; qu'ils ne lisent donc point mes » ouvrages (1). »

Ce livre était écrit en latin ; sa forme le rendait peu populaire. 11 n'était destiné qu'aux penseurs ; il ne renfermait , d'ailleurs , presque aucune vue neuve; il a donc fait peu de sensation, et a été promptement oublié au milieu de la révolution qui s'opérait.

(1) De mullhin nobU'i, de, préPace, p. 7.

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